Les Impliqués

Le procureur Teodore Szaki tente de découvrir les causes de la mort d’un homme retrouvé mort, une broche à rôtir enfoncée dans l’œil.
Je continue tranquillement mon tour d’Europe du polar avec cette fois-ci la Pologne, un pays au sujet duquel je ne connais presque rien. Ayant acquis ma connaissance du monde dans les années 80, j’ai du mal à concevoir l’est du Danube comme autre chose qu’un bloc monolithique passablement ennuyeux.
J’aurai pourtant raté beaucoup de choses en passant à côté de cette merveille qui donne incontestablement un nouveau souffle au genre.
Tout d’abord, l’idée de faire mener l’enquête par un procureur est particulièrement bonne. Dans le cas d’un détective ou d’un commissaire de police, l’histoire s’arrête généralement à la découverte du criminel. Là, on entre dans la complexité du travail de qualification juridique des faits qui incombe au procureur. En effet, le tout n’est pas de trouver le coupable, mais de traduire juridiquement son action, ce qui nous permet d’entrevoir le véritable visage de la justice pénale qui doit non seulement sanctionner une faute commise par un individu, mais préserver aussi la paix sociale aboutissant à des solutions souvent acrobatiques.
Le deuxième grand intérêt du roman est de nous plonger dans l’univers professionnel d’un procureur. Effectivement, beaucoup de romans policiers contemporains se concentrent sur une enquête particulière et laissent de côté la réalité bureaucratique dans laquelle l’intrigue s’insère.
Troisième point, c’est l’humour palpable à chaque page. C’est très drôle, on rit en le voyant se morfondre en subissant le discours interminable d’un documentaliste passionné par son travail. On rit en l’écoutant parler de ses fantasmes. On rit en le voyant galérer pour conclure avec une improbable maîtresse. On rit enfin en le voyant échanger avec un mafieux sorti d’un épisode de James Bond, dinosaure de la guerre froide.
L’intrigue est par contre un peu tirée par les cheveux et la place donnée à la psychanalyse apparaît passablement fumeuse.
Le final est inattendu. La vérité, toute relative, n’a en définitive pas beaucoup de sens et la solution sera un compromis entre la vérité qui préserve l’équilibre de la société, la réalité des faits et la réalité qui arrange le procureur. L’affaire finira dans un classeur qui se noiera aux milliers d’autres. La vie doit continuer.
Édouard
Zygmunt Miloszewski
Pocket
2015

Les tribulations de Tintin au Congo

87 années d’aventures pour « les aventures de Tintin au Congo ».
J’ai feuilleté Tintin au Congo bien avant de savoir lire. Ce qui comptait, c’était les girafes, les lions, crocodiles, hippopotames, éléphants et rhinocéros. J’étais alors bien loin de m’imaginer que ces pages faisaient l’objet de houleuses polémiques depuis des décennies.
La première version sort en 1931. Le colonialisme européen connaît son apogée et Hergé est alors sous la coupe du très traditionnel abbé Wallez. Après « le pays des soviets », ce dernier envoie le reporter au Congo belge alors que son créateur rêvait d’aventures nord-américaines. L’idée de l’abbé était de démontrer la supériorité occidentale après avoir dénoncé les affres de l’URSS. Il en résultera un témoignage éclatant du racisme ordinaire des années 30. Les colons sont très peu présents dans ces aventures et leurs exactions passées sous silence. Les noirs y sont décrits comme des enfants avec un racisme bienveillant. Tintin n’a pas de comportement choquant et semble même nouer une certaine complicité avec son boy. Ce qui est plus choquant en revanche et qui pourrait être vu comme un symbole du pillage occidental, c’est le massacre des animaux perpétré par un Tintin qui ne regrette pas des actes qui semblent lui paraître naturels.
La deuxième version sortira en 1941. Pour faire face aux difficultés d’approvisionnement en papier, Hergé est contrait de l’imiter à 62 pages le volume, ce qui aura un effet décisif sur la forme du récit.
La dernière version, celle qui marquera la forme définitive de l’ouvrage, date de 46. La couleur apparaît et le graphisme s’est très nettement amélioré en partie grâce à la coopération d’Hergé avec Edgar P. Jacobs, le père de Black et Mortimer.
Sur le fond, le récit restera le même. Avec l’indépendance du Congo en 1960, Casterman le retire de la vente jusqu’à la fin de la décennie. En 1961, le WWF est créé. Greenpeace le sera en 1971. En 1975, l’Allemagne, le Danemark et la Suède s’indignent du massacre perpétré par Tintin. Hergé ne cédera pas sur la totalité, ce qui aurait obligé à revoir l’album en profondeur, mais accepte d’épargner le rhinocéros, dynamité dans la version francophone.
Le procès en racisme n’est toujours pas éteint et l’ouvrage fait l’objet de traitements internationaux divers. Parfois interdit, il est souvent retiré du rayon « enfant » par des libraires qui préfèrent le réserver à la section « adulte ».
« Tintin au Congo » est cependant aujourd’hui très lu en Afrique. Le Congo deviendra un grand producteur de bandes dessinées et au début des années 80, Hergé rencontrera Mongo Sisé, l’un de ses plus célèbres représentants.
Cet ouvrage empêche les occidentaux d’oublier leurs racines et leur permet de mesurer le chemin qui reste à parcourir.
Édouard
Philippe Goddin
Casterman
2018

Et si Thérèsa May était simplement honnête ?

En tant qu’Européen convaincu, j’ai toujours été hostile à ce qui semblait pouvoir déstabiliser l’Union européenne et donc, au Brexit. Je suis donc dans la fièvre depuis deux ans les péripéties de la Première ministre britannique. Alors même que le dénouement se profile, je me demande si cette « fièvre » n’a pas été entretenue par les médias, y compris par Le Monde qui est ma source principale d’information dans le seul but de créer du buzz et de captiver un auditoire en abusant des mots « impossible », « impasse », « hard Brexit », « no deal »…
La seule chose vraiment extraordinaire dans cette histoire serait à ce moment l’honnêteté politique de Thérésa May, caractéristique que les citoyens européens n’ont pas l’habitude de voir chez leurs dirigeants.
Au départ, il y a eu le coup de poker raté de James Cameron aboutissant sur la victoire du « leave ». Cette victoire n’aurait pu se faire sans l’irresponsabilité de la classe politique britannique et en particulier, sans les populistes (Boris Johnson et cie) qui jouèrent sur la fibre sentimentale des électeurs pour les convaincre sans visiblement se soucier des modalités pratiques de mise en œuvre.
Depuis deux ans, Thérésa May s’escrime donc à faire le travail qui aurait dû être fait par son prédécesseur avant de lancer le référendum. Il eut été étonnant dans ce cas que le résultat final soit identique à ce qui était initialement prévu dans la mesure où rien n’était prévu.
J’ai un peu cherché sur internet et je n’ai pas trouvé si Thérésa May était à l’origine une pro « leave » ou une pro « remain ». Elle n’a sans doute jamais été favorable au hard Brexit.
Et puis, la voilà avec un accord avec l’UE aussi sexy qu’un relevé de compte, mais qui a le mérite d’avoir l’aval des 27. Évidemment, personne ne l’aime au Royaume-Uni, les Britanniques avaient voté avec passion, on leur sert une bouillie technocratique indigeste. Ben oui, mais c’est ça, sortir de l’Union européenne, on ne vous l’avait pas dit ?
Je ne suis pas certain que les parlementaires aient vraiment envie de voter pour un truc pareil et Thérésa leur a peut-être fait un cadeau en les en dispensant. Elle est certaine maintenant que son projet ne sera pas accepté par le parlement. Les Européens en ont marre de négocier, on peut les comprendre. Le vote de défiance s’est transformé en vote de confiance, Thérésa a les mains libres pendant un an et peut compter sur son parti, quoi qu’elle fasse. Il semble enfin difficile de mettre en œuvre le projet sans accord populaire puisque les Britanniques ont à l’origine été trompés sur la marchandise.
Il n’y a qu’une possibilité, un second référendum avec un « remain » qui veut dire « on reste dans l’Union européenne et un « leave » qui voudra dire, on prend l’accord conclu avec l’UE. Le débat autour du second référendum sera certainement aussi houleux que le premier, mais ses conséquences seront claires et nettes. Bien entendu, la victoire du « leave » sera très hypothéquée, mais est-ce vraiment ce que recherche la Première ministre ? Quelle que soit l’issue du référendum, elle aura parfaitement fait son travail.
Bien entendu, je ne suis pas devin, mais c’est ce qui pourrait se passer de mieux. Wait and see…
Édouard

Le Brexit est mort, vive le Brexit

Le 20e siècle aura tout d’abord été celui de la crise des États à travers les deux guerres mondiales. Dans le contexte des blocs interétatiques de la guerre froide, va apparaître la communauté économique du charbon et de l’acier (CECA) qui deviendra la communauté économique européenne (CEE) puis l’Union européenne (UE). Le choix d’axer cette structure interétatique sur l’économie devait alors préserver les souverainetés des membres.
La fin de la guerre froide au début des années 90 et la victoire du bloc de l’ouest par abandon du bloc soviétique avaient laissé entrevoir l’avènement d’un Nouveau Monde « post historique ». Ce fût la décennie des grands rêves ultralibéraux (Alain Madelin, souvenez-vous). En 1992, l’Union européenne prenait un nouveau tournant en renforçant son identité avec le traité de Maastricht.
Les attentats du 11 septembre 2001 permirent aux États de revenir au-devant de la scène internationale pendant la première décennie du millénaire. En parallèle, se développèrent en même temps qu’internet des géants de la sphère privée qui deviendront indispensables pour l’homo sapiens du XXIe siècle: Microsoft, Google, Amazon…Ces géants s’imposeront peu à peu dans toutes les sphères de la société civile, y compris dans celles qui semblaient incontestablement relever des puissances étatiques. En 2009, la société SpaceX d’Elon Musk met en orbite son premier satellite.
Le vote en faveur du Brexit et l’élection de Donald Trump semblent sonner le grand retour de l’ultralibéralisme. Le mode de fonctionnement du président américain peut sembler incongru si on le compare à celui d’un chef d’État, mais apparaît plus compréhensible venant d’un homme d’affaires. Dès lors, l’« ennemi » n’est plus à appréhender dans un sens guerrier, ni même dans celui de la vague menace fantôme des années 2000 susceptible de mettre en danger les États. L’ « ennemi » n’est plus que le concurrent économique, tout comme Otis est l’« ennemi » de Koné dans l’univers des ascenseurs. Les guerres disparaîtront quand elles ne présenteront plus aucun intérêt économique, tout comme l’esclavage qui a perdu sa raison d’être avec la révolution industrielle.
Ce bouleversement conceptuel encouragé par Donald Trump n’est pas sans conséquence pour l’Union européenne. Dans un monde dominé par les puissances étatiques, l’Union européenne apparaît comme un monstre mou, coûteux et à l’utilité incertaine. Dans le monde de Trump, il devient un redoutable adversaire, le seul sur le continent européen à même d’empêcher les États-Unis de conclure des accords bilatéraux avec chacun des États membres. L’Union européenne qui avait pu être perçue comme un instrument destiné à briser les identités nationales se révèle aujourd’hui comme un bastion permettant aux États de préserver leur identité dans un monde qui n’est plus régi que par les lois du marché.
La hargne de Trump contre l’Union européenne, contre Thérésa May et sa sympathie affichée pour Boris Johnson ne laisse aucun doute concernant ses intentions homicides. Thérésa May, qui a pris le 24 juillet les rênes du Brexit a bien compris tous les dangers que représenterait un « hard Brexit ». Puisse maintenant l’Union européenne l’aider à trouver une juste place pour le Royaume-Uni en Europe, car au fond, personne n’a intérêt à une rupture brutale et définitive et parce que les Britanniques ne peuvent plus faire marche arrière.
Édouard

La trilogie écossaise

Pour les besoins d’une enquête, l’inspecteur Fin Macléod revient après 17 ans d’absence sur l’île où il a passé son enfance et son adolescence.
Au XXIe siècle, le polar est devenu un véhicule incontournable de diffusion d’une identité nationale sous le prétexte d’un « who done it ? » universellement compris. L’important n’est pas tant de découvrir le meurtrier, que le contexte dans lequel l’enquête se déroule, permettant de dévoiler l’histoire, les mœurs et les coutumes d’un pays. Tout comme Indridason le fait pour l’Islande et Xiaolong pour la Chine, Peter May nous raconte l’Écosse.
Je ne savais rien de la culture écossaise et n’avait que le vague souvenir d’un voyage de classe au collège dont je ne garde que les images du mur d’Hadrien et de la gigantesque épée de William Wallace. C’est vrai, il y a les kilts et les cornemuses, le whisky, le monstre du Loch Ness, highlander et braveheart, mais tout ça me renvoyait à un folklore aussi sympathique que poussiéreux. Peter May nous plonge dans l’Écosse contemporaine et dans le combat identitaire qui persiste notamment par le biais de l’usage de la langue gaélique.
Les deux premiers volumes : « l’île des chasseurs d’oiseaux » et « l’homme de Lewis » répondent parfaitement aux canons du Polar contemporain. Ma préférence va pour le second opus qui m’a complètement scotché. Je n’avais pas ressenti une telle addiction littéraire depuis ma découverte de Millenium il y a une dizaine d’années.
« Le braconnier du lac perdu » est d’une autre nature. L’opus commence comme il se doit par la découverte d’un corps, mais l’enquête qui s’en suit m’a semblé pour le moins laborieuse, jusqu’à ce que je comprenne que je n’étais plus du tout dans un roman policier. Cette prise de conscience m’a obligé à revoir sous un autre angle les deux premiers volumes et m’a conduit à conclure que cette trilogie est en fait une mini « recherche du temps perdu ».
Les angoisses existentielles de Fin dans les deux premiers volumes s’effaçaient clairement derrière l’intrigue principale. Elles deviennent omniprésentes dans le dernier volet qui s’articule autour d’un personnage qui a détruit sa vie pour préserver coûte que coûte la saveur de sa jeunesse. Fin est en pleine crise de la quarantaine et les nombreux tableaux de jeunesse du « braconnier du lac perdu », s’ils ne permettent pas particulièrement d’avancer dans l’enquête, sont essentiels pour permettre à Fin de se retrouver. On n’échappe pas à son passé construit par les circonstances, par des choix qui laisseront un goût amer et par d’autres qui auront des conséquences décisives.
Les vieux amis de Fin n’échappent pas à cette loi intangible de la nature humaine avec des conséquences souvent tragiques. Fin commence à sortir du trou lorsqu’il rejette les avances très appuyées d’une amie d’enfance, prenant conscience que la jouissance immédiate ne pèserait pas grand-chose, comparée aux conséquences désastreuses qu’elles pourraient produire à moyen et long terme. Lorsque Fin comprendra que ses actes passés et ceux de son entourage conditionneront largement son avenir, il sera sauvé. Artair, Donald et Whistler n’auront pas eu cette chance.
Édouard
2009-2012
Actes Sud

Boris perd et gagne

Il y a deux ans, Boris Johnson, l’une des principales figures du militantisme pour le Brexit l’avait emporté après une intense campagne de démagogie pour son plus grand malheur. Que deviendrait-il sans l’Europe s’il n’avait plus de cheval de bataille ? Il s’était tout de même rassuré avant le référendum en se disant que les électeurs n’étaient tout de même pas assez fous pour faire passer le oui, mais l’impensable se produisit. Pour couronner le tout, Theresa May va le nommer ministre des Affaires étrangères, l’obligeant à laisser de côté son populisme pour entrer dans le dispositif de mise en œuvre du Brexit.
Au fil des mois, l’idée du « hard Brexit » est, comme on pouvait s’y attendre, apparue totalement irréalisable. Cela l’a rassuré un peu Boris, il pouvait continuer à militer pour le « hard Brexit », Theresa May n’était tout de même pas assez folle pour…au fond, il ne savait plus très bien. Si le choix du « hard Brexit » était fait et les conséquences étaient aussi désastreuses que le prévoyaient les experts, sans parler d’une probable réunification de l’Irlande entraînant un démantèlement du Royaume-Uni, qu’allait-il devenir? On l’aurait jugé responsable de cette catastrophe. Peut-être même l’aurait-on enfermé dans la tour de Londres.
Et puis, la semaine dernière, sous la pression du calendrier et des Européens, Theresa May a clairement fait le choix du « soft Brexit » en l’imposant à son gouvernement, laissant entendre aux « hard Brexiters acharnés » qu’ils pouvaient prendre la porte s’ils n’étaient pas d’accord. David Davis ne se l’ai pas fait dire deux fois. Boris a suivi. Que pourrait-il faire d’autre ? Être d’accord avec le « soft Brexit et avouer qu’il s’était trompé ou plutôt, qu’il avait trompé les électeurs et passer pour un Guignole aux yeux des rares qui ne le voyaient pas encore comme tel ?
Pour tout dire, le « soft Brexit » n’a pas le panache du « hard Brexit ». S’il se réalise, bien malin sera celui qui pourra différencier le Royaume-Uni d’avant de celui d’après. Ce que voulaient les partisans du oui, c’est un départ clair et net de l’Union européenne. Si on leur dit qu’ils sont sortis de l’Union, mais qu’ils ne voient pas la différence, quel intérêt? Encore, s’ils avaient abandonné l’Euro, cela aurait été visible, mais comme ils n’y ont jamais été…
Quelle que soit l’issue, la partie est perdue pour les partisans du « oui ». Le fantasme du « hard », comme tous les fantasmes, perd beaucoup de sa saveur quand il se réalise. L’Angleterre ne retrouvera jamais la place qu’elle avait dans le monde aux XVIIIe et XIXe siècles. L’Angleterre hors de l’Europe ne redeviendra jamais l’allié privilégié des États-Unis, comme pendant la Seconde Guerre mondiale. De l’autre côté de l’Atlantique, le Royaume-Uni peut avoir une utilité s’il sème la discorde dans l’Union, mais en dehors de l’Union, à quoi pourrait-il bien servir ?
Et Boris dans tout ça ? Et bien, il va pouvoir remettre sa veste populiste et crier à la trahison de Theresa May qui a peut-être déjà enterré le Brexit. Dans la bataille, l’ami Boris aura perdu quelques plumes, les Britanniques vont certainement l’écouter avec plus de réserve pendant quelques mois, peut-être un an ou deux. Ils oublieront, et Boris retrouvera toute sa splendeur…jusqu’au prochain référendum.
Édouard

L’ordre du jour

Le Prix Goncourt 2017 me laisse perplexe.

20 février 1933. 24 capitaines d’industrie sont reçus par le président du Reichstag, Hermann Goering. L’audience se terminera par un sérieux soutien financier au parti nazi pour les élections du mois de mars.

12 février 1938. Le chancelier autrichien Schussnig se rend à Berchtesgaden pour une rencontre avec Adolf Hitler. Celui-ci obtient la soumission sans condition de l’Autriche, qui sera occupée quelques mois plus tard par l’armée allemande lors de l’Anschluss.

Deux tableaux parmi d’autres des événements qui ont conduit à la Deuxième Guerre mondiale.

Les tergiversations des Anglais (lord Halifax, Chamberlain) et des Français (Daladier), les vociférations de Hitler, la frousse des Autrichiens, tout cela est raconté dans un style ironique qui m’a mis mal à l’aise. Ce malaise est probablement voulu par l’auteur. Après tout, il s’agit d’un roman. Mais cela justifie-t-il une telle mise à distance des événements historiques. Cette guerre fut une immense tragédie, les traces en sont toujours palpables. Lâchons le mot: je n’aime pas une telle arrogance. Il est aisé d’écrire 80 ans plus tard: tout le monde s’est fait piéger par le petit caporal. Et en filigrane, on lit un message à peine crypté: attention, les Allemands sont occupés à remettre la main sur l’Europe d’une autre manière.
J’espère divaguer.

Le positif: un style visuel (l’auteur est aussi cinéaste) d’une clarté épurée.
Le négatif (toujours pour le style): on frise le pédantisme.

Amitiés décalées,

Guy

Eric Vuillard

Actes Sud – 160 p.

Les voix du Pamano

Antérieur à Confiteor, que j’avais adoré, ce livre-ci en présente déjà toutes les qualités narratives.
Le petit village (imaginaire) de Tolena, en Catalogne, a connu des jours fort sombres pendant la période phalangiste suivant la guerre civile d’Espagne.
Années 2000: Une jeune institutrice découvre dans l’école 4 cahiers cachés derrière un tableau. Ces cahiers vont faire revivre l’histoire de ce village et plus particulièrement celle d’Oriol Fontelles , instituteur phalangiste . Comment ce jeune instituteur tout nouveau
dans la région avec son épouse en est-il arrivé à fréquenter l’ancien maire franquiste pendant les années 40?

Une nuée de personnages demande un effort constant de lecture pendant les 200 premières pages.
Les dialogues font des bonds de plusieurs années dans le temps. Une fois ce procédé assimilé, le lecteur peut vraiment déguster une histoire qui passe du tragique à la dérision sans temps morts.

Le personnage le plus fascinant: la belle et sulfureuse Elisenda qui se met en tête de faire béatifier Oriol. Rien de moins. Même le pape Paul VI est obligé de s’accrocher à son trône quand Elisenda le rencontre en audience.

Dans Confiteor également, on fréquente le Vatican de façon très peu catholique.
Si Jaume Cabré bouffe du curé, il le fait de façon particulièrement assaisonnée.
La Catalogne n’a pas encore dit son dernier mot.

Amitiés dominus vobiscum,

Guy
Jaume Cabré
Poche – 762 p.

L’homme qui tua Don Quichotte

Contre vents et marées, le chevalier à la Triste Figure défend la veuve et l’orphelin dans un monde qui ne voit dans son action qu’une folie douce.
« Je sens de nouveau, sous mes talons, les côtes de Rossinante. Je reprends la route, mon bouclier sous le bras. […] Maintenant, une volonté que j’ai polie avec une délectation d’artiste soutiendra des jambes molles et des poumons fatigués. J’irai jusqu’au bout ».
Pour ceux qui ne connaîtraient pas Don Quichotte, je précise que « Rossinante » est le nom de son fidèle destrier. Ces propos n’ont pas été tenus par le personnage de Cervantes, mais par Che Guevara en 1965. C’est dire si l’âme de l’ingénieux Hidalgo a voyagé depuis 400 ans. Que les adorateurs de Don Quichotte (dont je fais partie) ne s’inquiètent pas, le titre du film de Terry Gilliam est bien entendu un oxymore. Loin de perdre son immortalité, le chevalier ressort une fois de plus vainqueur de l’adaptation d’un roman souvent qualifié d’inadaptable. Au début du film, il est rappelé que sa réalisation aura pris vingt-cinq ans, mais le résultat en valait la chandelle. Jean Rochefort, qui avait été pressenti pour incarner le héros, n’aura malheureusement pas pu voir le film qui lui est dédié ainsi qu’à un autre acteur dont j’ai oublié le nom. C’est bien triste. L’acteur français dont la filmographie est truffée de losers magnifiques que n’aurait pas renié le chevalier, aurait fait un Quichotte remarquable.
L’intrigue se déroule aujourd’hui, ce qui renforce bien entendu le décalage entre le chevalier et son époque, mais le réalisateur réussit tout de même à préserver une certaine finesse en particulier à grands coups de paysages désertiques grandioses et intemporels. Comme chez Cervantes, il y a ceux qui tentent de ramener le chevalier à la raison et ceux, méchants et cruels, qui l’encouragent dans sa folie pour mieux s’en moquer. Et puis, il y a Sancho Panza, son inséparable écuyer qui, à force d’essayer de le ramener à la raison, finit par comprendre que c’est en fait son maître qui a raison. Don Quichotte, c’est l’essence de l’art délivrant des réalités que la réalité brute est incapable de produire. Don Quichotte n’est qu’émotions et il n’est pas possible de le comprendre autrement.
Beaucoup d’interviews de Terry Gilliam dans les médias. Il est symptomatique que ce film irréalisable ait été réalisé par l’exMonthy Pyton ayant coécrit en 1975, le scénario du génial « sacré Graal » qui écorchait les aventures des chevaliers de la Table ronde. Cervantes, dès 1615, écorchait déjà les romans dans la veine de ceux de Chrétien de Troyes dont se gavait Don Quichotte avant de sombrer dans la folie, tout en en dégageant l’essence immortelle.
Dans notre monde résigné et terrorisé par son avenir, on se demande parfois où est Don Quichotte. Le décalage entre la réalité et la fiction, tel qu’il existait au XVIIe, est évidemment incomparable avec ce qu’il est à l’heure d’internet. Pourtant, le message de Cervantes n’a pas pris une ride. Répondant à la question la plus incroyablement moderne de l’évangile posée par Ponce Pilate : « qu’est-ce que la vérité ? », Cervantes nous dit qu’il n’existe en fait qu’une réalité, celle dans laquelle nous nous sentons vivants. Merci à Terry Gilliam d’avoir fait passer le message.

Edouard

Passage des ombres

1944, le corps d’une jeune femme est retrouvé derrière le théâtre national. 70 ans plus tard, un vieil homme est retrouvé mort dans son appartement.
Troisième et dernier volet de la trilogie des ombres. Indridason a beau être aujourd’hui un écrivain internationalement reconnu, il n’en reste pas moins que le fait de connaître un peu mieux le pays et la ville me permet de voir les choses autrement.
Je comprends mieux maintenant cette obsession d’Indridason pour la seconde guerre mondiale. C’est en 1944 que l’Islande se détache du Danemark pour devenir indépendante. Les occupations anglaises puis américaines aux conséquences parfois houleuses auront permis au peuple islandais de se confronter à l’altérité et de faire son introspection. Le positionnement géographique de l’île n’est effectivement pas propice au brassage culturel 1944 est donc la naissance d’une république qui s’accompagne d’une renaissance identitaire. Au sens de la mythologie scandinave, c’est un Ragnarök, la fin d’une ère et le début d’une nouvelle. Plus rien ne sera jamais comme avant prophétisent les enquêteurs.
Si le conflit mondial est plus présent que dans les deux premiers volumes et si Thorson, le représentant de la police militaire, se prépare à partir en Angleterre suite à l’annonce d’un débarquement prochain en France, la présence militaire est cette fois-ci presque occultée.
Indridason se plonge cette fois au cœur de la société islandaise et à ses démons. Pour la première fois chez l’auteur (en tout cas pour ce qui concerne les ouvrages traduits en Français), il s’intéresse au folklore islandais, aux superstitions et aux manifestations surnaturelles en laissant planer un certain doute. Il est beaucoup question d’elfes. Le surnaturel est toutefois toujours affaire de subjectivité : que doit penser cet homme atteint de la maladie d’Alzheimer en voyant deux hommes venu lui rappeler 70 ans après des faits qu’il aura tenté d’oublier toute sa vie, sinon une avant-garde du jugement à venir dans l’au-delà ? Les derniers soubresauts de l’ancien monde, du monde d’avant le Ragnarök, produisent leurs derniers effets.
J’avais été étonné par le fait que la collection « Points » présente Indridason comme un auteur pour passionnés d’histoire et de romans policiers, tant l’aspect historique de ses romans m’avait jusque-là semblé secondaire. Toutefois, l’immense popularité d’Indridason dans les librairies de Reykjavik (éditions anglaises), me font comprendre qu’il est aujourd’hui devenu un ambassadeur culturel de son pays et il est vrai qu’un certain effort de vulgarisation historique semble être fait dans ce dernier volume.
La noirceur et le côté fin du monde de l’ouvrage m’ont tout de même un peu inquiété et j’ai googlisé Indridason pour essayer d’en savoir un peu plus. Visiblement, tout va bien et il va avoir 57 ans en 2018. Puisse-t-il encore très longtemps nous raconter l’Islande.
Édouard

Arnaldur Indridason
2018
Métailié