La Russie selon Poutine

Un peuple enfin libéré du joug communiste qui l’écrasait depuis plus de soixante-dix ans pouvant enfin goûter aux joies du capitalisme…ça, c’est à mon avis surtout ce que les Occidentaux ont eu envie de croire.

Encore aujourd’hui, les médias français mettent l’accent sur l’opposition à Poutine, sur les manifestations, sur les répressions et sur le lavage de cerveau que subissent les Russes. Tout est fait pour nous persuader qu’aucun Russe sain d’esprit ne peut soutenir Vladimir Poutine, si ce n’est sous la contrainte.

Et si cette vision occidentale n’était qu’une illusion ? Je ne sors pas tout à fait cette idée de mon chapeau. Elle m’est venue il y a quelques jours après avoir lu dans les colonnes du Monde un article de l’écrivain russe Sergueï Lebedev.

Mon propos n’est bien entendu pas de chercher à trouver des excuses à Poutine et je n’ai aucun doute concernant l’état mental du personnage. Ce que je veux dire, c’est qu’au-delà de cette folie, il y a peut-être quelques éléments qui peuvent être compris et partagés par une partie de la population russe.

Au premier plan, je vois la chute du bloc soviétique en 1991 qui, contrairement à ce qu’on a bien voulu penser en occident, a dû être un réel traumatisme pour beaucoup de Russes, et pas seulement pour les membres du KGB dont faisait alors partie Vladimir Poutine.

Immédiatement après vient certainement l’indépendance de l’Ukraine, berceau civilisationnel de la société russe. Si Poutine déclare que l’Ukraine n’existe pas, c’est sans doute qu’il le pense.

Au cours des 30 années qui ont suivi la chute du communisme, le pays, c’est assez largement ouvert à l’économie de marché. Parallèlement, Vladimir Poutine aura su camper au cours des vingt dernières années, le rôle d’un personnage puissant, brutal et impitoyable fidèle à la tradition tsariste s’étant perpétuée à travers le communisme tout au long du XXe siècle. C’est certainement aussi à cette posture, digne de la série « Game of Thrones » que le maître du Kremlin doit une certaine admiration populaire internationale.

L’invasion de l’Ukraine m’a immédiatement semblé anachronique. Je ne sais pas si cet événement aboutira à une troisième guerre mondiale, mais pour moi, dans l’immédiat, ce conflit tient plus de la guerre civile. L’enjeu est bien la survie de l’empire, de l’âme russe traditionnelle.

Pour moi, c’est un combat d’arrière-garde. Cela me semble impossible que Poutine l’emporte. Que peuvent faire des chars et des bombes contre des concepts et la marche du temps ?

J’ose espérer que la situation actuelle préfigure le paysage politique russe de demain avec une droite tournée vers la tradition tsariste et une gauche tournée vers l’ouest.

Édouard

Goodbye Poutine

Alors que les Russes qui ont aujourd’hui moins de 30 ans ne connaissent l’URSS qu’à travers les propos de leurs aînés, Vladimir Poutine, ancien du KGB qui aura 70 ans cette année, déclare la guerre à l’Ukraine qu’il voit s’éloigner de son champ de contrôle.

30 ans sont donc passés. Les ex-pays de l’Est ont intégré l’OTAN et l’Union européenne et les pays tampons entre la Russie et la zone OTAN/UE lorgnent l’ouest. C’est un peu trop pour Poutine qui craint de voir son empire amputé une fois de plus. Cela explique a priori pourquoi il prend les devants et attaque l’Ukraine avant qu’elle ne bascule définitivement à l’ouest.

Tout cela peut paraître bien désuet. Le monde a bien changé en 30 ans. Dans l’immédiat, le comportement paranoïaque du président russe aura en tout cas permis de faire revivre l’ardeur d’un ancien volcan qu’on croyait éteint (merci, Jacques Brel) : l’OTAN et par là même, le leadership militaire américain.

Également vestige de la guerre froide, l’OTAN justifie son existence par l’agressivité potentielle ou réelle de la Russie. L’organisation se justifie également par l’absence de force militaire unifiée au sein de l’Europe, suffisamment forte pour pouvoir s’opposer à la Russie.

Mais l’OTAN n’est-elle pas devenue un boulet pour les États-Unis ? En agressant l’Ukraine, la Russie n’oblige-t-elle pas les Américains à porter leur attention sur l’Europe alors même qu’ils ne considèrent plus depuis longtemps l’océan Atlantique comme un axe stratégique majeur.

Comme chacun sait, les États-Unis n’ont aujourd’hui d’yeux que pour la Chine, en passe de devenir la plus grande puissance mondiale et par là même, pour la zone pacifique (voir le traité Aukus signé en septembre dernier).

Qu’adviendra-t-il si la Chine décide d’envahir Taïwan ? Les Américains pourront-ils être sur les deux fronts ? Assistera-t-on au commencement d’une troisième guerre mondiale ?

N’est-il pas temps d’admettre que l’OTAN est aujourd’hui devenue un cadre anachronique ? N’est-il pas temps de laisser à l’Union européenne le soin d’assurer sa propre défense en mettant en place une vraie armée européenne ?

Jusqu’à maintenant, le statu quo était de règle. d’une part, la volonté des Européens d’assurer seuls leur propre défense restait faible. D’autre part, la possibilité offerte aux États-Unis de garder via l’OTAN un contrôle sur des alliés devenus également des concurrents économiques présentait un certain intérêt.

L’histoire ne devrait cependant pas permettre éternellement à l’Union européenne et aux États-Unis de se satisfaire de l’ambiguïté confortable de l’OTAN. Les choses sont peut-être en train de changer, espérons qu’il n’est pas trop tard.

Vladimir Poutine restera peut-être dans l’histoire comme l’homme qui aura mis définitivement fin à la guerre froide.

Édouard Latour

Les emmerdés

Quelques vérités tout d’abord :

– On peut ne jamais avoir été vacciné, ne jamais avoir attrapé le COVID et par là même, ne jamais l’avoir transmis à personne ;

– On peut avoir eu trois doses de vaccins, attraper le COVID et en mourir après avoir contaminé d’autres personnes ;

– Un test PCR négatif récent est une meilleure preuve d’absence de COVID qu’un certificat de vaccination.

On peut alors se demander dans ces conditions quel peut être l’intérêt du président de la République d’« emmerder » les non-vaccinés.

A-t-il trouvé des boucs émissaires faciles alors même que la campagne électorale s’est engagée et que le variant Omicron rend encore plus floues les hypothèses de sortie de crise ? C’est bien possible, mais ce n’est peut-être pas la seule explication.

Statistiquement, si les deux premières affirmations ne sont pas impossibles elles sont peu probables si l’on sait qu’un non-vacciné a aujourd’hui 16 fois plus de chances de se retrouver à l’hôpital qu’un vacciné et 38 fois plus de chance de se retrouver en soins critiques.

La décision de passer du passe sanitaire au passe vaccinal peut paraître a priori étrange. Elle ne renforce pas la sécurité sanitaire des lieux clos et semble même la fragiliser puisque les tests négatifs sont une preuve plus fiable d’absence de COVID qu’une preuve vaccinale. Certains y ont vu un nouveau caprice dictatorial, mais là encore, une autre explication est possible. Le gouvernement a peut-être abandonné l’idée d’arrêter la circulation du virus. L’avènement de l’immunité collective tant espérée il y a un an semble hypothéqué par les variants et le rêve de la maîtrise de la circulation du COVID semble aujourd’hui s’éloigner. Dès lors, il ne reste plus qu’une seule possibilité au gouvernement pour limiter les cas graves : promouvoir la vaccination afin de limiter le nombre de morts et d’éviter un engorgement des hôpitaux.

Aucun candidat à l’élection ne voudra se voir accusé d’avoir fait des morts et d’avoir contribué à l’engorgement des hôpitaux. C’est la raison pour laquelle le passe vaccinal sera voté.

Il n’y aura pas non plus d’obligation vaccinale. Non seulement, parce que cela présente un risque politique énorme pour le quasi-candidat Macron, mais aussi parce que la mise en œuvre de cette mesure est impossible dans une démocratie (on imagine mal les militaires attachant les non-vaccinés sur des chaises pour leur inculquer de force le vaccin…).

Donc, Macron utilisera le moyen le plus simple et le seul dont il dispose pour contraindre les non-vaccinés, les emmerder en limitant leur accès à la consommation, car il l’a bien compris depuis les gilets jaunes, la soif de consommation des Français est bien plus forte que leur soif de liberté, d’autant plus qu’en l’occurrence, la liberté prend des allures de roulette russe.

Édouard

La dernière bataille des « antis »

La troisième saison du Covid s’ouvre et toujours pas d’issue claire. De la première, on retiendra certainement le mystère pangolin, la chute de Donald Trump et la gloire de Didier Raoult. De la seconde, on retiendra forcément le vaccin avec ses effets sans doute moins spectaculaires que ce qu’on aurait pu espérer, mais un vaccin efficace tout de même si l’on en croit la proportion de vaccinés et de non vaccinés dans les hôpitaux.

Les antis constituent un groupe hétérogène au contour imprécis, peuplé d’anti-masques, d’anti vax, d’anti-pass, d’ex-gilets jaunes, d’opposants acharnés… Dans cette nébuleuse, on trouve quelques leaders politiques extrémistes, des médecins eugénistes, des gourous et d’ex-stars assoifés de reconnaissance médiatique. Enfin, on y trouve une poignée d’escrocs de plus ou moins grande envergure.

Zemmour arrivera-t-il à les rassembler ? J’en doute. Je pense qu’il finira lui aussi par être englouti par la masse. Quoi qu’il en soit, ces « antis » constituent le sel de la saga. Sans eux, cette histoire de coronavirus serait vite devenue fade. On parle de 6 millions, c’est beaucoup, mais cela reste une minorité au regard de l’ensemble de la population.

Inexorablement, leurs rangs sont amenés à s’éroder, sous les effets des tentatives du gouvernement, mais aussi sous l’effet des risques qu’impliquent la non-vaccination. Chaque jour, des milliers d’ex-opposants choisissent de franchir le pas de la première injection. L’opinion publique commence aussi à se lasser et aimerait bien que cette troisième saison soit la dernière. Les « antis » ne peuvent plus vraiment compter sur leur soutien d’autant plus que comme on ne sait plus trop comment résoudre le problème, ils apparaissent désormais comme des boucs-émissaires idéaux. L’idée de sacrifier leur chef pour apaiser la colère divine fait son chemin. Heureusement pour eux, ils n’en ont pas.

Le gouvernement a donc maintenant un boulevard pour imposer la vaccination.

Logiquement, donc, leurs rangs vont se resserrer, se durcir, se radicaliser. La bataille promet d’être belle. Elle durera jusqu’au printemps. L’élection présidentielle sera en effet un point clef de cette saison puisque derrière les « antis » se cache aussi un rejet d’Emmanuel Macron, le fameux « Macron démission », unique slogan des gilets jaunes qui avait commencé à se faire entendre bien avant le COVID.

Si Macron est réélu, ce sera un échec pour les « antis », mais un noyau dur persistera, toujours plus dur, toujours plus radicalisé.

Si Macron est battu, ce sera une victoire qui risque d’être de courte durée. Je n’imagine pas un nouveau président avoir une gestion du COVID fondamentalement différente de celle actuellement menée par le gouvernement.

Donc, pour moi, les antis ont du plomb dans l’aile.

Leur seule victoire sera peut-être d’être enfin devenu des vrais résistants. Peut-être pour défendre une cause stupide et dangereuse, mais résistants tout de même.

Édouard

La faute à Crémieux

Le 24 octobre 1870, le décret Crémieux donnait la nationalité française aux juifs algériens, c’est par ce biais que la famille d’Éric Zemmour put devenir française. Je ne sais pas quelle était la part d’islamophobie dans ce décret, il s’insérait en tout cas dans un processus d’intégration des juifs dans la société française initié en 1789.

Quoi qu’il en soit, il creusa un fossé qui devint vite infranchissable entre les communautés juives et musulmanes d’Algérie qui avaient pourtant pris l’habitude de vivre ensemble pendant des siècles.

Sur le coup, les réactions des juifs algériens furent certainement diversifiées. Certains essayèrent sans doute de continuer à vivre comme avant et j’imagine que  d’autres s’indignèrent de la discrimination faite par le décret. Enfin, une partie déduisirent de la lettre du décret que comme le gouvernement français considérait que seuls les juifs algériens étaient assimilables dans la société française et donc que par essence, les musulmans ne l’étaient pas. Je ne sais pas si la famille Zemmour était divisée, en tout cas, c’est cette dernière voie que l’actuel chouchou des médias semble suivre.

Comme on sait, l’intégration des juifs dans la société française n’était pas du tout pliée en 1870. De Dreyfus à Vichy en passant par Barrès et Céline, il faudra attendre la libération des camps en 1945 et le film d’Alain Resnais « nuit et brouillard » sorti dix ans plus tard pour que l’antisémitisme ordinaire de la société française soit ébranlé en profondeur.

Les musulmans algériens ne bénéficièrent pas pour leur part d’une reconnaissance révolutionnaire ni d’un décret Crémieux. Ils eurent cependant la possibilité d’acquérir la nationalité française entre 1962 (fin de la guerre d’Algérie) et 1967 comme tous les autres Algériens non pieds-noirs et non-juifs. Arrivés dans un pays en voie de déchristianisation et des décennies après la loi de séparation de l’église et de l’état, ils ne furent jamais fixés sur la volonté de la France de les intégrer. Le gouvernement français, désormais laïc, n’avait plus à s’occuper des religions, et était sans doute bien contant de ne plus avoir à le faire.

C’est dans cette zone grise que joue Éric Zemmour, alors qu’Al-Qaïda, Boko Haram et les talibans s’évertuent à démontrer l’incapacité du monde musulman à s’accorder avec les valeurs occidentales.

Fort opportunément, il relance le débat de l’assimilabilité des musulmans à la société française, celui-ci n’ayant jamais été clos faute de n’avoir jamais été officiellement ouvert.

Dans quelques semaines, quelques mois, on n’entendra peut-être plus parler de Zemmour, il aura fini par lasser. Il aura toutefois posé une question qui ne doit pas être un tabou : « les musulmans sont-ils assimilables dans la société française ? » Les médias ne parlent pas de la grande majorité des musulmans parfaitement intégrés à la société française, cela n’intéresse personne, mais cette question ne peut rester sans réponse. La voie d’un « oui » ferme et sans ambiguïté doit être trouvée.

Édouard

Les appelés

Enfant, j’étais intrigué par ce mot qui revenait toujours dans les propos d’un religieux expliquant la naissance de sa vocation souvent à l’adolescence: je me suis senti « appelé ». A l’époque, j’aimais bien ce mot un peu magique qui fleurait bon le surnaturel et j’imaginais une voix céleste qui venait annoncer sa vocation au futur religieux.

Plus tard, sans remettre en question l’appelle, j’ai réalisé qu’il devait aussi y avoir d’autres raisons plus terre à terre justifiant l’engagement religieux.

Le projet de vie idéal recommandé par l’Église catholique est le mariage hétérosexuel, la procréation et l’éducation des enfants dans un cadre religieux afin qu’ils puissent reproduire le schéma éducatif parental.

Qu’advenait-il de ceux qui, pour diverses raisons, parfois liées à des orientations sexuelles qu’ils ne considéraient pas comme « normales », ne se sentaient pas d’épouser ce schéma; attendu que la conception de ce qui est « normal » et de ce qui ne l’est pas dépend d’une prise de conscience de la société à un moment donné. Il y a 100 ans, les homosexuels étaient rejetés et la pédophilie n’était pas criminalisée.

La première solution était la fuite. Cela supposait une mise à l’écart de la communauté et demandait un certain courage. Évidemment, cela dépendait aussi du degré de conditionnement familial du jeune lui permettant de conceptualiser cette issue comme possible.

La deuxième possibilité était de rester « célibataire » dans la communauté. Cette position peu reluisante, mais tolérée faisait de l’individu un adulte inabouti qui se devait de garder un profil bas tout en nourrissant l’espoir de pouvoir un jour se marier et avoir des enfants.

La troisième possibilité était l’engagement dans les ordres. Cette issue était la plus évidente et la seule possible pour certains. Cet engagement n’aboutissait pas seulement à une acceptation de la communauté, mais à un statut social particulièrement valorisé au sein de la communauté. Sur le lot, il y avait certainement quelques hypocrites, voyant le moyen de vivre leur « différence » tout en jouissant d’une reconnaissance sociale. D’autres devaient cependant penser que leurs « pulsions déviantes » étaient une réelle manifestation du mal qu’il convenait de combattre. Dans les groupes de « guérison » d’homosexuels, on voit souvent des dirigeants anciennement homosexuels, persuadés d’avoir été guéris et convaincus de la nécessité de guérir les autres.

Bien entendu, je pense qu’une très grande majorité des religieux ne sont pas des criminels et que la plupart ont effectivement œuvré pour le bien de l’humanité. Je pense seulement qu’aucune considération sexuelle ne doit entrer en ligne de compte dans l’engagement religieux et qu’il faut donc laisser libres les religieux d’organiser leurs vies privées. Je ne suis ni pour ni contre le mariage des prêtres, je suis juste favorable à ce qu’ils conduisent leurs vies privées comme ils l’entendent et dans le respect de la loi.

Édouard

Le Lambeau

Le 7 janvier 2015, Philippe Lançon était présent dans les locaux de Charlie Hebdo lors de l’attaque terroriste. Il survivra à ses blessures… mais à quel prix ?

J’ai acheté ce livre peu de temps avant le confinement, à la FNAC des Halles, après un déjeuner du côté de Beaubourg, un acte anodin qui semble presque un rêve après ces semaines d’hibernation forcée.

La lecture n’a pas été facile. L’auteur évoque beaucoup « la montagne magique » de Thomas Mann, j’ai eu autant de mal à lire les deux.

Fin mars, cela m’a semblé très lointain. Abreuvé alors par l’hécatombe des victimes du Coronavirus, les déboires de l’auteur me sont apparus comme un épiphénomène. Si je n’ai pas abandonné la lecture, c’est parce que mon envie de lire s’est peu à peu épuisée. Moi qui ai toujours eu un livre en cours depuis l’âge de six ans, je sombrais dans le désintérêt total pour la lecture. Alors, celui-là plutôt qu’un autre…

Je me contentais parfois de deux pages par jour, sans doute plus parfois puisque j’ai tout de même réussi à le terminer. Les journées de Philippe Lançon semblaient toutes identiques, comme celles de Hans Castorp, le héros de Mann et  comme les miennes qui le sont rapidement devenu sous l’effet du confinement.

Cette assignation à résidence a forcément favorisé mon sentiment de proximité avec l’auteur. Il est vrai que le Coronavirus n’a rien à voir avec une attaque terroriste, mais Philippe Lançon et moi étions tous deux des victimes de ces phénomènes. Certes, le coronavirus ne m’avait pas arraché la moitié du visage ni cloué sur un lit d’hôpital, mais m’avait contraint à l’inactivité, comme ces personnages de « la montagne », incapables de savoir s’ils sont malades ou bien portant.

Alors oui, Philippe Lançon restera dans ma mémoire comme un compagnon de confinement. Comme lui, j’ai fini par m’habituer à la situation et comme lui, j’ai été un peu effrayé lorsqu’il s’est agi d’envisager l’ « après ».

Toujours comme dans la « montagne magique », les choses ne se sont accélérées que dans les 100 dernières pages, lorsque la tension du roman renaît avec la perspective du retour à la vie. Philippe a recommencé à manger un yaourt lorsque j’ai enfin eu l’autorisation de repasser au boulot. Ça crée des liens, forcément.

 Ce qui nous attend  dans le monde d’après n’est pas la Première Guerre mondiale même si la confrontation sino-américaine pourrait évoquer une nouvelle guerre froide. Comment sera le monde d’après ? Nous nous posons la question comme s’il revenait aux dieux de l’Olympe d’en construire un nouveau. Ce qui est certain c’est que nous, nous ne serons plus les mêmes.

Édouard le 5 mai 2020

Le Lambeau

Philippe Lançon

2019

Folio

Le 7 janvier 2015, les frères K., armés de Kalachnikov font irruption dans les bureaux du journal satirique Charlie Hebdo, et ils assassinent une dizaine de personnes.
Philippe Lançon fait partie des très rares rescapés.
Il a la mâchoire arrachée. Imaginez une vie sans mâchoire: pas de nourriture, pas de boisson, pas de parole possible, la respiration compromise, le bain de salive permanent.

J’ai hésité pendant plusieurs mois avant de me lancer dans cette lecture.
Bien m’en a pris: pour ma dernière lecture de l’an 2018, j’ai appris ce que signifie la rage de vivre.

Depuis sa prise en charge à l’hôpital de La Salpêtrière, il a subi une trentaine d’interventions chirurgicales, couronnées par une greffe du péroné (en lieu et place de sa mâchoire) et une rééducation de six mois.

Vous me direz que voici une lecture peu réjouissante.
Nous vivons malheureusement dans une société hyperviolente.
Le livre se termine d’ailleurs sur une note encore plus pessimiste: l’annonce du massacre du Bataclan alors que l’auteur se trouve à New York.

Philippe Lançon a du style, il fait montre d’une très (trop?) grande culture.
Il ne cache rien de ses hésitations, de ses découragements, de ses petites joies.
Un tout grand coup de chapeau à sa chirurgienne Chloé qui arrive à le maintenir à flot contre vent et marée.

Un livre majeur à mon sens, qui fera date dans l’histoire de la littérature.

Prix Fémina 2018.

Amitiés gardons confiance,

Guy le 6 janvier 2019

Philippe Lançon – nrf Gallimard – 510 p.

Sorcières

D’où venaient-elles ? Qui étaient-elles ? Que sont-elles devenues ?

Petit, en regardant « ma sorcière bien-aimée », j’étais loin d’imaginer que la série n’était qu’un reflet de ce que l’Amérique des années 60 considérait comme une sorcière acceptable : une jeune et belle mère de famille se consacrant à l’éducation de ses enfants et au bien-être de son mari, ne faisant usage de ses pouvoirs que pour régler les soucis du quotidien.

Je pensais alors que les vraies sorcières n’existaient que dans les histoires. Plus tard, j’ai cru comprendre que des sorcières avaient été brûlées, mais c’était lointain et je mettais ça dans un package incluant l’inquisition et le Moyen Age. Je la voyais un peu comme la sauvageonne du « Nom de la rose ». Pourtant, cette représentation était aussi fausse que la précédente.

Les sorcières appartiennent au côté obscur de la Renaissance et rejoignent d’autres horreurs comme le début de l’extermination des Indiens et les guerres de religion. On préfère généralement passer tout ça sous silence pour magnifier le génie « humaniste » qui allait, aux dires de beaucoup, permettre à l’occident de sortir de l’obscurantisme médiéval. Difficile de savoir combien de sorcières ont été brûlées, mais elles le furent principalement aux XVIe et XVIIe siècles.

La renaissance transforme les sociétés occidentales et impose un mode de pensée rationnelle. Les mathématiques s’imposent aux croyances surnaturelles. L’homme devient le centre du monde et se détache de la nature dont il devient le maître absolu. On établit des normes, on calibre et étiquette tout, en particulier des normes sociales.

L’homme, dans la tête d’un Européen du XVIe siècle, ne désigne pas l’humanité dans son ensemble, mais bien le « mâle ». Dès lors, la question de la place de la femme dans la société se pose et la femme au comportement social non acceptable devient une sorcière.

Mona Chollet voit trois grandes caractéristiques attribuables à la sorcière et fait le parallèle avec ce qu’elles sont devenues aujourd’hui : la sorcière est une femme âgée vivant seule et sans enfant.

La volonté de vivre sans homme confère à la sorcière deux attributs : le chat noir qui lui tient compagnie d’une part et le balai (allez savoir pourquoi 😊) d’autre part.

En ce qui concerne l’absence d’enfants, la renaissance ne connaissait pas nos contraceptifs, mais n’était pas moins confrontée à ces problèmes. Les contes regorgent d’histoires d’enfants abandonnés. Il est évident que les paysans pauvres n’avaient pas les moyens d’élever 7 ou 8 enfants. Je n’ose imaginer les avortements de l’époque et il est évident qu’il y a eu des infanticides.

La troisième caractéristique est celle qui a sans doute la dent la plus dure : la situation de la femme n’ayant plus l’âge de procréer. Tout comme dans Blanche Neige, la sorcière est souvent vieille. Qu’il s’agisse des propos de Yann Moix sur les femmes de plus de 50 ans ou des déchaînements haineux contre Brigitte Macron, l’occident semble avoir encore du mal à leur donner une place.

Bref, ce livre est un remède salutaire pour toutes les femmes qui se sentiraient un peu sorcières…et pour les hommes qui les aiment.

Mona Chollet

La découverte/Zones

2018

Texte: Édouard

Illustration:Magali

Hérétiques

Découvert sur le conseil d’un ami hispanophone très cher à mon cœur, et très éloigné géographiquement puisque Sud-Américain,
ce roman très dense raconte le voyage dans le temps et l’espace d’un petit tableau de Rembrandt.
Peu avant le début de la guerre 40-45 (il y a 80 ans), le SS Saint Louis arrive à La Havane. 937 Juifs ont payé à prix d’or la
traversée de l’Atlantique, pour échapper aux nazis. Le jeune Daniel Kaminsky, qui vit à Cuba, espère accueillir ses parents et sa
sœur Judith qui font partie des passagers du bateau. Les autorités refusent le débarquement, les États-Unis également,
et le bateau est renvoyé vers l’Europe. Avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer.

En 2008, un descendant de Daniel Kaminsky, prend contact avec Mario Conde, vieille connaissance des lecteurs de Padura.
Ancien policier, il vivote en faisant commerce de livres anciens. Daniel lui demande de retrouver un tableau de Rembrandt qui se
trouvait dans les bagages de ses grands-parents lors de l’odyssée du Saint Louis. Ce tableau est mystérieusement retrouvé au
catalogue d’une vente aux enchères à Londres.

La deuxième partie du livre nous amène à Amsterdam pendant le siècle d’or, celui de Rembrandt.
Un jeune juif se fait embaucher dans l’atelier du peintre, et devient peu à peu son confident. La peinture va à l’encontre des lois
de la religion juive, et le garçon sera forcé à l’exil, en Pologne. On retrouve le tableau dans les bagages d’un rabbin qui le
lègue à ses descendants.

Les hérétiques, ce sont ceux qui s’opposent à la rigidité des lois, religieuses ou politiques, à Amsterdam ou à Cuba.

Un livre exigeant, qui a demandé plusieurs années de recherches à Leonardo Padura.
Ses intrigues policières sont pour lui une façon détournée de mettre en doute l’autorité aveugle du régime cubain totalitaire.
Régime qui l’a toléré, sans plus.

Amitiés démocrates,

Guy

Leonardo Padura – Points – 720 p.

Du gilet à l’étoile

La symbolique du « gilet jaune » était incontestablement une trouvaille. Un symbole qui renvoyait à cet outil de travail des employés affectés à des tâches souvent peu reluisantes et peu rémunératrices. Le symbole était fort et a permis d’unir toutes les victimes de la mondialisation et de l’ultralibéralisme rampant. La longévité du mouvement, qui a maintenant trois mois, doit certainement beaucoup à cette symbolique. Le gilet jaune a ainsi permis de mettre en garde Emmanuel Macron contre des dérives possibles de ses élans réformistes, car, c’est bien connu, les Français adorent autant la révolution que la préservation de leurs acquis.
Cependant, au bout de trois mois, le vêtement tend à s’effacer derrière la couleur. À tout bien regarder, la symbolique de la couleur jaune n’est pas bien reluisante en occident. Le jaune, c’est la couleur du soufre et c’était au moyen âge celle du diable. Il est vrai que ce triste personnage est un peu passé de mode dans les sociétés sécularisées du XXIe siècle. Il n’en reste pas moins que la couleur reste peu valorisée et passe loin derrière le rouge, le bleu ou le vert.
Le jaune est aussi la couleur de l’or, celle recherchée par les conquistadors, celle qui rend fou, celle qui justifie toutes les atrocités. La place de l’argent est centrale dans les revendications des gilets jaunes. Quid de l’idéal de pauvreté de saint François au moyen âge ? Quid de la proposition d’une alternative à la société de consommation dont l’essoufflement est évident ? Non, les gilets jaunes veulent pouvoir consommer toujours plus, errent comme des zombies à la recherche d’une poignée d’euros, détruisant au passage quelques distributeurs automatiques.
La soif de l’or aboutit fatalement à la haine de ceux qui en disposent ou sont censés en disposer. Depuis le moyen âge, le juif occupe cette place dans l’imaginaire populaire occidental. Plus personne ne s’intéresse à la notion de peuple déicide aujourd’hui. L’antisémitisme a pris d’autres visages, mais est toujours bien présent. Les gilets jaunes ne semblent pas avoir encore réalisé que la matrice dont ils sont issus, Facebook, est l’œuvre d’un juif, Marc Zuckerberg, successeur de rabbi Loew qui, selon la légende, créa le Golem au XVIe siècle, géant destructeur et incontrôlable.
Au moyen âge, le jaune était aussi la couleur qu’on faisait porter aux juifs. C’est celle que les nazis leur firent porter dans les étoiles qui les suivirent dans les camps de la mort.
L’antisémitisme chrétien s’efface aujourd’hui tandis que l’antisémitisme économique se porte mieux que jamais. Il se double de l’antisémitisme sioniste. Pour ma part, je me refuse à associer la critique de la politique d’Israël a de l’antisémitisme. Israël doit pouvoir être critiqué, comme tout État, sans haine et sans amalgames religieux.
Le silence des « leaders » des gilets jaunes est assourdissant. L’antisémitisme exacerbé est une suite logique du mouvement, mais nous ne sommes plus dans les années 30 et nous savons bien comment les nazis ont conquis le cœur du peuple. Initialement légitime, ce mouvement est devenu intolérable.

Édouard