Le Meurtre du Commandeur (Livres 1 & 2)

Tome 1 Une Idée apparaît 

Tome 2 La Métaphore se déplace

Murakami est un magicien.

Dans la veine de1Q84 (3 livres), il a imaginé une histoire aussi insensée que passionnante.

Si vous êtes rationnel pur jus, passez votre chemin.Si vous aimez l’imagination de haut vol, la poésie des mots, la transcendance, ce roman est fait pour vous.

Le Commandeur, c’est celui de Don Giovanni de Mozart, qui précipite le séducteur en enfer.

Murakami en fait un personnage burlesque, s’exprimant de façon imagée, apparaissant et disparaissant comme une Idée (oui, celle du premier titre). Et la Métaphore, c’est le voyage initiatique du narrateur, comme l’Orphée de la mythologie.

L’auteur est pétri de culture occidentale: musique classique, littérature, peinture.

Et il reste en profondément Oriental, avec tout l’apport du Japon classique: bouddhisme, peinture nihonga. traditions milnaires.L’histoire en bref. Le narrateur s’installe dans une maison isolée en montagne. Cette maison appartenait à un peintre qui  vécut à Vienne après l’Anschluss par les nazis. Revenu au Japon peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, il y est resté plusieurs dizaines d’années, refusant tout contact. Ces lieux fascinent le narrateur, peintre en panne d’inspiration. Toute la subtilité de l’écrivain: tirer parti d’une situation somme toute banale, pour faire planer le mystère, et creuser ses réflexions sur la création picturale.

Un pur chef-d’oeuvre.

Amitiés surnaturelles,

Guy

L’incolore Tzukuru Tazaki et ses années de pélerinage

Ils étaient cinq amis inséparables au lycée, à Nagoya.
Deux filles, trois garçons.
Tous portaient un nom de couleur: Blanche, Noire, Bleu et Rouge. Tous. Sauf l’incolore Tzukuru.
Il part à Tokyo pour ses études. Lors d’un séjour à Nagoya, les autres lui font comprendre qu’ils ne veulent plus le voir. Là commence son pèlerinage…
Du tout bon Murakami. Mon estime pour lui augmente d’année en année.
Comme dans ses autres livres la musique tient une grande place. Ici un morceau mélancolique de Franz Liszt.
Le mystère, le surnaturel, le désespoir, la rédemption, la solitude.
Surtout, une énorme sensibilité.
Oui, ils sont Japonais, et alors?
On touche à l’universel.
Mais qu’attendent-ils à Stockholm pour lui décerner le Prix Nobel??
Par curiosité, faites un tour à Nagoya avec Google Street View.
C’est moins cher qu’un ticket d’avion…
Puis lisez ce livre. Ou lisez-le dans l’aéronef.
Amitiés méditatives,
Guy.
Haruki Murakami – Belfond – 368 p.

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Hokusai

Deux heures de queue au Grand Palais sous la pluie en semaine. Le week-end, c’est pire. Je ne suis pas certain que ceux qui ont déjà leur place avant de venir avancent tellement plus vite, le coupe-fil peut être…quoi qu’il en soit, l’attente est largement récompensée.

Hokusai, qui eut un nombre invraisemblable de noms au cours de sa vie et qui fit porter son nom à l’un de ses disciples était un homme de la première moitié du XIXe siècle japonais, un homme d’avant l’ère Meiji, d’avant la grande ouverture vers l’occident. C’est un homme qui, à travers des milliers de croquis, brosse une société traditionnelle qui va se modifier en profondeur à la fin du XIXe. Il est le peintre d’une société et aussi de ses traditions, de ses héros, de ses monstres. Un monde magique que l’on retrouve dans les dessins animés de Miyasaki : Princesse Mononoké, le voyage de Chihiro et mon voisin Totoro sont profondément imprégnés de l’univers d’Hokusai. C’est en partie par Hokusai que l’occident va découvrir le Japon à la fin du XIXe, il en résultera une relation décalée et passionnée entre ces deux univers artistiques qui révolutionnera la peinture occidentale.

Mais Hokusai n’est pas uniquement le vestige d’une époque révolue, c’est beaucoup plus que ça.

C’est tout d’abord un trait, une magie du mouvement, du vivant. Ce qui fascine chez ce peintre, c’est cette capacité a donner l’illusion d’une vitalité, d’une force supérieure qui fait que le tout est beaucoup plus que la somme des éléments qui le composent. Cette vitalité se ressent bien entendu dans ses scènes de genre, dans ses scènes mythologiques, mais aussi dans ses paysages. Coïncidence ou influence directe, les peintres allemands de la fin du XIXe s’efforceront eux aussi d’introduire dans leurs paysages cette force vitale qui intéressera tant les impressionnistes.

Son œuvre la plus célèbre, « la vague » est à ce titre emblématique : en la voyant, on a la certitude de ne pas voir qu’une vague. On voit une force, une puissance et plus on la regarde, plus on entend le rugissement des flots.

La seconde chose qui m’a fasciné chez Hokusai est liée à la première. Cette magie ne lui est pas tombée du ciel toute cuite, c’est le résultat d’une longue maturation, d’un travail et d’une certaine sagesse due à l’âge, la recherche inlassable d’un idéal. Le dernier panneau de l’exposition, une citation de Hokusai, m’a à ce titre beaucoup ému. J’ai retrouvé ce texte dans un tout petit bouquin bilingue français/anglais, vendu dans la librairie qui est juste à l’entrée du grand palais, sur la droite (éditions Fage). Je ne pourrai pas mieux définir que l’auteur, sa quête d’essence artistique et lui laisse la parole.

« C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie […] à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait encore plus de progrès : à quatre-vingts –dix ans je pénétrerai le mystère des choses ; à cent ans je serai décidément parvenu à un degré de merveille et quand j’aurai cent dix ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. »

Edouard

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De la mort volontaire au suicide au travail

Le titre n’est ni très sexy ni très explicite. D’autres indices présents sur la couverture permettent d’y voir un peu plus clair : le nom de l’auteur, Junko Kitanaka, qui fleure bon le pays du soleil levant et le sous-titre « histoire et anthropologie de la dépression au Japon ».
Sans vouloir donner de leçon aux éditions d’Ithaque qui font un travail extraordinaire de traduction dans le domaine de l’anthropologie psychiatrique, il me semble qu’un titre comme « du hara-kiri au burn-out » aurait été plus accrocheur pour un public occidental.
L’auteur démontre ici que la compréhension du suicide comme degré ultime d’une dépression, elle-même induite par des contraintes extérieures à l’individu (en particulier des conditions de travail inacceptables) n’a été intégrée par la société japonaise qu’il y a une vingtaine d’années.
Pour comprendre, il faut revenir au début du XIXe siècle avec le ki-utsu, état comparable alors à ce que l’occident nommait « mélancolie » ou « neurasthénie ». Le « ki », dont est largement inspirée la « Force » de Star-Wars, était une sorte de fluide harmonieux qui était à l’origine de l’harmonie universelle. Un individu déprimé était victime d’une stagnation du « ki ». À côté existait une conception du suicide popularisée en occident par le hara-kiri, répondant à un code d’honneur, synonyme de courage et de détermination.
À partir des années 1850, le Japon entre dans une ouverture forcée à la culture occidentale, le « ki » et tous ses attributs magiques sont abandonnés et le hara-kiri est officiellement interdit en 1868. Le modèle occidental par excellence est pour les Japonais le modèle allemand. En matière de psychiatrie, le Japon adoptera donc les théories du tout génétique qui auront en Europe les conséquences désastreuses que l’on connaît. Jusque dans les années 50, les statistiques étant essentiellement effectuées dans les asiles, tout accréditait la thèse du « dépressif » comme « être psychiquement diminué dans sa constitution ».
Avec l’arrivée des neuroleptiques, la donne change un petit peu, le champ d’investigation s’élargit et on se rend compte que les « dépressifs » sont très souvent des gens ordinaires a priori bien intégrés dans la société. Ceci dit, les traditions ont la dent dure, le suicide de l’écrivain Yukio Mishima en 1970 est à ce titre symptomatique. Pourtant, les psychiatres japonais évoluent et le lien entre suicide et dépression devient une évidence.
Dans les années 90, le Japon traverse une crise économique sans précédent. Les suicides de travailleurs se multiplient. En 1996, pour la première fois, une société japonaise (Dentsu) est condamnée à une lourde peine consécutivement au suicide d’un de ses employés. Je ne sais pas dans quelle mesure cette affaire inspirera Amélie Nothomb, toujours est-il qu’elle publiera « stupeur et tremblement » en 1999, faisant découvrir au public occidental les conditions de travail insupportables des Japonais. Le Japon ne semble pas aujourd’hui sorti de l’auberge, mais au moins semble-t-il remis sur les rails.
Junko Kitanaca
Ithaque
2014

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Autoportrait de l’auteur en coureur de fond

Quand un grand écrivain dévoile une facette ignorée de sa vie.
Le jour où il vend son club de jazz, il arrête de fumer et commence à s’entraîner à la course de fond.
Depuis lors, il n’a pas cessé.
À son actif, de nombreux marathons, des triathlons (natation 1500 m, cyclisme 40 km, course à pied 10 km), et même un super-marathon de 100 km. Décourageant pour un sportif du dimanche tel que moi.
« Une grande partie de mes techniques de romancier provient de ce que j’ai appris en courant chaque matin ».
André Clavel a écrit dans l’Express: « L’homme aux semelles de vent qui dévore les mots et le bitume avec la même fringale ». Joliment dit, non?
Une belle méditation sur la vie, par un homme qui finira, j’espère, par remporter un jour le prix Nobel de littérature.
Amitiés hors d’haleine,
Guy.
Haruki Murakami – 10/18 – 220 p.

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Kôsaku

Ce livre est la suite de « Shirobamba ». Kôsaku a maintenant 11 ans. Il vit toujours dans le village de sa famille à Yu-ga-Shima, chez sa grand-mère, Onui. En fait, ce n’est pas sa vraie grand-mère, mais la concubine de son arrière-grand-père. Kôsaku lui a été « prêté » pour quelques années afin qu’elle ne soit pas seule et puisse se maintenir au rang de la famille. Trop gâté par Onui qui lui passe tout, vivant à la campagne, il est évident que lorsque Kôsaku va voir ses parents en ville, il se fait rabrouer. Donc il préfère sa grand-mère. C’est un enfant mal dégrossi, vivant sans souci, jouant dehors avec ses camarades et qui, petit à petit, apprend à vivre. Grâce à une petite fille, il ressent ses premiers émois amoureux sans même savoir ce que c’est, il comprend que certains de leurs jeux sont un peu cruels, il prend conscience des adultes à qui il doit le respect et la politesse, voire la gentillesse d’une parole aimable. Bref, Kôsaku fait l’apprentissage de la vie. Il est dit que ce livre est autobiographique. Cette jeunesse qui fut nous est racontée avec les sentiments de l’enfance non sans un certain humour.
C’est mon 4e « Inoué », un auteur que j’adore pour sa simplicité, ses descriptions réalistes, ses analyses justes des personnages décrits avec affection et humour.
Je me suis sentie proche des 3 femmes du « Fusil de chasse ». J’ai aimé les enfantillages de Kôsaku qui le rende si délicieux. Grâce à Inoué, j’ai même aimé ce barbare sanguinaire de Gengis Khan ! (Le loup bleu).
Je ne comprends pas cet envoûtement. Le fait qu’il soit japonais n’y est pour rien. C’est sa façon d’écrire qui me plaît : jamais de longueurs, de mots en trop, de violence. Son écriture est « un long fleuve tranquille ».
La Martine enchantée.
INOUÉ Yasushi
Folio 2011 (1960), 222 p.
Traduction par Geneviève Momber-Sieffert

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Le vent se lève

L’histoire de Jiro Horikoshi, l’inventeur du « 0 », l’avion qui viendra s’écraser sur la flotte américaine à Pearl-Harbour.

« Le vent se lève, il faut tenter de vivre ». C’est sur cette phrase de Paul Valéry que s’ouvre la dernière œuvre du maître de l’animation japonaise, Hayao Miyasaki, qui, à l’âge de 73 ans, a décidé de tirer sa révérence. « Le vent se lève » ne sera pas celui que j’ai préféré et mon coup de cœur restera pour « le voyage de Chihiro ».

La filiation avec « le château dans le ciel » dont on entend la petite musique caractéristique à plusieurs reprises, est évidente. Dans les deux dessins animés, il y est question de machines volantes et de culture occidentale. Toutefois, si les influences du « château » étaient palpables sans être vraiment dévoilées (Jules Verne, Paul Grimault ?), celles du « vent se lève » ne laissent aucun doute. Ces dernières ne renvoient pas à la France, comme la phrase de Paul Valéry, prononcée plusieurs fois dans la langue de Molière, aurait pu le laisser supposer. C’est indiscutablement l’Allemagne qui est la source d’inspiration du maître.

Jiro, qui, en sa qualité d’ingénieur, est amené à séjourner en Allemagne dans les années 30, est subjugué par la supériorité technologique du pays. Occasion pour Miyasaki d’insister sur le retard abyssal du Japon de l’époque, se traduisant par un profond complexe d’infériorité. On comprend qu’au pays du soleil levant, la sortie de « Le vent se lève » ait été très controversée.

La seconde source d’inspiration est Thomas Mann : l’histoire d’amour entre Jiro et Nahoko s’inspirant très largement de « la Montagne magique ». L’œuvre est citée ainsi que son auteur. Un ressortissant allemand du nom de Castorp (héros de « la Montagne »), apparaît sous les traits de l’écrivain qui annonce l’imminence de la guerre et évoque la folie hitlérienne. Comme dans le roman-fleuve, il est question de tuberculose et d’un sanatorium en pleine montagne. La phrase de Paul Valéry renverrait à cette marche à la guerre rampante que décrit le livre de Mann (la Première Guerre mondiale en l’occurrence) et qui gagne le Japon des années 30.

Jiro n’a rien d’un guerrier. C’est un brillant ingénieur qui réalise ses rêves d’enfant. Pour cause d’ancrage historique, le fantastique n’est présent qu’à travers l’activité onirique du héros : des songes qui l’amèneront vers son destin et qui lui feront aussi percevoir l’usage potentiellement dévastateur de ses machines. Le film se clos sur l’entrée en guerre du Japon et sur un dernier rêve de Jiro qui lui permet d’oublier les morts à venir et la maladie de Nahoko qui progresse.

Ainsi s’achèverait la carrière d’Hayao Miyasaki qui, après plus de 30 ans de bons et loyaux services dans l’animation, nous confie « le rêve » comme clef de l’existence. Et il pense qu’on va accepter sans broncher son départ en retraite ? Reviens Hayao, le monde a besoin de toi !

Edouard

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