Boris au capitole

Le voilà arrivé à ses fins, à force de faire les louanges du Brexit, les conservateurs ont fini par croire qu’il était le seul à pouvoir réussir à le mettre en œuvre. Y arriver coûte que coûte c’est avec ou sans accord et probablement avec les Américains. L’arrivée de Boris Johnson met fin au fantasme du grand retour de l’Empire britannique.

Le Brexit sans accord, c’est attiser les velléités indépendantistes écossaises et irlandaises. On commence même à entendre parler des indépendantistes gallois. C’est donc prendre le risque de faire éclater le Royaume-Uni.   

Se débarrasser du joug de l’Union européenne sera également pour le Royaume-Uni ou du moins ce qu’il en restera, s’entraver dans le joug américain. On pense aux nazis à la fin de la guerre qui préféraient être faits prisonniers par les Américains plutôt que par les Russes. Cette fois-ci, il n’est pas certain que le camp des Américains soit le meilleur. Le Brexit prend donc une nouvelle tournure depuis l’arrivée de Boris Johnson au pouvoir, celui d’une guerre de zone d’influence commerciale entre les États-Unis et l’Union européenne dont le Royaume-Uni est le centre. Il aura donc fallu que l’homme politique le plus déterminé à mettre en œuvre le Brexit arrive pour briser le rêve d’autonomie qui avait sans doute motivé le vote pro-Brexit de nombreux électeurs.

Les conséquences potentiellement désastreuses du Brexit sont donc fortes. Mais Boris gardera le cap…parce qu’il n’a pas le choix, parce qu’il s’est trop engagé et qu’il lui est impossible de faire machine arrière. Pour combien de temps ? Il n’y a pas loin du capitole à la roche tarpéienne et l’opposition s’organise. L’avantage de Boris Johnson, c’est que sa détermination est claire, contrairement à la tiédeur de Thérésa May. Les camps peuvent s’organiser par rapport à lui. Corbyn voit déjà son heure de gloire arrivée.

Nous allons peut-être enfin savoir ce que veulent les Britanniques. Abandonner  le Brexit serait incontestablement trahir le vote des Britanniques, mais faire le choix d’un Royaume-Uni démembré sous le joug américain, est-ce respecter la volonté des électeurs ? Un second référendum semble s’imposer de plus en plus clairement avec trois questions :

– Voulez-vous quitter l’Union européenne sans accord ?

– Voulez-vous quitter l’Union européenne avec accord ?

– Voulez-vous rester dans l’Union européenne ?

Bojo a promis la sortie de l’Union européenne le 31 octobre, dans deux mois et demi et la rentrée parlementaire est le 3 septembre. Il va donc y avoir de l’animation.

L’homme qui aura promis le hard Brexit sera-t-il terrassé par ses adversaires, arrivera-t-il à ses fins ou permettra-t-il paradoxalement l’abandon de toute idée de Brexit ? Nous allons bientôt être fixés.

Édouard

Le coeur converti

Le titre original (la convertie, de bekeerlinge) me semble plus adéquat.L’auteur est flamand, et même concitoyen.
J’ai lu le livre dans sa langue originale.
Un style superbe. N’ayant pas eu en mains la traduction en français, je ne peux pas en commenter la valeur littéraire.
Un très beau roman d’amour, intemporel et tragique.
Stefan Hertmans possède une maison à Monieux, dans le Vaucluse. Ce petit village lui a donné l’idée de creuser
le destin de deux amoureux qui y ont séjourné il y a un millier d’années.

En l’an 1090, Vigdis habite Rouen. Elle est par son père descendante d’un Viking. La Normandie tient son nom de
ces conquérants venus du Nord, et sédentarisés dans nord de la France. Elle est belle, elle est promise à un
chevalier de noble ascendance. Et elle tombe follement amoureuse du fils d’un rabbin originaire de Narbonne.
Elle fuit avec lui, et rejoint Narbonne, où elle se marie selon le rite juif, et elle prendra le nom de Sarah. Les temps
sont troublés, les croisades tentent de nombreux vagabonds sans foi ni loi. De Narbonne, elle fuit avec David,
son mari, se retrouve à Monieux, où vit une petite communauté juive. Elle y donne le jour à un fils, puis à une fille.
Pour le malheur des amoureux, David est assassiné par des croisés antisémites. Rien de nouveau sous le ciel bleu.
Les deux enfants sont enlevés. Sarah fera tout pour les retrouver. Elle ira jusqu’au Caire. C’est dans cette ville que fut retrouvé au 20e siècle un
manuscrit relatant la fuite et le sort tragique de cette famille.

L’auteur alterne les chapitres racontant la fuite du couple, et ses propres recherches sur leurs traces. Il se révèle un narrateur hors pair. Comme il est également poète, on sent littéralement les effluves de la Provence.

Amitiés sentimentales,

Guy

Stefan Hertmans – Gallimard – 368 p.

Le Meurtre du Commandeur (Livres 1 & 2)

Tome 1 Une Idée apparaît 

Tome 2 La Métaphore se déplace

Murakami est un magicien.

Dans la veine de1Q84 (3 livres), il a imaginé une histoire aussi insensée que passionnante.

Si vous êtes rationnel pur jus, passez votre chemin.Si vous aimez l’imagination de haut vol, la poésie des mots, la transcendance, ce roman est fait pour vous.

Le Commandeur, c’est celui de Don Giovanni de Mozart, qui précipite le séducteur en enfer.

Murakami en fait un personnage burlesque, s’exprimant de façon imagée, apparaissant et disparaissant comme une Idée (oui, celle du premier titre). Et la Métaphore, c’est le voyage initiatique du narrateur, comme l’Orphée de la mythologie.

L’auteur est pétri de culture occidentale: musique classique, littérature, peinture.

Et il reste en profondément Oriental, avec tout l’apport du Japon classique: bouddhisme, peinture nihonga. traditions milnaires.L’histoire en bref. Le narrateur s’installe dans une maison isolée en montagne. Cette maison appartenait à un peintre qui  vécut à Vienne après l’Anschluss par les nazis. Revenu au Japon peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, il y est resté plusieurs dizaines d’années, refusant tout contact. Ces lieux fascinent le narrateur, peintre en panne d’inspiration. Toute la subtilité de l’écrivain: tirer parti d’une situation somme toute banale, pour faire planer le mystère, et creuser ses réflexions sur la création picturale.

Un pur chef-d’oeuvre.

Amitiés surnaturelles,

Guy

Une autre histoire des 30 Glorieuses : modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre

Si les 30 Glorieuses (1945-1975) nous apparaissent aujourd’hui encore comme des années de prospérité et de croissance économique pour la France, elles ne doivent pas faire oublier leur face obscure, celle d’un rouleau compresseur de la modernité et du progrès avec son cortège de victimes et de laissés pour compte. Ainsi, les conséquences sociales et environnementales de cette époque se révèlent aujourd’hui catastrophiques (chômage de masse, pollution de l’environnement, gaspillage des ressources naturelles et consumérisme effréné…). La thèse des auteurs consiste donc, non seulement à démonter les mécanismes de cette croissance folle, mais aussi de redonner la parole à ceux qui en ont souffert, afin de les réinscrire dans les combats politiques et écologiques contemporains.

Ce livre n’est pas facile à lire car il s’adresse surtout à des spécialistes. Les auteurs (des historiens pour la plupart) usent et abusent de jargon technique, d’écriture inclusive et de références multiples. Il fait, par ailleurs, l’impasse sur le mouvement de mai 68 et ses revendications sociales, sur la politique, l’éducation, les mœurs, ainsi que sur la révolution dans le domaine des arts (cinéma, littérature, musique, théâtre, etc.). Enfin, les années 70, porteuses de révoltes et de critique contre la société de consommation, sont très peu évoquées.

La première partie analyse l’impact environnemental et sanitaire des 30 Glorieuses en prenant différents angles d’attaque : l’apologie de la productivité et du progrès depuis 1945, la gestion de la pollution de l’air, l’aménagement du territoire, la mécanisation de l’agriculture au secours de l’empire colonial et enfin, le développement de l’industrie du nucléaire et ses conséquences économiques et sociales.

La deuxième partie analyse les résistances face à la nucléarisation de la France avant 1968, à la pollution des rivières, aux inquiétudes environnementales dans le mouvement syndical. Elle évoque aussi le rôle marginal des mouvements situationnistes face à la modernisation du capitalisme, la critique de la société de consommation et de la technique face à un milieu chrétien gagné à la modernité.

Pour moi, les 30 Glorieuses c’est surtout leur longue agonie pendant les années 70 qui m’ont profondément marqué, aussi bien en France qu’à l’étranger. Et notamment sur le plan musical, avec la profusion de nouveaux genres musicaux (rock, pop, disco, reggae, punk…), sur le plan cinématographique (la nouvelle vague qui a commencé dans les années 60, puis l’anticonformisme et la critique de la société de consommation que l’on retrouve dans le cinéma italien, français et américain…) et sur le plan social, par exemple le mouvement hippie qui est apparu plus tardivement en Europe dans les années 70 avec la drogue et les paradis artificiels, les communautés et le retour à la terre, etc.). Ces années 70 étaient marquées encore par l’écologie « chevelue et barbue », les luttes politiques locales contre l’implantation de nouvelles centrales nucléaires (Creys Maleville…), ou d’implantations militaires (le Larzac…), les tentatives des citadins de retour à la campagne et la volonté de vivre dans un environnement plus sain (fabriquer ses propres fromages, faire de l’agriculture biologique …), loin des miasmes des grandes villes. Et puis il y a eu aussi les mouvements de libération sexuelle, le MLF (mouvement de libération des femmes), l’égalité hommes/femmes, les luttes pour obtenir le droit à l’avortement, le droit et l’égalité au travail, la remise en cause de la société patriarcale, et le droit de jouir sans entraves.

Bref, un ouvrage intéressant, mais très technique et peu accessible au grand public. Pour moi qui aie grandi dans des années 60 avec une image très idéalisée de la société, ce livre restera tout de même une douche froide.

Stéphane

Collectif

La découverte

2013

Vie et destin de Jésus de Nazareth

L’approche de l’auteur consiste à rechercher la vérité sur Jésus dans le contexte culturel juif de l’époque. Elle permet de comprendre qui était Jésus, mais aussi ce que voulaient dire les évangiles, écrits plusieurs décennies après la crucifixion par des personnes ne l’ayant pas connu directement. Les évangélistes ont surinterprété parfois les paroles de celui qu’ils appelaient Christ dans un contexte de consolidation du christianisme. Je ne veux choquer personne en demandant si Jésus était plus juif que chrétien, mais il est évident que la très grande majorité de ses contemporains ne le voyaient pas autrement qu’un juif, certes un peu particulier, mais un juif tout de même.

Concernant la naissance, les habitants de Nazareth voyaient avant tout en Jésus un enfant dont la paternité était douteuse. Cette paternité non établie avait des effets beaucoup plus importants dans les sociétés juives de l’époque que dans la nôtre. L’auteur nous explique que ces enfants, qualifiés de « Mamzer », étaient marginalisés dès leur naissance. Cette marginalité explique sans doute la tendance de Jésus à fréquenter des marginaux et à transgresser les dogmes juifs.

Et pourtant, sans apporter de scoop fracassant, Daniel Marguerat parvient à nous rapprocher encore un peu plus de ce juif hors normes. Car c’est bien dans cette inaccessible proximité avec le Jésus de l’histoire que réside la fascination, bien plus pour moi que dans un zèle dogmatique chrétien outrancier ou dans une tentative de démystification athée. Oui, donner naissance à un enfant tout en étant vierge peut laisser dubitatif, tout comme ressusciter après avoir été crucifié, changer l’eau en vin, marcher sur l’eau ou multiplier les pains. Mais si l’on a pas la foi du charbonnier, comment savoir ce qui s’est effectivement passé dans la vie de cet homme encore révéré 2000 ans après sa mort ?

Y a-t-il, en occident, un personnage au sujet duquel on a autant écrit ? Que reste-t-il a dire sur cet individu irrémédiablement fascinant, même pour le plus convaincu des athées ? Moi, même, j’en ai lu un certain nombre de bouquins sur cette figure indispensable à la compréhension de l’occident. Alors, quoi de nouveau sous le soleil ?

A l’autre bout de la vie du christ, la crucifixion demeure un événement mystérieux. Difficile de savoir exactement ce qui s’est passé. Il y a beaucoup de trous dans les évangiles et les récits se contredisent en partie. Après sa mort, selon les évangiles, Jésus apparaît aux douze. Marguerat retient le concept de « vision ». Dans l’état d’abattement dans lequel ils se trouvaient après la crucifixion, il semble peu probable qu’ils aient pu relever la tête s’ils n’avaient pas acquis la certitude que Jésus était ressuscité. Ce qui s’est passé restera un mystère, mais il s’est forcément passé quelque chose.

La fin du livre, et la vision de Jésus par les autres monothéismes, est particulièrement intéressante. Pour les juifs, Jésus était un hérétique et bien sûr, pas du tout le fils de Dieu. Les musulmans n’acceptent pas non plus sa nature divine, mais le reconnaissent comme un prophète digne de respect, fils de Marie qui est pour eux un personnage beaucoup plus important. Si les musulmans rejettent le christianisme, c’est surtout parce qu’ils considèrent qu’il ne peut y avoir qu’un seul Dieu et que la trinité n’est pas acceptable.

Presque 2000 ans après sa mort, le Jésus dépassionné de l’histoire commence à apparaître. Il y aura d’autres avancées, j’espère, mais la voie tracée par Margerat mérite d’être creusée.

Daniel Marguerat

Seuil

2019

Édouard

Corruption

Qui fait la loi à Manhattan North? Les dealers et trafiquants de tout poil, et, au-dessus d’eux, La Force, dirigée par le sergent Malone aidé par ses amis Russo et Monty. La méthode de La Force: se faire respecter par tous les moyens, comme dans les westerns. Si vous aimez les bons policiers, procurez-vous cette bombe.On le savait: New York est une jungle. Quand les flics font mieux (ou pire) que la pègre, on atteint la stratosphère.

L’histoire ne finit pas bien, on n’est pas dans la bibliothèque rose. Sous le macadam, on perçoit une critique à peine voilée des méthodes de Mister President Trump. Et on plonge dans, n’ayons pas peur des mots, la tragédie antique.

Don Winslow, un auteur qui ne fait pas dans la dentelle.

J’avais lu La Griffe du Chien, du même auteur, il y a un an ou deux. Avec la même impression de plonger dans un monde où les pires sont les bons, ou les meilleurs les mauvais, au choix. Là, on se promenait au Mexique parmi les trafiquants de drogue. À ses risques et périls.

Vous voilà avertis, chers amis.

Amitiés tourneboulées,

Guy Don Winslow – 548 p

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Les lignes rouges de Thérésa

Il y a trois mois, j’écrivais un post très louangeur pour Thérésa May, contrainte à effectuer ce qui est certainement l’un des boulots les plus tordus de toute l’histoire du Royaume-Uni.
En fait, j’ai inconsciemment commencé à basculer après le premier vote du parlement britannique. Surpris par l’ampleur du rejet, je me suis alors demandé « mais elle a fait tout ça sans consulter le parlement ? ». Les médias ne parlent pas beaucoup de ce qu’à fait le parlement depuis le référendum, se focalisant surtout sur Barnier et May avec Junker et Tusk en second rideau.
Il y avait eu une polémique juste avant le premier vote au sujet de documents que n’auraient pas eu les parlementaires pour voter en connaissance de cause. Cela ne sentait pas très bon et semblait renvoyer l’image d’un parlement que Thérésa May aurait considéré comme une boîte aux lettres, chargé de ratifier en fermant les yeux. Si tel est le cas, on peut comprendre leur attitude, ce n’est jamais agréable de se sentir pris pour un sous-fifre.
L’attitude de Thérésa May, suite à ce premier vote, ne m’a pas laissé une très bonne impression avec, d’une part, le chantage au « no deal » pour faire passer son projet en force devant le parlement et d’autre part, cette guerre d’usure avec Bruxelles consistant à poser toujours les mêmes questions qui amenaient toujours les mêmes réponses.
Cette méthode n’a visiblement pas fonctionné puisque mardi, les parlementaires britanniques ont une fois de plus rejeté son projet.
Le débat tourne toujours autour de la frontière nord-irlandaise et du backstop, compromis entre Thérésa May et l’Union européenne destiné à pallier les effets de la sortie de l’union douanière et du marché unique du Royaume-Uni.
La sortie de l’union douanière et du marché unique est souvent présentée comme les lignes rouges de Thérésa May. Mais finalement, à quoi tiennent ces « lignes rouges », quelle valeur ont-elles ? Ont-elles été validées par le parlement ? J’ai l’impression que non et je me demande si Thérésa May ne défend-elle pas plus sa conception de ce que doit être le Brexit qu’elle ne recherche un compromis avec le parlement ?
Jusqu’à mercredi, elle pouvait agiter le chiffon rouge du « no deal » pour essayer de faire passer son projet en force, mais le choix du parlement d’écarter toute possibilité de « no deal » rend cette carte inutile. Elle va encore tenter le coup la semaine prochaine, mais je ne vois pas trop pourquoi les parlementaires changeraient d’avis en moins d’une semaine.
Il y a trois mois, je croyais fermement en la possibilité d’un second référendum, mais cela ne semble plus d’actualité, les parlementaires ayant rejeté cette possibilité.
En cas de troisième rejet, il faudra nécessairement un débat sur l’union douanière et sur le marché unique qui pourrait aboutir sur un Brexit ultra light. Ceci dit, comme le «no deal » n’est plus envisageable, l’Union européenne peut maintenant empêcher tout Brexit rétablissant la frontière entre les deux Irlandes. L’actuel projet de Thérésa May deviendra réalisable dans quelques années…après la réunification de l’Irlande.
Édouard

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