Max et les maximonstres

Avec Max et les Maximonstres, le réalisateur de « Dans la peau de John Malkovich » abandonne l’esprit torturé de l’acteur américain pour celui du jeune garçon du célèbre conte de l’école des loisirs.

Max est un enfant débordant d’imagination, mais rongé par l’ennui. Entre un père absent, une grande sœur qui commence à construire sa vie et une mère qui essaie de reconstruire la sienne, il se sent complètement délaissé. Affublé de son inséparable déguisement de loup, il trompe sa solitude en rendant infernale la vie de son entourage.
Sans transition, ou presque, par un tour de passe-passe cinématographique, on plonge dans l’inconscient de Max qui se retrouve sur une île peuplée de monstres qui tiennent autant des personnages de l’émission des années 70 « un rue Sésame » que des pauvres hères des tableaux de Jérôme Bosch : les Maximonstres qui comme Max, s’ennuient.
D’abord pourchassé par les Maximonstres, il va réussir à les convaincre de faire de lui leur roi en leur promettant monts et merveilles.
Une fois sacré, comme Ubu, Max impose à ses sujets son bon plaisir, mais contrairement au héros d’Alfred Jarry, il va finir par se rendre compte qu’après l’euphorie du moment, l’ennui revient. Max réalisera qu’en l’absence de censeur, la transgression n’a plus beaucoup de saveur et s’apercevra que les cabrioles et les bagarres peuvent mal tourner. Il finira par reconnaître qu’on ne peut vivre sans règles, sans compromis et sans frustrations.
C’est en acceptant la dure réalité qu’il finira par retrouver la joie de vivre en devenant…un grand garçon.

‘Max et les Maximonstres » n’est pas un film pour enfants même si sa mise en scène et le livre dont le scénario est tiré peuvent le laisser penser. S’il parle à des enfants, c’est à ceux que nous ne sommes plus ou, plus exactement, que nous pensions ne plus être.
Sans doute, le séjour de Max sur l’île est-il un peu long et sa tristesse, comme celle des monstres, un peu trop appuyée. Peut-être est-ce une façon de dire que le « merveilleux » du monde des enfants ne peut exister qu’en « négatif » de celui des adultes. Peut-être enfin, est-ce le seul moyen de rouvrir au plus profond de notre inconscient, des portes que l’on croyait à jamais fermées.

Bref, « Max et les Maximonstres » est un beau film plein de sens, mais à voir que si l’on est disposé à se prendre un peu la tête.

Edouard

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Un roman Français

Pris en flagrant délit d’absorption de substances illicites sur la voie publique, ou en moins administratif, en train de sniffer de la coke sur le capot d’une voiture à la sortie d’une boîte de nuit, l’auteur de 99 francs est transféré au poste. Les 48 heures de garde à vue qui vont suivre seront l’occasion pour l’écrivain de faire un plongeon dans son passé.

L’auteur commence par avouer son amnésie pour tout ce qui concerne son passé, mais on finira par tout savoir du quadragénaire cynique, chouchou des studios canal +. On saura tout de ses origines aristocratiques par sa mère et grandes-bourgeoises par son père, tous deux natifs du Pays basque ; de son adolescence de golden boy pourri gâté, en partie vécue dans un loft new-yorkais, du complexe d’infériorité qu’il nourrit vis-à-vis de son grand frère, de ses douleurs d’enfant de divorcés et de sa culpabilité de père divorcé…

Beigbeder tente de nous faire croire que tous ces souvenirs lui sont revenus alors qu’il croupissait entre les murs suintants de sa cellule, mais on les sent plutôt sortis du sofa douillet d’un psychanalyste parisien. L’incarcération, dit-il, lui a ouvert les yeux. Tant mieux pour lui. Il n’est plus comme avant. Tant mieux pour lui. Il va changer. Tant mieux pour lui.

À la fin du livre, il déclare qu’il aimerait que ce livre soit son premier. J’ai exaucé ses vœux puisque je n’ai rien lu de lui avant, même si, comme tout le monde, j’ai entendu parler de 99 francs et de son adaptation cinématographique. Avant de le lire, je pensais que Fréderic Beigbeder était quelqu’un qui ne présentait pas un intérêt particulier. Et puis, je l’ai vu présenter son livre à la télé et il m’a touché. Ensuite, j’ai pensé que si le jury du Renaudot l’avait choisi, ça devait être pour une bonne raison. Aujourd’hui, je pense que le Renaudot de Beigbeder, c’est un peu comme le Nobel d’Obama : des encouragements qui sanctionnent une déclaration d’intention. Wait and see. Je ferme la parenthèse Obama.

Pour résumer, j’ai l’impression d’avoir perdu mon temps (heureusement, dans le TGV) avec un présentateur télé narcissique et je trouve que « 18€ » aurait été un titre plus approprié qu’ « un roman français ». Que reste-t-il de ce voyage dans la peau de Fréderic Beigbeder ? Le style et l’humour ? Oui. Une dénonciation de la politique carcérale française ? Sans doute. Les douleurs des enfants de divorcés associées à une critique de mai 68 ? Peut-être.

Edouard

Un roman français
Frederic Beigbeder
2009

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Illusions perdues

Dans les années 1820, à Angoulême, deux amis, Lucien Chardon et David Séchard rêvent de réussir leur vie. Ce sera la reconnaissance de son talent de poète pour Lucien et l’aboutissement de ses recherches sur un processus révolutionnaire de fabrication de papier pour David.
À la fin de la première partie, les existences des deux jeunes hommes prennent des tournants décisifs. David se marie avec Ève, la sœur de Lucien. Ce dernier monte à la capitale avec sa maîtresse, la belle comtesse Louise de Bargeton à qui il a fait tourner la tête.
Dans la deuxième partie, on suit les aventures de Lucien à Paris. Délaissé par Louise peu après son arrivée, Lucien va se retrouver à la rue, ou presque. Il va remonter la pente en intégrant un petit cercle d’artistes miséreux au grand cœur. Rapidement, il va prendre conscience de son talent, mais, trop peu expérimenté, il dégringolera de son piédestal aussi rapidement qu’il s’y était hissé et reviendra à Angoulême l’oreille basse.
Dans la dernière partie, on assiste aux misères de David qui, en plus de payer les dettes de son beau frère, doit affronter les foudres des frères Cointet, de puissants rivaux qui s’efforcent de profiter du fruit des recherches du jeune inventeur.

Lire « Illusions perdues », c’est se perdre dans le ventre de la « Comédie humaine ». C’est aussi se plonger dans une époque où les rapports sociaux étaient sans doute encore très proches de ce qu’ils étaient sous l’Ancien Régime et où les différences entre Paris et la province étaient évidemment beaucoup plus prononcées qu’elles ne le sont aujourd’hui. C’est aussi un style très délayé, idéal pour une époque où la lecture était une distraction majeure qui n’avait pas à craindre la concurrence du cinéma, mais peu adaptée au XXIe siècle où le temps consacré à la lecture se compte parfois en trajets de RER.

Il n’en reste pas moins qu’ « Illusions perdues » restera un chef-d’œuvre de la littérature. Ce qui restera, c’est sans doute la deuxième partie dans laquelle Balzac décortique le mythe de l’artiste maudit au grand cœur, pauvre, mais honnête que l’on retrouvera en particulier au XXe siècle dans « La bohème » d’Aznavour. C’est aussi une réflexion sur la relativité du mot « talent », sur le besoin de reconnaissance, sur la maturité… Ce que je retiendrai d’ « Illusions perdues », ce n’est pas « inutile d’avoir de l’ambition, attendez la mort de vos parents pour vous enrichir » (c’est l’histoire de David), mais plutôt, « le talent n’est rien si on ne sait pas l’exploiter » (c’est l’histoire de Lucien qui va être pris en main par un jésuite espagnol et qui sera relatée dans un autre roman).

Edouard

Illusions perdues
Balzac
1836-1843

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Le pingouin

Un petit polar sympa qui nous vient tout droit d’ex-Union soviétique. Quelques pages pour nous mettre en jambes et prendre nos marques par rapport à l’esprit slave, si proche de l’occidental et pourtant si particulier, et nous voilà embarqués dans les aventures de Victor, écrivain raté qui vit à Kiev avec Micha, un pingouin souffreteux et dépressif.

Parce qu’il faut bien vivre, Victor va accepter d’écrire des nécrologies de personnes bien vivantes pour le compte d’un mystérieux journal. On pouvait s’en douter, ce travail va le mener beaucoup plus loin qu’il ne l’imaginait et sa vie va en être profondément bouleversée, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Autour de Victor et Micha, gravite toute une galerie de personnages originaux et hauts en couleur, allant du parfait salaud mafieux, jusqu’à l’attendrissante Sonia, petite fille de 4 ans (de la même taille que Micha) recueillie par Victor.

Au début, on a un peu l’impression d’être dans un roman de l’écrivain finlandais Arto Paasilinna : vie en harmonie avec la nature, plaisirs simples…
Et puis, par petites touches, à mesure que le sort s’acharne sur Victor, Andreï Kourkov va s’éloigner de ce schéma initial pour nous dépeindre le vrai visage de l’Ukraine postsoviétique avec sa pauvreté, son insécurité, sa fragilité, ses doutes, ses peurs et ses angoisses.

Il y a, en fait, plusieurs grilles de lecture du « pingouin », comme il y a plusieurs approches possibles du personnage de Victor. Le rêveur paumé du début du roman, manipulé et complètement porté par les événements, va évoluer pour finalement réussir à reprendre la situation en main, si bien que l’on se demande si on ne s’est pas fait rouler dans la farine par l’auteur et si Victor est bien le personnage que nous décrit Kourkov.

Bref, on a envie d’en savoir plus et justement, il y a une suite que je vais m’empresser de me procurer.
Edouard
Le pingouin
Andreï Kourkov
Points, éd. 2000
1ère éd. 1996
274p. , 7€

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Avatar

James Cameron, le pape de la mégaproduction nord-américaine a encore frappé.

L’intrigue se déroule dans un futur proche, une nouvelle ère de l’histoire de l’humanité qu’on pourrait appeler « la conquête de l’univers ».
Quelques terriens sont partis peupler une nouvelle planète : Pandora. Ils n’osent cependant pas s’aventurer à l’intérieur des terres où les Na’vis, êtres bleus d’environ trois mètres de haut qui, physiquement, tiennent autant de l’humain que du chat ou de l’antilope, vivent en symbiose avec une nature luxuriante et souvent effrayante.
Pour s’introduire dans cet univers, les terriens envoient en éclaireurs des êtres hybrides animés à distance par des humains enfermés dans des caissons : les Avatars.
Jake Sully, un ex-marine qui a perdu l’usage de ses jambes et fraîchement débarqué sur Pandora, se porte volontaire pour diriger un Avatar.

Avatar, c’est tout d’abord une réussite technique : des paysages, des animaux et des personnages de synthèse d’une beauté époustouflante (et encore, je n’ai pas vu le film en 3D) qui inaugurent ce que sera le cinéma des années 2010.

Mais ce serait une erreur de réduire la réussite d’Avatar à une prouesse technique. Au début, on a l’impression d’être en terrain connu et l’on tente en vain de faire l’inventaire de toutes les productions hollywoodiennes auxquelles on peut raccrocher l’intrigue. Les références vont en effet de « Star Wars » à « Rambo » en passant par « Danse avec les loups », sans oublier « 1492 », tant cette histoire nous fait penser à la conquête de l’Amérique par les Européens. Pour couronner le tout, James Cameron redonne du service à cette vieille copine de Sigourney Weaver qu’on est bien content de revoir et qui a un rôle assez proche de celui qu’elle avait dans « Gorilles dans la brume ».

Et puis, imperceptiblement, on a le sentiment d’autre chose. Cela est peut-être dû aux paysages qui semblent sortis d’un album du dessinateur français Moebius, mais c’est surtout à la philosophie de la nature du Japonais Miyasaki que l’on pense.

C’est aussi dans la mythologie grecque que l’on trouvera une explication. En effet, ce n’est sans doute pas un hasard si le réalisateur a appelé sa planète: Pandora. Tout comme les maux de la boîte de Pandore s’abattent sur l’humanité, la brutalité aveugle des humains s’abat sur les Na’vis. Cameron n’a cependant pas oublié ses classiques et se souvient qu’au fond de la boîte, réside l’espoir.
L’espoir, c’est ce qui fait toute la beauté de ce film écologique. Avatar ne délivre pas en effet un message alarmiste comme ont pu le faire certains documentaires comme « home ».
Son titre aurait pu être « hope ».
Edouard

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Bienvenue à zombieland

Dans un futur qui pourrait être aujourd’hui, suite à l’absorption de hamburgers contaminés, la quasi-totalité de la population des États-Unis est devenue un troupeau de morts-vivants cannibales. Dans cet univers hostile, les rares survivants tentent…de survivre.
C’est ainsi qu’un ado asocial et un brin paranoïaque croise la route d’un vieux cow-boy à qui on ne la fait pas et de deux sœurs traqueuses. Comme les zombies, les membres de la petite troupe semblent perdus, jusqu’à ce qu’ils redécouvrent le plaisir de vivre ensemble.

Pas besoin d’être très futé pour comprendre le message qui se cache derrière le scénario, mais le réalisateur a l’habileté de ne faire qu’effleurer la corde de la critique sociale pour tout miser sur l’aspect comique de la chose. L’humour de « Bienvenue à Zombieland » est celui des bonnes comédies américaines du moment (si vous avez vu « Very bad trip »…): quelques grammes de finesse dans une montagne de tartes à la crème.
On s’amuse beaucoup à suivre les aventures de nos héros au milieu de ces monstres aussi sanguinolents que pitoyables, aussi prédateurs que victimes. En effet, les zombies, qui ne brillent pas plus par le goût que par l’esprit, n’ont pas beaucoup de chance de survivre aux assauts des quatre héros surentraînés.
La cerise sur le gâteau, c’est l’intervention du génialissime Bill Murray (trop courte, mais ça fait aussi partie de l’aspect comique de la chose) qui a trouvé une technique de survie imparable : se déguiser en faux zombie.

Une autre bonne idée du réalisateur est de situer la dernière partie du film dans un parc d’attractions abandonné, ressuscité pour un temps par la petite troupe de survivants que les zombies ne tardent pas à rejoindre, au milieu des manèges, des trains fantômes et des stands de tir à la carabine.

Pour finir, encore un petit mot sur les zombies. N’étant pas particulièrement fan d’horreur et de gore, je n’avais jamais vu de film de zombies. Pas grand-chose sur Wikipédia, sinon que l’origine de ces morts-vivants serait à rechercher dans la mythologie vaudou.
À l’inverse des vampires, les zombies n’ont pas eu leur Bram Stoker et on devra attendre 1978 pour que le réalisateur Georges A Romero se décide à les faire sortir de l’ombre.
J’ai heureusement un collègue de bureau, fan du genre, qui m’a donné les rudiments indispensables à la constitution d’une culture « zombie ». Ces rudiments ne cassent pas trois pattes à un canard, mais peu importe finalement puisque cette brute sanguinaire, stupide et individualiste trouve aujourd’hui toute sa place dans la société de consommation.

Edouard

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Adèle Blanc-Sec

En 1911, la journaliste parisienne Adèle Blanc-Sec décide d’aller en Égypte pour voler une momie susceptible de rendre la vie à sa sœur plongée dans un profond coma à la suite d’un stupide accident de tennis.

Inconditionnel d’Adèle, de la série et du dessinateur Jacques Tardi, je ne pouvais pas manquer le dernier Besson. En y allant, j’étais tout de même un peu méfiant, me demandant si le réalisateur de Léon et de Nikita serait à même de retranscrire à l’écran l’univers du très pacifique Tardi.
Et bien, mes craintes étaient sans fondements, « Les aventures d’Adèle Blanc-Sec » est une réussite totale.

Au début, il est vrai, on n’est pas tout à fait dans la veine de la BD et on se demande si Besson n’a pas transformé notre Adèle en une sorte de Lara Croft à la française. Mais lorsque Adèle revient à Paris, tout est là, du savant inconséquent au méchant plus qu’affreux (Mathieu Amalric) en passant par le monstre préhistorique, l’amoureux transi, le policier stupide, le chasseur cinglé (incarné par Jean-Paul Rouve…génial) et les momies. Tout ça avec les tronches à coucher dehors des protagonistes masculins (les mêmes que dans la BD) et dans un scénario foutraque comparable à ceux des albums.

En effet, Besson n’adapte pas un album particulier, mais picore à droite, à gauche : ici, le ptérodactyle, là les momies, là encore la sœur jumelle… Mais il fait bien et à cet effet, on peut dire que le film est à l’héroïne de Tardi ce que « mission Cléopâtre » d’Alain Chabat à Asterix : la fidélité à un univers plus qu’aux albums. Les fans y trouveront donc leur compte, mais aussi ceux qui ne connaissaient pas Adèle et qui entreront peut-être plus facilement dans l’univers synthétisé et actualisé du film que dans la BD qui manque un peu d’homogénéité (9 albums en 31 ans, de 1976 à 2007).

Un petit mot sur Adèle pour finir. Louise Bourgoin est très bien en femme libre à l’aplomb démesuré, en décalage avec son époque, mignonne, mais pas trop sexy, qui fume dans son bain et qui cherche avant tout à ce qu’on lui foute la paix. Louise Bourgoin est peut-être un peu plus dynamique qu’Adèle, mais ce n’est pas plus mal comme ça. L’Adèle du film s’affranchira-t-elle de l’Adèle de la BD ? On verra ce qu’en fera Besson qui semble nous indiquer à la fin du film la possibilité d’une suite.
Edouard

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D’un château l’autre

Si j’ai voulu lire « d’un château l’autre », c’est pour essayer de comprendre comment l’anarchiste antimilitariste du « voyage au bout de la nuit » avait pu finir la Deuxième Guerre mondiale, entouré d’officiers nazis et de la fine fleur de la collaboration française.
J’en serai pour mes frais. Céline ne donne pas vraiment de réponse à la question que lui pose Laval dans le dernier quart du livre : « Mais vous là, docteur, pourquoi êtes vous là ?…Pourquoi à Siegmaringen ?… On me dit que vous vous plaignez beaucoup… »

Ça…pour se plaindre, on peut dire qu’il sait y faire. On peut même dire que « d’un château l’autre » n’est qu’une interminable plainte : plainte insupportable du fond de son cabinet désert de Meudon et de sa prison de Copenhague, suintante de racisme et d’antisémitisme ; plainte inaudible et quasi surnaturelle depuis sa chambre à Sigmaringen ; plainte apaisée enfin, teintée d’humour et d’autodérision lorsque, calmé, il se retrouve chez lui avec sa femme et ses animaux.

Pour ceux qui ne connaissent pas Céline, la lecture de « d’un château l’autre » risque de devenir très rapidement indigeste. Mieux vaut pour eux aborder l’auteur avec « casse-pipe » et « voyage au bout de la nuit » qui sont plus accessibles.
En fait, le plaisir issu de la lecture de ce livre ne vient qu’une fois celui-ci terminé. Ce plaisir, c’est une « impression » extrêmement profonde et durable.
Les phrases avec un verbe, un sujet, un complément se comptent sur les doigts de la main et toutes sont liées entre elles par les trois petits points qui sont la marque de fabrique de l’écrivain.
Céline ne s’intéresse pas au récit en lui-même, mais seulement à l’ « impression » que son lecteur peut en retirer.

C’est sans doute cet impressionnisme littéraire qui fait dire à beaucoup que Céline est, après Proust, l’auteur français le plus original et le plus génial du XXe siècle.
Edouard
D’un château l’autre
Céline
Folio, éd. 2003
1re éd. Gallimard 1957
440p. , 6.27€
Le 01/03/12

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Ce qui était perdu

Au début des années 80, Kate est une petite fille d’une dizaine d’années, gentille, discrète et qui marche plutôt bien en classe. Au lieu de passer son temps libre avec les autres enfants de son âge, elle préfère jouer les détectives avec Mickey, son singe en peluche et Adrian, un ado un peu paumé.

Seule ou avec Adrian, elle passe de longues heures dans les rues de Birmingham et dans Green Oaks, un grand centre commercial qui vient de s’ouvrir dans la cité anglaise.

Un beau jour, Kate disparaît de la circulation alors même qu’elle errait dans Green Oaks. Vingt ans plus tard, un concours de circonstances fait rejaillir des souvenirs enfouis dans la mémoire d’un certain nombre de personnes qui, à l’époque, avaient été témoins du fait divers.

La première partie du livre fait un peu penser à « La vie devant soi » d’Émile Ajar. On est émerveillé et un peu inquiet par la maturité et l’imagination de Kate qui ne semble pas tout à fait réelle.

La seconde partie est une réflexion un peu désespérée sur la solitude des grandes villes. Catherine O’Flynn décortique le cœur de personnages qui s’évitent, se croisent ou tentent de se rapprocher sans vraiment se toucher.

De l’ensemble, il ressort une légende urbaine belle et mélancolique et une critique désabusée du monde d’aujourd’hui.

Dans la tradition de Dickens auquel elle fait d’ailleurs allusion, la romancière nous dépeint aussi l’Angleterre d’en bas avec ses espoirs, ses craintes, ses peurs et toute son irrationalité.

Bref, un très beau livre.

Charles

Ce qui était perdu
Catherine O’Flynn
Jacqueline Chambon, 2009

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Brunehaut

Pour ceux et celles qui, comme moi, ont été traumatisés dans leur enfance par l’image de cette reine mérovingienne traînée sur le sol attachée à la queue d’un cheval lancé au galop, ce livre est l’antidote indispensable pour une bonne résilience.

Pour les autres, il permettra une révision des connaissances sur une période charnière de notre histoire où l’on voit l’Empire byzantin abandonner ses prétentions sur l’Occident pour laisser la place au moyen âge.

À la fin du VIe siècle, les descendants de Clovis se partagent un royaume correspondant en gros à l’hexagone moins la Bretagne, l’ex Allemagne de l’Ouest, le Benelux et la Suisse : le « regnum francorum ».
L’un d’eux, Sigebert, épouse Brunehaut, une princesse wisigothe qui réussira à régner sur l’ensemble du royaume pour être finalement destituée et exécutée par son neveu Clotaire en 613.

Il faut bien l’avouer, il y a des longueurs et la période de la vie de Brunehaut sur laquelle l’auteur est le mieux documenté, en particulier grâce à Grégoire de Tours, n’est pas forcément la plus intéressante.
Les querelles incessantes entre Sigebert et ses frères ainsi que les tentatives désespérées de Frédégonde (la célèbre belle sœur de Brunehaut) pour tirer son épingle du jeu finissent par lasser.

Le meilleur du livre, c’est pour moi le dernier chapitre consacré à la légende de Brunehaut dans lequel Dumézil s’intéresse à l’évolution de la perception de la reine des Francs, au cours des siècles qui ont suivi sont supplice. Cette perception s’est rapidement divisée en deux courants, l’un historique et l’autre mythique.
Ils finiront par ne plus rien avoir l’un avec l’autre puisqu’au XIXe siècle, on retrouve Brunehaut germanisée en Brunehilde et devenue reine d’Islande dans la Tétralogie de Wagner.

La reine Brunehaut
Bruno Dumézil
Fayard, 2008
425p. ,29€

Edouard

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