Edition et refus

Le 8 octobre au soir, le compte à rebours était lancé. Combien de temps pour avoir une réponse ? 5 sur les 8 éditeurs donnaient un délai qui allait de 1 à 3 mois. J’évaluais en gros à 2 mois l’attente pour la première réponse. Il me restait donc jusqu’au 8 décembre pour profiter de cette parenthèse qui me permettait de rêver de succès rapide et de batailles entre éditeurs pour m’avoir dans leur maison.
Je m’voyais déjà en train de répondre aux sollicitations incessantes des maisons, les faire lanterner pour finalement contracter avec le plus offrant.
De toute manière, pensais-je alors, cette étape n’est qu’une formalité. Dans quelques mois, je serai projeté au sommet de la littérature mondiale.
À moi les palaces, yachts et jolies filles, à moi les prix littéraires, les cercles d’intellectuels parisiens. À moi les plateaux télé et le fric.
À moi Hollywood puisque l’adaptation de mon roman sur le grand écran ne manquerait pas d’intéresser rapidement les plus grands cinéastes. Je me voyais déjà discuter tel ou tel détail avec Spielberg.
Et puis ce matin, la parenthèse a commencé à se refermer. L’un des éditeurs me retourne curieusement mon manuscrit. Curieusement, car je ne lui avais pas donné d’enveloppe pour qu’il le fasse. Sur le site, il était bien précisé que « pas d’enveloppe, pas de retour ». Traitement de faveur ? Erreur de néophyte ? Panne de pilon ? Avant même d’ouvrir l’enveloppe, les questions fusaient.
Le refus était encourageant autant que surprenant. Un certain nombre de qualités et de défauts relevés par l’auteur de la réponse m’ont semblé pour le moins incongrus.
Un premier refus, c’est comme toutes les premières fois, quelque chose dont on se souvient longtemps et qui prend un parfum presque enivrant avec les années.
Finalement, je peux dire que je suis presque content de ce refus, d’autant plus que l’éditeur en question n’avait pas la première place dans mon cœur.
Et puis, un écrivain qui n’a jamais été refusé par une maison d’édition est-il vraiment un écrivain ?
Moi, j’ai été refusé…moi, j’ai été refusé…
Ah, comme je les ferai rire dans dix ans. Et vous savez quoi ? J’ai été refusé par untel. Il doit s’en mordre les doigts maintenant. Il y aura des rires et des applaudissements.
– Quoi ?
– …
– Vous trouvez que je m’y vois déjà ?

Edouard

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Drood

1865 : Charles Dickens se trouve dans un train qui s’apprête à franchir un pont. Quelques secondes plus tard, la locomotive déraillera et entraînera dans sa chute la plupart des wagons qui précédent celui de l’écrivain. Dickens apportera son secours aux blessés et descendra au fond du ravin. Il y rencontrera un être aussi étrange que fantomatique qui changera sa destinée : Drood. Wilkie Collins, un proche de Dickens, narrera dans les 850 pages qui suivront, les conséquences de l’accident.

L’écrivain Wilkie Collins, dont je n’avais jamais entendu parler avant d’ouvrir Drood, a bien existé. Son entrée sur Wikipédia est assez bien fournie. Curieusement, elle l’est beaucoup plus que celle de Charles Dickens.

C’est peu dire que Drood est une prouesse littéraire. C’est un véritable festival. Dan Simmons jongle admirablement avec tous les genres et bouscule les codes de la littérature sans les violer pour autant. Il innove même et invente le roman rétrofuturiste puisqu’il est censé être écrit en 1879 pour nous, lecteurs du XXIe siècle.

Le livre commence par un tableau assez académique de la société victorienne. Il se poursuit par une descente aux enfers au sens dantesque du terme : bas fonds, crypte, murs suintants, enfants déguenillés, vieillards décharnés, coupe-jarrets, cadavres en décomposition, sectes diaboliques, opium…tous les ingrédients du genre gothique sont là.

Qui est Drood ? Un homme de chair et d’os ? Un génie du mal ? Un magnétiseur fou ? Un ancêtre du docteur Mabuse de Fritz Lang ? Un fantôme ? L’âme du petit peuple de Londres qui vit dans les profondeurs de la capitale, prêt à se révolter à chaque instant (une très brève allusion à la « première internationale » créée à Londres en 1864 est faite) ?

Petit à petit, le narrateur prend le dessus sur les événements qu’il relate. On voit le vrai visage de Wilkie Collins. Drood devient un démon intérieur.

Est-ce Drood qui transforme le « bon vieux Wilkie » en monstre sanguinaire ou est-ce Collins qui crée Drood pour ne pas avoir à assumer sa propre déchéance ?
Quel peut être la place de Drood dans l’esprit d’un personnage rongé par la maladie (la goutte) et l’opium qu’il absorbe de manière immodérée, en particulier sous forme de laudanum ? Quelle crédibilité accorder aux propos d’un narrateur aussi délabré ? La réalité que le lecteur devinera derrière les délires de Collins n’en sera plus que saisissante.

Drood pourrait aussi être l’histoire de l’artiste dépeint par Aznavour dans « je me voyais déjà ». Un écrivain qui enrage de vivre dans l’ombre du maître Dickens. Un écrivain détruit tant par la fascination que par la haine qu’il éprouve pour l’auteur de David Copperfield. Un écrivain convaincu de sa médiocrité et qui espère néanmoins rester dans l’Histoire en s’adressant à des lecteurs du futur.

Drood, c’est en tout cas un livre poignant qui me marquera durablement.

Edouard

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