La fugitive

Le narrateur part à la recherche d’Albertine et retrouve sa trace en Touraine où elle s’est réfugiée chez sa tante. Une correspondance se met alors en place et un retour possible de la jeune femme semble même envisageable. Cependant, ces échanges sont brutalement interrompus lorsque le narrateur reçoit un courrier de madame Bontemps lui annonçant que sa nièce, Albertine, a trouvé la mort dans un accident de cheval.

Là encore, un parallèle avec Alfred Agostinelli est évident puisqu’après s’être enfui en 1913, il trouve la mort dans un accident d’avion l’année suivante. Sans doute l’auteur ressentit-il la même douleur que le narrateur, ce qui donne au travail de deuil de ce dernier une dimension particulièrement poignante. Pour la faire revivre une dernière fois, le narrateur part sans grand succès à la recherche de la vérité sur Albertine en interrogeant Andrée, sa grande amie, et en envoyant enquêter Aimé, le maître d’hôtel du grand hôtel de Balbec.

Et puis, une fois de plus, le temps passe, la douleur s’estompe, il reporte son attention sur une nouvelle femme dont il a entendu le nom et qui est en fait Gilberte Swann, ayant pris le nom de Mr de Forcheville qui a épousé la veuve de Charles Swann. Finalement, le narrateur finit par trouver la vérité sur Albertine alors qu’il ne la cherchait plus et se rend compte qu’il aurait été bien en peine de la découvrir du vivant de la jeune femme, tant ce qu’il découvre dépasse tout ce que ses schémas intellectuels lui permettaient d’imaginer.

« L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi et en disant le contraire, ment. »

Cette phrase pourrait à elle seule résumer « la fugitive » et peut être même la recherche dans son ensemble. Le narrateur s’engage dans une profonde remise en question et s’aperçoit que l’interprétation catégorique qu’il avait donnée de certaines scènes était, en fait, bien différente de ce qu’avaient voulu exprimer les acteurs. La mémoire s’effrite, fait apparaître des trous, des incohérences, n’est en fait que le fruit de notre propre travail de reconstructions…des décennies avant que la science ne réussisse à expliciter les mécanismes de la mémoire, Proust avait eu cette intuition géniale.

Dès lors, on est en mesure de se demander si « la fugitive » qui désignait très clairement Albertine au début du roman ne se réfère pas en fait à la « mémoire ». Le cas de la rencontre vénitienne prend à cet effet une dimension particulière : alors en voyage à Venise avec sa mère, il rencontre madame de Villeparisis dont la mort avait été annoncée dans « la prisonnière » de manière quasi anecdotique. Dans la mesure où la rencontre vénitienne du personnage en compagnie de M. de Norpois est très construite, il est probable que l’auteur, épuisé et en fin de vie, ait oublié de supprimer la référence à son décès dans « la prisonnière ». Mais j’ai pour ma part envie de croire que l’auteur a intentionnellement laissé cette incohérence dans son œuvre, la mémoire ne s’offusquant pas plus que ça que madame de Villeparisis puisse en même temps être morte et discuter avec M.de Norpois.
Marcel Proust
Bouquins

Edouard

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Edouard

 

La prisonnière

La mère du narrateur s’étant retirée au chevet d’une parente, Marcel se retrouve seul avec la très dévouée Françoise dans l’appartement parisien et en profite pour y installer Albertine.

Les trois derniers volumes de la recherche (« la prisonnière », « la fugitive » et « le temps retrouvé ») ont été publiés après la mort de l’auteur en 1922. L’intrigue de « la prisonnière » se déroule dans les années 1902-1903. Une allusion au procès Landru nous permet par ailleurs de comprendre que l’ouvrage a été écrit dans l’immédiate après-guerre. L’auteur se sentait peut-être déjà condamné lorsqu’il écrivait ces lignes, ce qui pourrait expliquer l’omniprésence de la mort. Les spécialistes de Proust l’expliquent aussi par la mort en 1914 d’Alfred Agostinelli, le secrétaire de l’écrivain qu’il avait rencontré un an plus tôt, dont il était follement amoureux et qui est souvent vu comme un modèle d’Albertine.

Tout comme l’histoire de Proust et d’Agostinelli, l’histoire de Marcel et d’Albertine est une histoire d’amour non partagé. Comme le titre de l’ouvrage semble l’indiquer, c’est en véritable geôlier que se comporte le narrateur : dévoré par la jalousie et toujours convaincu qu’Albertine lui cache son homosexualité, il la fait suivre et cherche des preuves, limite ses sorties. Narcissique, ultra-possessif, il l’observe, l’analyse, la décortique comme le ferait un entomologiste avec ses insectes. Très Pygmalion, il l’éduque, lui inculque les bonnes manières, lui donne une culture littéraire, l’habille comme la duchesse de Guermantes…mais cela reste un amour à sens unique, on comprend mal comment Albertine supporte cette vie.

Le vent tourne après une soirée chez les Verdurin à laquelle Marcel se rend seul. Le petit clan est toujours là, mais nombre des habitués sont morts ou mourrants: Swann, Bergotte, Saniette, Cottard…en parallèle, l’univers des Guermantes se délite : le duc de Guermantes n’est pas élu président du Jockey club et son frère, le baron de Charlus, qui avait intégré le petit clan par amour pour le violoniste Morel, est publiquement destitué en tombant dans un piège tendu par madame Verdurin, inquiète de l’importance prise par le baron au sein de son salon. Le terrible Charlus du côté de Guermantes se révèle un cœur tendre, naïf, pataud, peu psychologue et, comme son frère, très fragilisé à l’extérieur du milieu très codifié dont il est issu.

De retour chez lui, le narrateur se dispute avec Albertine et lui déclare qu’il souhaite une séparation. Ils finissent toutefois par se réconcilier et on sent une amélioration dans leurs rapports, même si ce n’est toujours pas le grand amour. Il semble y avoir plus d’échanges, de souplesse dans cette étrange relation. Marcel tente de s’abstenir de traquer les mensonges d’Albertine et comprend que ces derniers n’obéissent à aucune logique. Albertine ne ment pas uniquement pour cacher une vérité, mais aussi parce que, selon les circonstances et ses interlocuteurs, elle préfère telle ou telle réalité. Elle n’attache aucune importance à la vraisemblance de ses propos et aux éventuelles incohérences qui pourraient en résulter. Tout cela aurait pu durer un certain temps, mais un beau matin, Françoise apprend au narrateur qu’Albertine s’est enfuie (tout comme le fit Alfred Agostinelli).
Marcel Proust
Bouquins

Edouard

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La ballade du voleur au whisky

Attila Ambrus est sicule.
Les Sicules parlent un dialecte hongrois, et vivent en Transylvanie, territoire roumain situé à la frontière avec la Hongrie. Vous me direz que cela vous fait penser au Sceptre d’Ottokar, une aventure de Tintin dévorée par les gamins de mon acabit dans les années – euh – il y a fort longtemps. Et vous avez raison.

En 1988, il passe la frontière, bien décidé à faire fortune à Budapest, capitale de la Hongrie pour ceux qui l’ignoreraient. Il aime bien les bagnoles de luxe et le whisky. Les demoiselles aussi à l’occasion.
Mais tout cela coûte cher. Il se fait contrebandier, puis (mauvais) joueur de hockey sur glace.
Et pourquoi ne pas devenir braqueur de banques?
Nous sommes à la période qui suit la chute du mur de Berlin.
Le capitalisme pur et dur succède aux privations du communisme.
Chicago (celui d’Al Capone et de la prohibition, pas celui d’Obama) n’est pas loin.
Attila deviendra une sorte de héros national. On le surnommera ‘Le Robin des bois des pays de l’Est’.
Ses attaques à main armée ne font pas couler de sang, il va jusqu’à offrir des fleurs aux employées des banques, la police est mal équipée et impuissante. Il se fera quand même épingler, mais arrivera à s’évader de prison, avant d’être mis au trou pour 15 ans. Son meilleur ennemi, l’inspecteur Varju, passé dans le privé, lui amène du Johny Walker en prison. Aux dernières nouvelles (nous sommes en 2014), il a fait des études supérieures pendant son repos forcé.

L’histoire est, paraît-il, authentique.
L’auteur est américain, d’où, sans doute, le côté western du livre.
Le personnage est fascinant, bien entendu. Mais je préfère ne pas rencontrer ce genre d’individus dans le lieu peu peuplé où nous avons élu domicile. On ne sait jamais, un mauvais coup est vite arrivé.

Rubrique actualité.
Je ne sais pas pourquoi, le rodéo des dirigeants grecs pour extorquer de l’argent européen sous la menace me fait penser au scénario du livre.
Sert-on du whisky pendant les ‘négociations’?

Amitiés imbibées,

Guy
420 p. – Sonatine

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De la démocratie en Europe

Perso, j’étais pour le « oui », en tant que petit européen bien discipliné, craignant que la foudre de Zeus s’abatte sur notre continent si jamais on osait s’opposer aux jugements des dieux FMI et UE. Ce n’était pas cependant un « oui » franc et massif, les avis des différentes autorités sur le net soutenant les thèses semblaient tous convaincants. Alors, que penser… ?
Je l’avais sentie cette haine de l’Europe et beaucoup vue taguée sur les murs lors de mon passage à Athènes il y a deux ans, mais je pensais que les Grecs allaient se résigner au dictat du FMI et de la Commission européenne, continuer à courber l’échine en grognant et à supporter des réformes qui, visiblement, depuis 5 ans, n’améliorent en rien leur quotidien.
Que signifie ce « non » au juste ?
Une volonté de sortir de l’€, de l’Union européenne ? Les Grecs savent bien que ces solutions ne leur permettront pas d’améliorer la situation, mais au moins seront-ils libres. Je ne veux pas y croire. La Grèce et l’Union européenne auraient toutes deux beaucoup à y perdre et passeraient à côté d’une occasion de faire enfin entrer le continent dans un processus démocratique. Moscou dit que c’est un premier pas vers la sortie de l’€…pas étonnant puisque c’est en partie pour retirer les Grecs des griffes soviétiques qu’ils ont été intégrés dans le marché commun.
Alors quoi ? Retour à la table des négociations ? Mais alors, si c’est le cas, les conséquences d’une victoire du « Oui » auraient-elles été différentes ? Sans doute pas, beaucoup de commentateurs l’ont déjà dit. Tsipras est en tout cas mis en face de ses responsabilités. Il a été élu contre l’austérité et n’a pu opposer à ses créanciers que la seule arme dont il disposait, la volonté populaire qui le soutient. Ce qui va se passer maintenant est inédit dans l’histoire de l’Europe et mes capacités divinatoires ne me permettent pas de savoir ce qu’Angela Merkel et François Hollande vont se dire demain ni ce qui va être décidé mardi à l’issue du sommet de la zone €. Il va se passer quelque chose en tout cas. L’Union européenne va devoir faire son introspection et repenser son autoritarisme, dialoguer, écouter : bref, entrer dans un jeu démocratique. J’espère que ce « non » permettra aussi à la Grèce d’agir sur son destin sans nier ses responsabilités.
Et si ce « non » était une chance pour l’Europe ? C’est en tout cas un bel exercice qui a permis à un pays unifié de s’exprimer d’une seule voix avec plus de 61% pour le « non ». L’important n’était peut-être pas finalement le « oui » ou le « non », mais une victoire franche de l’un ou de l’autre. Un 51%/49% auraient présenté un peuple divisé quel que soit l’issue du scrutin : le peuple grec à des choses à dire, écoutons-le.

Edouard

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