La solitude des nombres premiers

Les nombres premiers ne sont divisibles que par 1 ou par eux-mêmes.
2,3,5,7,11,13,17,19… sont des nombres premiers.
Les nombres premiers sont dits jumeaux s’ils ne diffèrent que de 2.
Par exemple, 11 et 13 sont jumeaux, mais ils sont séparés par un nombre pair.
Pourquoi ces explications?
Voir ci-dessous.

Alice est anorexique. Révoltée contre un père tyrannique, elle est victime d’un accident de ski qui la laisse boiteuse.
Matteo a une soeur jumelle handicapée mentale. Elle perd la vie par la faute de son frère.

Ces deux écorchés vont se rencontrer. Plutôt que s’aimer, ils se frôlent.
Matteo est autiste, de la variété Asperger. Mathématicien génial, il deviendra agrégé, et part dans un pays anglophone
non défini, pour y tenir une chaire de mathématiques. Sa parole à lui passe par les chiffres. Sa parole à elle, par son
corps décharné.

L’auteur est physicien. Aucun diagnostic médical ou psychiatrique dans ce livre brillant et dépouillé.
Il décrit les faits, les échecs dans la communication chez ces deux grands blessés.
Ce livre n’est pas réjouissant, il est simplement et intelligemment construit.
Je n’oserai pas interpréter les intentions de l’auteur. Il a probablement, pour ce qui le concerne,
trouvé une forme de thérapie pour ses difficultés de vie.

Amitiés nombreuses,

Guy.

Paolo Giordano
Points – 352 p.

4321

Il y a quelques mois, l’auteur new-yorkais est venu faire en France une tournée de promotion, accompagné de sa revêche épouse. Il est apparu dans différentes émissions, parmi lesquelles la Grande Librairie.
Il y a raconté la genèse de ce livre qu’il a mis 10 ans à écrire.
En refermant ce gros pavé (1190 grammes, presque autant que de pages), je me demande si le jeu en valait la chandelle. Je n’ai pas pris le risque de le prendre dans mon bain (je parle du livre) afin d’éviter des lésions cutanées sérieuses.

Comme le titre le suggère, il s’agit de 4 histoires.

Un jeune Juif russe débarque à Long Island au tournant exact entre le 19e et le 20e siècle.
Un de ses compatriotes lui conseille de déclarer porter le nom de Rockefeller, plutôt que son patronyme imprononçable. Interrogé par l’officier de l’immigration, il n’arrive plus à retrouver son nom d’emprunt et il laisse échapper en yiddish, Ikh hob fargessen! (J’ai oublié). L’officier l’inscrit dans son registre sous le nom de Ichabod Ferguson.

À partir de cette anecdote plaisante, Paul Auster imagine la destinée de Archie Ferguson, le petit-fils
de l’immigrant juif. Ici commencent 4 vies en 7 chapitres de chaque fois 4 épisodes. Vous suivez toujours?
On savait Paul Auster adepte de la lévitation (voir l’épatant Mr Vertigo).
Il prouve ici qu’il n’a pas peur de la haute voltige.

Les 4 vies du même personnage, avec d’autres comparses, d’autres choix, d’autres partenaires,
d’autres amitiés, d’autres orientations sexuelles, ont de quoi donner le vertige.

Je n’ai pas pu me défaire de l’impression qu’il a voulu écrire le chef-d’oeuvre que chaque écrivain
rêve d’offrir au monde. Il est conteur brillant, et fait partie des auteurs majeurs aux USA.
Les diversions sportives (base-ball envahissant) et politiques (Vietnam, Nixon, racisme)
pourraient être sérieusement élaguées, surtout pour un lecteur européen.

Me voici donc un peu perplexe.

Amitiés God bless you,

Guy

Paul Auster
Actes Sud
1020 p.

Meurtres pour Rédemption

Attention, c’est du lourd.
Marianne de Gréville, 20 ans, est condamnée à perpétuité pour deux meurtres.
Une peine incompressible de 22 ans.
Insoumise, violente, elle ne compte que sur elle-même pour survivre dans un milieu carcéral impitoyable.
Les moins violents ne sont pas les matons, parmi lesquels la surnommée Marquise (rivale du divin marquis).
Quelques lueurs: Justine, qui prend Marianne en pitié, et Daniel, au départ son fournisseur de clopes et de came,
moyennant certaines faveurs sexuelles, qui devient son confident, et plus si affinités.
Après 4 ans de ce régime ultra-violent, Marianne voit débarquer deux flics qui lui proposent un marché: la liberté
contre une exécution.
Comme les malades mentaux se trouvent non dans les asiles, mais en dehors, on apprend que les pires
criminels vaquent hors des prisons.

Comme le café ou le chocolat noir, voici un livre noir de noir.
C’est fort bien ficelé, et le lecteur candide que je suis en est sorti chancelant.
Après un bon café fort, ça va mieux.
J’ai décidé de rester honnête,

Guy.

Karine Giebel – Poche – 988 pages

C’est le coeur qui lâche en dernier

Cette vieille dame (elle a mon âge) écrit des dystopies. Contrairement à l’utopie, la dystopie raconte des histoires terrifiantes,
et se veut une critique de notre société.
J’avais eu de la peine à arriver au bout de La servante écarlate, gros succès de librairie de longue date, avec un rebond récent
grâce à la série TV.
Prenant mon courage à deux mains, je me suis lancé dans la lecture du petit dernier de miss Atwood: C’est le coeur qui lâche en dernier.
Au bout de 80 pages, je jette l’éponge. KO technique. Notre société va-t-elle vraiment aussi mal? Les critiques parlent de chef d’oeuvre,
d’auteure géniale, grande dame de la SF, nobélisable (!), candidate au Prix Femina…
Petite question à mes amis lecteurs: sont-ce mes neurones qui lâchent? Le coeur va bien, merci.

Depuis ce coup de mou, j’ai entamé Petite Poucette de Michel Serres.
Un vieux monsieur autrement plus optimiste que la Canadienne précitée.

Amitiés revigorées,

Guy.

Margaret Atwood
10-18
2018

Watership Down

Dans le sud de l’Angleterre, Fyveer, ayant eu l’intuition de l’arrivée d’un danger imminent, décide de quitter sa garenne avec son frère Hazel et quelques autres lapins.
Publié pour la première fois en 1972 (1976 en France), l’ouvrage qui a été réédité en 2016 aura été un immense succès éditorial (50 000 000 d’exemplaires vendus) et pourtant, je n’en avais jamais entendu parler. Un grand merci au passage à Franck Chanloup qui m’envoie régulièrement ses critiques de grande qualité depuis sa lointaine Nouvelle-Calédonie.
Il y a plusieurs livres dans Watership Down. Au début, j’ai pensé au voyage de Niels Holgerson, mais après une cinquantaine de pages, on se rend bien compte que ce n’est pas un livre destiné aux enfants. Alors, on y voit plutôt une fable philosophique sur le team building. Hazel est un manager remarquable doté d’une intelligence aiguë des situations qui sait très bien s’entourer. Viennent ensuite les romans d’espionnage et de guerre qui aboutissent sur un message pacifiste.
Cet ouvrage est aussi un magnifique témoignage de ce qui pouvait plaire dans les années 70, en pleine guerre froide. Le général Stachys, à la tête d’un régime totalitaire, semble bien entendu renvoyer à Staline. Toutefois, il apparaît plus comme un Hitler dans la dernière partie. Les armes des lapins ne sont que griffes et dents et leurs stratégies guerrières très classiques. On est très loin de la crainte de l’affrontement nucléaire qui caractérisait les relations est/ouest à cette époque.
Dans un tout autre registre, j’ai été marqué par la quasi-inexistence de lapines dotées d’un tant soit peu de relief. Nul doute que si ce livre avait été écrit aujourd’hui, l’éditeur aurait certainement exigé la présence d’éléments féminins distinctifs. Fyveer, avec sa fragilité et ses capacités intuitives aurait pu faire un personnage féminin intéressant, mais l’auteur ne laisse planer aucun doute concernant son sexe d’appartenance. Les femelles sont généralement regroupées sous le vocable générique de « hases » (la hase est la femelle du lièvre, mais c’est cette appellation qu’à choisi le traducteur même si les mâles sont bien des lapins et non des lièvres). Il y en a tout de même une qui semble un peu sortir du lot dans la partie « espionnage », mais sa présence semble plutôt justifiée par les besoins du genre : un roman d’espionnage sans James Bond Girl, c’est comme…un lapin sans oreilles. Bref les hases ne sont vues que comme des véhicules reproductifs tout juste bonnes à creuser des terriers et à élever des lapereaux. À part pour soigner les blessés et assurer le repos du guerrier, elles n’ont pas voix au chapitre dans les grands débats stratégiques et politiques. Vu l’immense succès en librairie, cela ne semble pas avoir choqué grand monde à l’époque. Et dire qu’on était en pleine révolution sexuelle…
Toutefois, ce constat ne retire rien à l’intérêt du livre qui n’en reste pas moins captivant à plus d’un titre, d’autant plus que dans la vie réelle des lapins, je doute fort que la parité soit respectée.
Édouard
1972/1976/2016
Richard Adams
Ed Monsieur Toussaint l’ouverture

La promesse de l’aube

Romain Kacew est né en Lituanie, d’un père absent, et d’une mère juive russe. Elle ambitionne pour son fils chéri une carrière artistique hors du commun.
Son admiration pour la France mènera la mère et le fils à Nice dans les années 30, après un bref passage par Varsovie.
Cette autobiographie est un enchantement. Romain Gary l’a écrite à un peu plus de 40 ans. Il décrit avec une énorme tendresse cette mère envahissante,
ambitieuse, hystérique, mais surtout aimante. Lui n’est pas en reste: on le soupçonne de manipuler légèrement la réalité. Il dispose d’une imagination
sans bornes, doublée d’un talent de conteur exceptionnel. L’humour côtoie la tragédie. La Seconde Guerre mondiale est la toile de fond de la séparation
de ces deux personnages inoubliables.
Cela fait longtemps que je n’ai plus été aussi passionné par une lecture.
Quand on connaît la suite de l’histoire de Romain Gary: son mariage avec Jean Seberg, le suicide de celle-ci, et le suicide de l’écrivain par la suite,
on ne peut que se poser des questions sur la faille que l’on sent poindre chez l’écrivain dès son enfance.

Amitiés fascinées,

Guy.

En 1960, à 46 ans et 20 ans avant sa mort, Romain Gary écrit ses mémoires.
L’écrivain, alors au fait de sa gloire, vient de rencontrer Jean Seaberg avec laquelle il vivra une passion déchirante. C’était les sixties, la grande époque des Stars, de ses icônes flamboyantes et inatteignables au commun des mortels (Marylin se suicide en 1962).
Romain Gary revient sur son enfance et ses premiers pas vers la célébrité. Le personnage principal est sa mère qui l’élèvera seule d’abord dans l’actuelle Lituanie et avec laquelle il traversera l’Europe pour s’installer à Nice. L’auteur s’attarde longuement sur le courage de cette femme, son extraordinaire aplomb et sur le soutien indéfectible pour son fils, persuadée qu’il deviendra un grand homme. La plus belle scène du roman, pour moi, est un dialogue fictif entre Romain Gary et sa mère sur un bateau entre l’Europe et l’Afrique. L’ambiance fantomatique qui s’en dégage fait beaucoup penser à l’univers des BD de Joann Sfar. Ce n’est certainement pas un hasard si l’auteur a illustré « la promesse de l’aube » il y a quelques années.
En dépit des encouragements maternels, le génie du jeune Romain Kacew tarde à venir. Beaucoup de scènes savoureuses, sans doute partiellement romancées pour certaines, décrivent les déboires du jeune prodige. Celle du tennis niçois haut de gamme auquel sa mère veut l’inscrire vaut son pesant de cacahuètes.
Entré dans l’armée de l’air peu avant l’éclatement du 2ème conflit mondial, ses aventures n’auront cependant rien de l’héroïsme d’un Pierre Clostermann. Il passera longtemps en Afrique à se plaindre de l’inaction à laquelle il est contraint (on pense à Céline dans « voyage au bout de la nuit »). Il parle aussi beaucoup de la vétusté qu’avaient alors les avions et aux nombreux accidents qui en découlaient. On sent une profonde amertume chez l’auteur qui parle à plusieurs reprises de ses compagnons morts au cours d’opérations aériennes.
La mort est d’ailleurs omniprésente dans cet ouvrage. C’est un homme blessé qui s’exprime. Qui était Romain Gary, l’homme qui aura su exaucer les rêves de sa mère ?
Ses biographes évoquent la noirceur qui ne cessera de transparaître dans son œuvre jusqu’à son suicide en 1980. Ils évoquent aussi son goût pour le mimétisme cachant peut-être une quête identitaire. Il avait certainement un goût très slave pour la mise en scène, pour la théâtralisation, comme quand il provoquera en duel Clint Eastwood qui avait eu une brève aventure avec Jean Sieberg sur un tournage. Clint, peut-être moins assuré de ses réelles capacités de tireur que les personnages des Westerns de Sergio Leone, avait décliné l’offre.
Édouard
Romain Gary
Folio
1960

L’ordre du jour

Le Prix Goncourt 2017 me laisse perplexe.

20 février 1933. 24 capitaines d’industrie sont reçus par le président du Reichstag, Hermann Goering. L’audience se terminera par un sérieux soutien financier au parti nazi pour les élections du mois de mars.

12 février 1938. Le chancelier autrichien Schussnig se rend à Berchtesgaden pour une rencontre avec Adolf Hitler. Celui-ci obtient la soumission sans condition de l’Autriche, qui sera occupée quelques mois plus tard par l’armée allemande lors de l’Anschluss.

Deux tableaux parmi d’autres des événements qui ont conduit à la Deuxième Guerre mondiale.

Les tergiversations des Anglais (lord Halifax, Chamberlain) et des Français (Daladier), les vociférations de Hitler, la frousse des Autrichiens, tout cela est raconté dans un style ironique qui m’a mis mal à l’aise. Ce malaise est probablement voulu par l’auteur. Après tout, il s’agit d’un roman. Mais cela justifie-t-il une telle mise à distance des événements historiques. Cette guerre fut une immense tragédie, les traces en sont toujours palpables. Lâchons le mot: je n’aime pas une telle arrogance. Il est aisé d’écrire 80 ans plus tard: tout le monde s’est fait piéger par le petit caporal. Et en filigrane, on lit un message à peine crypté: attention, les Allemands sont occupés à remettre la main sur l’Europe d’une autre manière.
J’espère divaguer.

Le positif: un style visuel (l’auteur est aussi cinéaste) d’une clarté épurée.
Le négatif (toujours pour le style): on frise le pédantisme.

Amitiés décalées,

Guy

Eric Vuillard

Actes Sud – 160 p.

Les voix du Pamano

Antérieur à Confiteor, que j’avais adoré, ce livre-ci en présente déjà toutes les qualités narratives.
Le petit village (imaginaire) de Tolena, en Catalogne, a connu des jours fort sombres pendant la période phalangiste suivant la guerre civile d’Espagne.
Années 2000: Une jeune institutrice découvre dans l’école 4 cahiers cachés derrière un tableau. Ces cahiers vont faire revivre l’histoire de ce village et plus particulièrement celle d’Oriol Fontelles , instituteur phalangiste . Comment ce jeune instituteur tout nouveau
dans la région avec son épouse en est-il arrivé à fréquenter l’ancien maire franquiste pendant les années 40?

Une nuée de personnages demande un effort constant de lecture pendant les 200 premières pages.
Les dialogues font des bonds de plusieurs années dans le temps. Une fois ce procédé assimilé, le lecteur peut vraiment déguster une histoire qui passe du tragique à la dérision sans temps morts.

Le personnage le plus fascinant: la belle et sulfureuse Elisenda qui se met en tête de faire béatifier Oriol. Rien de moins. Même le pape Paul VI est obligé de s’accrocher à son trône quand Elisenda le rencontre en audience.

Dans Confiteor également, on fréquente le Vatican de façon très peu catholique.
Si Jaume Cabré bouffe du curé, il le fait de façon particulièrement assaisonnée.
La Catalogne n’a pas encore dit son dernier mot.

Amitiés dominus vobiscum,

Guy
Jaume Cabré
Poche – 762 p.

Fidèle au poste

Chloé, la trentaine, jolie, extravertie, coach dans un club de sport
Gabriel, même âge, beau garçon, introverti, employé de banque
Emma, même âge, plutôt garçon manqué, photographe sans emploi

Gabriel et Chloé s’installent à Saint-Malo.
Chloé se noie. Plouf.
Enterrement et grand tralala.
Gabriel est dévasté.

Il prend part à un groupe de parole destiné aux endeuillés.
Devinez qui est chargée d’un petit travail dans le groupe. Mais oui, Emma.
Ils vont se plaire, ils vont s’aimer.

Un petit grain de sable
Tout part en vrille.
Une fin glauque. Glouglou.

Je n’aime pas qu’une auteure prenne ses lecteurs pour des abrutis.
Incohérences, maladresses de style, et manipulations.
À quand un groupe de parole pour entubés?

La colère est un des péchés capitaux. Comme pénitence, je m’engage à révéler à ceux
qui me le demandent le fin mot de l’histoire.
Une indication: le titre du livre.

Amitiés de profundis,

Guy
Amélie Antoine – Poche – 320 p. (c’est plus que suffisant)

Si ce livre pouvait me rapprocher de toi

Je reste un chaleureux supporter de Jean-Paul Dubois, mon quasi-voisin de Toulouse.

Cette histoire-ci, mettant en scène un xième personnage prénommé Paul, date de l’an 2000.
Paul Peremülter, la cinquantaine, est un homme arrivé au point mort dans presque tous les domaines :
orphelin, le passé de son père disparu est un mystère ; écrivain, la parution de son dernier roman le laisse insatisfait,
sa femme l’a quitté, son chien vient de mourir et son spermogramme est complètement plat…
La dépression n’est pas loin. Après avoir ainsi fait l’inventaire de ses désillusions, Peremülter décide donc de partir vers d’autres horizons.
Ce parcours initiatique le conduit de l’autre côté de l’Atlantique. Là, il va vivre de tous les métiers et de toutes les situations, de
chauffeur pour milliardaire à Miami, en passant par pilote d’air-boat dans les Everglades ou confident pour un businessman new-yorkais désabusé,
avant d’atteindre les terres canadiennes et se baigner dans le lac Flamand (oui, il existe), où son père s’est noyé des années auparavant.
Son voyage se terminera par une résurrection, quand il apprendra le passé véritable de son père.

Amitiés revigorées,

Guy

J.P. Dubois – Points – 224 p.