Le buffet de la gare d’Agen

Quelque chose d’un peu âpre dans l’assiette, une impression qui se noie dans le goût des pruneaux. Ils se marient décidément bien avec la côte de porc. Une atmosphère un peu rustique dans la présentation des tagliatelles qui ne sont pas complètement cuites et un peu refroidies. Si elles avaient été parfaites, cela m’aurait semblé suspect, m’aurait fait un peu peur aussi. Une mouche vient se poser sur ma main, elle aussi fait partie du décor. Goûter cette atmosphère sans fioriture brassée par les mouvements réguliers des clients et des serveurs est devenu pour moi un rituel indispensable, comme un rappel de vaccin. J’ai besoin de cette absence de sophistication, de cette impression de crudité, de ce sentiment un peu nu, la présence de ce naturel qui n’aurait jamais l’idée d’essayer de se donner l’apparence d’un autre.
Je ne sais pas vraiment depuis combien de temps je connais le buffet de la gare d’Agen. Au moins vingt-cinq ans. Je ne m’engagerai pas sur un nombre d’années précis. Pour cause de travaux, il est resté fermé pendant trois ou quatre ans. Le voilà revenu avec quelques lustres art nouveau. Les tables et les chaises ont visiblement été changées. Quelques affiches rétro sont venues garnir les parois autrefois vides et un parquet tout neuf a remplacé le vieux lino. Cependant, les cadres moulurés des murs blancs et les miroirs au fond de la salle sont bien les mêmes que dans les années 80. Me voilà rassuré. Peu importe le lifting, l’âme de ce vieil ami taiseux n’a pas été vendue au diable. Je n’attends d’ailleurs pas qu’il s’exprime, seule sa présence m’importe. Mon car va bientôt arriver, je vais devoir y aller, mais inutile de lui dire, il le sent bien. Je ne lui serrerai pas non plus la main, pas d’effusions excessives, ce n’est pas son genre.
Edouard

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