Du côté de chez Swann

1- Combray

La jeunesse du narrateur chez ses grands-parents en Normandie rythmée par les promenades allant pour l’une d’elles du côté de chez Swann et pour l’autre du côté de Guermantes.

Il est recommandé, comme pour la Bible, de ne pas commencer la lecture d’«A la recherche du temps perdu » sans connaître un minimum l’histoire. Les 300 pages introductives de la collection bouquin en rebuteront plus d’un, mais je ne regrette pas leur lecture.
Je vois deux raisons qui justifient ce travail préparatoire. La première vient du fait que le déroulement de l’intrigue est tellement lent qu’on s’amuse à relever les minuscules indices qui nous font comprendre qu’au milieu de l’immuable, il y a quand même des choses qui bougent. La seconde raison s’inscrit en miroir de la première. Comme chacun sait, la force de la Recherche ne vient pas de l’intrigue, mais de la puissance évocatrice de l’auteur et la plupart du temps, on se laisse bercer par les phrases. Connaître l’histoire, c’est permettre aux warnings de notre inconscient de s’éclairer au bon moment.

Le décor est planté : le baiser du soir; la madeleine; l’extrême sensibilité du narrateur; sa fascination pour sa mère; ses interrogations sur Charles Swann et sur sa mystérieuse épouse dont le prénom n’est même pas cité; l’attirance de l’auteur pour Gilberte Swann, la fille de Charles. Les grands thèmes autour desquels l’œuvre se structurera se mettent en place autour de personnages qui prendront de l’importance par la suite : la musique avec Vinteuil ; l’écriture avec Bergotte; le snobisme avec Legrandin; l’homosexualité avec la fille de Vinteuil; le Monde avec l’ombre des Guermantes.

C’est l’accès à ce Monde qui, peut-être encore plus qu’à celui de l’écriture, fait rêver le narrateur. La vision de la duchesse de Guermantes à l’église est pour lui l’apparition quasi divine d’un univers qu’il n’avait jusque-là imaginé que par le biais d’un vitrail, de sa Lanterne magique et d’un Nom auquel il attribuait des pouvoirs magiques. Les Guermantes sont pour lui l’incarnation d’un idéal médiéval et chevaleresque fantasmé, celui-là même qu’on peint les préraphaélites et qui s’épanouit aujourd’hui dans l’héroïc fantasy.

Le fil conducteur de la Recherche est une réflexion de l’auteur sur la naissance de sa vocation d’écrivain. Combray, qui ouvre cette quête, n’est pas tant un recueil de souvenirs d’enfance qu’un regard rétrospectif de l’auteur sur ses jeunes années. Ainsi, certaines scènes semblent teintées d’impressions que l’on imagine plus dans la tête d’un adulte que dans celle d’un enfant. Les dernières pages de Combray sont à cet effet d’une extraordinaire beauté. La tranche de vie se referme, sa vision s’estompe, se brouille, comme si la magie de la boule de cristal à travers laquelle le narrateur regardait son passé perdait petit à petit de sa puissance.

Que vont devenir ses émerveillements d’enfant lorsque le narrateur vieillira ? Nous le saurons en lisant les autres volumes d’« A la recherche du temps perdu ».

2-Un amour de Swann
Si Charles Swann est devenu un habitué du salon de madame Verdurin, ce n’est pas parce que cet univers étriqué et hypocrite lui plaît, mais parce qu’il peut y rencontrer la sulfureuse Odette de Crécy.

Je ne relirai pas tout de suite « un amour de Swann » lu il y a déjà 5 ou 6 ans. À l’époque, je ne faisais pas encore de critiques, mais je faisais déjà mes trajets quotidiens en RER. Comme j’étais généralement au milieu d’une des interminables phrases proustiennes au moment de l’arrivée en gare, je m’asseyais quelques instants sur le quai pour pouvoir la terminer.

Un amour de Swann, deuxième partie de « du côté de chez Swann », annoncé à la fin de « Combray », décrit une période antérieure à celle de la naissance du narrateur.

Odette de Crécy, la fameuse épouse de Charles Swann, honnie par la famille du narrateur, dont il était question dans le premier volume, est aussi la mère de Gilberte vers laquelle le narrateur est attiré, en particulier du fait des relations qu’elle entretient avec l’écrivain Bergotte.

Ce que je retiens d’ « un amour de Swann », c’est donc tout d’abord un très bon souvenir, une finesse dans la description intérieure des personnages, beaucoup d’humour et une satire de la mesquinerie des petits cercles mondains.

J’ai oublié la trame précise des aventures amoureuses de Charles et d’Odette, mais je me souviens qu’elle lui en faisait baver. C’est avec « un amour de Swann » que j’ai découvert le qualificatif de « demi-mondaine » attribué à Odette et qu’on pourrait aujourd’hui traduire par « poule de luxe ». Je me souviens de l’expression « faire Catleya » qu’ils utilisaient pour dire « faire l’amour » ainsi que de la sonate de Vinteuil qui avait une signification particulière pour eux, mais je ne sais plus laquelle.

Je me souviens aussi de l’adjectif « ennuyeux » utilisé par madame Verdurin pour parler des happy few qui avaient accès au cercle plus huppé des Guermantes et dont elle ne faisait bien entendu pas partie.

Mais le personnage qui m’avait le plus marqué et auquel je continue à penser souvent, c’est le docteur Cottard, ce sombre Crétin qui cache sa stupidité derrière un masque énigmatique et des sourires entendus. Ah, j’en ai rencontré un certain nombre de docteurs Cottard depuis six ans, et quelque chose me dit que je n’ai pas fini d’en rencontrer.

Bref, je garde une image précise, presque photographique du petit cercle même si j’ai presque tout oublié. Mais l’essentiel, n’est-ce pas ce qui reste quand on a tout oublié ?

3- Nom de pays : Le nom

Le narrateur tente de conquérir le cœur de Gilberte Swann.

Troisième et dernier volet de « du côté de chez Swann ». Partie très courte qui s’apparente à une grande nouvelle. Celle-ci s’ouvre sur Balbec, un lieu incertain comme dirait Fred Fargas, battu par la mère et par les vents que Proust situe à la fois dans le Finistère et en Normandie. De deux choses l’une, soit il brouille volontairement les cartes, soit il a une vision très extensive de la Normandie. Je ne me souviens plus de ce qui était dit dans l’introduction à son sujet, toujours est-il que la tempête finit par se calmer et les nuages s’écartent sur le quotidien parisien du narrateur qui réussi à approcher Gilberte et avec laquelle il joue tous les jours aux Champs-Élysées avec un groupe d’amies. Le narrateur se fait beaucoup de nœuds au cerveau et on sent que Gilberte va en faire ce qu’elle veut. Quel âge a-t-il ? Je lui donnerai 12, 13 ans, mais avec Marcel, allez savoir…peut être qu’il en a 8, peut être qu’il en a 25. Ce passage m’a en tout cas beaucoup fait penser au court métrage « l’amour à 20 ans » de Truffaut avec Jean-Pierre Léaud.

On retrouve aussi Charles Swann. Une certaine distance semble s’être installée avec la famille du narrateur. On ne sait pas exactement pourquoi, mais l’une des causes, si ce n’est la cause principale est Odette, son épouse. C’est d’ailleurs sur elle que commence à se refermer la nouvelle. La lecture d’ « à l’ombre des jeunes filles en fleurs » me donnera certainement les éclairages qui vont bien.

Tout ça laisse une impression étrange, une impression de distorsion entre l’espace et le temps. Ce n’est pas pour rien que certains ont comparé Proust à Einstein.

Edouard

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