Temps glaciaires

Après 20 ans d’une collaboration sans nuages, Fred Vargas quitte Viviane Hamy pour Flammarion.

On ne sait pas vraiment ce qui s’est passé, mais le titre est évocateur. Sur le web, il est question d’un désaccord entre l’agent de la romancière et son éditrice…il faudrait peut-être mettre le commissaire Adamsberg sur l’affaire, mais encore faudrait il qu’il y ait un meurtre.

Peut-on trouver dans le dernier opus des traces de cette séparation ?

Il y a clairement deux parties : la première est très classique, tous les membres du commissariat sont passés en revue avec de nombreux renvois aux aventures précédentes. La filiation est établie et les habitués retrouveront en particulier le très érudit commandant Danglard. On est en terrain connu, vaguement surréaliste et un peu anarchiste, avec des personnages à la ruralité improbable. Il est beaucoup question de la Révolution de 1789.

L’Islande domine la seconde. J’ai été surpris que Danglard ne dise rien du lien entre l’île et la Révolution française. Les climatologues le savent en effet aujourd’hui, les révoltes paysannes des années 1785 sont liées aux mauvaises récoltes induites elles-mêmes par un bouleversement atmosphérique dû à d’importantes émanations provenant d’un volcan islandais.

Avec cette seconde partie, on passe du surréaliste au surnaturel. Ceux qui suivent aussi les aventures d’Erlendur le savent, la géologie islandaise est plus que propice aux univers étranges. Si l’on y réfléchit bien, le processus avait été enclenché dès les premières pages de l’ouvrage où l’on voit un personnage s’interroger longuement sur l’opportunité de poster où non une lettre trouvée dans la rue, ce qui aura des conséquences décisives pour la suite. Rétrospectivement, on peut se demander si le choix n’avait pas été influencé par quelque puissance occulte. Une évolution qui se profilait dans le précédent volume se confirme : les relations entre Adamsberg et son adjoint se refroidissent et forcément, on pense aux aventures éditoriales de la romancière. Danglard est presque absent de la deuxième partie, Veyrenc prend la place de l’ami fidèle, tous deux accompagnés par l’invincible Retancourt.
Pour la première fois dans les aventures du commissaire pelleteur de nuages, on sent un vent de contestation souffler sur l’équipe du commissariat. La réplique du commissaire est inattendue. Lui que l’on avait toujours vu comme un doux rêveur un peu à côté de ses pompes se révèle être un véritable manager et accuse clairement Danglard de ce qu’il prend comme un début de mutinerie. Adamsberg change, cette aventure le transfigure visiblement, comme s’il percevait une lueur au milieu de ses nuages donnant un éclairage nouveau sur ses capacités intuitives ; une lueur par laquelle il semble irrésistiblement attiré…on attend la suite.
Edouard
Fred Vargas – Flammarion – 489 p.

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La Casati

Splendeur et décadence de la marquise Luisa Casati, personnage extravagant portraituré par un nombre incroyable de peintres qui illumina les soirées mondaines de la belle époque et des années folles.

Il y a deux mois encore, je n’avais jamais entendu parler de Luisa Casati et le nom de Camille de Peretti ne m’évoquait que quelque chose de très vague. Il se trouve que j’ai eu l’occasion il y a peu de voir l’auteur parler de son métier d’écrivain. Ce qui m’a frappé, c’est un sentiment de dévalorisation affiché : je suis un écrivaillon, pas vraiment un écrivain, pas à la auteur de untel ou untel…elle constatait avec un peu dé déception dans la voix que son lectorat était souvent jeune alors qu’elle se voulait être un écrivain pour adultes. Le regard qu’elle posait sur l’auditoire semblait demander pourquoi.

C’est pour répondre à cette question qu’elle n’avait pas vraiment posée que j’ai décidé de faire l’acquisition d’un de ses livres. J’ai pris le premier de la liste sur le site de la FNAC.

Là encore, séance d’autoflagellation : ce livre n’est pas une biographie, mais un roman, je ne suis pas une biographe. Pourquoi ? Parce qu’il y a une part de subjectivité dans son récit ? Je ne pense pas qu’il y ait des biographies objectives et surtout pas des autobiographies.

Mais ce qui sort du cadre de la vie de Luisa Casati, les réflexions de l’auteur sur sa vie font effectivement penser qu’on est dans autre chose, surtout qu’on s’en fout un peu. Dans la première partie, comme dirait Gainsbourg, elle n’arrive pas vraiment à s’étendre sans se répandre. Ces jugements décisifs sur la psychologie féminine et masculine sont par ailleurs très manichéens. J’ai pensé que la réponse à la question était là. Ca faisait discours de soirée entre copines au cours de laquelle l’aînée un peu paumée raconte ses aventures amoureuses sous le regard émerveillé la cadette bouche bée qui lui offre le spectacle de ses dents baguées.

Sinon, tout ce qui tourne autour de La Casati est bien, beaucoup de recherches. Elle a dû sans doute aussi broder pour combler les trous…c’est ça le boulot d’écrivain. J’aime bien d’ailleurs quand elle parle de ses recherches.

L’histoire de la Casati est celle d’une petite fille gâtée et très riche qui a passé sa vie à dilapider sa fortune pour terminer dans la plus grande misère…le genre d’histoire qu’on raconte aux petites filles afin de les dissuader de s’écarter du droit chemin.

Bon, Camille de Peretti avait 30 ans quand elle a écrit « la Casati ». C’est un écrivain, mais pas un très grand écrivain. Elle le deviendra peut-être. Simenon disait qu’il y a des livres qu’il est impossible d’écrire avant 50 ans. La confiance dans l’avenir, c’est peut-être une chose qui lui manque et dont a terriblement besoin un lectorat adulte.

Camille de Peretti
Stock
2011
Edouard

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Cet instant là

Deux pans de la vie de Thomas Nesbitt, écrivain à succès, s’effondrent lorsque, tour à tour, il divorce et reçoit le journal intime de son amour de jeunesse. Il choisit alors de reconstruire sa vie et d’affronter son passé.
Le livre nous plonge, au-delà de l’histoire personnelle de la séparation d’un homme et d’une femme, dans la séparation du bloc de l’Est et du bloc de l’Ouest, dans ce monde bipolaire d’avant la chute du Mur. Il lève le voile sur les vaines souffrances d’une femme, à cause d’un Mur qu’elle verra s’effondrer. Il existe dans ce livre un lien étroit entre la (dé)construction personnelle des deux personnages centraux – l’auteur et son amour de jeunesse – et l’histoire du Mur de Berlin, symbole de leur vie. L’auteur porte ce mur qui s’est installé entre lui et les autres comme Sisyphe son rocher. Alfred de Vigny a dit que « tout homme a vu le mur qui borne son esprit ». La chute du Mur de Berlin, la recherche de « cet instant-là », le moment de la rupture initiale, sont pour l’auteur autant de clés pour abattre son mur intérieur.

Anne-Laure

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Le côté de Guermantes

Les parents du narrateur s’installent dans une aile de l’hôtel particulier des Guermantes, ce qui va être l’occasion pour Marcel de poursuivre sa découverte du Monde.

On parle souvent de l’emploi de l’article « le » pour le titre du volume consacré aux Guermantes en opposition au « du » de « du côté de chez Swann ». Autant, le narrateur décrivait un univers familier dans « du côté de chez Swann », autant il est ici principalement dans l’observation, comme un entomologiste l’est avec ses insectes. Il utilise beaucoup d’images aquatiques et végétales pour le décrire. On sent un personnage très effacé, sans doute invisible pour beaucoup, certaines personnes le voient, cherchent une explication et lui prêtent des alliances et des relations qu’il n’a pas.

Une fois n’est pas coutume, « le côté de Guermantes » est historiquement ancré puisqu’il y est beaucoup question de l’ « affaire Dreyfus » ( autour des années 1895). Cela nous permet par là même de dater les autres volumes et de situer « un amour de Swann », la partie la plus ancienne chronologiquement, à l’époque de la monarchie de juillet (1830-1848).

D’abord, le Salon de madame de Villeparisis, Guermantes par le sang, mais rejetée à cause de son mariage. On sent un modèle aristocratique traditionnel se craqueler sous les coups de l’affaire Dreyfus. Charlus, un Guermantes haut en couleur qui noue d’étranges relations avec le narrateur, s’indigne contre les nouveaux membres du salon qui ne justifient souvent leur présence que par un antisémitisme viscéral. De même, Swann, déjà écarté du monde à cause d’Odette de Crécy, l’est encore plus, du fait de sa religion. Le jeune Guermantes Robert de Saint-Loup, exception qui confirme la règle est lui, farouchement dreyfusard, mais cette position est due à ses relations avec Rachel, une ex-prostituée devenue actrice que le narrateur avait rencontrée dans des circonstances peu avouables.

Deuxième niveau, le salon de la Duchesse Oriane de Guermantes et de son mari, surnommé Basin. Oriane est incontestablement une femme intelligente et cultivée, qui se veut ouverte, elle fascine son public en jouant avec son époux un petit numéro que le narrateur prend beaucoup de plaisir à décrypter. On est ici dans un univers très codifié dans lequel tous les mots ont un sens bien précis. Nombre des membres du salon sont d’ailleurs incapables de vivre en dehors de leur aquarium et sont très mal à l’aise quand ils doivent en sortir. Basin ne saura ainsi comment réagir face à l’annonce de la mort de la grand-mère du narrateur ni à celle de la maladie de Swann. On parle de snobismes et les plus snobs ne sont pas ceux qui en parlent le moins.

Le dernier niveau, qu’on ne voit pas, mais dans lequel le narrateur est convié à la fin du volume, est celui du prince Gilbert de Guermantes et de son épouse : c’est la vieille garde des valeurs aristocratiques. Je laisse à Oriane le soin de vous en parler : « Songez que quand il se promène à la campagne, il écarte les paysans d’un coup de canne, en disant : « Allez, manants ! » Je suis au fond aussi étonnée quand il me parle que si je m’entendais adresser la parole par les « gisants » des anciens tombeaux gothiques. ». Aujourd’hui, on dirait que Gilbert est un « visiteur ».

Edouard

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L’incolore Tzukuru Tazaki et ses années de pélerinage

Ils étaient cinq amis inséparables au lycée, à Nagoya.
Deux filles, trois garçons.
Tous portaient un nom de couleur: Blanche, Noire, Bleu et Rouge. Tous. Sauf l’incolore Tzukuru.
Il part à Tokyo pour ses études. Lors d’un séjour à Nagoya, les autres lui font comprendre qu’ils ne veulent plus le voir. Là commence son pèlerinage…
Du tout bon Murakami. Mon estime pour lui augmente d’année en année.
Comme dans ses autres livres la musique tient une grande place. Ici un morceau mélancolique de Franz Liszt.
Le mystère, le surnaturel, le désespoir, la rédemption, la solitude.
Surtout, une énorme sensibilité.
Oui, ils sont Japonais, et alors?
On touche à l’universel.
Mais qu’attendent-ils à Stockholm pour lui décerner le Prix Nobel??
Par curiosité, faites un tour à Nagoya avec Google Street View.
C’est moins cher qu’un ticket d’avion…
Puis lisez ce livre. Ou lisez-le dans l’aéronef.
Amitiés méditatives,
Guy.
Haruki Murakami – Belfond – 368 p.

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A most violent year

New-York au début des années 80., A la tête d’une entreprise de transport de fuel, Abel tente de creuser son trou. Ses concurrents font leur possible pour lui mettre des bâtons dans les roues.

Une grosse pomme crépusculaire, une ambiance à la Gotham city. Tout accable Abel, mais rien ne peut freines ses ambitions, il est l’incarnation même du rêve américain. Alors il se bat, compte aussi sur la chance qu’il sait saisir lorsqu’elle fait apparaître le bout de son nez au milieu du brouillard et finit par atteindre ses objectifs. Je me souviens d’un sujet de philo en terminale dont j’avais longuement parlé avec un copain : « peut-on réussir sa vie sans réussir dans la vie ? » Nous n’avions pas trouvé de réponse définitive, mais pour Abel, c’est clairement non. Bref, c’est un winner, c’est en tout cas comme ça que le voit son entourage, ses employés et en particulier Julian, victime aussi de l’adversité, mais qui a moins de punch, doute de lui, n’a ni l’assurance, ni l’intelligence d’Abel. Julian est-il jaloux de son patron ? Oui, peut-être un peu, mais il est par-dessus tout admiratif, il s’est persuadé à tort ou à raison qu’il n’était pas équipé pour y arriver et cette prise de conscience le ronge. Il ne saura pas saisir sa chance, limiter les effets du sort, voire même le retourner à son profit. Julian n’est pas un digne descendant de Caïn, comme semble l’être son supérieur, il ne prendra pas du plaisir à se frotter à l’adversité, à la combattre et s’avouera vaincu dès le premier round.

Abel a-t-il conscience d’être un élu ? Rien n’est moins sûr. Il avoue à son épouse qu’il aurait voulu devenir un gangster, tout comme l’était son beau père. Pour défendre ses intérêts, il a dû prendre certaines libertés avec la légalité et il a déjà commencé à quitter l’univers des irréprochables, mais il n’est pas encore vraiment entré dans le Milieu. Il y entrera probablement puisque rien ne semble pouvoir l’anéantir, bien qu’il soit au bord du gouffre en permanence. La scène finale laisse entendre que la toile se tisse, que l’avenir se profile sous un nouveau jour. Abel commence à être craint et reconnu au-delà du cercle de ses employés, il a atteint un nouveau niveau comme on le dirait pour un jeu vidéo. Ce qui est fascinant, c’est que cette reconnaissance lui arrive après l’atteinte d’un objectif que nul ne semblait comprendre et pour la poursuite duquel il s’entêtait. Avait-il vraiment conscience de ce que l’atteinte de cet objectif allait lui apporter ou avait-il une conscience diffuse qu’il devait l’atteindre sans s’expliquer parfaitement pourquoi ? Pour ma part, j’ai eu l’impression qu’il poursuivait son objectif comme le bout de fer poursuit l’aimant.

Pour résumer, « a most violent year » est un film sur la réussite sociale, sur ses critères objectifs (ténacité, détermination, charisme, intelligence) et aussi sur tout le mystère qui l’entoure : chance, hasard, destinée, providence…il me marquera durablement.

Edouard

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Où est Charlie ?

34, 32, 18 : âges des trois tireurs présumés originaires de Gennevilliers (sources Libé). Ils se sont réclamés d’Al Qaïda et les experts disent qu’ils ont été entraînés, probablement en Syrie. Cela n’en fait pas des chefs de guerre pour autant. Il s’agit peut être de trois pauvres types en quête de reconnaissance et n’ayant trouvé une raison d’être que dans ce massacre épouvantable et spectaculaire.
Peut-être ont-ils aussi reçu des ordres d’en haut, peut être y a-t-il une internationale djihadiste unifiée ayant décidé de frapper Charlie. Peut-être, mais j’en doute. Le journal n’ayant pas perçu de menaces particulières ces derniers temps, on est en droit de se poser la question.
Le propre des terroristes et de créer du sens par leur action. Ne leur faisons pas ce plaisir et considérons que cet acte est aussi odieux et stupide qu’insensé. Ne donnons pas envie à d’autres petits Ben Laden en herbe. Ne donnons pas à cet acte plus de sens qu’il n’en a.
Que voulaient-ils nous faire croire en massacrant la rédaction? Que la France est un nid à djihadistes ? Muscler l’islamophobie ? La criminalité est une activité profondément laïque, comme la connerie, peu importe la religion, que le criminel soit croyant, athée ou agnostique, il n’en reste pas moins un criminel.
Au-delà du massacre proprement dit, les auteurs sont coupables d’un second crime au moins aussi odieux que le premier. Je ne sais pas si ce crime existe dans le Code pénal, mais il faudrait le mettre si ce n’est pas le cas, c’est celui de commettre un crime au nom d’une communauté qui n’a rien demandé. En l’occurrence, c’est prendre en otage la communauté musulmane. Ce n’est pas aux chrétiens, aux juifs, aux bouddhistes aux athées, aux agnostiques de se débarrasser des islamistes, c’est aux musulmans de le faire. L’islamisme ne libérera jamais le monde musulman, il est son cancer. Si la mort de Cabu, de Wolinski et des autres pouvait permettre cette prise de conscience, ils ne seraient assurément pas morts pour rien, ils ont bien le droit à cet honneur.
En tout cas, ils n’auront pas réussi à tuer notre Charlie qui, ce soir plus que jamais, brille en chacun de nous.
Edouard

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Le nazisme et l’antiquité

En 1907, il découvre sa vocation politique après avoir vu Rienzi, un opéra de Wagner qui relate les vicissitudes d’un tribun dans la Rome du XIVe siècle et qui se termine dans une ville éternelle en flammes.17 ans plus tard, il arrêtera les bases de son projet politique. Le monde a changé, l’Allemagne n’a pas seulement perdu la guerre, mais écrasée par le traité de Versailles, se sent menacée dans son identité même. L’auteur de Mein Kampf lui donnera une histoire : le peuple allemand est constitué d’Aryens, descendants d’une race de surhommes qui combat depuis la nuit des temps en ennemi venu d’Asie : le juif.
Comment ce fait il que ces surhommes n’aient laissé aucune trace dans l’histoire allez vous me demander ? À cette question, Hitler répond que si cette race nordique n’a pas laissé de vestiges archéologiques remarquables sur le sol allemand, sa place dans l’histoire n’en est pas moins remarquable, car les Aryens ont émigré vers le sud pour procéder à la création des deux plus grands empires de l’antiquité : la Grèce et Rome.
Si Rome reste incontestablement un modèle, ce n’est pas celui que préfèrent les nazis, la place est déjà occupée par Mussolini, l’empire a incontestablement plus marqué les Français, et puis les auteurs latins n’ont pas été très tendres avec les populations vivant au-delà du limes.
La référence suprême restera donc Athènes. Ce philhellénisme correspond d’ailleurs à une longue tradition allemande, on pense à la découverte de Troie par Schliemann au siècle précédent. Tout est bon dans la Grèce : Platon, l’architecture, la fascination pour la beauté des corps, Leonidas et ses 300 spartiates qui se sacrifieront héroïquement aux Thermopyles…mais cet empire n’est plus, les Grecs du XXe siècle n’ont plus rien en commun avec les valeureux guerriers aryens. La faute en revient au métissage : le sang aryen s’est perdu et a été vicié par du sang sémite.
Même diagnostic pour Rome : un effondrement dû à un métissage racial. Comment peut-on s’étendre indéfiniment sans jamais se mélanger ? Ils n’étaient pas à un paradoxe près et d’ailleurs, l’Histoire ne leur donnera heureusement pas la possibilité de se poser la question. Avec Stalingrad, tout bascule. Les nazis sentent bien qu’il ne sera pas possible de tenir longtemps sur deux fronts : la Shoah et la lutte contre les bolchéviques se rejoignent : deux facettes de la lutte éternelle contre les Sémites orientaux : l’image des spartiates de Leonidas devient omniprésente dans la propagande nazie. Et puis enfin, le rideau tombe. Le dernier acte ne sera pas aussi apocalyptique qu’Hitler l’aurait voulu. Le IIIe Reich qui devait durer mille ans aura vécu 12 ans, c’est déjà beaucoup trop.
Un livre passionnant qui nous rappelle encore une fois que les nazis n’étaient ni des surhommes, ni des génies du mal, mais seulement une bande de brutes assoiffées de pouvoir, stupides et incultes et qui n’ont fait que mettre en scène les fantasmes de leur époque.

Edouard

 Le nazisme et l’antiquité

Johann Chapoutot

PUF

2012

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Berlin

Vous n’allez pas me croire. Pour la première fois de ma vie, j’ai pioché dans le minibar de l’hôtel. C’était une bouteille de Gerolsteiner (de l’eau avec des bulles). Tout ça parce que le premier jour, je me suis fait avoir par le froid. Le soir, j’ai donné toute ma monnaie, mais après, j’ai pensé que j’avais pas bien joué. Comment faire pour prendre mon prochain ticket de métro quotidien avec une station sans guichets et un distributeur qui n’accepte que les pièces et les billets de 5 et 10 €? Le lendemain, ayant fini par comprendre l’ enjeu stratégique du petit déjeuner, je me suis bien goinfré. Ensuite, je suis entré dans le supermarché du coin pour acheter un bretzel. Le caissier a dit « sheisse ! » quand il a vu mon billet de 50€ avec lequel il est parti pour revenir deux minutes plus tard avec la monnaie. Bien entendu, je n’étais pas en état de manger le bretzel que j’ai mis dans mon sac.
Les musées à Berlin ont deux grandes qualités. D’abord, ils sont chauffés et ensuite, ils sont suffisamment gigantesques pour faire descendre le petit déjeuner. Le contenu est pas mal aussi, des reconstitutions de temples à couper le souffle notamment…on se sent un peu Indiana Jones dans chaque pièce. Et puis, il faut aller voir Néfertiti, sinon, c’est comme aller à Bruxelles sans voir le Manneken pis, aller à Copenhague sans voir la petite sirène…enfin, vous avez compris. J’ai bien aimé aussi le chapeau d’or. Incroyable, je ne connaissais pas : un calendrier lunaire gravé sur un chapeau en or de 1,20m datant du 1er millénaire av. J.-C.. Je me demande bien comment ils faisaient pour l’utiliser. Peut-être que quand le chef le portait, le chaman devait monter sur une échelle pour pouvoir le consulter.
Vers 13h30, j’ai senti qu’il fallait que je recharge mes batteries, en oubliant que j’avais un bretzel dans mon sac, ce qui aurait peut être été suffisant, je ne sais pas. Enfin bon, on ne va pas refaire l’histoire, surtout à Berlin, c’est fait, c’est fait ! Les bruits de bottes sous la porte de Brandebourg, l’administration du IIIe Reich, le massacre des juifs, Tziganes, homosexuels, handicapés mentaux et opposants politiques de tous poils ; le mur, Checkpoint Charlie, le militaire qui soulève les barbelés pour faire passer à l’Ouest le petit garçon en regardant si personne ne le voit..Tout ça, c’est bien fini ! Je m’égare, où en étais je ? Ah oui, le bret…Non, je n’ai pas fini. Autant vous dire que tout ça, même si c’est du passé, c’est aussi très présent, tout est là partout pour nous le rappeler, pour crier que l’identité de l’Europe au 20e siècle, c’est une bonne dose de folie furieuse. Oui, bien entendu qu’il faut en parler, d’autant plus que toutes ces horreurs paraissent complètement incroyables aujourd’hui et j’espère qu’elles le resteront jusqu’à la fin des temps. Pour tout dire, cela m’a un peu coupé l’appétit et j’ai décidé de me contenter du bretzel pour dîner. Le problème du bretzel, c’est que c’est sec et que ça donne soif, d’où la bouteille de Gerolsteiner.
Si vous avez aussi du mal à assumer ce passé douloureux, vous vous réfugierez peut être dans un monde merveilleux de palais, de portraits d’ancêtres, de parcs romantiques, de princes et de princesses, de joyaux de la couronne, de couverts en argent, de gibiers finement cuisinés…cet univers est celui du château de Charlottenburg à quelques stations de métro du centre. Attention toutefois, comme disait Goya, le sommeil de la raison produit des monstres.

Edouard

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Hokusai

Deux heures de queue au Grand Palais sous la pluie en semaine. Le week-end, c’est pire. Je ne suis pas certain que ceux qui ont déjà leur place avant de venir avancent tellement plus vite, le coupe-fil peut être…quoi qu’il en soit, l’attente est largement récompensée.

Hokusai, qui eut un nombre invraisemblable de noms au cours de sa vie et qui fit porter son nom à l’un de ses disciples était un homme de la première moitié du XIXe siècle japonais, un homme d’avant l’ère Meiji, d’avant la grande ouverture vers l’occident. C’est un homme qui, à travers des milliers de croquis, brosse une société traditionnelle qui va se modifier en profondeur à la fin du XIXe. Il est le peintre d’une société et aussi de ses traditions, de ses héros, de ses monstres. Un monde magique que l’on retrouve dans les dessins animés de Miyasaki : Princesse Mononoké, le voyage de Chihiro et mon voisin Totoro sont profondément imprégnés de l’univers d’Hokusai. C’est en partie par Hokusai que l’occident va découvrir le Japon à la fin du XIXe, il en résultera une relation décalée et passionnée entre ces deux univers artistiques qui révolutionnera la peinture occidentale.

Mais Hokusai n’est pas uniquement le vestige d’une époque révolue, c’est beaucoup plus que ça.

C’est tout d’abord un trait, une magie du mouvement, du vivant. Ce qui fascine chez ce peintre, c’est cette capacité a donner l’illusion d’une vitalité, d’une force supérieure qui fait que le tout est beaucoup plus que la somme des éléments qui le composent. Cette vitalité se ressent bien entendu dans ses scènes de genre, dans ses scènes mythologiques, mais aussi dans ses paysages. Coïncidence ou influence directe, les peintres allemands de la fin du XIXe s’efforceront eux aussi d’introduire dans leurs paysages cette force vitale qui intéressera tant les impressionnistes.

Son œuvre la plus célèbre, « la vague » est à ce titre emblématique : en la voyant, on a la certitude de ne pas voir qu’une vague. On voit une force, une puissance et plus on la regarde, plus on entend le rugissement des flots.

La seconde chose qui m’a fasciné chez Hokusai est liée à la première. Cette magie ne lui est pas tombée du ciel toute cuite, c’est le résultat d’une longue maturation, d’un travail et d’une certaine sagesse due à l’âge, la recherche inlassable d’un idéal. Le dernier panneau de l’exposition, une citation de Hokusai, m’a à ce titre beaucoup ému. J’ai retrouvé ce texte dans un tout petit bouquin bilingue français/anglais, vendu dans la librairie qui est juste à l’entrée du grand palais, sur la droite (éditions Fage). Je ne pourrai pas mieux définir que l’auteur, sa quête d’essence artistique et lui laisse la parole.

« C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie […] à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait encore plus de progrès : à quatre-vingts –dix ans je pénétrerai le mystère des choses ; à cent ans je serai décidément parvenu à un degré de merveille et quand j’aurai cent dix ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. »

Edouard

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