Le cheval qui méditait

Miguel de Cervantes (1547-1616) a mené une vie haute en couleur aussi aventureuse que celle de son héros Don Quichotte
de la Manche, le chevalier errant.
Fils d’un barbier-chirurgien, ou d’un chirurgien-barbier, il mène d’abord une vie aventureuse de soldat et participe à la bataille de Lépante
en 1571, où il perd l’usage de la main gauche. Cette main paralysée lui vaut le surnom de « Manchot de Lépante ». Le 26 septembre 1575, à son retour vers l’Espagne, il est capturé par les Barbaresques avec son frère, Rodrigo, et, malgré quatre tentatives d’évasion, il reste captif à Alger. En 1580, il est racheté en même temps que d’autres prisonniers espagnols et regagne son pays. Il se lance alors dans l’écriture.

Tout cela est raconté par son cheval, nommé Rossinante tout comme le destrier de Don Quichotte.
Mais ce Rossinante-ci est un cheval noble, un Cartujano (chartreux) qui possède le talent unique de comprendre le langage
des humains. Ce qui lui vaudra de recueillir les confidences de son maître. Et par après les confidences d’Amada, l’amour
secret de Miguel.

Pas vraiment un roman de cape et d’épée, ce livre bondissant fait revivre une époque florissante de l’Espagne.
L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte est considéré comme le premier roman moderne.
Une replongée dans ce grand classique fera d’autant plus apprécier les méditations du cheval.

Armand Herscovici s’est bien amusé. Je le soupçonne d’avoir fait des emprunts à quelques dictionnaires de gros mots:
Foutrebleu, crévindieu, jarnibleu, mouscouillousse, corbleu, mordiable, ventre-dieu…
Ah la puterelle, la bagasse, la gore pissoue, la géménée de godinette, niquedouille.

Notre sapristi semble bien pâlot tout d’un coup.

Extrait (c’est Rossinante qui raconte):

« Je me souviens de ces agréables journées champêtres où il se montrait babillard à l’extrême. Je prenais le plaisir habituel à l’écouter. Pourtant, une fois, je fus vite troublé par le côté extravagant
de ses propos. À présent, je connaissais l’homme, j’étais accoutumé à ses digressions parfois fantasques. J’avais appris à n’en retenir que la partie raisonnable. Mais là ,il franchissait les bornes.
À en juger d’après son discours cafouilleux, ses intentions me paraissaient aussi tarabiscotées qu’ahurissantes. Me fallait-il vraiment avaler tant de calembredaines? Faisait-il le faraud, me prenait-il
pour un bardot, ou envisageait-il sérieusement de mener à terme les fantaisies qu’il me décrivait? »

Pas mal, pour un cheval, même pur-sang.

Amitiés hippiques,

Guy.

Armand Herscovici

Aher (mai 2019)

De l’irresponsabilité collective en France

« Rendons à César ce qui est à César… ». Notre beau pays laïque et néanmoins pétri de culture chrétienne l’a bien compris : les affaires publiques relèvent de la sphère publique.

Doit-on en conclure que le citoyen français, par son comportement, n’est pas aussi responsable de l’état de la société dans laquelle il vit ?

Plusieurs interprétations de la parole de l’évangile sont bien entendu possibles, mais la passion pour l’État en France est telle que l’action des pouvoirs publics est objet de passion autant que de haine. Quant au devoir du citoyen vis-à-vis de la société, il n’existe pas. Son seul devoir étant la recherche du plaisir individuel. Le citoyen français n’agit ainsi pas parce qu’une chose est bonne ou mauvaise pour la société, mais parce qu’elle est autorisée ou non par les pouvoirs publics,étant entendu que toute action gouvernementale est systématiquement remise en question. Il résulte de cet état un lien malsain et infantile du citoyen français vis-à-vis des pouvoirs publics. Mais le temps passe et les jeunes générations prennent leurs distances avec cette relation de dépendance au pouvoir, incrustée dans les gènes de leurs aînés.

Le débat actuel sur le port du masque est à ce titre éloquent. Les anti masques se plaisent à le voir comme une contrainte imposée par les pouvoirs publics, un acte liberticide par nature. Le masque est tout autrement vu par une grande majorité de la population, un acte permettant de limiter la diffusion du virus, un acte solidaire visant en particulier à protéger les plus faibles, personnes âgées ou immunodéprimées qui ne survivraient pas à « l’immunité collective » dont rêvent les anti masques.

Oui, mais diront certains anti masques, ex anti confinement, ex gilets jaunes…mettre un masque, ce serait obéir au gouvernement et ça, c’est inacceptable.

Je leur répondrai que mettre un masque n’est pas un acte d’obéissance. Il est important que ceux qui les portent comprennent pourquoi et ne le portent pas uniquement pour éviter une amende de 135€. S’il est contraignant, le port obéit à une logique de protection sanitaire. Mettre un masque, c’est en effet un acte solidaire visant à permettre une sûreté collective dont tout un chacun est responsable.

De même, si l’appel au non-port du masque n’est pas sanctionné pénalement pour le moment, je le considère comme hautement répréhensible, encourageant les individus à mettre leur propre vie et celle des autres en danger. Même si la plupart des anti-masques n’en ont pas conscience, leur comportement eugéniste vise à obtenir l’élimination de tous les individus qui n’auront pas les défenses naturelles suffisantes pour atteindre l’immunité collective.

La santé publique est trop importante pour être dénaturée par des intérêts politiques. Les Français, je l’espère, arrêteront un jour de se voir comme les éternelles victimes d’un pouvoir autoritaire pour entrer enfin dans un monde dont ils seront les acteurs responsables.

Édouard

Isabelle, l’après-midi

Edouard le 06/09/2020

Au milieu des années 70, Samuel, un jeune américain de passage à Paris rencontre Isabelle. Elle est mariée et a 16 ans de plus que lui et ils vont vivre une passion singulière…jusqu’à ce que la mort les sépare.

Très intrigué par la critique de Guy, je me suis procuré l’ouvrage. Moi aussi il m’arrive de lire de temps en temps des bouquins de Douglas Kennedy. J’avais bien aimé « la femme du Vème » et j’en avais lu un autre avant dont j’ai oublié le titre. Ce n’est pas un très grand écrivain. Ou alors, il est mal traduit. Peut-être les deux. Les femmes y sont souvent folles et effrayantes. L’écrivain aime beaucoup Paris, mais je trouve que le Paris de carte postale pour Américains qu’il décrit, fait très « cliché ». Enfin, ça se laisse lire.

Il y est question d’un temps qu’il n’est possible de comprendre qu’avec l’âge. Bien plus qu’un ouvrage sur la relation entre Sam et Isabelle, « Isabelle l’après- midi » conte l’histoire d’une vie amoureuse, celle de Sam en l’occurrence et accessoirement celle d’Isabelle.

Si la vie amoureuse de certains est linéaire (« rencontre- mariage- enfants- éducation des enfants- mariage des enfants- petits-enfants… ») comme dans la chanson « quatre murs et un toit » de Benabar, elle l’est beaucoup moins pour Samuel.

Comme toujours, le hasard et les circonstances tiennent une part prédominante et tissent l’univers affectif de Samuel. Tous ses liens immatériels qui se créent on ne sait comment s’accumulent au cours des années pour former un patchwork hétéroclite. On a l’impression qu’il n’a aucun libre arbitre et qu’il se laisse passivement mener par les événements, ce qui rend son personnage très insipide.

Les choses sont différentes pour Isabelle. La vie linéaire, elle là, mais elle ne la satisfait pas. Toutefois, par lâcheté comme elle l’avouera, elle ne se résoudra jamais à abandonner la situation sociale et le confort que lui apporte son mariage. C’est peut-être là qu’ils se rencontrent, dans la frustration qui accompagne nécessairement toute relation amoureuse. Lui rêve de la vie linéaire qu’elle ne supporte plus.

Leur relation restera dans l’ombre jusqu’au bout et Samuel gardera le statut de l’amant dans le placard. Il n’en reste pas moins que le lien les unissant ne cessera de se renforcer. Une liaison aussi difficile à qualifier d’amoureuse qu’amicale. Quelque chose de particulier, d’indéfinissable, d’inclassable, comme le sont en définitive toutes les relations amoureuses.

Guy le 20/08/2020

Depuis une vingtaine d’années, je lis de loin en loin un livre de Douglas Kennedy.
Le premier (la poursuite du bonheur) m’avait emballé.
D’autres un peu moins.

Isabelle fait désormais partie de mon trio de tête.
Sans doute qu’à l’approche de mes 80 ans je reste un indécrottable romantique.

Sam, 20 ans, réalise son rêve: séjourner à Paris avant de commencer ses études de droit à Harvard.
Nous sommes au début des années 70.
Pas encore de tablettes, pas d’Internet, pas de smartphones, pas d’ordinateurs.
Il rencontre Isabelle, qui a 16 ans de plus que lui.
Pour lui, c’est l’amour total. Pour elle, c’est au départ une récréation.
Elle est mariée, avec un homme fortuné qui la trompe sans vergogne.
Avec Sam, la règle est claire pour elle: deux fois par semaine 2 heures de passion commune.
Rapidement, Sam n’en peut plus, et il retourne aux États-Unis.
Il va y parcourir le cursus classique: études, mariage, paternité.
Mais…

Comme dans ses autres livres, l’ami Douglas mène son lecteur par le bout du nez.
Sur un scénario somme toute classique, tel le petit Poucet il sème les coups de théâtre.
Oui, par moments, je me suis exclamé: mais ce n’est pas possible.

Une histoire drôlement bien ficelée, qui change un peu du climat de violence de nombreux livres actuels. Bien sûr, ce n’est pas le chef d’oeuvre du siècle.

Mais il fait passer un bon moment avec ce qu’il faut d’érotisme, d’émotions, et de questions existentielles.

Dernières phrases du livre:

« L’espoir, inépuisable. Était-ce possible? Pourrions-nous trouver le moyen de nous rendre heureux?

Et nous prouver , par la même occasion, que nous ne sommes pas seuls dans les ténèbres…?
C’est ce que nous cherchons tous.
N’est-ce pas? »

A vous de deviner si Isabelle fait partie de ce scénario.

Amitiés intercontinentales,

Douglas Kennedy – Belfond

Les gilets jaunes à l’épreuve de la pandémie

Ils fleuraient bon la lutte sociale à l’ancienne à l’automne 2018, d’autant plus que la hausse du carburant apparaissait comme une cause très légitime. Macron, au cours des premiers mois de son mandat, avait lui aussi su trouver les mots injustes même s’il n’est peut-être pas entièrement responsable de la haine sans borne qu’il a attirée sur lui. Le mouvement se cristallisa rapidement autour de sa personne et, bien qu’il ait inlassablement demandé sa démission pendant des mois, je doute qu’il ait pu survivre sans lui.

On parlait de dictatures, de violences policières, mais leurs comportements finirent par lasser. La mayonnaise ne prenait pas. Sans but précis, sans leaders, ils finirent par ressembler au cavalier sans tête de Sleepy Hollow et s’évaporèrent dans la chaleur de l’été 2019. Ils ne retrouvèrent pas leur vigueur des origines à la rentrée même si une autre lutte sociale « à l’ancienne » les aida à reprendre un peu du poil de la bête. Le blocage des transports, un grand classique aussi de la lutte sociale. La nostalgie de 95 n’était pas loin. Mais 25 ans plus tard, le blocage des transports n’avait plus la même signification. Les pauvres en furent les premières victimes.

Et puis, à la fin de l’hiver, un phénomène inédit frappa la planète. Pour y faire face, un procédé venu d’un autre âge, mais qui fait toujours ses preuves fut mis en place par le gouvernement : le confinement. Cette mesure « liberticide » avait de quoi raviver la flamme contestataire des plus jeunes opposés à toute forme d’autorité, mais également des plus vieux, bercés dans leur fougueuse jeunesse par « l’interdit d’interdire ». On pouvait à nouveau crier à la dictature.

Un bémol de taille demeurait, la mesure avait été prise dans un but de protection sanitaire. Donc, un seul moyen pour continuer le combat, dénoncer la surestimation du danger de la maladie par le gouvernement voire, nier son existence si possible. L’exercice était périlleux. Impossible par exemple pour les adorateurs du « mage des pauvres », Didier Raoult, de nier l’existence de la maladie.

Cependant, minimiser la maladie est une idée séduisante, car la maladie fait peur, beaucoup plus que le vaccin imaginaire de Bill Gates. À partir du moment où l’on a décidé que toutes les sources sont  fausses et qu’on a plus aucun référentiel de réalité, on choisit la vérité qui nous plaît le plus. Mais les avis seront de plus en plus divisés, d’autant plus si certain d’entre eux font partie du personnel médical, ont eux-mêmes attrapé le virus ou ont des proches qui l’ont attrapé.

Bref l’engouement initial n’est plus là. Les gilets jaunes survivront, toujours moins nombreux et toujours plus radicalisés. Et puis, le rejet des élites reste une thématique porteuse et Macron est toujours là. Qu’ils se rassurent, le traitement de la pandémie par le gouvernement semble jugé favorablement par les Français et l’éventualité d’une réélection se profile. Il leur reste donc peut-être quelques années à vivre.

Édouard

Le complexe de Thomas

Petit rappel. Après la crucifixion, Jésus apparaît aux apôtres en l’absence de Thomas. Lorsqu’on raconte l’événement à ce dernier, il reste sceptique et précise qu’il n’y croira pas tant qu’il n’aura pas vu Jésus de ses propres yeux. Un peu plus tard, Jésus apparaît à nouveau aux douze et prend Thomas à parti « heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

À mesure que le déconfinement progresse, de nombreuses voix s’élèvent pour remettre en cause la réalité de la pandémie. Les personnes les plus réceptives à cette théorie seraient bien entendu des personnes non infectées, n’appartenant pas au corps médical, n’ayant pas eu de proches infectés ou ayant eu à côtoyer des individus infectés. Cela fait beaucoup de monde, mais moins que ce que les « Saints Thomas » de Facebook avancent.

Ces derniers, lorsqu’ils s’efforcent de donner un chiffre relativement sérieux, s’accordent pour dire que l’épidémie n’a fait que 300 000 morts (on a dépassé les 370 000). Personne n’a pourtant jamais dit que cette maladie était essentiellement mortelle. Il faut donc se référer tout d’abord aux 6 000 000 de personnes infectées dans le monde, chiffre auquel il faut ajouter les proches et les personnels soignants.

Bon, cela fait un peu plus, mais n’exclut toujours pas qu’une écrasante majorité de la population mondiale n’a pas été concernée, directement ou indirectement par le coronavirus et n’a eu connaissance de l’existence de la pandémie que par les médias.

Il est alors tentant, surtout quand on est un peu complotiste sur les bords, de dire que tout cela n’est qu’une vaste supercherie ourdie par des gouvernements soumis à Bill Gates dans le but de parer tout individu d’une puce électronique qui sera injectée par un pseudo-vaccin. La circulation des délires collectifs n’est pas en perte de vitesse ces derniers temps.

J’y vois cependant, autre chose : l’expression d’une angoisse refoulée pendant plusieurs semaines, la peur d’attraper le virus et le décalage entre les mesures imposées par les pouvoirs publics et l’effet, relativement « modeste » du coronavirus. Bien entendu, on pourra dire que la modestie des effets est le fruit du confinement, sans doute à juste titre, mais on ne pourra pas le vérifier même si les situations suédoise et brésilienne permettent de douter du bienfait de l’absence de confinement.

Les médias en ont-ils trop fait ? Difficile à dire. Eux même y croyaient sans doute et puis il y a la perception individuelle du danger qui, bien entendu, ne peut être généralisée.

Enfin, il y a peut-être aussi une sorte de déception. Ce grand cataclysme attendu qui allait changer la face du monde, qui allait permettre la naissance d’un modèle alternatif à l’économie de marché n’aurait donc été qu’un pétard mouillé ? On sent que le changement tant attendu ne se fera pas. On rejoint Thomas qui devait voir en Jésus une sorte de Magicien/chef de guerre qui allait débarrasser la Palestine de la présence romaine.

En définitive, la pandémie du coronavirus a bien eu lieu, mais elle n’a peut-être pas été à la hauteur des peurs et des attentes. Faudra-t-il une prochaine vague plus meurtrière pour que le monde change vraiment ou saurons-nous tirer profit de cet avertissement ?

Nous allons être rapidement fixés. Mais peut être aussi que cela n’a été qu’un commencement…

Édouard   

De l’irrationalité scientifique en France


Je me garderai bien de dire ce que sera demain. Le plus probable est qu’il sera différent de tout ce qu’on peut imaginer aujourd’hui. Ce qui m’intéresse c’est le choc provoqué par le coronavirus et son impact sur notre système de représentation. Pour le meilleur et pour le pire, l’humanité est condamnée à vouloir donner un sens à un monde qui n’en a pas.

Ce qui m’intéresse ici est l’impact que cet événement aura pu avoir sur la vision du monde de notre beau pays. Jusqu’en janvier 2020, les choses étaient assez simples en France. Fiers de leur loi de 1905 et de leur athéisme, brandi comme une sorte d’acquis social, les Français pensaient définitivement avoir terrassé toutes formes de croyances irrationnelles colportées par les religions.

 Et puis, le coronavirus s’est abattu sur le monde et sur la France en particulier. Une épidémie de telle ampleur semblait venir d’un autre âge, justement d’un âge d’avant la science, où seule la religion était capable de satisfaire des hommes en mal d’explications.

Plus personne ne croit en une punition divine aujourd’hui et tout le monde comprend le principe de l’épidémie, ce qui n’était pas le cas jusqu’au début du XIXe siècle. Il n’en demeure pas moins que la quête de sens s’est fait rapidement sentir. La théorie du complot est doublement séduisante. D’abord, elle apporte une réponse simple à la réalité perçue et permet de soulager l’angoisse née du doute. D’autre part, elle permet de se complaire dans une irresponsabilité permanente puisque ce sont des puissances occultes qui dirigent notre vie. Ainsi, nous n’aurions d’autre choix que de nous laisser porter par le courant. Avec le complot, le libre arbitre ne serait qu’une illusion.

La noblesse de la démarche scientifique réside dans le doute permanent dont elle est indissociable. Autrement, elle ne vaut pas mieux qu’une croyance religieuse dogmatique.

Cet épisode aura permis aux Français de voir le vrai visage de la science et de comprendre que la médecine s’inscrit elle aussi dans un cadre précis, tâtonne, fait des erreurs, a ses dogmes, ses mystères et ses gourous…

Je ne me permettrai pas de porter un jugement définitif sur les effets bénéfiques de la chloroquine, mais je n’ai pas plus de raison d’y croire qu’en l’authenticité du Saint Suaire de Turin, cela relève de la croyance. En tant que croyant et défenseur de la science, je suis aussi choqué par l’opprobre jeté aujourd’hui sur la vaccination, innovation scientifique qui plus que toute autre, aura permis à la science de prouver toute sa puissance au XIXe, rejetant dans l’oubli les croyances fantaisistes.

Enfin, je ne jetterai par la pierre à Didier Raoult, mais je regrette qu’il ait tenu le devant de la scène scientifique pendant deux mois, éclipsant le travail de milliers de chercheurs qui œuvrent de par le monde pour trouver une solution à la pandémie et qui auraient eu certainement aussi des choses à dire.

Mon souhait pour demain est que les Français retiennent une seule chose de cet épisode : il n’y a qu’un ennemi dans le monde de la pensée… la certitude.

Édouard

Babel

« Sur toute la terre, on parlait la même langue, on se servait des mêmes mots ».

Il est saisissant de se rendre compte que le passage biblique concernant la tour de Babel semble renvoyer à la mondialisation. On y voit un Dieu méchant, avant tout soucieux de préserver son ascendant sur les hommes qui pourraient l’égaler en travaillant ensemble. Il sauve la face en semant la discorde entre les hommes qui ne se comprendront plus et ne pourront plus construire une tour allant jusqu’au ciel.

La langue commune aujourd’hui, c’est l’anglais et bien plus encore, le langage des GAFA.

Nous nous trouvions donc dans un monde « pré babélien » fin 2019. Doit-on en conclure que le coronavirus punit les ambitions démesurées des hommes ? Je ne pense pas, mais il est troublant de voir que cette maladie a ravagé les pays riches et semble avoir épargné les pays pauvres. Il est troublant aussi de constater que les deux pays les plus engagés dans l’ultralibéralisme que sont les « États-Unis » et le « Royaume-Uni » sont aussi les plus touchés.

De là à penser que le coronavirus a une conscience sociale, il n’y a qu’un pas que beaucoup n’hésitent pas à franchir. Didier Raoult, sous une apparence scientifique contestable, fait lui aussi transpirer le fantasme d’une maladie « Robin des bois ». La chloroquine serait ainsi le médicament des pauvres luttant contre l’industrie pharmaceutique mondialisée…les gilets jaunes ne sont pas loin.

Non, les noirs peuvent eux aussi attraper le coronavirus, contrairement à ce qu’avance un certain racisme aux États-Unis. Non, les Africains ne sont pas préservés du coronavirus parce qu’ils prennent de la chloroquine contre le paludisme.

Pour moi, l’explication est simple. Plus le pays est engagé dans le processus de mondialisation, plus il est infecté. Le business Man de Starmania rêvait d’être un artiste. Aujourd’hui, on ne sait plus très bien à quoi il rêve, ni d’ailleurs s’il arrive encore à dormir, mais par contre, c’est lui qui va transporter le coronavirus à travers le monde. Bien entendu, je ne stigmatise les hommes d’affaires que dans la mesure où ils symbolisent les voyageurs du XXIe siècle. Oui, voyager peut-être dangereux, pour soi et pour les autres. L’industrie du tourisme sera sans doute la grande perdante de cette pandémie…les autres suivront dans la mesure où tout est lié.

Le coronavirus nous rappelle que la mondialisation est mortifère. Beaucoup en étaient convaincus, d’autres s’efforçaient de se voiler la face. Aujourd’hui, nous en avons la preuve en image. Oui, la garantie du bonheur pour tous par la consommation, prônée dès les années 60 était une utopie. Nous n’en finissons pas d’en prendre conscience.

Et si la société de consommation avait atteint ses limites, tout comme la tour de Babel qui n’aurait pas dû dépasser une certaine hauteur ? Peut-être avons-nous atteint un plafond qu’il ne faudra pas dépasser, au risque de s’attirer les foudres de la nature. Peut-être allons-nous enfin réussir à appréhender l’économie autrement que dans une logique de croissance. Le temps du développement durable est peut-être enfin arrivé.

Édouard

Ten years


Aujourd’hui, tu as 10 ans. Tu t’es ouvert sur la découverte du lien génétique entre Néandertal et Homo Sapiens et tu souffles tes dix bougies au milieu du flou scientifique du coronavirus.

Au commencement, tu étais CultureDoud, un vœu d’universalité, la volonté d’être un espace où tout le monde parlerait de tout. Mais mon souci, à l’époque, était surtout de te nourrir. Doud, c’était moi, le diminutif d’Édouard. Ce que je savais faire, c’était des critiques de livres et de cinéma, mais je voyais bien que ce n’était pas suffisant pour satisfaire ta faim alors, j’ai commencé à faire des critiques de n’importe quoi. Mais même comme ça, tu ne grossissais pas.

En 2012, l’arrivée de Martine et Guy (toujours fidèle au poste)  a généré une forte émulation et peu à peu, tu as pris du poids. J’ai commencé mes récits de voyage, j’ai intégré les aventures de Georges (lisibles aujourd’hui sur le site de ShortEdition), j’ai lu et critiqué la recherche du temps perdu…j’ai aussi commencé à essayer de t’éduquer.

Tu ne pouvais pas seulement être un prolongement de moi-même. Je tenais à l’époque à évoquer cette dualité culturelle érudite et populaire qui a mon sens, ne peuvent être hiérarchisées. C’est pour ça que je t’ai rebaptisé « général Lee » en référence tant au général sudiste qu’à la voiture des frères Duke dans « Shérif fait-moi peur ». Cependant, je n’étais pas satisfait. Asseoir ton éducation sur une dichotomie culturelle n’était peut-être pas une bonne idée.

Le jeu de mots autour du général Lee n’était d’ailleurs parlant que pour ma génération et la réputation du général sudiste pour le moins sulfureuse… j’avais vieilli. Tu es alors devenu l’insipide « jet d’encre ». À vouloir te rendre politiquement correct, je te faisais perdre ton âme. La vague d’attentats islamiste entre 2016 et 2018 a été l’occasion de me ressaisir. Tu devais faire plus qu’analyser des faits et t’engager dans le débat public.

Pour tout dire, je ne savais plus très bien qui tu étais. Google Analytics m’a permis de mieux le comprendre, j’ai pu ainsi soigner ton apparence pour faire correspondre le corps et l’esprit.

Aujourd’hui, tu es Azimut. Je ne t’ai pas créé pour que tu dises la vérité, mais pour que tu nous invites à réfléchir. Après les djihadistes, il y eut les gilets jaunes et aujourd’hui le Coronavirus. Tu t’es affirmé.

Je voulais à l’origine que tu sois une agora, mais c’était mon idée, pas la tienne. L’agora aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux et je te suis reconnaissant de venir t’exprimer de temps en temps sur ma page FB.

Tu es grand maintenant, tu n’as plus besoin de moi. Tu as une apparence et une âme. Tu sais aussi quel sens tu veux donner à ta vie. Pour tes 10 ans, je t’offre la dernière chose dont tu as besoin pour continuer : un passé.

Bon anniversaire et ne m’oublie pas.

Édouard

Le Lambeau

Le 7 janvier 2015, Philippe Lançon était présent dans les locaux de Charlie Hebdo lors de l’attaque terroriste. Il survivra à ses blessures… mais à quel prix ?

J’ai acheté ce livre peu de temps avant le confinement, à la FNAC des Halles, après un déjeuner du côté de Beaubourg, un acte anodin qui semble presque un rêve après ces semaines d’hibernation forcée.

La lecture n’a pas été facile. L’auteur évoque beaucoup « la montagne magique » de Thomas Mann, j’ai eu autant de mal à lire les deux.

Fin mars, cela m’a semblé très lointain. Abreuvé alors par l’hécatombe des victimes du Coronavirus, les déboires de l’auteur me sont apparus comme un épiphénomène. Si je n’ai pas abandonné la lecture, c’est parce que mon envie de lire s’est peu à peu épuisée. Moi qui ai toujours eu un livre en cours depuis l’âge de six ans, je sombrais dans le désintérêt total pour la lecture. Alors, celui-là plutôt qu’un autre…

Je me contentais parfois de deux pages par jour, sans doute plus parfois puisque j’ai tout de même réussi à le terminer. Les journées de Philippe Lançon semblaient toutes identiques, comme celles de Hans Castorp, le héros de Mann et  comme les miennes qui le sont rapidement devenu sous l’effet du confinement.

Cette assignation à résidence a forcément favorisé mon sentiment de proximité avec l’auteur. Il est vrai que le Coronavirus n’a rien à voir avec une attaque terroriste, mais Philippe Lançon et moi étions tous deux des victimes de ces phénomènes. Certes, le coronavirus ne m’avait pas arraché la moitié du visage ni cloué sur un lit d’hôpital, mais m’avait contraint à l’inactivité, comme ces personnages de « la montagne », incapables de savoir s’ils sont malades ou bien portant.

Alors oui, Philippe Lançon restera dans ma mémoire comme un compagnon de confinement. Comme lui, j’ai fini par m’habituer à la situation et comme lui, j’ai été un peu effrayé lorsqu’il s’est agi d’envisager l’ « après ».

Toujours comme dans la « montagne magique », les choses ne se sont accélérées que dans les 100 dernières pages, lorsque la tension du roman renaît avec la perspective du retour à la vie. Philippe a recommencé à manger un yaourt lorsque j’ai enfin eu l’autorisation de repasser au boulot. Ça crée des liens, forcément.

 Ce qui nous attend  dans le monde d’après n’est pas la Première Guerre mondiale même si la confrontation sino-américaine pourrait évoquer une nouvelle guerre froide. Comment sera le monde d’après ? Nous nous posons la question comme s’il revenait aux dieux de l’Olympe d’en construire un nouveau. Ce qui est certain c’est que nous, nous ne serons plus les mêmes.

Édouard le 5 mai 2020

Le Lambeau

Philippe Lançon

2019

Folio

Le 7 janvier 2015, les frères K., armés de Kalachnikov font irruption dans les bureaux du journal satirique Charlie Hebdo, et ils assassinent une dizaine de personnes.
Philippe Lançon fait partie des très rares rescapés.
Il a la mâchoire arrachée. Imaginez une vie sans mâchoire: pas de nourriture, pas de boisson, pas de parole possible, la respiration compromise, le bain de salive permanent.

J’ai hésité pendant plusieurs mois avant de me lancer dans cette lecture.
Bien m’en a pris: pour ma dernière lecture de l’an 2018, j’ai appris ce que signifie la rage de vivre.

Depuis sa prise en charge à l’hôpital de La Salpêtrière, il a subi une trentaine d’interventions chirurgicales, couronnées par une greffe du péroné (en lieu et place de sa mâchoire) et une rééducation de six mois.

Vous me direz que voici une lecture peu réjouissante.
Nous vivons malheureusement dans une société hyperviolente.
Le livre se termine d’ailleurs sur une note encore plus pessimiste: l’annonce du massacre du Bataclan alors que l’auteur se trouve à New York.

Philippe Lançon a du style, il fait montre d’une très (trop?) grande culture.
Il ne cache rien de ses hésitations, de ses découragements, de ses petites joies.
Un tout grand coup de chapeau à sa chirurgienne Chloé qui arrive à le maintenir à flot contre vent et marée.

Un livre majeur à mon sens, qui fera date dans l’histoire de la littérature.

Prix Fémina 2018.

Amitiés gardons confiance,

Guy le 6 janvier 2019

Philippe Lançon – nrf Gallimard – 510 p.

1er mai 2020

Le 1er mai a-t-il encore un sens ? Cette année, on pourrait en douter. En tout cas, le concept de jour férié bat fortement de l’aile pour toutes les personnes confinées alors que le déconfinement commence à peine à être esquissé.

Pourtant, nous aurions peut-être tort de laisser passer ce jour sans lui prêter attention, de ne le voir que comme un vague cousin du 25 décembre, du 1er janvier ou du lundi de Pâques.

Tout d’abord, c’est une occasion de penser plus profondément à tous ceux et toutes celles qui ont tenu la société à bout de bras pendant ces semaines : le personnel hospitalier dans son ensemble, mais aussi les boulangers, les épiciers, les éboueurs… Ce serait beau que le 1er mai 2020 soit et reste à l’avenir le jour de tous ces métiers de l’ombre qui deviennent notre seule lueur lorsque l’économie s’éteint et sans lesquels nous ne pouvons vivre.

Le coronavirus aura été un happening mondial que chacun a pu vivre dans son intimité. Pour ma part, je n’avais jamais vécu un tel événement, peut être nos anciens y trouveraient-ils un rapprochement avec la dernière guerre mondiale. Le combat n’est de loin pas terminé, mais on a tout de même le sentiment d’avoir passé Stalingrad.

Dans 10 jours, l’économie va doucement se réveiller et la population active va reprendre le chemin du travail. Le 1er mai de cette année peut aussi être une occasion de nous demander quelle est la place du travail dans notre vie au-delà de son aspect purement rémunérateur.

Le temps des grandes luttes sociales semble être un peu passé et les ouvriers ont aujourd’hui été dissous dans une énorme « classe moyenne » aux contours indéfinissables. Il est peut-être temps de voir autrement le travail à la lueur de ce que nous avons pu vivre ces dernières semaines et d’y voir autre chose qu’un tripalium, instrument de torture destiné à punir les esclaves dont le mot « travail » est étymologiquement issu.

Pour paraphraser Johnny, on pourrait dire « pour que j’aime le travail donnez-moi le confinement ». Sans doute prendrons-nous mieux conscience à partir du 11 mai des réponses à nos besoins de réalisation personnelle et d’interactions sociales que nous apporte le travail.

Enfin, en ce 1er mai, on pourrait je pense avoir une pensée particulière pour tous les exclus du travail et en particulier à toutes ces autres « victimes » sociales du coronavirus et qui vont devoir traverser la crise économique qui s’annonce. Dans notre monde numérisé ou tout devient réalisable sans intervention humaine, pouvoir travailler devient un luxe.

Le 1er mai 2020 existe donc bien. Il est juste plus chargé que les autres années. Profitons tous de ce jour férié.

Édouard