Roy Lichtenstein

À Beaubourg jusqu’au 4 novembre. Bon plan pour les Parisiens qui bossent au mois de juillet et/ou août et qui veulent éviter les queues et la chaleur, l’expo est ouverte tous les jours sauf le mardi jusqu’à 21h.

Longtemps, je n’ai pas eu conscience que Roy Lichtenstein pouvait exister et qu’une figure pouvait surnager de ce flot de couleurs acidulées et de personnages hyperexpressifs surgis de l’univers des comics américains des années 60.
Et puis, je me suis rendu compte que certaines images revenaient plus que d’autres, des images qui s’étaient échappées des griffes des Marvel et autre Strange pour dire autre chose, des images qui permettront à l’époque aux situationnistes de dénoncer la société de consommation, des images qui deviendront des archétypes du Pop-Art.

On ne peut pas limiter Roy Lichtenstein à ses jeunes femmes blondes au physique aseptisé, tout comme on ne peut limiter Andy Warhol à Einstein tirant la langue ou Piet Mondrian aux pubs de Loréal.

À notre décharge, on ne peut pas dire qu’ils s’échinent beaucoup à se distinguer du vulgum.
Évidemment se sont des pops-artistes dont l’objectif est de brouiller les frontières entre le «commun» et l’ «artistique», comme autant de profanateurs de nos vieux schémas simples.

Derrière le pop-art et en particulier derrière l’œuvre de Lichtenstein, se cache une théorie de qui pose la question du positionnement de l’art dans la société. L’expo est à ce titre très didactique, on suit les différentes étapes du mûrissement de la théorie de Lichtenstein et des différentes formes qu’il lui donne.

Lichtenstein, lui aussi transforme le commun, j’ai été à ce titre troublé par ces sculptures de tasse à café décorées qui ont la taille de tasses a café, mais qui, pour une raison que je ne sais pas l’expliquer ressemblent plus à des sculptures qu’à des tasses. Le mot « pop » prend avec lui un autre sens que « populaire », celui d’éclosion, d’instantané comme dans « pop-up » ou dans « pop-corn », comme un bouchon de liège qui s’échappe d’une bouteille de champagne. Ce n’est pas un hasard si l’artiste aimait peindre des explosions et magnifiait les coups de pinceau.

Après avoir tirés le populaire vers l’artistique, Lichtenstein tire l’artistique vers le populaire en revisitant tous les classiques : Monet, Cézanne, Picasso, Fernand Léger, Matisse, Brancusi, Mondrian… Difficile de ne pas être insensible à sa reprise de la cathédrale de Rouen de Monet. Ca marque de fabrique, ses grisés avec ses petits points qui renforcent cette impression de relief que l’on retrouve dans toutes ses œuvres.

Ses petits points, qui prennent toute leur force dans son impressionnante série sur les « miroirs », finissent par occuper toute la toile à la fin de sa vie (1997) quand il revisite les paysages zen chinois.
Edouard

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Sherlock

 

La série est diffusée depuis un certain temps sur ma chaîne fétiche, mais je n’avais pas encore regardé. C’est chose faite depuis jeudi soir avec l’adaptation d’un classique de chez classique : le chien des Baskerville.

Le titre de l’épisode était en fait « les chiens des Baskerville », la couleur est annoncée dès le début, on n’est pas dans une énième adaptation du roman de Conan Doyle, les inconditionnels de sauce victorienne en seront pour leurs frais.

Ce n’est pas non plus une parodie, mais plutôt une ripolinade (vous ne le connaissiez pas celui-là ?) du mythe du célèbre détective-opiomane. Pour tout dire, je n’ai jamais beaucoup accroché avec Sherlock Holmes. Trop mégalo pour ne pas être énervant. J’ai toujours trouvé ses capacités déductives insupportables, ne nous laissant aucun espoir de trouver la clef du mystère.

Je pense qu’un bon auteur de romans policiers doit donner au lecteur le sentiment qu’il va peut-être résoudre l’énigme seul tout en faisant le nécessaire pour qu’il n’y arrive pas. Or, Conan Doyle semble nous dire éternellement « même pas en rêve ». J’aime bien aussi les polars dans lesquels l’enquête est un prétexte…enfin, il fallait bien poser les bases du roman policier et les aventures de Sherlock Holmes ont incontestablement alimenté les fondations du genre.

Bref, il fallait un sérieux ravalement et cette série britannique relève le défi haut la main. Tout ce déroule au XXIe siècle. Sherlock est toujours accompagné de l’inséparable docteur Watson, mais, loin du rôle de faire valoir dans lequel Conan Doyle le cantonnait, il apporte a son ami le soutien médical dont il a cruellement besoin.

En effet, plus que jamais, le grand détective apparaît comme un grand malade.
La consommation d’opium étant réglementée depuis 1912, il s’est aujourd’hui rabattu sur la cigarette. Cette addiction ne semble cependant pas être à l’origine de sa «maladie». S’il continue a user de ses talents déductifs incroyables, ce n’est plus pour nous épater, pour regarder le monde avec dédain, mais parce qu’il ne peut pas faire autrement. Il porte ses capacités comme un superpouvoir dont il doit bien faire quelque chose : c’est un peu le détective malgré lui. Forcément, j’ai beaucoup plus d’affection pour ce Sherlock que pour celui des origines.

Sinon, l’intrigue mise au goût du jour est bien sympa, teintée comme il se doit de scènes bien flippantes. Le méchant est bien méchant et le monstre délicieusement monstrueux. Les gardiens des dogmes fondateurs y auront même trouvé leur compte grâce à la « so gothic » lande accidentée du Dartmoor avec son brouillard, ses silhouettes fantomatiques, ses cris effroyables, ses cachettes et ses bruyères.

À suivre…

Edouard

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1Q84 Livre 2 et Livre 3

L’envoûtement continue. Maître Murakami entraîne le lecteur dans le monde magique de Aomamé et Tengo, dont le portrait se peaufine de chapitre en chapitre. Un petit fléchissement vers la fin du livre 3, paradoxalement à partir de la vraie rencontre des deux personnages. Les thèmes de l’amour, de la mort, de l’après, de la religion et de la manipulation courent en filigrane de cette très belle trilogie.
Lancez-vous, ce voyage vous transportera très loin…
Amitiés stratosphériques,
Guy.
Haruki Murakami

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Man of steel

La planète Krypton va bientôt disparaître. Un couple décide d’envoyer leur fils nouveau né vers des cieux plus cléments…vous connaissez la suite.

Très belle première partie pour se nouvel opus de Superman. Les images de Krypton sont magnifiques : les fans de SF y trouveront leur compte, les écologistes aussi (on pense très fortement à l’exploitation des gaz de schiste).

Seconde partie plus classique avec l’enfance terrienne du héros, élevé comme il se doit par des agriculteurs du Kansas. Beaucoup de palabres entre le jeune Clark et son père adoptif (Kevin Costner) qui l’encourage à ne pas dévoiler ses super pouvoirs. Passage intéressant sur les souffrances physiques et morales du jeune garçon, victime de l’hyper développement de ses sens. Il ne semble pas que ses parents l’aient amené chez un pédopsychiatre et le monde ne s’en portera pas plus mal. Malgré les conseils de Kevin, Clark Kent ne peut s’empêcher d’aider ses petits camarades. Il est comme ça Superman, c’est plus fort que lui.

La troisième partie retombe dans l’univers très codifié des comics. Clark part à la recherche de ses origines et retrouve l’hologramme de son père biologique (Russel Crowe) qui lui prodigue des conseils à la Yoda. C’est là qu’entre en scène le méchant échappé de Krypton pour conquérir la terre et détruire ses habitants. S’ensuit un gloubiboulga d’explications pseudo scientifiques, des combats virils avec beaucoup d’explosions et de tours qui s’écroulent (mais où sont-ils allés chercher cette idée ?) ainsi que l’inévitable romance pleine de guimauve avec la belle Loïs Lane : bref, l’univers des teen movies. Dérogation aux codes Kentiens, la kryptonite qui est à superman ce que les crucifix sont aux vampires, n’apparaît pas sous forme solide et est remplacée par une histoire d’atmosphère un peu compliquée. On connaît aussi enfin l’origine du fameux « S » cousu sur son légendaire pyjama bleu. Ce n’est pas un « S », mais un mot qui signifie « espoir » en kryptonien.

Pour tout dire, j’ai été un peu déçu (sauf pour la première partie), peu- être que je commence à être un peu vieux pour apprécier les aventures de Superman. Le message délivré fait très républicain, une planète où rien n’existe en dehors des États-Unis. On se demande si l’Amérique ne se replie pas à nouveau sur elle et si l’effet Obama ne s’essouffle pas : c’est un peu déprimant. Le dernier opus nous présentait un Superman désorienté dans un monde dans lequel il n’avait plus sa place. Le voilà renvoyé d’où il vient, les BD pour ados des années 50. Clark Kent arrivera-t-il à s’échapper de cette prison ? On espère de tout cœur qu’il s’évadera et reviendra nous donner un peu d’espérance.

Edouard

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Chroniques de Jérusalem

Guy Delisle, auteur de bandes dessinées québécois, raconte son année passée à Jérusalem avec sa femme qui travaille chez médecins sans frontières (MSF) et ses deux enfants.

« Chroniques de Jérusalem » a eu le fauve d’or du meilleur album 2012 à Angoulême. Oui, j’avais vu ça l’année dernière, on ne parle plus d’ « alph’art », mais de « fauve ». Je ne sais pas pourquoi ils ont changé, c’était bien l’ « alph’art ». Peut-être qu’ils ont eu des problèmes avec Tintin. Enfin bon, c’est comme ça.

Ceux qui connaissent un peu la ville retrouveront avec sourire un certain nombre d’anecdotes classiques comme les interminables interrogatoires à l’aéroport Ben Gourion où on vous demande ce que faisait votre grand-père maternel, le casse-tête quasi insoluble pour un non-musulman qui veut visiter le dôme du rocher, l’administration kafkaïenne du Saint-Sépulcre…(il y aurait aussi la difficulté à trouver un distributeur automatique qui marche pendant shabbat, mais il n’en parle pas). Il retranscrit bien aussi cette tension larvée permanente.

Tout est compliqué dans cette ville et c’est ce que démontre l’auteur tout au long de l’ouvrage.

Le dessin n’est pas extraordinaire, mais on s’habitue. Delisle a incontestablement un style. Sinon, d’un point de vue scénaristique, je trouve que c’est un peu descriptif, que ça manque d’humour. Le chat du rabbin, c’est tout de même plus marrant. Ce qui m’a le plus amusé, c’est le juif ultra orthodoxe de Mea Shearim qui se déguise avec un keffieh pour la fête de Pourim. Le coup du juif de Tel-Aviv avec une moustache à la Adolf, euh…un peu provoc peut être (même si l’anecdote est authentique)? C’est vrai qu’Israël est un pays en guerre et qu’il n’y a pas de quoi rire. Mais bon, j’attendais un petit plus que je n’ai pas trouvé.

C’est aussi une BD assez engagée politiquement : l’influence de MSF n’est peut-être pas tout à fait étrangère à cela. Je suis conscient que la situation des Palestiniens est déplorable et que les Israéliens sont largement responsables de cette misère (et ne me dites pas qu’il y a de l’antisémitisme dans cette phrase, sinon je vais m’énerver). De là à en faire le fil conducteur d’une BD, je ne sais pas si c’est vraiment utile. D’un côté, je trouve que c’est bien d’en parler et aussi que se soit un québécois qui le fasse. En France, on a toujours peur d’être taxé d’antisémitisme. D’un autre côté, je trouve que c’est un peu verser de l’huile sur le feu sur un pays qui n’en a certainement pas besoin. Que faire ? Dire que tout est formidable ? Ce serait pire que tout. Peut-être plus axer le récit sur l’aspect inextricable de la situation plutôt que de désigner un responsable. C’est un peu too much je trouve de mettre en dernière page une vignette avec un colon juif arrogant installé sur le toit de la maison de Palestiniens qui viennent d’être expulsés et qui déclame « It’s my house now ! ». En tout cas, une BD qui fait réfléchir et qui mérite d’être lue.

Chroniques de Jérusalem
Guy Delisle
2011
Edouard

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Barcelone

Avant de parler de Barcelone, je veux saluer la collection « un grand week-end » chez Hachette qui me suit dans ma quête culturelle européenne.
Quelques précisions techniques cependant. Les guides ont tous le même format ainsi que les cartes pliables qui vont avec. Bien entendu, toutes les villes n’ont pas la même taille et toutes les cartes ne sont donc pas à la même échelle. Elles ne tiennent pas non plus compte du relief.
Pour des villes « plates » comme Londres, Amsterdam ou Bruxelles, cela n’a pas beaucoup d’importance, mais pour Barcelone qui est construite au bord de la mer à flanc de montagne, c’est différent. Les distances ne veulent pas toujours dire grand-chose à vol d’oiseau.
Ainsi, la localisation du « parc Güell » semble assez fantaisiste. Le métro le plus proche est « Lesseps » et non « fontana » comme indiqué sur le guide. C’est vrai, il y a une petite flèche noire sur le plan que je saurai maintenant traduire par « c’n’est pas du tout là, mais c’est globalement par là ».
De même, c’est un peu galère d’aller à la fondation Miró depuis « Poble Sec » et encore plus depuis « Espanya ». Il faut en fait prendre le funiculaire de « Paral.lel ». Après, on peut toujours redescendre la colline de Montjuïc par les jardins : c’est magnifique.
Un peu difficile de décrire cette ville kaléidoscope en constante mutation urbanistique : impossible de faire le tour. Difficile de ne pas y trouver son compte, de ne pas être fasciné par la Sagrada Familía et de résister aux charmes de la plage de la Barceloneta quand la chaleur vous accable.
Mes trois coups de cœur :
– La fondation Mirò : allez savoir pourquoi je suis plus bouleversé par Mirò que par Giotto…je pense que le snobisme dans l’art est entretenu par les snobs et par ceux qui n’éprouvent pas d’émotions artistiques. Se sont parfois les mêmes.
– Le Palau Güell : Tous ceux qui ont vibré comme moi en lisant « l’ombre du vent » de Zafón retrouveront la splendeur des Aldaya derrière ce palais construit par Gaudí qui semble relever autant de l’architecture que du fantastique.
– La plaça de Prim dans le quartier de Poblenou. Un zest d’Amérique latine sur cette petite place d’un blanc immaculé que protègent deux grands arbres aux troncs noueux qui semblent être là depuis toujours. A13h, lorsque les serveurs d’ « Els Pescadors » installent les tables et que le soleil frappe, ils étendent leurs ombres pour préserver la chaleur du matin. On y accède par une petite rue aux murs défraîchis dans laquelle on aimerait entendre les musiciens de « Buena Vista Social Club ». Les esprits de Sepulveda et de Garcia Marquez ne sont pas loin non plus. On imagine que c’est sur ce genre de place que Santiago Nasar (le héros de « Chronique d’une mort annoncée ») a été assassiné.

Edouard

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La jeune fille à la perle

Son père étant devenu aveugle à la suite d’un accident dans sa faïencerie, la jeune Griet, 16 ans, devient servante dans la maison du peintre Vermeer.
Le travail est pénible. Elle doit, en plus, se méfier de la jalousie de l’épouse, de la fille aînée, de la servante qu’elle doit aider et de la belle-mère, qui tiennent toutes, vivement, à leurs prérogatives. Elle est chargée, tout particulièrement de faire le ménage dans l’atelier de Vermeer. Petit à petit, il lui donnera ses peintures à broyer, puis, un jour, lui demande de poser pour un tableau. C’est le scandale ! Protestante, elle ne se sent pas le droit de poser, surtout sans coiffe. Une jeune fille correcte de sa condition ne doit pas montrer ses cheveux aux étrangers. Il faut donc cacher ses séances autant à ses parents qu’à l’épouse du peintre.
Un très joli roman sur la peinture, les mœurs et la vie en Hollande au dix-septième siècle.
J’ai particulièrement aimé les détails donnés sur la fabrication des couleurs et la façon, méticuleuse, dont Vermeer peignait.
Nous ne savons pas grand-chose sur Vermeer ; il avait beaucoup d’enfants, mais peu d’argent. La maison, assez petite, était envahie de bruit. Il s’isolait dans son atelier ou à la Guilde pour avoir du calme. Il peignait peu (2, 3 tableaux par an) et surtout pas sa vie de famille. Ce livre nous explique bien sa passion pour la peinture et, uniquement, pour la peinture. Il ne profitera jamais de ses modèles.
La Martine sous le charme
CHEVALIER Tracy
Folio, 2011 (1999), 313 p.

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La Montagne magique

 

En 1907, un jeune ingénieur allemand bien comme il faut, Hans Castorp, arrive au sanatorium de Davos pour rendre visite à son cousin militaire atteint par la tuberculose. Il y restera 7 ans.

Si vous vous intéressez au spiritisme, vous devriez lire la Montagne magique de Thomas Mann m’avait on dit. 975 pages ! Oups ! Le voyage n’aura pas été sans peine.

La première partie décrit l’arrivée du héros et le quotidien du sanatorium. C’est assez amusant de voir tous ses personnages qui, pour la plupart, ne sont pas malades, mais ne s’inquiètent pas moins des tressautements des thermomètres relevés jusqu’à dix fois par jour. L’autre élément amusant pour un lecteur du XXIe siècle, mais dont il était impossible d’avoir connaissance en 1924, année de publication de l’ouvrage, c’est ce qu’est devenu Davos aujourd’hui : les caprices du mercure et les inquiétudes des malades plus ou moins imaginaires renvoient aux inquiétudes des experts de la finance internationale devant les variations boursières. Il y a aussi dans cette partie une ambiance qui retient le lecteur, une ambiance un peu étrange qui, je ne sais trop pourquoi, m’a fait penser à celle des tableaux de Magritte.

La seconde partie a été une torture et j’ai bien failli laisser tomber plusieurs fois. Elle est dominée par les discussions interminables du Franc-Maçon Settembrini et du jésuite d’origine juive, Naphta. J’étais largué la plupart du temps : des débats sur le temps, la maladie, la mort, le vivant…il paraît que Thomas Mann était un grand admirateur de Schopenhauer. Si vous aimez Schopenhauer… J’ai surtout retenu que la science et la médecine en particulier avaient drôlement progressé depuis les années 20. Hans Castorp, avale tout ça comme une éponge. À la fin de la seconde partie, il se demande si le temps n’est pas en fait une illusion. Pour ma part, à mesure que je tourne les pages, je ne vois aucune trace de spiritisme et me demande où ce livre veut m’emmener.

La troisième partie débute quand Hans Castorp décide d’aller skier et est pris dans une tempête de neige. Je me souviens alors du titre du roman. J’essaie de me remémorer où était la montagne dans les deux premiers tiers tout en poursuivant ma lecture : l’action ne cesse de progresser. Le spiritisme prend de l’épaisseur à partir de la page 891. Il aboutit à la montée en puissance d’une folie collective effrayante qui conduit au sommet : le début de la Première Guerre mondiale. Les dernières pages du roman, qui décrivent la guerre dans toute son horreur, font penser aux cadavres grimaçants d’Otto Dix.

Où trouver le matériel pour réussir cette lecture ? L’expo « de l’Allemagne » (au Louvre jusqu’au 24 juin) présente plusieurs paysages surnaturels de Caspar David Friedrich. L’un d’eux est en couverture du roman dans la collection « le livre de poche ». Je recommande aussi à ceux qui voudraient tenter l’ascension de visionner « le cabinet du Dr Caligari » (1919) de Robert Wiene et « Dr Mabuse le joueur » (1922) de Fritz Lang.

Édouard
La montagne magique-Thomas Mann

Le livre de poche-2012(1924)

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Mud, sur les rives du Mississipi

Neck et Ellis, deux préados, vivent au bord du Mississippi. Neck a eu vent de l’existence sur un îlot au milieu du fleuve, d’un bateau perché dans un arbre. Les deux copains décident de coloniser le navire, mais quand ils arrivent, ils s’aperçoivent que celui-ci est habité.

Qui est Mud, l’habitant du navire ?

Pour Ellis, ce sera une sorte de héros romantique. Pour Neck, ce sera un type bizarre avec lequel on peut s’arranger. Pour la police, Mud est un meurtrier. Pour Galen, c’est l’homme qui a tué son frère. Pour Tom (magnifique Sam Shepard), c’est un fils adoptif. Pour Juniper (Reese Whiterspoon, l’actrice de « de l’eau pour les éléphants »), c’est l’homme de sa vie, aussi désaxé qu’elle.

Et Mud, qui pense-t-il être ? Il ne sait pas trop. Il dit qu’il n’est pas fort pour la vérité. On sent qu’il a besoin d’être dans l’action pour ne pas à avoir à se poser trop de questions.

Pour moi, Mud est un paumé, gravement barge, dangereux, mais pas méchant avec un cœur gros comme ça. Mud est un Peter Pan, un enfant qui refuse de devenir adulte, un romantique qui croit au grand amour. C’est sur ce point qu’Ellis le rejoint. Mud poursuit les mêmes illusions que lui. À 14 ans, ce serait triste de ne pas en avoir et, contrairement à celui qu’il commence par admirer, Ellis va grandir rapidement.

La scène de bravoure au cours de laquelle le vagabond témoigne son amitié à son jeune admirateur semble copier/coller de la scène finale de True Grit (en fait, c’est plus la fin de « 100 dollars pour un shérif » dont « True Grit » est le remake).

Jeff Nichols, comme dans Take Shelter, s’intéresse à la folie innocente et meurtrière de l’Amérique profonde. Il serait surprenant que le réalisateur n’ait pas eu connaissance de l’opus des frères Coen qui surfent sur le même registre, sur un ton plus humoristique, il est vrai.

Plagiat éhonté ou clin d’œil d’un fan ? Accordons-lui le bénéfice du doute. Le fait que Mud casse la moto en arrivant laisse d’ailleurs penser qu’il s’agit bien d’un clin d’œil.

Un petit mot pour finir sur le Mississippi. Des images superbes. Un fleuve immense qui semble presque une mer comme on le voit sur le dernier plan : un géant assoupi, qui rend dérisoires les gesticulations des humains incapables de perturber son sommeil.

Edouard

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La légende des années 60

4 mai 2013, 20h15, métro Grands Boulevards. Je n’étais jamais entré aux Folies Bergère. Pas de bluebell girls, mais leurs atours, bijoux, diadèmes et autres plumes d’autruche exposés dans des vitrines. L’extravagance de la décoration du lieu donne aussi le sentiment qu’elles ne sont pas tout à fait absentes. Les raisons de ma présence dans ce lieu magique ? « la légende des années 60 », le nouveau spectacle des chœurs de France. J’avais adoré « histoire de comédies musicales » l’année dernière et j’y suis retourné en espérant retrouver la même ambiance régénératrice.
La salle de spectacle est très cosi comparée à celle du grand rex. Le rideau se lève et je retrouve mes 200 choristes (hommes et femmes) habillés cette année en bleu et blanc.
J’ai plus de mal que l’année dernière à retrouver ma choriste que je ne repère qu’à la fin de la première partie, en haut au milieu, cachée derrière un chauve à lunette.
Cette année, le rôle de monsieur loyal est partagé entre Jean-Claude Oudot, le fondateur et directeur musical des chœurs de France et Henri-Jean Servat que les fans de télématin connaissent bien. Grâce à son immense culture musicale, ce dernier nous sert de Virgile dans ce voyage dans le temps.
Car c’est bien d’un voyage dans le temps dont il est question. Les chœurs de France nous embarquent ce soir dans cette France sans guerre et sans colonies (à partir de 62), sans chômage, sans crise pétrolière, sans SIDA ; une France matériellement reconstruite, mais qui doit réinventer son identité ; une France idéologiquement encore un peu engoncée dans le carcan des années 50 : une France jeune tournée vers l’autre côté de l’Atlantique : le temps des « yéyés ». Et puis, de ce magma, vont sortir quelques identités musicales fortes qui vont contribuer à faire revivre le pays : Dutronc, Bécaud, Nougaro, Barbara.
En 65, France Gall remporte l’eurovision avec « poupée de cire poupée de son » composée par un fils d’immigrés russes : « Serge Gainsbourg ». La même année, irrité de s’être fait voler la vedette, Polnareff chantera « la poupée qui fait non ».
Mais je reviens un instant sur le spectacle et sur le très beau duel sur scène entre les hommes qui tentent d’imposer « la poupée qui fait non » et les femmes qui résistent avec « poupée de cire, poupée de son ». Les possibilités de jeu chorégraphique de cette masse vocale sont tout bonnement stupéfiantes. Pour illustrer le feu d’artifice de la fin des années 60, une lumière blanche l’irradiera avec les paroles du « White is White » de Delpech.
Et puis, comme pour boucler la boucle, cette décennie qui avait commencé dans la fascination de l’Amérique, finira avec l’arrivée d’un franco-américain, Joe Dassin, qui chantera « siffler sur la colline » en 68.
Les années 60, c’est l’histoire d’une France qui a cessé de dominer le Monde et qui se retrouve en s’ouvrant au Monde : une France qu’on voudrait éternelle.
Edouard

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