La Russie selon Poutine

Un peuple enfin libéré du joug communiste qui l’écrasait depuis plus de soixante-dix ans pouvant enfin goûter aux joies du capitalisme…ça, c’est à mon avis surtout ce que les Occidentaux ont eu envie de croire.

Encore aujourd’hui, les médias français mettent l’accent sur l’opposition à Poutine, sur les manifestations, sur les répressions et sur le lavage de cerveau que subissent les Russes. Tout est fait pour nous persuader qu’aucun Russe sain d’esprit ne peut soutenir Vladimir Poutine, si ce n’est sous la contrainte.

Et si cette vision occidentale n’était qu’une illusion ? Je ne sors pas tout à fait cette idée de mon chapeau. Elle m’est venue il y a quelques jours après avoir lu dans les colonnes du Monde un article de l’écrivain russe Sergueï Lebedev.

Mon propos n’est bien entendu pas de chercher à trouver des excuses à Poutine et je n’ai aucun doute concernant l’état mental du personnage. Ce que je veux dire, c’est qu’au-delà de cette folie, il y a peut-être quelques éléments qui peuvent être compris et partagés par une partie de la population russe.

Au premier plan, je vois la chute du bloc soviétique en 1991 qui, contrairement à ce qu’on a bien voulu penser en occident, a dû être un réel traumatisme pour beaucoup de Russes, et pas seulement pour les membres du KGB dont faisait alors partie Vladimir Poutine.

Immédiatement après vient certainement l’indépendance de l’Ukraine, berceau civilisationnel de la société russe. Si Poutine déclare que l’Ukraine n’existe pas, c’est sans doute qu’il le pense.

Au cours des 30 années qui ont suivi la chute du communisme, le pays, c’est assez largement ouvert à l’économie de marché. Parallèlement, Vladimir Poutine aura su camper au cours des vingt dernières années, le rôle d’un personnage puissant, brutal et impitoyable fidèle à la tradition tsariste s’étant perpétuée à travers le communisme tout au long du XXe siècle. C’est certainement aussi à cette posture, digne de la série « Game of Thrones » que le maître du Kremlin doit une certaine admiration populaire internationale.

L’invasion de l’Ukraine m’a immédiatement semblé anachronique. Je ne sais pas si cet événement aboutira à une troisième guerre mondiale, mais pour moi, dans l’immédiat, ce conflit tient plus de la guerre civile. L’enjeu est bien la survie de l’empire, de l’âme russe traditionnelle.

Pour moi, c’est un combat d’arrière-garde. Cela me semble impossible que Poutine l’emporte. Que peuvent faire des chars et des bombes contre des concepts et la marche du temps ?

J’ose espérer que la situation actuelle préfigure le paysage politique russe de demain avec une droite tournée vers la tradition tsariste et une gauche tournée vers l’ouest.

Édouard

Goodbye Poutine

Alors que les Russes qui ont aujourd’hui moins de 30 ans ne connaissent l’URSS qu’à travers les propos de leurs aînés, Vladimir Poutine, ancien du KGB qui aura 70 ans cette année, déclare la guerre à l’Ukraine qu’il voit s’éloigner de son champ de contrôle.

30 ans sont donc passés. Les ex-pays de l’Est ont intégré l’OTAN et l’Union européenne et les pays tampons entre la Russie et la zone OTAN/UE lorgnent l’ouest. C’est un peu trop pour Poutine qui craint de voir son empire amputé une fois de plus. Cela explique a priori pourquoi il prend les devants et attaque l’Ukraine avant qu’elle ne bascule définitivement à l’ouest.

Tout cela peut paraître bien désuet. Le monde a bien changé en 30 ans. Dans l’immédiat, le comportement paranoïaque du président russe aura en tout cas permis de faire revivre l’ardeur d’un ancien volcan qu’on croyait éteint (merci, Jacques Brel) : l’OTAN et par là même, le leadership militaire américain.

Également vestige de la guerre froide, l’OTAN justifie son existence par l’agressivité potentielle ou réelle de la Russie. L’organisation se justifie également par l’absence de force militaire unifiée au sein de l’Europe, suffisamment forte pour pouvoir s’opposer à la Russie.

Mais l’OTAN n’est-elle pas devenue un boulet pour les États-Unis ? En agressant l’Ukraine, la Russie n’oblige-t-elle pas les Américains à porter leur attention sur l’Europe alors même qu’ils ne considèrent plus depuis longtemps l’océan Atlantique comme un axe stratégique majeur.

Comme chacun sait, les États-Unis n’ont aujourd’hui d’yeux que pour la Chine, en passe de devenir la plus grande puissance mondiale et par là même, pour la zone pacifique (voir le traité Aukus signé en septembre dernier).

Qu’adviendra-t-il si la Chine décide d’envahir Taïwan ? Les Américains pourront-ils être sur les deux fronts ? Assistera-t-on au commencement d’une troisième guerre mondiale ?

N’est-il pas temps d’admettre que l’OTAN est aujourd’hui devenue un cadre anachronique ? N’est-il pas temps de laisser à l’Union européenne le soin d’assurer sa propre défense en mettant en place une vraie armée européenne ?

Jusqu’à maintenant, le statu quo était de règle. d’une part, la volonté des Européens d’assurer seuls leur propre défense restait faible. D’autre part, la possibilité offerte aux États-Unis de garder via l’OTAN un contrôle sur des alliés devenus également des concurrents économiques présentait un certain intérêt.

L’histoire ne devrait cependant pas permettre éternellement à l’Union européenne et aux États-Unis de se satisfaire de l’ambiguïté confortable de l’OTAN. Les choses sont peut-être en train de changer, espérons qu’il n’est pas trop tard.

Vladimir Poutine restera peut-être dans l’histoire comme l’homme qui aura mis définitivement fin à la guerre froide.

Édouard Latour

Le pingouin

Un petit polar sympa qui nous vient tout droit d’ex-Union soviétique. Quelques pages pour nous mettre en jambes et prendre nos marques par rapport à l’esprit slave, si proche de l’occidental et pourtant si particulier, et nous voilà embarqués dans les aventures de Victor, écrivain raté qui vit à Kiev avec Micha, un pingouin souffreteux et dépressif.

Parce qu’il faut bien vivre, Victor va accepter d’écrire des nécrologies de personnes bien vivantes pour le compte d’un mystérieux journal. On pouvait s’en douter, ce travail va le mener beaucoup plus loin qu’il ne l’imaginait et sa vie va en être profondément bouleversée, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Autour de Victor et Micha, gravite toute une galerie de personnages originaux et hauts en couleur, allant du parfait salaud mafieux, jusqu’à l’attendrissante Sonia, petite fille de 4 ans (de la même taille que Micha) recueillie par Victor.

Au début, on a un peu l’impression d’être dans un roman de l’écrivain finlandais Arto Paasilinna : vie en harmonie avec la nature, plaisirs simples…
Et puis, par petites touches, à mesure que le sort s’acharne sur Victor, Andreï Kourkov va s’éloigner de ce schéma initial pour nous dépeindre le vrai visage de l’Ukraine postsoviétique avec sa pauvreté, son insécurité, sa fragilité, ses doutes, ses peurs et ses angoisses.

Il y a, en fait, plusieurs grilles de lecture du « pingouin », comme il y a plusieurs approches possibles du personnage de Victor. Le rêveur paumé du début du roman, manipulé et complètement porté par les événements, va évoluer pour finalement réussir à reprendre la situation en main, si bien que l’on se demande si on ne s’est pas fait rouler dans la farine par l’auteur et si Victor est bien le personnage que nous décrit Kourkov.

Bref, on a envie d’en savoir plus et justement, il y a une suite que je vais m’empresser de me procurer.
Edouard
Le pingouin
Andreï Kourkov
Points, éd. 2000
1ère éd. 1996
274p. , 7€

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