Le papyrus de César

Pourquoi ne trouve-t-on aucune trace du village d’Astérix dans « la guerre des Gaules » ?

Excellente question à laquelle Ferri et Conrad répondent ici par l’évidence : l’affaire a été étouffée et les Romains ce sont efforcés d’écarter des mémoires de l’empereur, toutes références à cet épisode peu glorieux. Très bon cru. Autant, dans « Astérix chez les Pictes », seul l’univers graphique semblait fidèle à ce qu’avait pu être Astérix à ses débuts ; autant ici, la formule de la potion magique semble avoir été retrouvée. L’allusion à Wikileaks est claire, pour le plus grand bonheur des adultes. Le tout est désopilant à souhait avec, bien entendu, sangliers, bagarres et banquet final.

Tout semble donc rentré dans l’ordre dans le village gaulois et les nouveaux auteurs, pour peu qu’ils réussissent à suivre l’excellente voie prise dans leur dernier album, nous promettent un avenir radieux. On entend toutefois sur le Net quelques grognements : on soupçonne les auteurs de racisme.

Baba, je ne savais pas qu’il avait un nom, est la vigie noire du bateau pirate. Il fait partie intégrante des aventures d’Asterix depuis très longtemps, la destruction du bateau pirate étant un grand classique des aventures du petit gaulois.

Baba ne prononce pas les R quand il parle. Il est vrai que les histoires d’Africains qui parlent sans prononcer les R, qui ont eu un succès pendant un certain temps (souvenez vous des sketches de Michel Leeb), sans que personne ne pense à y voir une dimension raciste, ne font plus rire grand monde aujourd’hui. Que faire alors puisque Baba a toujours parlé comme ça ? Si Baba se mettait à prononcer les R, serait il toujours Baba ? On crierait à l’hérésie. Je suggère aux auteurs une solution simple : ne plus mettre de mots en R dans la bouche de Baba.

Toujours concernant la vigie, certains internautes ont été choqués (page 16, avant dernière vignette) que Baba se fasse une fois de plus accabler, contraint d’avouer qu’il ne sait pas lire. Je ne suis pour ma part aucunement surpris par le fait que des pirates en 50 av. J.-C. puissent ne pas savoir lire. Ce qui est plus surprenant, c’est que le capitaine du bateau pirate semble ignorer que Baba ne sait pas lire (il lui demande de lire un message). Depuis le temps qu’il le connaît… Bref, sans crier au racisme ni à l’humiliation de Baba, je dirais juste que cette vignette est mal fagotée et qu’il conviendrait de la retravailler.

Bref, l’univers graphique est bien là, l’esprit aussi. Maintenant, ce serait bien que les nouveaux auteurs, sans violer les dogmes originels, débarrassent les futurs albums des scories inhérentes à l’univers des débuts et qui ne sont plus vraiment utiles. Pour terminer, je pense que Ferri et Conrad seraient bien inspirés d’insérer un personnage principal de couleur dans une prochaine aventure du célèbre gaulois.

Ferri-Conrad
Ed Albert-René
2015
Edouard

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Le crime du comte Neville

Aristocrate désargenté, le comte Neville est passé maître dans l’art de recevoir. Alors qu’il s’apprête à organiser la dernière réception avant la vente de la propriété familiale, il croise la route d’une voyante qui a recueilli sa fille Sérieuse (c’est son prénom) en cavale.

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de roman d’Amélie Nothomb. J’ai retrouvé avec plaisir cette fluidité extraordinaire associée à un fond particulièrement dense. En trois heures, l’animal est avalé, sans qu’on ait pris le temps de mâcher, ce qui rend la critique un peu difficile.

Roman sur l’art divinatoire ? Certainement pas. Il y a bien une prédiction, mais ce n’est qu’un prétexte.

Roman sur les relations père/fille? Beaucoup plus, on pourrait dire que l’ouvrage n’est qu’un long dialogue entre Sérieuse et son père. Sérieuse est à la recherche d’une relation autant idéale qu’impossible avec son géniteur. Le dialogue prend des tournures de tragédie grecque (que la dimension divinatoire contribue bien entendu à mettre en relief) ou l’amour d’un enfant se heurte au respect de l’étiquette.

Roman sur l’adolescence ? Sans doute. Peut-être même qu’il y a une part autobiographique. Sérieuse a 17 ans. Depuis l’âge de 12 ans, toute énergie semble l’avoir quitté. Si elle est capable de décrire ce qu’elle ressent, elle est incapable de leur donner une dimension émotionnelle. Jusqu’au jour où…(ne comptez pas sur moi pour vous le dire).

Roman sur la condition aristocratique ? Naturellement. Il s’agit ici de l’aristocratie belge, une société implantée au sein d’une monarchie bien vivante. Cependant, il semble que toute ressemblance avec les sociétés des autres pays européens ne soit pas fortuite. Y compris pour ce qui concerne les vieux pays dans lesquels la république semble bien installée.
« Nous n’avons pas plus de droits que les autres, mais nous avons beaucoup plus de devoirs », répète le comte comme un leitmotiv. À ce titre, le « paraître » aux yeux du comte, loin de constituer une attitude hypocrite, est beaucoup plus qu’une vertu : c’est un « devoir ».
Sauver les apparences, c’est non seulement le devoir de préserver le rang de sa famille, mais c’est aussi le devoir de préserver l’image de la société aristocratique, prise dans son ensemble.

Bon ben voilà, je pense que je n’ai rien oublié, il faudra peut-être que je relise le bouquin pour en être certain.

Amélie Nothomb
Albin Michel
2015

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La nébuleuse du crabe

Connaissez-vous Crab ?

Cet ouvrage m’a été offert par un admirateur de Georges. Il y a des points communs entre les univers de Georges et de Crab. Je n’irai toutefois pas jusqu’à parler de filiation. S’il devait y en avoir une, ce serait plutôt avec le personnage de Plume, d’Henri Michaux, dont j’avais étudié les aventures en terminale et qui m’avait beaucoup marqué.

Au bout de 124 pages, on ne sait toujours pas bien qui est Crab ou, plus exactement, ce qu’est Crab. La seule chose qui est au final incontestable, c’est l’existence de Crab, tout du moins dans la tête de son créateur, Eric Chevillard, et dans la tête des lecteurs.

La chose à laquelle Crab ressemble le plus est encore l’être humain même s’il semble défier tous les principes élémentaires de la physiologie et de la psychologie. Quand je pense à Crab, je vois une méduse nager dans l’océan, une chose informe et à dimensions variables. Ce qui est certain, c’est que Crab est un personnage organique. Dans la mesure où ses organes sont plus ou moins comparables à ceux des organes humains, la piste humaine semble se préciser.

Une date nous est donnée : 1821, mais difficile de savoir s’il est possible d’en faire un usage particulier. La date n’est là que pour préciser que Crab était un grand photographe un an avant l’invention de la photographie. Crab n’a pas vraiment l’air d’être doué pour le relationnel et il ne semble pas avoir un réseau émotionnel très développé. Crab n’a peut-être qu’une intelligence analytique, mais il est difficile de comprendre l’usage qu’il en fait. Son comportement semble toutefois répondre à une certaine logique. Ma scène préférée est celle au cours de laquelle Crab, venant de terminer l’écriture de ses mémoires, refuse de bouger d’un poil de peur d’avoir à changer une ligne de son ouvrage.

Les rapports entre Eric Chevillard et Crab semblent un peu compliqués. J’ai trouvé que l’auteur était très dur avec Crab, voire cruel, tant est si bien que je me suis demandé si Crab n’était tout simplement pas un cancer, mais cela reste une piste parmi tant d’autres. Il faut dire qu’avec un nom comme ça, on est tenté de se poser la question. Il y a de plus quelque chose d’un peu cancéreux dans la lecture de l’ouvrage. Crab ne se lit pas d’une traite, mais par petites gorgées et le grand nombre de portraits et de mises en situation imprègnent le lecteur comme autant de métastases.

Pour terminer, un petit focus sur la proximité avec Georges. Georges a incontestablement une maturité moins affirmée, mais je ne lui présenterai pas Crab comme un modèle. Georges restera toujours un peu lunaire, mais je souhaite qu’il soit en interaction avec son environnement et ses semblables. Non, je ne pense pas que Crab soit un bon exemple pour Georges. Enfin, maintenant que les présentations ont été faites, il y aura forcément une influence…pourvu que Crab ne le colonise pas.

Eric Chevillard
Editions de minuit
2010

Edouard

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Enquête sur le secret des créateurs

Écrivains, cinéastes, chorégraphes, auteurs de bandes dessinées, musiciens, chanteurs, chercheurs…qu’est-ce qui pousse tout ce monde à créer ? Par le biais d’interviews de 24 personnalités, Hubert Ripoll tente d’apporter des pistes de réponses.
Cet ouvrage conviendra en premier lieu à ceux (et celles) qui ont une activité artistique ou créatrice. Plus qu’une réponse toute faite, l’auteur lance des pistes intéressantes et invite les lecteurs qui le souhaitent à venir poursuivre le débat sur son blog (voir lien dans la colonne de droite de , dans la rubrique « écrire ailleurs sur le net »). Ces pistes, si elles n’apportent pas de réponses définitives, permettront aux créateurs amenés à se développer, de mieux trouver leur voie.
La première partie s’attache au moteur de la création. L’auteur donne une grande importance à l’étincelle initiale qui serait à l’origine de la création, une émotion éprouvée dans l’enfance. Je suis dubitatif, il y a quelque chose d’un peu autoréalisateur dans cette question.
Je me souviens avoir été effrayé dans mon enfance par le tableau de Goya « Chronos dévorant ses enfants ». Je pourrais dire que c’est de là que vient mon intérêt pour la mythologie gréco-romaine et par là même, pour les systèmes de représentations sociales. C’est joli et ça rentre dans les clous, mais ce n’est peut-être pas vrai du tout, même si ce tableau me faisait effectivement peur quand j’étais petit. Ce que je veux dire, c’est qu’il est toujours facile de reconstituer a posteriori un souvenir déclencheur.
Personnellement, je crois beaucoup plus à la lueur qui obsède le créateur et par laquelle i est irrésistiblement attiré, comme l’âne est attiré par la carotte que le cavalier a accroché au bout du bâton.
Sur la seconde partie, je suis d’accord avec lui pour ce qui concerne l’accompagnement dans le cheminement qui est essentiel. Complètement d’accord aussi pour tout ce qui concerne les liens entre création et plaisir. D’accord enfin pour ce qui concerne la résilience, mais j’ai regretté qu’il passe un peu rapidement sur un sujet qui me passionne.
Concernant les liens entre création et ordre, je ne sais pas. Effectivement, créer c’est faire sortir quelque chose de nouveau et c’est donc un peu révolutionner, mais bon, j’ai du mal à admettre que tous les créateurs soient des révolutionnaires.
Pour finir, j’ai beaucoup apprécié ce qu’il dit sur les rapports entre reconnaissance et création. L’adéquation ne va pas de soi. Et si être reconnu, c’était répondre à l’attente créatrice d’une société qui considérera alors le créateur comme sa propre création? Bref, ce livre est un bon compagnon de route.
Edouard

Enquête sur le secret des créateurs
Payot
2015

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Afrique, terre d’accueil

Le premier article posté sur ce blog il y a plus de 5 ans maintenant, traitait de l’interfécondité entre Sapiens et Neandertal que l’on venait de prouver. Je suis depuis lors avec beaucoup d’attention les avancées scientifiques attachées à ce sujet passionnant qui touche au concept de « race » à l’origine des politiques désastreuses que l’on connaît et qui ont entraîné l’Europe dans les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Le Monde ayant publié cette semaine un article faisant état d’une nouvelle avancée, il convient donc que je mette mes fiches à jour.

D’aussi loin que remontent mes souvenirs, c’est-à-dire depuis le milieu des années 80, lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la préhistoire à l’école primaire, on m’a toujours parlé de Neandertal comme d’un mystérieux cousin ayant disparu d’Europe quelque temps après l’arrivée de Sapiens. L’hybridation des deux espèces m’avait été présentée comme peu probable et les circonstances de la disparition de Neandertal sonnaient comme un tabou. Aussi, je m’étais mis à imaginer un génocide tiré du schéma biblique Caïn/Abel au cours duquel le fourbe Sapiens aurait exterminé le bon et inoffensif Neandertal.

Et puis, il y a cinq ans, on fit la preuve de l’interfécondité des deux espèces. Dans la mesure où la présence de Neandertal n’était connue que sur le continent eurasien, on conclut que cette hybridation ne concernait pas les Africains. Ce constat était aussi logique d’un point de vue scientifique qu’il était idéologiquement dérangeant. Il supposait en effet une différence génétique claire entre les Africains et les Eurasiens et pour tout dire, une différence « raciale ».

Dès lors, vrais et faux scientifiques, racistes et antiracistes s’engouffrèrent dans la brèche. Sur le site du Monde, tous n’étaient au final d’accord que sur un point : se taper sur la gueule. Il y avait pourtant une question simple qui aurait permis de mettre fin aux passions, mais à laquelle personne ne pensa (y compris moi) : a-t-on réellement la preuve de l’absence de trace du génome de Neandertal chez les Africains d’aujourd’hui ?

Cette présence du génome de Neandertal chez un Éthiopien de 4500 qui vient d’être révélée, apporte heureusement un éclairage et une idée s’impose : si on a pas trouvé de trace physique de Neandertal en Afrique et si on observe une présence de son génome chez cet Éthiopien, c’est donc que celui-ci avait été apporté soit par Neandertal lui-même, soit par un Sapiens métissé et donc que l’Afrique n’a pas été de tout temps une terre d’émigration, telle qu’elle nous est aujourd’hui présentée par les médias, mais aussi une terre d’accueil pour des populations venant de l’est et/ou du nord. C’est toute l’imagerie du bon sauvage qui s’écroule.
Et si le mythe de l’Africain préservé tant culturellement que génétiquement et depuis la nuit des temps des méchants blancs et de leur civilisation n’était qu’un mythe forgé par les anciennes puissances coloniales ?
Lors de mon passage à Bamako il y a une dizaine d’années, j’avais été frappé par la forte présence chinoise dans la ville. C’est peut être très européen, au fond, de penser que l’Afrique ne puisse être qu’un lieu dont on part et non une terre d’accueil.

Notre culture est telle que même chez les moins racistes d’entre nous, un fond constitué d’a priori racistes demeure. Demain, on trouvera peut-être un squelette de Neandertal en Afrique, on démontrera peut-être que le berceau de l’humanité n’est pas l’Afrique… Merci à la science en tout cas de faire avancer le schmilblick.

Edouard

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