Où va l’humain ?

Qui sont ces gens qui manifestent tous les samedis contre des mesures gouvernementales qui m’ont toujours semblé être le fruit du bon sens, seules à même d’assurer la sécurité sanitaire du pays ? Les mesures prises par Emmanuel Macron ne sont d’ailleurs pas très différentes de celles prises de par le monde par ses homologues pour lutter contre la pandémie.

La négation de la pandémie, la dictature, big pharma, l’innocuité du vaccin…cette foule n’est-elle donc qu’un ramassis d’imbéciles narcissiques atteints par une paranoïa collective ? Je l’ai longtemps cru, sachant qu’une poignée d’entre eux défendaient aussi des convictions religieuses et politiques beaucoup plus concrètes.

La bêtise et la brutalité apparente des « anti » avec lesquels j’ai pu échanger sur Facebook me renforçaient dans mes convictions. Et puis, ce matin, les remarques de l’un d’entre eux m’ont fait réfléchir.

Il s’agissait d’une discussion terminologique autour de la notion « d’eugénisme ». Pour moi, il confondait « eugénisme » et « transhumanisme », deux courants de pensée que j’imaginais opposés. L’eugénisme pratiqué en particulier par les nazis visait à éliminer les plus faibles. Le transhumanisme prétend pour sa part, avec l’aide des nanotechnologies, de la biologie, de l’intelligence artificielle et des sciences cognitives (NTIC), faire évoluer l’homme vers un état post-humain. Si les moyens utilisés par ces deux théories sont différents, elles concourent toutes deux à encourager l’avènement d’un surhomme. Il est vrai aussi que les nazis avaient une passion particulière pour la biologie, la génétique, l’endocrinologie et que les trois autres briques des NTIC n’existaient pas à l’époque.

Le coronavirus semble avoir balayé la dichotomie gauche/droite traditionnelle qui tournait autour de la nécessité de l’intervention étatique dans la société. Il est évident qu’une crise comme celle-là ne peut être gérée uniquement par le secteur privé. Le nouveau débat qui se profile concernerait donc plutôt les moyens de gérer cette crise.

Il est vrai que la vitesse de production des vaccins a été incroyable. Vrai aussi que l’ARN messager, connu depuis des décennies, est pour la première fois utilisé pour un vaccin commercialisé est que nous n’avons effectivement aucun recul sur l’utilisation de ces derniers. Vrai enfin qu’on tâtonne et qu’il y aura sans doute d’autres vaccins plus adaptés si l’on constate que la protection  des vaccins actuels est insuffisante.

La majorité de la population, dont je fais partie, fait confiance aux pouvoirs publics. Y a-t-il vraiment une alternative ? Mais les doutes et les inquiétudes que peuvent avoir certains ne sont pas non plus infondés. Dès lors, on entrevoit un nouveau paysage politique qui opposerait les « bio conservateurs », souhaitant limiter au maximum l’intervention de la science sur le corps humain des « transhumanistes », plus ouverts aux innovations scientifiques. Personne n’est objectif et pour ma part, sans me sentir vraiment « transhumaniste », je ne me sens clairement pas « bio conservateur ». Je pense que les avancées de la science sont inéluctables et pourront avoir des effets positifs tout en étant conscient qu’il faudra mettre des garde-fous pour éviter les dérives.

Dans cette perspective on comprend mieux le sens donné au mot « dictature » qui ne serait pas qu’un abus de langage, mais l’expression d’une partie de la population « contrainte » à la vaccination. Plutôt une menace fantôme en fait, pas un régime dictatorial classique de type Corée du Nord ou Afghanistan.

Bref, si je n’accepte pas qu’on puisse discuter le principe des mesures sanitaires qui me semblent être l’expression du bon sens, je comprends qu’on puisse s’interroger sur la nature des vaccins dans un contexte scientifique mondial amenant à se poser des questions éthiques.

Mais pour moi, l’urgence est de sortir de la pandémie, ne nous trompons pas de combat. Notre seul choix possible est de faire confiance. On verra après…

Édouard

La dictature en danger


Au commencement était la souffrance. Une souffrance bien réelle, mais dont les causes n’étaient pas toujours bien claires : chômage, difficultés professionnelles, familiales, psychologiques… Et puis il y avait cette société de consommation arrogante, demandant de répondre à un standard de vie dont ils se sentaient toujours plus exclus, générant des frustrations qui devenaient de moins en moins supportables. L’arrivée au pouvoir d’un jeune président de la République auquel tout semblait réussir attisa haine et jalousies et acheva de mettre le feu aux poudres.
Ceux qui décidèrent de faire face à cette souffrance entrèrent en « résistance ». C’est un mot qui est très chargé dans notre beau pays renvoyant à l’héroïsme de la Seconde Guerre mondiale et s’inscrivant dans sa tradition révolutionnaire. Et qui dit « résistance » dit « dictature ». L’ennemi était tout trouvé : l’État. La souffrance initiale avait maintenant un sens et était plus facile à supporter.
Les gilets jaunes parlaient déjà de « dictature ». La pandémie donna un nouveau souffle au concept. Les privations de liberté étaient une preuve éclatante que le pays était bel et bien en dictature. Bien entendu, cela supposait un escamotage des raisons réelles ayant motivé ces mesures, à savoir : la situation sanitaire mondiale qu’il convenait à moins de minimiser et au mieux d’ignorer en faisant référence à un complot mondial ayant ourdi cette vaste supercherie.
L’armature de la dictature commençait à avoir des bases solides. Tout était bon pour rendre son existence toujours plus éclatante : couvre-feu, fermeture des commerces, port du masque…
Et puis arrivèrent les vaccins et avec eux, l’espoir de mettre fin à la pandémie. Se faire vacciner, c’était non seulement se protéger et protéger ses semblables, mais aussi limiter la diffusion du virus et contribuer à l’émergence d’une immunité collective. Dès lors, la vaccination se mit en marche avec un certain succès et les vaccinés se mirent à espérer une fin rapide de la pandémie.
À l’inverse, les « résistants » y ont vu une privation supplémentaire de liberté, nouvelle preuve de l’autoritarisme du pouvoir dictatorial en place. Ils furent toutefois surpris de devoir faire face aux réprobations du reste de la société voyant leurs comportements comme des freins à l’émergence de l’immunité collective devant aboutir à la fin de la pandémie et à la levée totale des restrictions.
On peut se demander si les « résistants » souhaitent vraiment la fin de leur « dictature ». Finalement, c’est elle qui donne un sens à leur action. Reconnaître que la « dictature » n’a jamais existé, c’est aussi prendre le risque d’être renvoyé à leurs souffrances irrationnelles.
Heureusement, beaucoup pourront prétexter que les nouvelles contraintes de la dictature gouvernementales ne leur permettent pas d’avoir d’autre choix que la vaccination.
La « dictature » survivra-t-elle à la fin de la pandémie ? Une affaire à suivre.
 
Édouard

La familia grande

Camille Kouchner, fille de Bernard Kouchner et nièce de Marie-France Pisier, évoque sa culpabilité d’avoir gardé le secret familial concernant l’inceste dont son frère jumeau à été victime et d’avoir par là même protégé son beau-père, Olivier Duhamel.

Je n’aurais probablement jamais lu ce livre si on ne me l’avait mis entre les mains. Je ne regrette pas du tout la lecture, d’autant plus que l’ouvrage ne comporte que 140 pages et que l’écriture est fluide et agréable.

En fait, le buzz médiatique autour du bouquin m’a un peu énervé et je m’attendais à une de ces sempiternelles dénonciations familiales d’enfant de people comme l’a fait Alexandre Jardin il y a quelques années. Quant aux abus sexuels, on en a quand même beaucoup mangé depuis Me Too et Balance ton porc. Y a-t-il vraiment encore quelque chose à dire là-dessus ? Eh bien oui, peut-être qu’on atteint les limites de l’exercice avec la « familia grande ».

La première partie est très people et semble surgie d’un vieux Gala qu’on aurait oublié dans une maison de vacances au bord de la mer. Bernard Kouchner, Christine Ockrent…comme ça semble loin. Et que dire de Marie France Pisier ? En tant que fan de François Truffaut, j’ai tout de suite pensé à la jeune actrice de l’« amour à 20 ans » : 1962, la nuit des temps. C’est un peu du easy reading, mais ça se lit vite et bien. Tout semble harmonieux et la structure familiale semble incassable, même si elle est entachée par le double suicide des grands-parents.

Ensuite vient l’inceste. Victor, le frère jumeau de Camille fera le choix de l’oubli. Peut-être est-ce la meilleure solution. Camille sait. Est-ce la seule ? Elle le pense en tout cas. Elle se tait pour préserver la structure familiale, cette harmonie qu’elle veut immuable. Mais le temps passe et la structure s’use fatalement. En 2011, Marie France Pisier est retrouvée morte, coincée dans une chaise au fond de sa piscine. Comme pour ses grands-parents, Camille ne semble pas chercher les causes profondes du suicide et fait partager sa douleur. Les murs tremblent.

Et puis, les petits-enfants apparaissent et en même temps, les craintes de Camille qu’ils ne suivent le même sort que son frère. La panique l’emporte alors sur le besoin de préserver la « familia grande » qui n’est d’ailleurs plus que l’ombre d’elle-même. Camille évite son beau-père et sa mère par la même occasion. Elle prévient aussi sa belle-sœur, la femme de Victor, et tout finit par se savoir.

La réaction de sa mère est étrange. Elle semble plus en vouloir à sa fille qu’à son époux. Rattrapée elle aussi par le temps, elle meurt d’un cancer en 2017. Alors, la « familia grande » n’existe plus et il n’est plus nécessaire de préserver le secret pour protéger ses fondations. Et donc, Camille se lâche. Les faits sont prescrits juridiquement, mais d’un point de vue médiatique, ils restent imprescriptibles, le lynchage d’Olivier Duhamel peut commencer. Je ne vois pas trop à quoi va servir cette dénonciation sinon à libérer Camille du poids de son secret. J’espère que ce n’est pas juste pour se faire de l’argent facile et/ou pour détruire Olivier Duhamel. Mais elle écrit bien et j’espère qu’elle écrira d’autres romans…pour parler d’autre chose.

Édouard

Chixculub

Chixculub est le nom du cratère au Mexique témoignant de l’impact de la météorite à l’origine de la disparition des dinosaures.

L’année dernière au moment des « gilets jaunes », j’ai eu de longues discussions avec un collègue nettement plus âgé que moi concernant notre société de consommation.

L’ayant vu grandir et s’épanouir dans son enfance pendant les années 60, il avait aussi vu apparaître sa critique dans les années 70 (la grande bouffe en 1973) et vaciller avec la crise de 74 pour aboutir sur l’énorme désillusion des années 80. Elle s’était tout de même relevée peu à peu pour aboutir aujourd’hui à l’emballement d’un monstre froid que personne ne semblait pouvoir arrêter qu’il ne reconnaissait plus et dont il se sentait étranger.

Pour ma part, né après 74 et ayant grandi avec l’informatique comme tous ceux de ma génération, j’avais forcément une vision des choses un peu différente.

Nous sommes tout de même tombés d’accord sur l’existence de ce monstre froid que personne ne pouvait plus arrêter.

Pour moi, il y avait quelque chose de touchant et de naïf chez les gilets jaunes. Beaucoup de désespoir, de la résignation sans proposition d’alternative précise et surtout un espoir inouï, celui de croire que Macron allait pouvoir tout changer. À l’évidence, quand bien même il l’aurait voulu, il ne pouvait rien faire.

J’en étais persuadé, seul un cataclysme majeur était susceptible de casser la machine. Les climatologues le martelaient, il allait arriver, c’était certain même si on ne savait pas quand et sous quelle forme.

Et puis, un cataclysme est parti en décembre 2019 d’un marché de Wuhan, de manière anodine sans doute, peut être par cette phrase prononcée par un chinois.

– Il a un drôle de goût ce pangolin.

Le coup était parti et voila qu’aujourd’hui, je me retrouve confiné chez moi pour une durée qui sera très certainement supérieure à deux semaines.

L’empreinte laissée par le coronavirus quand l’épidémie aura été étouffée sera-t-elle comparable à celle de Chixculub ? Le pangolin contaminé arrêtera-t-il la machine emballée. J’en doute, mais il laissera une trace, rien ne sera plus tout à fait comme avant, il y aura eu cette expérience du confinement qui marquera les esprits, de cette menace incontrôlable qui n’entre peut-être pas dans les codes traditionnels de la guerre, mais qui en a le goût. Peut-être que le coronavirus n’est en fait qu’une forme atténuée de la catastrophe qui changera réellement la face du monde et le fera passer à un nouveau chapitre.

En attendant, me voilà confiné chez moi, m’informant fébrilement tous les soirs du nombre de morts de la journée, attendant que ça se passe et condamné à jouer les Philpipulus de l’étoile mystérieuse, faute de pouvoir être le tintin de service.

Prenons patience

Édouard

Aux urnes!

Je vote toujours, mais s’agissant des municipales, je reconnais que c’est un peu par automatisme. Le maire était déjà là quand je suis arrivé dans mon arrondissement il y a 15 ans et visiblement, il n’y a pas raison que ça change. Je n’ai jamais très bien compris quelle était sa couleur politique et ça ne m’intéresse pas vraiment. Sinon, tout le monde sait qu’Hidalgo va être réélue alors… Mais cette année, j’y suis surtout allé par curiosité, pour la controverse.

Je ne sais pas si c’était une bonne idée de les maintenir, mais c’est un fait, elles ont été maintenues.

C’est donc décidé et quelque peu naïf que je suis rentré dans le bureau de vote de l’école maternelle.

– Pas plus de 6 électeurs en même temps dans le bureau de vote. Veuillez faire la queue.

– Ah, d’accord.

La queue, c’est les deux tiers de la cour de récréation. Les enfants jouent au milieu, il fait beau, les gens attendent patiemment leur tour en tripotant leurs portables. Franchement, c’est sympa de prendre l’air.

C’est un symbole fort de démocratie cette queue, celle qui tient contre vents et marées. Edouard Philippe a annoncé hier soir la fermeture de tous les lieux « non indispensables ». Bon, il fait un temps à déjeuner à la terrasse d’une brasserie, mais ce n’est effectivement peut-être pas indispensable.

En revanche, c’est fort de dire qu’un bureau de vote est un « lieu indispensable ». Aller voter aujourd’hui, c’est lutter contre la psychose ambiante. Voter, c’est faire confiance aux pouvoirs publics, ne pas jouer le jeu des crétins qui dévalisent en PQ et en pâtes les supermarchés.

Quand j’entre enfin dans le bureau de vote 20 minutes plus tard, je réalise que j’ai certainement moins de chances d’attraper le coronavirus dans ce lieu quasi désert qu’en allant acheter du pain à la boulangerie. Et quand bien même on l’attraperait, si on a moins de 60 ans et pas de problèmes pulmonaires, on est moins concerné. Je connais d’ailleurs des personnes de plus de 80 ans qui y sont allé (je ne donnerai pas de noms) et je salue leur civisme.

Autre symbole démocratique touchant, l’équipe qui tient le bureau. Pandémie oblige, ils sont dotés de gants en latex, mais semblent apaisés et déterminés dans leur posture démocratique. C’est eux la base démocratique, il ne faudrait pas qu’elle vacille.

Bref, n’allez pas voter aujourd’hui pour élire un maire ou pour soutenir un parti politique, mais pour rester solidaire, pour dire que pas plus que le fascisme, le coronavirus n’aura la peau de la démocratie. Allez-y si vous pensez que la responsabilité collective doit l’emporter sur la psychose et sur le repli sur soi visant à se bunkériser avec des pâtes et du PQ.

Et dépêchez-vous, vous n’avez plus que quelques heures !

Édouard

Une autre histoire des 30 Glorieuses : modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre

Si les 30 Glorieuses (1945-1975) nous apparaissent aujourd’hui encore comme des années de prospérité et de croissance économique pour la France, elles ne doivent pas faire oublier leur face obscure, celle d’un rouleau compresseur de la modernité et du progrès avec son cortège de victimes et de laissés pour compte. Ainsi, les conséquences sociales et environnementales de cette époque se révèlent aujourd’hui catastrophiques (chômage de masse, pollution de l’environnement, gaspillage des ressources naturelles et consumérisme effréné…). La thèse des auteurs consiste donc, non seulement à démonter les mécanismes de cette croissance folle, mais aussi de redonner la parole à ceux qui en ont souffert, afin de les réinscrire dans les combats politiques et écologiques contemporains.

Ce livre n’est pas facile à lire car il s’adresse surtout à des spécialistes. Les auteurs (des historiens pour la plupart) usent et abusent de jargon technique, d’écriture inclusive et de références multiples. Il fait, par ailleurs, l’impasse sur le mouvement de mai 68 et ses revendications sociales, sur la politique, l’éducation, les mœurs, ainsi que sur la révolution dans le domaine des arts (cinéma, littérature, musique, théâtre, etc.). Enfin, les années 70, porteuses de révoltes et de critique contre la société de consommation, sont très peu évoquées.

La première partie analyse l’impact environnemental et sanitaire des 30 Glorieuses en prenant différents angles d’attaque : l’apologie de la productivité et du progrès depuis 1945, la gestion de la pollution de l’air, l’aménagement du territoire, la mécanisation de l’agriculture au secours de l’empire colonial et enfin, le développement de l’industrie du nucléaire et ses conséquences économiques et sociales.

La deuxième partie analyse les résistances face à la nucléarisation de la France avant 1968, à la pollution des rivières, aux inquiétudes environnementales dans le mouvement syndical. Elle évoque aussi le rôle marginal des mouvements situationnistes face à la modernisation du capitalisme, la critique de la société de consommation et de la technique face à un milieu chrétien gagné à la modernité.

Pour moi, les 30 Glorieuses c’est surtout leur longue agonie pendant les années 70 qui m’ont profondément marqué, aussi bien en France qu’à l’étranger. Et notamment sur le plan musical, avec la profusion de nouveaux genres musicaux (rock, pop, disco, reggae, punk…), sur le plan cinématographique (la nouvelle vague qui a commencé dans les années 60, puis l’anticonformisme et la critique de la société de consommation que l’on retrouve dans le cinéma italien, français et américain…) et sur le plan social, par exemple le mouvement hippie qui est apparu plus tardivement en Europe dans les années 70 avec la drogue et les paradis artificiels, les communautés et le retour à la terre, etc.). Ces années 70 étaient marquées encore par l’écologie « chevelue et barbue », les luttes politiques locales contre l’implantation de nouvelles centrales nucléaires (Creys Maleville…), ou d’implantations militaires (le Larzac…), les tentatives des citadins de retour à la campagne et la volonté de vivre dans un environnement plus sain (fabriquer ses propres fromages, faire de l’agriculture biologique …), loin des miasmes des grandes villes. Et puis il y a eu aussi les mouvements de libération sexuelle, le MLF (mouvement de libération des femmes), l’égalité hommes/femmes, les luttes pour obtenir le droit à l’avortement, le droit et l’égalité au travail, la remise en cause de la société patriarcale, et le droit de jouir sans entraves.

Bref, un ouvrage intéressant, mais très technique et peu accessible au grand public. Pour moi qui aie grandi dans des années 60 avec une image très idéalisée de la société, ce livre restera tout de même une douche froide.

Stéphane

Collectif

La découverte

2013

Soumission

En 2022, en France, un parti islamiste arrive au pouvoir.
J’avais adoré « les particules élémentaires ». Je ne suis souvent pas d’accord avec lui, mais il a un style, il lance des pistes intéressantes… Je connaissais ses positions islamophobes et je m’attendais donc au pire en ouvrant « soumission ». Un genre d’ouvrage à la Céline dans lequel le mot « musulman » aurait remplacé le mot « juif ». Je resterai sur ma faim, son éditeur l’a peut-être encouragé à mettre de l’eau dans son vin. Pour tout dire, j’ai un peu l’impression d’être passé à côté, comme si j’avais lu sans imprimer. Sur le fond, au lieu de Céline, ce serait plutôt du Proust pour son caractère snob, prétentieux et mondain, la beauté de l’écriture et la finesse psychologique en moins. Je ne comprends pas trop non plus l’intérêt d’étaler tous les détails de la misérable vie sexuelle du personnage principal à part pour dire « ne vous inquiétez pas, tonton Houellebecq est là, y aura du crado pour tout le monde ».
Y faut dire que faire de la politique fiction, c’est un peu comme la roulette russe avec toutes les balles dans le barillet. Le livre ayant été publié en 2016, Houellebecq prédisait la réélection d’Hollande avec un second tour Hollande/Le Pen. À sa décharge, il faut reconnaître que les dernières élections ont été riches en rebondissements. Difficile de prédire la défection d’Hollande, le lynchage de Fillon, la percée spectaculaire de Macron et la pitoyable prestation de Marine Le Pen lors du débat de l’entre-deux tours. J’imagine mal cependant l’élection en France d’un président appartenant à un parti qui se réclame ouvertement d’une appartenance religieuse particulière. Cela serait sans doute possible dans d’autres démocraties occidentales comme le Canada et la Belgique. Là où il avait vu juste, c’est sur l’essoufflement de la bipolarité droite/gauche, quoi qu’après un an, il est difficile de faire un jugement tranché concernant la révolution opérée par LREM. Aujourd’hui, seul Mélenchon semble s’être relevé.
L’intrigue se déroule essentiellement dans les arcannes du milieu universitaire, l’éducation étant devenu la préoccupation numéro un du nouveau gouvernement.
La « soumission », c’est tout ce qu’on devine du nouveau statut de la femme et la remise en cause de tout ce qui a été fait depuis 50 ans en France pour asseoir l’égalité des sexes. L’un des protagonistes évoque « histoire d’O », le classique de la littérature érotique publié en 1952 et écrit par Dominique Haury (alias Pauline Réage) pour Jean Paulhan dont elle était amoureuse, dans lequel la « soumission » quasi masochiste de la femme tient une place majeure.
Je ne pense pas que l’on puisse réduire l’islam à la place de la femme dans la société même si cette confrontation entre les valeurs revendiquées par Daesh et celles défendues par l’occident est la plus médiatisée et la plus compréhensible par tous.
Les mouvements « me too » et « balance ton porc » de 2017 n’ont pas désigné de religions particulières, mais des comportements masculins qui s’apparentaient à une situation de « soumission », ce qui prouve bien que l’islam n’a pas le monopole de la soumission.

Édouard

Michel Houellebecq
2016
J’ai lu

La grammaire est une chanson douce

Les bases de la grammaire française racontée aux enfants et aux adultes ayant oublié les bases de la grammaire et/ou leur âme d’enfant.
Il y a beaucoup de livres que j’ai lus trop jeune, mais celui-là, j’aurais aimé le lire à l’école primaire. Il ne date cependant que de 2003, ce qui est un peut tard pour moi. Je n’aimais pas la grammaire, n’y trouvant aucun intérêt. Je n’aimais pas non plus la conjugaison ni l’orthographe et j’écrivais comme un cochon. C’est venu plus tard, beaucoup plus tard…mais j’adorais la lecture et nul doute que si on m’avait fait lire à l’époque le livre d’Erik Orsenna, les choses auraient été différentes.
Je n’avais jamais rien lu de lui. Son style est d’une fluidité extraordinaire tant est si bien qu’au début de l’ouvrage, j’engloutissais les mots tellement vite qu’il m’était impossible de suivre l’intrigue. J’ai cru tout d’abord que c’était seulement une succession d’historiettes, de TTC comme ils disent chez Shortédition que je remercie au passage de m’avoir envoyé ce livre pour mon noël. Quand le débit s’est calmé, la structure a commencé à apparaître. Je n’avais jamais imaginé que le style pouvait être un régulateur de flux, le robinet des mots.
C’était aux environs des mots oubliés. Les mots, comme les dieux et les fées, meurent si on les oublie. Moi j’aime bien les mots « torve » et « chafouin », j’essaie de les employer dès que possible.
Après, les mots tant redoutés dans mon enfance sont apparus : nom, pronom, article adverbe, verbe…quelle horreur, je les avais maudits à l’époque, ils me rappellent des listes que je trouvais alors sans queue ni tête que je réussissais péniblement à apprendre pour les oublier à la sortie du contrôle. Elles étaient imprimées sur des stencils à l’odeur si particulière…l’encre bavait un peu. J’ai pensé alors que c’était le moment de faire un voyage dans le temps, de gommer de ma mémoire tous les enseignements grammaticaux dont il ne me reste qu’une vague souffrance et de les remplacer par tous ces petits personnages à l’allure si joyeuse se donnant la main, faisant des rondes et évoluant dans un paysage à la Candy Crush, guidés par les verbes donnant le tempo.
– Qu’est ce qui ne va pas la conscience ? Je vois bien ton petit regard chafouin. Tu vas me faire ensuite le coup de l’œil torve.
– C’est interdit. Le passé est gravé une fois pour toutes, il est sacrilège de vouloir le changer ;
– Oh, pour une fois. Je suis bien d’accord qu’il y a des choses du passé auxquelles on ne peut et on ne doit pas toucher, mais tout de même, les cours de grammaire de l’école primaire, c’est bien anodin.
– On commence par les cours de grammaire…
Edouard

Erik Orsenna
2003
Le livre de poche

L’astragale

Anne se casse l’astragale en s’évadant de prison et rencontre Julien, l’homme de sa vie.

Ce roman très autobiographique d’Albertine Sarrazin est devenu un classique. C’est effectivement après s’être évadé et cassé l’astragale qu’elle rencontrera Julien Sarrazin qui deviendra l’homme de sa courte vie puisqu’elle mourra a 29 ans en 1967.

J’ai pensé à Henri de Monfreid et aux « secrets de la mer rouge » lus il y a quelque temps. Tous deux furent des icônes de leur époque (les années 30 pour le premier et les années 60 pour la deuxième). Tous deux raconteront dans leurs romans leur vie chaotique de voyous bien aimés par leurs contemporains. J’aurais eu du mal à lire ses deux ouvrages. Moins de mal tout de même à lire l’astragale qui a forcément moins vieilli même si la bisexualité d’Anne devait plus impressionner dans les années 60 qu’aujourd’hui. Cependant, le style reste un peu plat, assez descriptif. Je ne pense pas qu’il suffise d’avoir une vie aventureuse pour écrire des romans d’aventures qui ne font que copier/coller la vie de l’auteur. Pour reprendre le célèbre débat de Proust et Sainte-Beuve, le but d’un roman ne peut être selon moi d’écrire la vie de l’auteur, il doit y avoir une distance, même si la séparation ne pourra jamais être totalement étanche, bien entendu.

Bref, je me suis beaucoup ennuyé en lisant l’astragale. D’ailleurs, la cavale d’Anne est très ennuyeuse, rien à voir avec celle de Papillon ou du Comte de Montecristo. Anne s’ennuie beaucoup, fait passer le temps en attendant Julien qui vient très peu la voir. Elle finira par en avoir assez de se farniente et essaiera de s’activer un peu. Comment s’activer quand on est en cavale sans reprendre les mauvaises habitudes ? Anne retombera inévitablement dans le vol et la prostitution. On ne sait pas vraiment si elle a conscience qu’elle est recherchée, elle n’en parle pas, mais c’est peut-être tellement évident pour elle qu’elle ne ressent pas le besoin de l’évoquer. Cela fait partie de sa vie finalement : jouer au gendarme et au voleur.

Dans les histoires d’évasion, c’est toujours le moment de l’évasion qui est le plus sublime. Après, le « pour faire quoi ? », « pour aller où ? », c’est toujours un peu raz des pâquerettes, sauf pour le comte de Montecristo qui avait un vrai objectif. Mais Anne n’est pas Edmond Dantès et Albertine Sarrazin n’est pas Alexandre Dumas. L’évadée de l’ « astragale » semble surtout vouloir prendre l’air sans trop savoir pourquoi, parce que c’était sympa de s’évader. Ayant retrouvé sa liberté, elle semble se contenter de regarder passer sa vie comme une vache regarde passer les trains en se doutant que l’on viendra tôt ou tard la ramener à l’étable.

Edouard

L’astragale

Albertine Sarrazin

1964

Instrument des ténèbres

Bouleversante alchimie entre Barbe, née à la fin du XVIIe siècle en France et Nadia, vivant aux États-Unis dans un XXe siècle finissant. Ce qui fait le lien entre les deux femmes, c’est l’écriture. En effet, Nadia est écrivain et Barbe: un de ses personnages.

Ce livre, dont je n’avais jamais entendu parler, mais qui avait dû faire un certain bruit à l’époque, puisqu’il a reçu plusieurs prix en 1996 et 1997, est une prouesse à plusieurs titres.

Historiquement, la retranscription du monde de Barbe est fascinante. J’ai toujours du mal à imaginer un système de représentation dépourvu de tout socle scientifique, un monde dans lequel tout phénomène est interprété à la lueur de superstitions plus ou moins influencées par la religion chrétienne, seul référentiel officiellement valable. Quand elle pointe le bout de son nez, à travers une médecine rudimentaire ici, la science est vue avec réserve. Elle reste un ensemble de pratiques douteuses. Les paysans y reconnaissent une odeur de soufre qui ne vient d’on ne sait où : « il vaut mieux pas savoir ». C’est cette société sans « Lumières » qui fera de Barbe une sorcière, elle qui n’avait pourtant connu d’autres démons que sa condition de femme sans attache.

On pouvait s’y attendre, c’est tout d’abord par le biais de l’intimité féminine que Barbe et Nadia se rejoignent. Barbe n’a peut être pas été inventée de toute pièce et Nadia a sans doute trouvé durant son séjour dans le Massif central, des documents officiels concernant des femmes qui auraient très bien pu être Barbe. Toutefois, on s’en rend rapidement compte, Nadia a mis beaucoup d’elle dans Barbe, peut-être plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Ce que met Nadia dans Barbe lui échappe en effet partiellement, tout comme ce qu’elle met d’ailleurs dans le reste de l’ouvrage. Nancy Huston nous plonge ainsi dans les ténèbres de la création littéraire. Nadia dialogue avec un « autre » fantomatique qu’elle nomme « daîmon ». Il est sa muse, son inspiration, sa plume, son mentor, son bourreau. Daîmon fait remonter toutes ces choses enfouies dans l’inconscient de Nadia, tous ses souvenirs qu’elle voulait oublier et qui lui explosent à la figure, tous ses vrais morceaux d’existence qui se retrouvent dans chaque personnage, dans chaque animal, dans chaque arbre et jusque dans le ciel de la campagne française, un peu comme si l’histoire de Barbe n’était en définitive qu’une vision kaléidoscopique de celle de Nadia.

Les relations entre les deux consciences de l’écrivain s’enveniment rapidement. Le récit de l’histoire de Barbe finit ainsi par devenir le reflet d’une lutte intérieure entre Nadia et daîmon. L’issue restera incertaine jusqu’à la fin, mais Nadia finira tout de même par s’imposer. Tout d’abord indigné par la ruse de Nadia, daîmon finit par reconnaître sa défaite. Libéré, s’étant affranchi de toutes contraintes, de tout déterminisme, l’écrivain va maintenant pouvoir voler de ses propres ailes. Contre toute logique, contre toute vraisemblance, il sauvera in extremis la pauvre Barbe vouée à une mort certaine, se sauvant lui-même par la même occasion. C’est maintenant le seul maître à bord.

Texte: Édouard

Illustration: Magali

Instrument des ténèbres

Nancy Huston

1996