Balance ta chienne

Je veux tout d’abord saluer l’excellent article de Libération critiquant « balancetonporc ». Le harcèlement est une pratique qu’il faut punir et condamner, mais aucun sexe ne doit être stigmatisé. Des hommes sont aussi victimes de harcèlement, d’agression ou de viol. Cette pratique existe certainement aussi dans des rapports homosexuels.

Quand j’étais jeune, on parlait de « promotion canapé », on en parlait en souriant, c’était une chose admise qui existait. On ne pensait pas à l’époque à la violence qui pouvait parfois se cacher derrière ces pratiques et qui doit à juste titre être condamnée.

La violence sexuelle ne faisait pas partie des priorités de l’esprit de 68. Il s’agissait surtout de « libération » et de « jouissance ». Oui, mais pour lequel des partenaires ? Peut-être y avait-il dans les années 70 des comportements sociétaux que les femmes acceptaient parce que c’était l’air du temps et qu’elles considèrent aujourd’hui comme du harcèlement et de l’agressivité.

Élève à l’école de la république laïque et mixte des années 80, je n’ai jamais eu aucun questionnement concernant l’égalité d’accès des hommes et des femmes aux études et au monde du travail. Je n’ai eu que tardivement conscience d’être arrivé juste après la bataille de l’égalité des sexes gagnée à la force du poignet par les femmes.

La pratique de la « promotion canapé » est vieille comme le Monde. Je pense en particulier à toutes ces mères sous l’ancien régime qui s’empressaient de mettre leurs filles dans le lit du roi pour obtenir tet ou tel privilège. Dans une société dans laquelle les femmes n’avaient aucun droit, je peux comprendre que le monnayage des faveurs sexuelles pouvait être le seul moyen leur permettant de se hisser socialement et je ne blâme personne.

Je ne sais pas ce qu’il faut penser aujourd’hui de la « promotion canapé » dans un monde où les femmes peuvent, il me semble, aussi bien réussir par leurs talents que les hommes sans avoir à coucher.

Combien d’hommes et de femmes ont-ils utilisé leurs charmes pour obtenir ce qu’ils voulaient ? Combien d’hommes et de femmes naïfs sont tombés dans le panneau, ont cru au grand amour, se sont fait larguer une fois le privilège convoité obtenu et ont sombré dans la dépression ?

S’il revient aux hommes de balancer les porcs qui sommeillent en eux, c’est aussi aux femmes de se débarrasser de la part de chienne qui sommeille en elles. Ce n’est qu’à ce prix qu’on se débarrassera de pratiques qui n’avaient lieu d’être que dans des sociétés sexuellement inégalitaires. C’est à ce moment que l’on pourra se focaliser sur les vrais harceleurs(ses) qui doivent être condamnés et punis.

Édouard

Poker Daesh

Quel lien le comptable retraité asocial et shooté aux jeux d’argent Stephen Craig Paddock aurait-il pu avoir avec Daesh ? Tout le monde sait bien que les fusillades aux États-Unis ont été très fréquentes ces dernières décennies et n’ont eu qu’un effet très limité sur un peuple qui s’accroche à sa liberté de port d’arme comme une bernique sur son rocher.

Les revendications de l’État islamique dont la crédibilité avait commencé à s’émousser après l’attentat de Nice semblent aujourd’hui sombrer dans le ridicule, d’autant plus qu’une fois de plus, l’EI n’apporte aucune preuve pour étayer ses dires.

Faut-il en conclure que Daesh a perdu la tête et que sa comm n’est plus qu’un grand n’importe quoi ?

Je n’ai bien entendu pas la réponse, mais je pense que Daesh, très affaibli sur le terrain, a abandonné son rêve de conquête idéologique de l’occident. Si la revendication de la fusillade de Las Vegas fait sourire chez nous, elle a sans doute un sens ailleurs.

Les habitants d’autres contrées qui n’ont pas le même fond culturel que l’occident seront ainsi moins sensibles à l’improbabilité de la revendication, mais c’est plutôt a une autre catégorie qui n’est jamais évoquée par les médias que je pense : la population Daesh. Quels individus constituent l’État islamique ? N’est-ce qu’une armée, que des kamikazes, que des réseaux financiers occultes ? Je pense que c’est aussi une population diffuse, pauvre, n’ayant aucun accès à la culture, qui adhère plus ou moins à ses thématiques et à ses valeurs. Une population qui se nourrit certainement aussi d’une certaine hostilité vis-à-vis de la culture occidentale.

En 2005, un jeune guide, à Tombouctou, m’avait expliqué que ses parents allaient probablement l’envoyer à l’école coranique parce qu’ils n’avaient pas les moyens de l’envoyer au lycée à Bamako. Dans la capitale malienne, j’avais été frappé de voir des jeunes dans la rue arborer des tee-shirts à l’effigie de Ben Laden qui avait su faire des États-Unis l’archétype du mal.

Un attentat à Las Vegas pourrait ainsi apparaître comme un mini 11 septembre et avoir un impact non négligeable sur ces populations d’autant plus que la ville du jeu constitue une symbolique forte pour qui voudrait dénoncer un archétype du vice absolu. Cela ne m’étonnerait pas que l’on retrouve des références à Las Vegas dans la propagande de Daesh, bien antérieures à la fusillade d’aujourd’hui.

Pour résumer, il semblerait que l’EI cherche plus aujourd’hui à galvaniser ses troupes qu’a poursuivre son rêve de conquête. Cette politique de communication reste un pari bien fragile pour Daesh, dans un Monde dans lequel l’accès minimum à la culture rencontre de moins en moins d’obstacles, même chez les plus pauvres.

Un État islamique replié sur lui-même et s’abandonnant aux paris…c’est vrai que vu sous cet angle, il y a une certaine ressemblance avec Stephen Craig Paddock.

Édouard

Guernica

Il y a 5 ans, je m’engageais sur ce blog dans une recherche de l’identité culturelle européenne et me demandais ce qui pouvait faire le lien entre de grandes villes européennes telles que Paris, Londres, Berlin ou Barcelone. DAESH aura donné une réponse. Ce qui a fait le lien entre les Européens lors de la création de la CEE, c’était le souvenir de la Deuxième guerre mondiale. Ce sera le sentiment d’appartenance au bloc de l’ouest pendant la guerre froide pour la génération suivante. C’est aujourd’hui le terrorisme islamiste.
Plus précisément, c’est la revendication par DAESH de différents actes terroristes perpétrés sur le continent qui crée cette unité. Quand on regarde les attentats catalans, on se dit que la revendication par DAESH est le seul élément qui permet aujourd’hui d’attribuer la qualité d’ « islamistes » à ces actions.
On est loin du barbu salafiste brandissant un Coran et hurlant « allahu akbar » avant de se faire sauter en activant une ceinture d’explosifs. Aujourd’hui, le conducteur de la camionnette qui fonce dans la foule à Barcelone se barre (incroyable, j’aimerais bien qu’on m’explique…) et les terroristes de Cambrils avaient de fausses ceintures d’explosifs. Les médias parlent à juste titre de terrorisme « low cost ». Y a-t-il une crise budgétaire chez DAESH ? En est-elle réduite à un régime « bout de ficelle » ?
Seule la simultanéité des attaques laisse penser que ces actions ne sont probablement pas le fait de déséquilibrés isolés et qu’il y a une organisation derrière, un réseau à combattre sans relâche et qui ne peut être mené à bien qu’en accentuant la collaboration entre les forces de l’ordre européennes.
Je ne comprends pas ce qu’attend DAESH avec ces attentats. La résistance à la violence guerrière est au cœur de l’identité européenne. L’attaquer ne fera que renforcer cette identité, ne fera aussi que renforcer les institutions policières et militaires de l’Europe. Elles renforceront aussi la compassion internationale et ne pourront avoir un effet que ponctuellement dommageable sur le tourisme. Alors, une fois de plus, « arrêtez, non pas seulement parce qu’il s’agit d’innocents massacrés, mais parce que ces actions ne servent à rien ». Un gestionnaire de chez DAESH pourra me dire qu’elles ne coûtent plus très cher et que le ratio coût/investissement est préservé. Je ne pense pas, car ces actions qui semblent aujourd’hui désespérées ne font qu’accroître l’isolement de DAESH au sein même du monde musulman.
À côté de la violence guerrière, l’art est bien entendu un élément fondamental dans l’identité européenne. Certainement plus que le drapeau bleu aux douze étoiles, le tableau peint par Picasso en 1937 pourrait résumer l’identité européenne. Cet effroi général, ces hurlements, ces corps mutilés sont dans notre ADN et si nous faisons la fête, c’est bien pour essayer de ne pas y penser. J’invite tous les dirigeants de DAESH à regarder cette œuvre. Peut-être leur fera-t-elle comprendre la vacuité de leur action.
Édouard

Mort d’une héroïne rouge

En 1990, à Shanghai, le corps d’une  icône du parti est retrouvé dans un canal. L’inspecteur Chen enquête.

À cette époque, le monde communiste tremble. Tandis que l’URSS s’effondre, sur la place Tiananmen de Pekin en 1989, les autorités chinoises ont montré que l’héritage de Mao demeurait malgré l’ouverture du pays à l’économie de marché initiée par Deng Xiaoping et alors que les Chinois n’en finissent pas de panser les plaies de la révolution culturelle.

Qiu Xiaolong est arrivé aux États-Unis en 88. Les parallèles entre l’auteur et l’inspecteur Chen sont évidents : même âge et goût immodéré pour la poésie. Qiu Xiaolong soutiendra en 1996 une thèse sur le poète américain T.S Eliot. La poésie chinoise classique est présente dans tout le roman, beaucoup de citations et un parfum de sensualité imprègnent le récit, allant d’une certaine mièvrerie à un érotisme beaucoup plus prononcé. Il est beaucoup question aussi des saveurs de la table : un plat de chat et de serpent devient ainsi par la magie de la poésie une lutte du lion et du dragon.

L’intrigue policière n’est pas bien compliquée. La vie de « travailleuse exemplaire de la nation », un titre qui fleure bon les années Mao, n’est pas facile et c’est un pléonasme de parler de « double vie » dans ces conditions. Pas d’énormes rebondissements, pas de fausses pistes, tout l’intérêt du roman réside dans la description de la Chine contemporaine et dans la confrontation entre la justice poursuivie par Chen et la logique du parti qui cherche avant tout à préserver son intégrité.

Les entraves du parti sont nombreuses. L’inspecteur Chen, qui s’entête à faire éclater la justice, est étroitement surveillé et régulièrement rappelé à l’ordre. Lorsque le coupable, le mobile et les preuves sont là, le régime continue à hésiter. On est loin de la logique classique du roman policier occidental et du « who done it ?». Ici, l’essentiel est de savoir dans quelle mesure la découverte par l’opinion publique des circonstances de la mort de Guan pourra éviter de ternir l’image du parti ou, si cela est possible,  contribuer à redorer son blason. Je ne sais pas s’il est possible de traduire « séparation des pouvoirs » en chinois. Dès lors, on hésite, on fait lanterner Chen, on attend un événement extérieur qui devrait apporter une solution et qui ne viendra pas, on se réunit…

Et puis, on ne sait trop comment, une solution est finalement trouvée. Comme la réalité est embarrassante et qu’on ne veut pas trop en dire, on trouve une procédure pénale pour le moins originale et une qualification juridique des faits bien communiste qui ne révélera rien sur le fond, du genre « mode de vie décadent sous l’influence de l’idéologie bourgeoise occidentale ». Finalement, la politique, est-ce autre chose que de la poésie ?

Édouard

Points

2001

Pékin

– Rien n’est écrit en anglais ;

– C’est pas vrai autour des sites touristiques, dans les aéroports, dans les distributeurs automatiques… ;

– Les taxis ne parlent pas anglais ;

– C’est vrai quoique je pense que les jeunes chauffeurs parleront tous anglais d’ici quelques années. Pour prendre un taxi, il faut avoir un papier sur lequel l’adresse est écrite en mandarin ;

– Il est impossible de se déplacer dans Pékin pour un Occidental.

– Faux. Le métro de Pékin est très facile d’utilisation. Les noms des stations sont tous écrits en chinois et en Alphabet latin. Les écrans pour prendre les tickets ont aussi tous une interface en anglais. Ce dont il faut avoir conscience, c’est que Pékin est une ville immense et que l’écart entre deux stations de métro est dans le meilleur des cas comparable à celui existant à Paris entre deux stations de RER. Les métros sont très sûrs. On fait passer les sacs aux rayons X et si vous avez une bouteille d’eau, on vous fait signe d’en boire pour être certain que c’est bien de l’eau (si vous n’avez pas soif, buvez quand même).

On ne peut tout de même pas aller partout en métro et pour « la grande muraille », il faudra s’immiscer dans un groupe. Ensuite, c’est tout de même un autre univers culturel et il est bien de faire au moins une visite guidée : la cité interdite par exemple (il y a des guides francophones à Pékin qu’on peut prendre pour une ou plusieurs visites ponctuelles).

– Il est impossible de conduire.

– Vrai, à moins que vous soyez habitué à la conduite chinoise. La difficulté ne vient pas seulement du fait que tous les panneaux sont écrits en chinois, mais surtout que la conduite est « sportive » : on double par la droite, par la gauche…tout le monde veut être le premier. En observant en France le comportement des Chinois à la caisse dans les supérettes, vous aurez une idée de leur manière de conduire.

Bref, si vous êtes allergiques aux visites groupées et que vous faites le choix de visiter la ville seul, attendez-vous à avoir à surmonter un peu plus d’obstacles que dans une ville occidentale. Choisissez bien votre guide : très satisfait du « lonely planet » pour ma part, qui vous donnera des conseils précieux :

– Il y a beaucoup de toilettes publiques à Pékin, mais jamais de PQ à l’intérieur.

– Vrai !

Édouard

Va et poste une sentinelle

Après avoir vécu quelques années à New York, « Jean Louise » alias « Scout » revient voir son père en Alabama au milieu des années 50, alors même que le débat sur les droits civiques des noirs bat son plein.

Deuxième et dernier opus d’Harper Lee, morte en 2016. La sortie de la suite de « ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », 55 ans après sa publication, était bien entendu un coup d’édition.

Sur la forme, le roman a soulevé chez moi les mêmes interrogations que l’oiseau moqueur dont la construction était aussi très inégale. Les critiques ont depuis sa publication souvent évoqué le nom de Truman Capote, ami d’Harper Lee. Les 100 premières pages de « va et poste une sentinelle » sont pour le moins insipides et semblent provenir du journal intime d’une ado moyenne du Middle West particulièrement cucu et naïve. Sans doute reste-t-il dans ces pages, beaucoup de l’ouvrage écrit avant l’oiseau moqueur et non publié. Pour le reste…  À partir des pages 110, 120, le style devient plus maîtrisé et le récit prend de l’épaisseur. Est-ce seulement le fait de la maturité de l’auteur ? D’autres Truman Capote sont-ils intervenus. Combien de mains se sont posées sur  » Va et poste une sentinelle »? Il n’est peut-être pas nécessaire de répondre à toutes ces questions. D’une certaine manière, un roman est souvent plus ou moins un ouvrage collectif même si c’est un peu casser le mythe de l’écrivain solitaire et démiurge, très vivace dans notre beau pays.

Sur le fond, le roman apporte un très bon complément à l’oiseau moqueur. Peut-être devient-on vieux quand on n’a plus d’illusions à perdre. À ce titre, Scout est encore très jeune. Sa mère étant morte peu après sa naissance, Jean Louise a été élevée par son père et Calpurnia, une gouvernante noire qui fait beaucoup penser à la « Mama » d’autant en emporte le vent. C’est sans doute pour cette raison que la notion de « race » échappe totalement à son mode de pensée. Charmée dans son enfance par la défense par Atticus, son père, d’un noir accusé à tort de viol (intrigue de l’oiseau moqueur), elle n’imagine pas une seule seconde que son héros puisse penser autrement qu’elle.

« Va et poste une sentinelle » nous fait découvrir le vrai visage du racisme qui peut être compatible avec la protection d’un individu victime d’injustice: un bébé phoque massacré ou un taureau dans l’arène nous émeut tout autant qu’un humain. Le racisme est tout d’abord un phénomène social et identitaire. La croyance en l’infériorité naturelle des noirs était indispensable à l’équilibre des sociétés des États du sud jusque dans les années 50, tout comme l’étaient les indigènes pour les grandes puissances coloniales européennes des années 30. Se battre contre la reconnaissance aux noirs de droits civiques, c’était pour beaucoup préserver une pièce majeure d’un mikado identitaire sudiste dont la disparition entraînerait un effondrement d’ensemble.

Le besoin de préserver l’identité psychique, aussi essentiel que se nourrir, dormir ou se reproduire, reste le plus dévastateur,  sa satisfaction parfaite ne pouvant mener qu’au chaos. Décidément, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.

Édouard

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Dans les années 30, l’avocat Atticus Finch élève seul sa fille Scout et son fils Jem dans une petite ville d’Alabama. Commis d’office, il est chargé d’assurer la défense de Tim Robinson, un noir accusé du viol d’une jeune femme blanche.

Classique incontournable de la culture américaine (adaptation en 1962 au grand écran avec Gregory Peck dans le rôle d’Atticus), le livre fera beaucoup de bruit à sa sortie, en plein dans une Amérique secouée par la défense des droits civiques (Rosa Parks et son bus en 1955, c’était aussi en Alabama).

Le livre est tout d’abord une prouesse narrative, l’histoire étant racontée à travers les yeux d’une fillette. Plongée dans des affaires de « grandes personnes » qu’elle ne comprend pas vraiment, Scout relate des faits avec ses mots, charge au lecteur d’en reconstituer le sens. Le procédé donne un caractère profondément tendre à l’ouvrage. On frémit pour Scout, on est triste avec elle et ses maladresses d’enfant nous font mourir de rire (l’épisode de Scout déguisée en jambon à la fête de l’école vaut son pesant de bacon).

Le choix narratif donne à l’intrigue un caractère étrange. L’absence de toutes références à la mère de Scout m’a en particulier frappé. Certes, elle explique que celle-ci est morte quand elle avait deux ans, mais une disparition aussi nette de la pensée de tous semble étrange. Ceci dit, Scout n’est pas encore assez âgée pour comprendre ce qu’est un tabou. Elle parle des choses dont on parle et cela ne lui viendrait pas à l’esprit d’évoquer les sujets dont on ne parle pas. Ces trous dans l’intrigue se marient d’ailleurs très bien avec l’atmosphère du « Deep South », marquée autant par le racisme que par la superstition. La mémoire de la guerre de Sécession est encore vive même si la plupart des protagonistes ont disparu. Les légendes de confédérés se mêlent ainsi à celles de fantômes, de maisons hantées et d’esclaves évadés.

Dans cet univers, le souci des habitants est plus de préserver cet esprit du Sud que de rechercher une réalité. Atticus sait très bien tout ça, il sait que les jurés peuvent envoyer Tim à la mort tout en étant persuadés de son innocence, parce que pour eux, ce serait criminel de reconnaître qu’un noir puisse avoir raison contre un blanc. Les habitants de la ville haïssent d’ailleurs autant Atticus, « l’ami des noirs », que le véritable criminel dont personne n’ignore l’identité : tous deux menaçant l’ordre établi. La grande victoire d’Atticus, c’est les cinq heures du délibéré qui indiquent que les esprits commencent à bouger.

Il n’y aura pas de suite à « ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Le second roman d’Harper Lee, publié en 2015 (va et poste une sentinelle) avait en fait été écrit avant. Le silence de plus de 50 ans de l’auteure disparue en 2016, son caractère insaisissable et la polémique concernant la participation de Truman Capote à l’écriture de « l’oiseau moqueur » font de l’ouvrage lui-même une légende du Sud.

Edouard

Harper Lee

1961/2015

Grasset

Le cimetière de Prague

Simon Simonini, notaire viscéralement antisémite souffrant d’un profond dédoublement de personnalité et faussaire de haut vol, déambule dans la France et l’Italie du XIXe siècle. Il sera notamment l’auteur du « bordereau » de l’affaire Dreyfus et de la première version des « protocoles des sages de Sion ». Traduits en Russe et diffusés à partir de 1905, ils entretiendront la flamme du complot Judéo-Maçonnique au cours des décennies suivantes.

Le cimetière de Prague est l’avant-dernier roman d’Umberto Eco qui nous à quitté en 2016. C’est un « négatif » du « nom de la Rose ». Simon Simonini, apôtre de l’obscurantisme dans une Europe postrévolutionnaire en cours de reconstruction idéologique est un anti-Guillaume de Baskerville porteur de lumière dans l’occident médiéval. En opposition au « faux vrai » que constituait le livre d’Aristote sur le rire jalousement gardé par les frères, il est ici question de « vrai-faux » puisque le bordereau et les protocoles ont bel et bien existé.

Eco est un érudit et avant tout un essayiste. La question du vrai et du faux jalonnera son œuvre, dans ses essais (la guerre du faux en 1985) mais aussi dans Baudolino, personnage qui dit être un menteur professionnel. Sur bien des aspects, le travail du romancier s’apparente à celui du faussaire. Il ne s’en distingue qu’en affirmant que le récit auquel il s’est efforcé de donner une apparence de réalité n’est pas vrai.

Le succès des faux au XIXe siècle dépend largement de l’état d’esprit d’une société qui tend à se détacher de la religion pour se raccrocher à une science encore balbutiante, en particulier dans les domaines de la psyché, frisant souvent avec le paranormal. Dans cette nébuleuse fleurissent des sociétés secrètes parfois rattachées à la franc-maçonnerie voire au satanisme et dont l’existence est souvent moins défendue par leurs adeptes que par leurs détracteurs. L’érudition de l’auteur en la matière est foisonnante et même parfois écœurante.

Dans ce maelstrom, le judaïsme ne trouve plus une place évidente. Ce sera le rôle de faussaires comme Simonini et d’antisémites farouches comme Édouard Drumont  de le positionner. Dans l’Europe en cours de déchristianisation de la révolution industrielle et du communisme naissant, les juifs se voient accusés du déclin de la religion, d’être les suppôts du grand capital et de diffuser le communisme (la haine ne soucie pas des incohérences). Un tel pouvoir de nuisance ne peut être exercé que par une organisation internationale. De là à faire le lien avec la Franc-maçonnerie, il n’y a qu’un pas que beaucoup n’hésiteront pas à franchir. Au début du siècle, l’antisémitisme est un baril de poudre et les « protocoles des sages de Sion » allumeront la mèche.

Dénoncés comme faux dès 1921, ces protocoles n’en seront pas moins authentifiés dans Mein Kampf en 1925 dans une Allemagne humiliée par le traité de Versailles et à la recherche d’un bouc émissaire.

Édouard

Umberto Eco

Le livre de poche

Pimp

Nom : Iceberg Slim. Profession : maquereau (pimp en anglais)

Publiée en 1969, cette autobiographie romancée violente et crue, qui parle du malaise des noirs américains et de la haine des blancs, marquera toute une génération de rappeurs. Abusé sexuellement par sa nourrice à l’âge de trois ans, Robert Lee Maupin y trouvera le fondement de sa vocation de proxénète. C’est en suivant cette route qu’il deviendra le redoutable « Iceberg Slim »

Comme dans toute autobiographie, l’intégralité des propos ne semble pas forcément authentique. La volonté de marquer les esprits, de les amuser aussi (un des chapitres ressemble clairement à une vieille blague recyclée) l’emporte certainement par moments sur la réalité. Et puis, il y a aussi tout ce dont ne parle pas l’auteur et qu’on devine dans ses silences.

La vie de maquereau n’est pas de tout repos. Il s’agit tout d’abord de trouver des prostituées pour se constituer une « écurie » par le sexe, par  l’ ultra-violence, par la persuasion, par le charisme, par le fric, par la drogue…Iceberg Slim n’en parle pas, mais on sait très bien que de nombreuses prostituées sont aussi maintenues dans cet état par l’absence de papiers leur donnant le droit de séjourner sur le territoire.

Une fois l’ « écurie » constituée, il convient d’une part d’essayer de l’agrandir et d’autre part de dissuader les filles (Iceberg Slim ne fait pas dans la prostitution masculine) de s’en aller de leur propre initiative ou de se faire piquer par un concurrent.

Cela va sans dire, tout cela est bien entendu réalisé en toute illégalité en évitant les forces de l’ordre incorruptibles et en graissant la patte des autres.

Enfin, pour supporter cet univers impitoyable et pour garder en toute circonstance une expression impassible à la Vito Corleone, le recours régulier à la cocaïne est fortement conseillé.

Vous l’avez compris, si la profession de proxénète est rémunératrice, son exercice implique de nombreux frais, sans parler des régulières tentatives de meurtre et des séjours pénitentiaires qui finiront fatalement par tomber un jour ou l’autre sur le malfrat.

L’esclavagisme, la violence, l’argent sale et la haine ne mènent à rien, ne créent rien d’autre que du vide et des regrets. Iceberg Slim en prendra conscience au cours des 10 mois passés seul dans une cellule de confinement. À sa sortie de Cook County, il décidera de se ranger et de devenir écrivain. L’auteur mourra en 1992 à l’âge de 74 ans.

 

Iceberg Slim

Éditions de l’Olivier

2001(1ére édition 1969)

Edouard

DAESH est en nous

Comme notre société de consommation, DAESH se nourrit de nos frustrations. Il donne un sens à la vie de tous les détraqués de la planète, tous ceux qui n’ont plus de repères, qui n’ont plus rien à perdre. Comme notre société de consommation, DAESH se nourrit du spectaculaire, des clichés faciles et présente la vie comme un jeu vidéo. Certains chassent les Pokémons, d’autres chassent les infidèles. Le concept est juste un peu différent et ceux qui jouent à DAESH sont juste un peu plus fêlés que les premiers.

La machine est lancée et on ne sait plus comment l’arrêter. Je doute que DAESH en soit capable. Il continuera à revendiquer les attentats et finira par ne plus connaître ses « amis DAESH », ne pourra plus les contrôler, fera semblant et se contentera de les « liker ».

A-t-on déjà perdu le pilote de l’avion DAESH? Peut-être. On l’a d’abord cru avec le chauffeur de Nice puis il s’est avéré que l’ « islamisation rapide » était moins évidente. A ce titre, les médias se sont bien gardés d’insister sur leurs contradictions. Ceci dit, l’attentat était prémédité, mais y a-t-il un lien avec DAESH ? Et l’égorgement du prêtre de Saint Étienne de Rouvray, qu’a fait DAESH ? Ce qui me semble clair, c’est que ces jeunes paumés cherchent un label DAESH qui leur donnera quelques minutes de « gloire » posthume.

Je ne vois pas quel pourrait être l’intérêt de DAESH à commanditer l’égorgement d’un prêtre dans une petite ville de province. Ce qui est clair, c’est qu’à chaque étape dans l’horreur, il se coupe de plus en plus de la communauté musulmane qui, je l’espère, va enfin se soulever pour écraser ce cancer qui la ronge. Aurait-il pu dire « Ah non, celui-là, c’est pas moi » ? Pouvait-il se taire ? Je ne pense pas. Avec un meurtre d’une telle puissance symbolique, DAESH était obligé de revendiquer sous peine de reconnaître implicitement qu’il ne maîtrisait plus rien.

Je veux m’opposer à tous ceux et toutes celles qui vomissent sur « les gouvernements successifs ». C’est bien français de tout faire porter par le gouvernement quand les choses ne vont pas, ça permet de ne pas se remettre en question, de ne pas se demander si nous n’avons pas notre part de responsabilité. Les gouvernements successifs, qui ont su très bien aussi nous faire croire qu’ils maîtrisaient une machine emballée, ont bien entendu eux aussi leur part de responsabilité, mais ne leur mettons pas tout sur le dos.

Ce n’est pas uniquement aux dirigeants de combattre DAESH, mais à nous tous, musulmans, chrétiens, juifs, bouddhistes, agnostiques, athées ; quelles que soient nos professions, nos convictions et nos origines.

Quand le label DAESH ne sera plus, quand tous les désorientés de la Terre s’apercevront que leurs crimes ne garantira plus la « Une » au JT du 20h, quand DAESH ne rendra plus « populaire », sans doute arrêteront-ils.

Edouard