En Alaska, en pleine tempête, Benedict, Cole et Freeman s’enfoncent dans le blizzard à la recherche de Bess et du jeune Thomas.
Petit roman (190 pages), Blizzard n’en est pas moins une prouesse littéraire.
Les adorateurs de pavés peuvent se rassurer, ils pourront faire une deuxième lecture qui permettra sans doute de mieux comprendre l’intrigue mais ce flou fait aussi partie du charme de l’ouvrage. Le lecteur, comme les protagonistes, est lui aussi perdu dans le Blizzard d’une immensité glacée qu’on imagine mais qui n’est pas décrite…faute de visibilité, forcément. On ne voit pas le paysage mais on l’a dans la peau et on frissonne avec les personnages.
Blizzard est un roman impressionniste, construit avec quelques dizaines de micro-chapitres de 2 à 4 pages qui sont des monologues intérieurs alternés des trois hommes et de la femme perdus dans la tempête (il n’y a pas le monologue de Thomas), des petits flashs qui en disent beaucoup sur l’identité de chacun et très peu sur l’immédiat et qui donnent un effet stroboscopique à l’ouvrage.
On ne comprend pas très bien au début pourquoi Bess décide soudainement de sortir avec Thomas pour affronter la tempête et à la fin… Il faudrait que je le relise.
S’agissant des trois hommes, on pense d’abord qu’il y a entre eux une certaine solidarité et qu’il s’agit en somme d’une « battue » comme on en voit souvent dans les romans.
Toutefois, à mesure que l’intrigue progresse, on réalise que leurs motivations respectives sont bien différentes et si l’on n’assiste pas en définitive à une course entre trois concurrents.
La seule chose qui lie les quatre personnages en définitive, c’est l’Alaska. Pour des raisons différentes, ils se sont retrouvés dans cette contrée impitoyable dans laquelle ils ont trouvé refuge, une cachette exigeante qui peut très vite se transformer en cercueil si on ne respecte pas ses règles : un gant oublié ou troué, c’est plusieurs doigts gelés et perdus à jamais.
L’Alaska est un personnage à part entière dans l’histoire, une sorte de géant taiseux et enneigé qui ne prête que peu d’attention à la poignée de mortels aux destins dérisoires qui sont venus perturber son quotidien. Ce climat n’est pas fait pour les humains et ceux qui le supportent malgré tout ont de très bonnes raisons et n’ont bien souvent pas d’autres alternatives.
Jack Torrance est l’époux de Wendy. Leur petit garçon se prénomme Danny. Professeur d’université licencié pour avoir violenté un étudiant, Jack se retrouve au chômage avant d’obtenir un poste de gardien dans un immense hôtel perdu au milieu des rocheuses. Son travail l’oblige à passer l’hiver dans un parfait isolement, les neiges abondantes rendant inaccessibles les routes menant à l’hôtel. Il n’est relié au monde extérieur que par un poste radio.
J’étais beaucoup trop jeune pour voir le film à sa sortie. Déjà qu’à l’époque, je pleurais comme une madeleine devant Bambi et E.T., mes parents ne m’y auraient jamais emmené. Je l’ai vu bien plus tard, on va dire il y a 25 ans, un chiffre qui symbolise pour moi un âge d’or de la vie étudiante.
Quel film incroyable ! Jack Nicholson traînant sa hache dans les couloirs n’avait pas seulement la tronche de l’emploi, il en avait aussi le prénom. Et puis comme tête de fou, difficile de faire mieux. Peut-être Klaus Kinsky. Joaquin Phoenix ne se débrouille pas mal non plus.
Et puis, les spectres des jumelles Grady et Danny faisant du vélo dans les interminables couloirs de l’hôtel… Des images qui marquent pour une vie.
En 2012, j’avais vu le documentaire « room 237 », qui décortiquait le génie de Kubrick, allant jusqu’à faire changer la moquette entre deux plans pour accentuer l’effet de stupeur des spectateurs.
D’un naturel craintif, je n’avais jamais lu de roman de Stephen King. Je suis toutefois depuis longtemps intrigué par le mystère de l’écriture du mystère et c’est pour cette raison que j’ai décidé de me procurer le livre.
Internet et le téléphone portable ont fait vieillir l’intrigue. Un tel isolement ne serait peut-être plus possible aujourd’hui ou en tout cas, plus difficile.
J’ai bien aimé le premier tiers où il ne se passe presque rien. L’écriture est agréable et bien rythmée. Mais c’est dans le deuxième tiers que ce révèle le talent de l’écrivain qui est parvenu à me faire encore peur alors même que Bambi et E.T. ne m’effraient plus depuis bien longtemps.
Danny a des pouvoirs extra sensoriels et voit des fantômes un peu partout. Bien entendu, on ne sait pas si c’est juste dans sa tête ou si ce qu’il voit existe vraiment. Une scène m’a scotchée, tant par l’effroi qu’elle m’a procurée que par la qualité de son écriture et l’ingéniosité de l’auteur.
Bravant l’interdit, Danny décide d’entrer dans la chambre 217 (237 dans le film). L’ayant traversée, il entre dans la salle de bain et décide d’écarter le rideau de la baignoire. Il y voit le cadavre grimaçant d’une femme qui se met à le poursuivre. Quelques heures plus tard, ses parents le retrouvent en catalepsie avec des marques sur le cou. Pas mal mais attendez, le plus fort n’est pas là. Après beaucoup d’hésitations, Danny se résout à raconter son histoire à ses parents qui n’en croient pas un mot. Jack décide de s’y rendre pour avoir le cœur net, traverse la chambre et entre dans la salle de bain. Le rideau de la baignoire est replié et il n’y a rien à l’intérieur. Convaincu de la folie de son fils, il fait demi-tour mais en sortant, il entend un bruit provenant de la salle de bain. Revenu sur ses pas, il voit que le rideau vient d’être tiré. Stephen King ne fait pas replier le rideau par Jack, cela aurait été littérairement stupide. Soit le spectre était là et il n’y avait plus de mystère, soit il n’y avait rien et il aurait dû se lancer dans des explications compliquées pour nous dire ce qui s’était passé. Il y a bien mieux. Terrorisé par ce qu’il voit, Jack décide de s’enfuir. Et là, Jack n’est plus un personnage de roman, on communie avec lui dans la peur. Il est en nous et son environnement quitte les pages du livre pour nous envelopper.
Pour moi, c’est la scène la plus flippante de tout le roman, peut être son chant du cygne. C’est peu dire que j’ai été déçu par le dernier tiers. On ne peut pas entretenir indéfiniment le mystère et à un moment, il faut qu’il sorte de l’ombre. Et là, les choses se compliquent.
Le meurtre des sœurs Grady, assassinées par leur père, gardien de l’hôtel l’année précédente, est bien évoqué dans la première partie mais il n’en est plus question par la suite. De même, il est dit que Danny aimerait avoir un vélo mais on n’en voit pas la couleur. Que de déceptions !
A la place, en dehors du cadavre dans la baignoire qui est effectivement pas mal, on a droit à des animaux en buis taillés qui ne sont pas parvenus à me faire peur, un bal costumé un peu cliché et des forces occultes habitant le corps de Jack.
Et pour tout dire, le Jack de Stanley Kubrick me semblait avoir plus de panache : une ordure magnifique. Celui de Stephen King apparaît comme un pauvre type prisonnier de ses démons et de ceux de l’hôtel. Bref, on sent que l’auteur fait tout ce qu’il peut pour le disculper mais, à force d’être blanchi, Jack devient inexistant. S’agissant de Wendy, je l’ai trouvée aussi bien dans le livre que dans mon souvenir. Peut être le meilleur personnage du livre.
Le dénouement, avec le gentil cuisinier qui vient les sauver apparaît très conventionnel. Il aboutit sur un final qui fleure bon le puritanisme américain avec la sempiternelle scène dans laquelle le jeune garçon va à la pêche avec le brave monsieur. L’importance de la pêche dans la culture d’outre Atlantique m’échappe. Il faudra qu’on m’explique.
Vous aurez compris que j’ai préféré la version Kubrick. Mais j’ai bien conscience que le souvenir embellit et si je le revoyais, je serai peut-être déçu.
King et Kubrick racontent deux variantes d’une même histoire. Il est vrai que les différences entre les deux versions s’expliquent en partie par les contraintes et les codes de la littérature et du cinéma qui ne sont pas les mêmes, mais elles dépendent aussi de beaucoup d’autres critères : des personnalités de l’écrivain et du réalisateur, des acteurs…
Quoi qu’il en soit, ces deux hommes ont fait de Shining un mythe du 20ème siècle.
J’ai presque abandonné mon blog, je lis moins et plus du tout de classiques. Frankenstein traînait au fond de ma sacoche du boulot depuis deux ans. J’avais essayé de le lire, une fois, mais sans succès. C’était devenu la lecture improbable avec laquelle passer le temps si je me trouvais dans un bunker antiatomique ou si j’étais enlevé par des extraterrestres.
Et puis, il y a quelques semaines, j’ai décidé de reprendre la lecture du célébrissime ouvrage de Mary Shelley sorti en 1818.
Je ne me souviens pas avoir vu de film avec Frankenstein même si, comme tout le monde, j’ai vu les images du monstre incarné par Boris Karloff.
En fait, je ne savais pas grand-chose du monstre en dehors du fait qu’il était laid, méchant et qu’on voyait des boulons fixer sa tête. Je savais aussi qu’il avait été créé par un savant fou à partir d’organes prélevés sur des cadavres. Je me souvenais de l’acte créateur et de l’éclair venant apporter sa force au monstre. Bref, j’avais compris que son histoire rejoignait les histoires de créations humaines devenues incontrôlables.
Robert Walton, un jeune homme ambitieux, s’est aventuré dans les glaces de l’océan arctique pour découvrir le pôle nord. Un beau jour, il observe de loin un être gigantesque sur un traîneau tiré par des chiens. Peu de temps après, il recueille Victor Frankenstein, à demi mort, à la poursuite du traîneau, et qui lui raconte tout.
Frankenstein n’est pas le nom du monstre, mais celui de son créateur, Victor Frankenstein. Le livre raconte bien son histoire et forcément, celle du monstre auquel il est lié.
Les adaptations du vingtième siècle ont effacé Victor et fait du monstre un personnage autonome. Pourtant, toute l’histoire tourne autour de ce lien et on se demande plus d’une fois si le monstre a bien une existence physique en dehors de la tête de son créateur. On n’est pas loin du Docteur Jekyll et M. Hyde, publié 70 ans plus tard, mais, contrairement à Stevenson, Shelley laisse planer le doute. La construction épistolaire du roman et l’absence de narrateur sont à cet effet parfaites pour préserver l’incertitude.
Le monstre est un sommet de solitude. Il est rejeté de tous du fait de sa laideur, y compris par son créateur. Sans parents, sans famille, sans amis, il n’a d’autre choix que de devenir l’acteur de l’effroi qu’il suscite et ses meurtres sont les seuls moyens qu’il trouve pour donner un sens à son existence. Sous une apparence inhumaine, le monstre devient ainsi presque touchant alors même que Victor, derrière son apparence lisse et irréprochable, brille surtout par sa lâcheté et son irresponsabilité. Incapable d’assumer les conséquences de ses actes, ce n’est qu’un Dieu raté.
Frankenstein est aussi une réflexion sur le progrès scientifique. L’expédition de Walton sera un échec, mais au moins, l’équipage s’en sort vivant. Les tentatives de Frankenstein pour convaincre Walton de continuer le voyage alors même qu’ils sont voués à une mort certaine, prouve une fois de plus qu’il a perdu toute humanité. Le monstre n’est pas celui qu’on croit.
Camille Kouchner, fille de Bernard Kouchner et nièce de Marie-France Pisier, évoque sa culpabilité d’avoir gardé le secret familial concernant l’inceste dont son frère jumeau à été victime et d’avoir par là même protégé son beau-père, Olivier Duhamel.
Je n’aurais probablement jamais lu ce livre si on ne me l’avait mis entre les mains. Je ne regrette pas du tout la lecture, d’autant plus que l’ouvrage ne comporte que 140 pages et que l’écriture est fluide et agréable.
En fait, le buzz médiatique autour du bouquin m’a un peu énervé et je m’attendais à une de ces sempiternelles dénonciations familiales d’enfant de people comme l’a fait Alexandre Jardin il y a quelques années. Quant aux abus sexuels, on en a quand même beaucoup mangé depuis Me Too et Balance ton porc. Y a-t-il vraiment encore quelque chose à dire là-dessus ? Eh bien oui, peut-être qu’on atteint les limites de l’exercice avec la « familia grande ».
La première partie est très people et semble surgie d’un vieux Gala qu’on aurait oublié dans une maison de vacances au bord de la mer. Bernard Kouchner, Christine Ockrent…comme ça semble loin. Et que dire de Marie France Pisier ? En tant que fan de François Truffaut, j’ai tout de suite pensé à la jeune actrice de l’« amour à 20 ans » : 1962, la nuit des temps. C’est un peu du easy reading, mais ça se lit vite et bien. Tout semble harmonieux et la structure familiale semble incassable, même si elle est entachée par le double suicide des grands-parents.
Ensuite vient l’inceste. Victor, le frère jumeau de Camille fera le choix de l’oubli. Peut-être est-ce la meilleure solution. Camille sait. Est-ce la seule ? Elle le pense en tout cas. Elle se tait pour préserver la structure familiale, cette harmonie qu’elle veut immuable. Mais le temps passe et la structure s’use fatalement. En 2011, Marie France Pisier est retrouvée morte, coincée dans une chaise au fond de sa piscine. Comme pour ses grands-parents, Camille ne semble pas chercher les causes profondes du suicide et fait partager sa douleur. Les murs tremblent.
Et puis, les petits-enfants apparaissent et en même temps, les craintes de Camille qu’ils ne suivent le même sort que son frère. La panique l’emporte alors sur le besoin de préserver la « familia grande » qui n’est d’ailleurs plus que l’ombre d’elle-même. Camille évite son beau-père et sa mère par la même occasion. Elle prévient aussi sa belle-sœur, la femme de Victor, et tout finit par se savoir.
La réaction de sa mère est étrange. Elle semble plus en vouloir à sa fille qu’à son époux. Rattrapée elle aussi par le temps, elle meurt d’un cancer en 2017. Alors, la « familia grande » n’existe plus et il n’est plus nécessaire de préserver le secret pour protéger ses fondations. Et donc, Camille se lâche. Les faits sont prescrits juridiquement, mais d’un point de vue médiatique, ils restent imprescriptibles, le lynchage d’Olivier Duhamel peut commencer. Je ne vois pas trop à quoi va servir cette dénonciation sinon à libérer Camille du poids de son secret. J’espère que ce n’est pas juste pour se faire de l’argent facile et/ou pour détruire Olivier Duhamel. Mais elle écrit bien et j’espère qu’elle écrira d’autres romans…pour parler d’autre chose.
Miguel de Cervantes (1547-1616) a mené une vie haute en couleur aussi aventureuse que celle de son héros Don Quichotte de la Manche, le chevalier errant. Fils d’un barbier-chirurgien, ou d’un chirurgien-barbier, il mène d’abord une vie aventureuse de soldat et participe à la bataille de Lépante en 1571, où il perd l’usage de la main gauche. Cette main paralysée lui vaut le surnom de « Manchot de Lépante ». Le 26 septembre 1575, à son retour vers l’Espagne, il est capturé par les Barbaresques avec son frère, Rodrigo, et, malgré quatre tentatives d’évasion, il reste captif à Alger. En 1580, il est racheté en même temps que d’autres prisonniers espagnols et regagne son pays. Il se lance alors dans l’écriture.
Tout cela est raconté par son cheval, nommé Rossinante tout comme le destrier de Don Quichotte. Mais ce Rossinante-ci est un cheval noble, un Cartujano (chartreux) qui possède le talent unique de comprendre le langage des humains. Ce qui lui vaudra de recueillir les confidences de son maître. Et par après les confidences d’Amada, l’amour secret de Miguel.
Pas vraiment un roman de cape et d’épée, ce livre bondissant fait revivre une époque florissante de l’Espagne. L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte est considéré comme le premier roman moderne. Une replongée dans ce grand classique fera d’autant plus apprécier les méditations du cheval.
Armand Herscovici s’est bien amusé. Je le soupçonne d’avoir fait des emprunts à quelques dictionnaires de gros mots: Foutrebleu, crévindieu, jarnibleu, mouscouillousse, corbleu, mordiable, ventre-dieu… Ah la puterelle, la bagasse, la gore pissoue, la géménée de godinette, niquedouille.
Notre sapristi semble bien pâlot tout d’un coup.
Extrait (c’est Rossinante qui raconte):
« Je me souviens de ces agréables journées champêtres où il se montrait babillard à l’extrême. Je prenais le plaisir habituel à l’écouter. Pourtant, une fois, je fus vite troublé par le côté extravagant de ses propos. À présent, je connaissais l’homme, j’étais accoutumé à ses digressions parfois fantasques. J’avais appris à n’en retenir que la partie raisonnable. Mais là ,il franchissait les bornes. À en juger d’après son discours cafouilleux, ses intentions me paraissaient aussi tarabiscotées qu’ahurissantes. Me fallait-il vraiment avaler tant de calembredaines? Faisait-il le faraud, me prenait-il pour un bardot, ou envisageait-il sérieusement de mener à terme les fantaisies qu’il me décrivait? »
En exergue: un bon imprimé vaut mieux qu’un bon comprimé.
Alex est bibliothérapeute. Non, pas un restaurateur de livres, mais un thérapeute prescrivant de bons livres. Ses patients: Yannick, qui a littéralement perdu sa langue dans un accident de voiture. Robert, un workaholic au bord du burn-out. Anthony, footballeur au sommet de son art, insatisfait de sa vie hors des stades. Alex vient d’être largué par Mélanie. La mère d’Alex est une universitaire du style emmerdeuse. Le père d’Alex est aux abonnés absents. La propriétaire-concierge d’Alex est une mal baisée.
« Ma tante Adrienne avait en commun avec ma mère une aversion maladive pour ma profession. Pharmacienne retraitée, elle profitait de l’argent gagné pendant quarante ans dans son officine. Une pharmacienne ‘à l’ancienne’, comme elle se qualifiait. Quarante années à vendre de l’aspirine avec une marge phénoménale. À proposer des sprays pour la gorge inutiles, des poudres contre la grippe qui provoquent des ulcères et autres maladies chroniques. Une pharmacienne à l’ancienne. Pingre avec ça. Quand elle dépannait ma mère d’une boîte de médicaments, elle ne manquait pas de la lui facturer.L’amour d’une sœur se monnaye, parfois. »
Alex lui-même est du genre fainéant, grand admirateur d’Oblomov, le héros d’un écrivain russe nommé Gontcharoff. Un peu menteur, un peu comédien, il n’arrive pas à trouver sa place dans un monde agité.
Secouez tout cela comme au poker menteur, et vous obtenez un petit bijou d’impertinence et de tendresse. La vie moderne avec ses réseaux sociaux et ses smartphones: balayée. « Les réseaux sociaux n’ont pas été créés pour communiquer, mais pour réconforter l’être humain malheureux, celui qui a perdu son travail comme celui qui a été raté par son coiffeur. »
L’auteur est de père sarde (de Sardaigne). Son sens de l’humour fait mouche à chaque page.Ses connaissances littéraires également. Pas étonnant, il est prof de lettres.
Le titre original ‘Middle England’ me semble plus
adéquat.
La famille Trotter est bien connue des lecteurs
de Coe (Bienvenue au Club et le Cercle fermé).
Ses membres reprennent du service sous la plume
acerbe de Mister Coe, après 15 ans de silence.
Contrairement à Tintin, ils ont vieilli dans
l’intervalle.
Pour ceux qui suivent la tragicomédie du Brexit,
ce roman est un vrai régal.
Si vous avez vu à la Chambre des communes le
speaker hurlant pendant des heures Order! Order!
vous aurez un point de vue un peu plus large sur
les enjeux européens du 31 janvier 2020.
Benjamin Trotter, la cinquantaine s’achète un
moulin au bord de la Severn, une rivière des Midlands.
Il espère mettre de l’ordre dans une vie
sentimentale cahotante.
Son père Colin, au bout du rouleau, vient finir
ses jours chez lui.
Sa nièce Sophie, après plusieurs déconvenues
sentimentales, pense avoir rencontré l’amour de sa vie.
Une série de personnages plus ou moins
folkloriques les entoure.
Les émeutes en 2010, les Jeux Olympiques de
Londres, le référendum sur le Brexit constituent la toile de fond de ce roman
foisonnant.
Yes or No, that’s the question.
Le débat s’impose dans les chaumières, jusque
dans les chambres à coucher.
Jonatan Coe a un talent certain de satiriste.
Il est anglais jusqu’au bout des ongles. Y
compris dans son humour pince-sans-rire.
Qui vivra verra. Ce qui peut se traduire par
wait ans see.
Je ne suis pas un
fanatique des prix littéraires. À ma décharge, j’avais commencé la lecture du
Goncourt 2019 le matin même
de son attribution, le 6 novembre.
Le touchant Dubois, surnom donné par un de mes
fils, a encore frappé.
Pour les non initiés, tous les héros de Jean-Paul
le Toulousain se prénomment Paul.
Paul Hansen est incarcéré à Montréal, dans le
pénitencier dit de Bordeaux. Il partage une cellule avec un certain Patrick
Horton,
membre d’un gang de motards, accusé de meurtre.
Quant à Paul, on ne saura que vers la fin du livre pourquoi il a été condamné
à deux ans de détention. Fils improbable d’un
pasteur protestant danois et d’une jolie Toulousaine, il raconte sa vie.
La maman exploite une salle d’art et essai à
Toulouse. Le jour où le pasteur apprend que la salle de cinéma projette des
films
pornographiques, son sang ne fait qu’un tour, il
claque la porte et perd sa fonction. Cela se passe après les manifestations de
1968.
Toute la famille part en vrille, père et fils se
retrouvent à Montréal, et le pasteur perd toute crédibilité quand il devient
accro aux
champs de courses. Paul a trouvé un travail de
concierge pour lequel il est apprécié. Il se marie avec Winona, une Amérindienne
pilote d’hydravion, et vivra avec elle les plus
beaux jours de sa vie. Et il nous régalera avec les pages les plus tendres du
roman.
Jean-Paul Dubois est un conteur extraordinaire.
Son regard désabusé sur le monde qui l’entoure fait mouche. Son humour
ravageur est resté intact. Une des phrases qui
traversent le livre: l’homme est un ours qui a mal tourné.
La phrase du titre est tirée d’un prêche du
pasteur qui a peu ou prou perdu la foi.
Pour moi, ceci est une des meilleures lectures de
ces dernières années.
Si vous n’aimez pas les gros cubes (je parle de
moteurs), vous pourrez passer certaines pages.
Si vous aimez les curés de toutes tendances, tenez
le livre avec des pincettes, il pourrait vous entraîner en enfer.
Découvert sur le
conseil d’un ami hispanophone très cher à mon cœur, et très éloigné
géographiquement puisque Sud-Américain,
ce roman très dense raconte le voyage dans le
temps et l’espace d’un petit tableau de Rembrandt.
Peu avant le début de la guerre 40-45 (il y a 80
ans), le SS Saint Louis arrive à La Havane. 937 Juifs ont payé à prix d’or la
traversée de l’Atlantique, pour échapper aux
nazis. Le jeune Daniel Kaminsky, qui vit à Cuba, espère accueillir ses parents
et sa
sœur Judith qui font partie des passagers du
bateau. Les autorités refusent le débarquement, les États-Unis également,
et le bateau est renvoyé vers l’Europe. Avec
toutes les conséquences que l’on peut imaginer.
En 2008, un descendant de Daniel Kaminsky, prend
contact avec Mario Conde, vieille connaissance des lecteurs de Padura.
Ancien policier, il vivote en faisant commerce de
livres anciens. Daniel lui demande de retrouver un tableau de Rembrandt qui se
trouvait dans les bagages de ses grands-parents
lors de l’odyssée du Saint Louis. Ce tableau est mystérieusement retrouvé au
catalogue d’une vente aux enchères à Londres.
La deuxième partie du livre nous amène à Amsterdam
pendant le siècle d’or, celui de Rembrandt.
Un jeune juif se fait embaucher dans l’atelier du
peintre, et devient peu à peu son confident. La peinture va à l’encontre des
lois
de la religion juive, et le garçon sera forcé à
l’exil, en Pologne. On retrouve le tableau dans les bagages d’un rabbin qui le
lègue à ses descendants.
Les hérétiques, ce sont ceux qui s’opposent à la
rigidité des lois, religieuses ou politiques, à Amsterdam ou à Cuba.
Un livre exigeant, qui a demandé plusieurs années
de recherches à Leonardo Padura.
Ses intrigues policières sont pour lui une façon
détournée de mettre en doute l’autorité aveugle du régime cubain totalitaire.
Régime qui l’a toléré, sans plus.
Un livre inhabituel. Un
moment très fort.
Magda Szabo écrit des livres. Son mari est
professeur d’université à Budapest.
Deux intellectuels de haut vol.
Un jour, Emerence débarque chez eux. Elle vient de
la campagne, et habite leur quartier.
Elle fait office de concierge dans un immeuble
voisin.
Elle est engagée comme femme de ménage.
Voilà le sujet, fort mince.
La force du livre: faire entrer le lecteur dans
les sentiments contradictoires éprouvés par la narratrice.
Cela va de l’admiration à la colère, l’envie, la
culpabilité, l’orgueil…
Emerence vit seule, avec 9 chats. Personne ne
franchit la porte de son appartement.
Quand Mme Szabo y pénètre, ce sera pour faire
hospitaliser son employée.
Avec toutes les conséquences pour une personne
aussi indépendante.
En toile de fond, la Hongrie sous l’occupation des
nazis, puis sous la domination communiste.
Magda Szabo (1917-2007) a adhéré à un cercle
d’écrivains dissidents, baptisé Nouvelle Lune,
qui jurent refuser catégoriquement toutes
commandes d’écriture du régime communiste et de
ne pas avoir d’enfants, afin que le régime ne
puisse pas avoir de moyen de pression.