
La scène ne se situait pas dans un quartier chaud de la capitale mais rue Saint Charles, dans le quinzième arrondissement.
Ils sont arrivés au japonais peu de temps après nous. L’homme avait une bonne soixantaine voire même frisait les 70. Il avait peut-être une vague ressemblance avec la fille. Mais de là où j’étais assis, je ne le voyais pas bien. Par contre, je pouvais beaucoup mieux voir la fille mais j’essayais de ne pas trop la regarder, de peur de croiser son regard. Peu après leur arrivée, elle s’est levée et s’est dirigée vers les toilettes d’où elle est revenue après quelques minutes.
20 ans, 18, 17 ans à la limite comme aurait dit Gainsbourg, elle était en tout cas très jeune. Un short hyper court et des collants, la raison de sa présence ne laissait guère de doutes. Blonde peroxydée, ses cheveux courts très fins lui donnaient l’air presque malade. Les yeux exorbités, elle riait beaucoup trop fort pour que son rire puisse paraître naturel. Nos regards se sont croisés une ou deux fois. J’y ai lu de l’agressivité et ça m’a fait froid dans le dos. Elle était bruyante, agitée, explosive et pour tout dire, flippante.
Sous la table, ses jambes ne tenaient pas en place et bougeaient en permanence. Elle avait tout de la junky, de la prostituée en herbe. Peut-être venait elle de passer aux toilettes pour se repoudrer le nez. En se rasseyant, elle a commencé à visionner une vidéo en mettant le son très fort.
Quel était leur lien ? La vague ressemblance que j’avais cru percevoir pourrait laisser penser que l’homme était son père, voire son grand père mais je n’y crois pas beaucoup. Si ça avait été le cas, la fille aurait aussi pu être atteinte d’une grave maladie neuro-psychiatrique. Rétrospectivement, je me dis que la finesse des cheveux aurait aussi pu me faire penser aux cheveux qui repoussent après une chimiothérapie mais sur le moment, ça m’a complètement échappé.
J’ai pensé aussi qu’il pouvait être son mac. Là encore, je ne le sentais pas, je ne saurai dire pourquoi, peut-être parce qu’elle ne semblait pas être dans la profession depuis très longtemps et que son accoutrement, comme son comportement, semblaient un peu trop grotesques.
Ce qui m’a semblé le plus vraisemblable est que l’homme était un client, peut être le premier, ce qui pouvait expliquer son état de nervosité. La cocaïne lui permettra d’entrer plus facilement dans la prostitution et bientôt, elle se prostituera pour en avoir.
En sortant du restaurant, ma compagne me dit qu’elle avait entendu l’homme lui donner des conseils pour son profil. Peut-être s’étaient-ils rencontrés sur un réseau social quelconque du genre Tinder ou OnlyFans.
Quoi qu’il en soit, cette rencontre ma choqué. Dans un monde dans lequel l’intelligence artificielle donne naissance en quelques clics à des créatures de rêve plus vraies que nature et où des hordes de guerrières, fées, déesses, courtisanes et autre princesses hyper réalistes et hyper sexualisées envahissent les réseaux sociaux, les vraies putes ne semblent plus humaines. Sommes-nous dans un monde dans lequel l’image n’a plus de sens ? Depuis le XIXème siècle et jusqu’à ma génération, l’image était un référentiel de réalité. Qu’en sera-t-il demain ? Qu’est ce qui permettra de dire que quelque chose est vrai ou ne l’est pas ? Quel sera le nouveau référentiel ? Y en aura-t-il un ?
La seule chose qui me semble claire, c’est que je deviens trop vieux.
Edouard









