La peste noire

La peste est un bacille qui se transmet par les puces des rats et de quelques autres mammifères. S’il n’y a plus de grandes épidémies comme il y a eu en France jusqu’au XVIIIe siècle, on ne peut pas dire que la peste ait totalement disparu et l’on rencontre encore des cas isolés notamment à Madagascar et aux États-Unis où un cas a été identifié en 2014.
L’ADN nous permet de retracer l’itinéraire du bacille. Il serait apparu à la fin du néolithique en Asie centrale et aurait commencé son périple vers l’occident grâce à un animal qui venait alors d’être domestiqué par l’homme et qui lui permit de conquérir le monde à une vitesse encore jamais atteinte : le cheval.
Il est question dans la bible de destruction de populations par la maladie, mais il n’est pas possible de savoir précisément de quoi il s’agit. Une première grande épidémie se manifeste en Europe au VIe siècle provenant d’un port égyptien, le bateau étant également un grand diffuseur du bacille. Il va sévir pendant deux siècles avant de disparaître mystérieusement. Il revient au XIVe siècle pour dévaster une fois de plus l’occident. La peste est l’exemple typique de la terreur médiévale. Dans une société qui ne comprend la maladie que comme un châtiment divin individuel, le mal ne peut susciter qu’effroi et incompréhension. Pour rester fidèle à la doctrine chrétienne, on ne brûle pas les corps pestiférés, permettant ainsi la propagation du mal. La dernière grande épidémie de peste se manifestera en Provence dans les années 1720. On en connaît cette fois la cause précise, l’entrée frauduleuse d’un navire dans le port de Marseille. Les mentalités ont un peu évolué depuis le XIVe siècle, on avance diverses hypothèses en tentant d’imposer le concept d’épidémie. Cependant, les esprits ne sont pas encore prêts et continuent à douter qu’il puisse y avoir transmission d’un individu à l’autre. Ce principe ne sera admis que sous l’empire.
Dernier acte: la révolution industrielle s’est installée en Europe et avec elle le train et le bateau à moteur qui permettent d’aller toujours plus nombreux, plus vite et plus loin. Les Européens se partagent le monde. A la fin du XIXe siècle, une épidémie de peste éclate en Chine. Alexandre Yersin, un élève de Louis Pasteur, est envoyé sur place pour trouver une solution. Non sans mal, concurrencé en particulier par un médecin japonais élève de l’Allemand Robert Koch, il parvient à identifier le bacille : victoire de la science sur la mort mais aussi sur la superstition.
L’auteur ne s’étend pas sur les représentations culturelles du fléau. Le nombre de pages d’un « Que sais-je ? » est limité… Il n’en reste pas moins que de Boccace à Camus, la maladie marquera profondément la littérature occidentale. La peste, c’est l’allégorie de l’expansion humaine toujours source de bienfaits et de catastrophes. C’est celle aussi de l’accueil de l’étranger qui n’est jamais dépourvu de craintes. Aujourd’hui, la Terre est devenue toute petite, les informations peuvent circuler en quasi instantané d’un bout à l’autre de la planète. Le WEB, porteur de progrès est aussi porteur de haine et favorise la manipulation de masse… la peste n’est pas près de disparaître.
Édouard
Michel Signoli
Que sais-je ?
2018

Les présidents sans aura

Les trois présidents qui se partagent le podium de la longévité depuis 1958 (Mitterand, Chirac, de Gaulle) sont bien entendu différents, mais avaient pourtant quelque chose en commun : l’aura.
L’aura est une notion insaisissable, immatérielle, presque magique, intuitive. Avoir de l’aura, c’est s’inscrire dans un contexte particulier qui donne du sens à l’individu, qui permet à ses semblables de s’identifier à eux, de s’en sentir proches.
Je n’ai connu Mitterrand qu’avec mes yeux d’enfants et d’adolescent, mais j’écoutais les adultes et mes parents en premier lieu. Pour tout dire, il me foutait un peu les jetons. C’était un sphinx, une « force tranquille » attachée à la terre dans lesquels les Français se reconnaissaient. C’était l’homme solitaire un peu impressionnant vivant à l’extérieur du village, mais sans lequel ce dernier ne peut vivre. Dans un autre style, Chirac était un champion de l’aura rurale dont il jouait magistralement au salon de l’agriculture. Et de Gaulle savait lui aussi parler à la France.
Giscard a dû comprendre analytiquement qu’il fallait être proche, mais n’a pas su s’y prendre. Sarkozy a très vite donné l’impression qu’il s’était gouré de trottoir. Hollande s’est cassé les dents avec son « président normal ».
Macron était tombé du ciel. C’est important pour les Français, toujours à la recherche de l’homme providentiel. Il était jeune et ne semblait rentrer dans aucune case, les Français lui ont laissé sa chance. Mais il est rapidement apparu comme ces villes de l’Ouest américain qui semblent tout juste posées sur terre, sans âme, sans prise possible. Les Français ont tenté en vain de le cerner alors, leur incompréhension s’est traduite en haine.
On a beau être intelligent, la patine ne se marque qu’avec le temps. « La valeur n’attend pas le nombre des années » disait Corneille, mais la reconnaissance populaire n’est pas qu’une question de compétence. Peut être à t-elle d’ailleurs peu de choses à voir avec la compétence.
Tintin est incontestablement doué pour résoudre les énigmes, mais il est beaucoup trop lisse, trop fade pour qu’on puisse l’aimer. C’est Haddock qu’on adore et c’est pourquoi Trump sera peut-être réélu parce que les Américains ont l’impression de le connaître, de comprendre ce qu’il fait.
L’aura est elle une question d’inné ou d’acquis ? Il n’est bien entendu pas possible de répondre à cette question. Quoi qu’il en soit, les « gilets jaunes » auront certainement été un avertissement pour Macron, une chance qu’il devra savoir saisir. Si Sarkozy et Hollande avaient eu des « gilets jaunes », ils auraient pu trouver le moyen de rectifier le tir. Macron y arrivera-t-il ? Peut-être n’aura-t-il pas le temps. Il est possible aussi qu’il n’en soit pas capable.
Les Français ne sont pas pressés. Si Macron n’est pas le bon, ils en choisiront un autre, puis encore un autre, jusqu’à ce qu’ils trouvent celui qui les touchera sans avoir à leur parler.

Édouard

Mirage

Ce bon vieux Douglas nous a encore concocté une histoire à ne pas dormir debout.

Robyn (40 ans) et Paul (au moins 55 ans) débarquent à Casablanca pour un voyage en amoureux.
C’est Robyn qui raconte. Elle est follement amoureuse de ce second mari qui a promis de lui faire
un enfant. Ce voyage au Maroc débute comme une romance à la guimauve.
Arrivée sur place, elle découvre un secret que Paul lui cachait depuis de nombreuses années.
Devant la réaction de Robyn, Paul disparaît.
Et cela active l’engrenage.
Pensant suivre les traces de Paul, Robyn passera par Essaouira, Ouarzazate, pour s’enfoncer (dans tous les sens du terme) dans le Sahara.

On aime ou on n’aime pas Douglas Kennedy. Ses histoires racontent souvent les conséquences de mauvaises décisions, sans retour possible.

Le Maroc, en l’occurrence, ce très beau pays, avec une population beaucoup plus accueillante que
l’occidentale, sonne juste. La place de l’islam, le statut de la femme, le côté mercantile (les Marocains n’ont pas que des qualités…), tout cela est bien pointé.

J’ai passé un très bon moment, sans prise de tête.

Amitiés Inch’Allah,

Guy.

Douglas Kennedy – Belfond – 550 pages

C’est quoi le 11 novembre ?

Il y a cent ans, la fin de la Première Guerre mondiale ouvrit la porte à deux nouveaux acteurs qui s’imposeront progressivement au XXe siècle sur la scène internationale : les États-Unis en tant que puissance militaire et la Russie soviétique.
La Russie a été un allié précieux des Yankees lors de la guerre de Sécession en protégeant les ports de New York et de San Francisco. Au début du XXe siècle, les ennemis militaires de la Russie étaient le Royaume-Uni et la France qui avaient battu le tsar en Crimée. Les États-Unis, pour leur part, continuaient à se méfier de l’ex-puissance coloniale qui s’était abstenue, tout comme la France, d’intervenir dans la guerre de Sécession.
Les liens tissés entre la Russie tsariste et les États-Unis expliquent peut-être pourquoi ces derniers ne reconnaîtront l’URSS qu’en 1933 alors qu’Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. Quoi qu’il en soit, les deux puissances se retrouvent en 1945 et imposent leur leadership mondial.
La Guerre-Froide est généralement perçue comme une succession de tensions entre les deux superpuissances, mais elle peut être aussi vue comme un partage du leadership mondial.
Avec la chute de l’URSS au début des années 90, ce double leadership prend fin. Les États-Unis espèrent alors asseoir durablement leur posture de superpuissance unique, mais se voient progressivement concurrencés par de nouveaux acteurs parmi lesquels se trouve l’Union Européenne qui regroupe les vieux ennemis de la Russie et de l’Amérique et qui a de plus assimilé une partie des ex-satellites soviétiques d’Europe de l’est.
L’Amérique et la Russie d’aujourd’hui ne rêveraient-elles pas du retour du leadership bipolaire de la guerre froide ? Quand on voit d’un côté le président américain manifester sa défiance pour Thérésa May et son soutien appuyé à Boris Johnson alors même que le rôle joué par la Russie lors référendum pour le Brexit apparaît de plus en plus clairement, on est tenté de le penser. On est tenté de le penser également en observant la réaction épidermique de Donald Trump face à l’évocation d’une armée européenne par Emmanuel Macron. On est tenté de le penser en observant, son hostilité pour Angela Merkel. On a été enfin tenté de le penser lors de son affichage avec Vladimir Poutine dans une scénographie à la James Bond à l’occasion des derniers Jeux olympiques. Les deux hommes sont des enfants de la guerre froide (1946 pour Trump, 1952 pour Poutine) et sont sans doute nostalgiques du monde dans lequel ils ont grandi.
Le premier conflit mondial a marqué durablement l’occident : guerre industrielle, apparition de l’aviation sur le champ de bataille, Russie soviétique, arrivée des États-Unis sur la scène internationale, traité de Versailles qui contribuera à favoriser la montée du nazisme…tout le XXe siècle était là. Cent ans se sont écoulés et les protagonistes ne sont plus. L’Europe est pacifiée, l’URSS s’est effondrée, le nazisme a été écrasé, les Etats-Unis sont devenus la première puissance mondiale (jusqu’à quand ?). Il est temps de redonner du sens à la commémoration de ce conflit insensé qui causera la mort de 18,6 millions d’humains. Saluons la première édition du « forum pour la paix » qui sera ouvert par Angela Merkel cet après-midi pour que personne n’oublie le « plus jamais ça », seule mémoire désormais valable.

Le procès contre Mandela et les autres

Le 11 juin 1964, Nelson Mandela est condamné à perpétuité en Afrique du Sud.
Le procès n’avait pas été filmé, mais entièrement enregistré. Un dessin animé illustre les extraits de la bande sonore. Le tout est entrecoupé par des entretiens des différents protagonistes du procès ou de leurs descendants.
« Libérez Mandela ! » est une phrase qui a bercé mon enfance. J’entendais les gens la prononcer, je la voyais écrite sur les murs. J’ai fini par comprendre que s’il fallait le libérer, c’est qu’il devait être prisonnier, mais je ne savais pas bien qui était Mandela et pourquoi il était en prison. Quand il a été libéré en 1990, j’étais enfin en âge de comprendre et j’ai partagé la liesse populaire.
À l’origine, il y avait l’apartheid, un régime qui reposait sur une stricte séparation entre les blancs et les noirs et sur l’infériorité institutionnalisée de ces derniers. Ce régime n’a été aboli qu’en 1991. C’est sans doute pour ça qu’on nous parlait tout le temps de l’apartheid en cours d’anglais. On avait regardé « cry freedom » au collège.
Le début du documentaire insiste sur les liens idéologiques entre nazisme et apartheid. Le nazisme, comme on le sait, n’était pas un phénomène isolé et s’intégrait dans un vaste réseau mondial de racisme institutionnalisé. Des mouvements identiques existaient avant les années 30, d’autres perdurèrent… jusqu’en 1991 ! J’ai du mal à réaliser quand même.
Le film s’articule autour d’une question essentielle : si Mandela et ses compagnons ont été condamnés à perpétuité, c’est donc qu’ils n’ont pas été condamnés à mort. Mais pourquoi n’ont-ils pas été condamnés à mort ?
Les prévenus n’ont pas nié être à l’origine des sabotages et ont été très explicites concernant le sens politique donné à leur action visant à déstabiliser le pouvoir en place. En d’autres temps…oui, mais justement, les temps n’étaient plus tout à fait les mêmes. Les procès de Nuremberg étaient passés par là et les idéologies racistes avaient du plomb dans l’aile.
Le fils du procureur juif du procès charge beaucoup son père, mais peut-être a-t-il pesé dans la balance pour faire éviter la peine capitale aux prévenus. Les autorités de Johannesburg ont certainement pensé, comme l’indique un passage du film, que condamner à mort les accusés risquait d’en faire des martyres et de provoquer des émeutes incontrôlables. On voit aussi un représentant des États-Unis s’exprimer à l’ONU et on imagine que le procès devait avoir un certain retentissement international. S’il propose quelques pistes diffuses, Nicolas Champeaux a toutefois l’intelligence et la finesse de ne pas nous donner le fond de sa pensée. Il en aurait fallu peu pour que la condamnation à mort soit prononcée. Le mystère reste entier et l’on attend le verdict en tremblant même si on connaît la suite. C’est donc un soulagement d’entendre la sentence et c’est avec émotion qu’on se laisse transporter par cet instant où l’histoire choisit un trou de souris pour basculer.

Édouard

4321

Il y a quelques mois, l’auteur new-yorkais est venu faire en France une tournée de promotion, accompagné de sa revêche épouse. Il est apparu dans différentes émissions, parmi lesquelles la Grande Librairie.
Il y a raconté la genèse de ce livre qu’il a mis 10 ans à écrire.
En refermant ce gros pavé (1190 grammes, presque autant que de pages), je me demande si le jeu en valait la chandelle. Je n’ai pas pris le risque de le prendre dans mon bain (je parle du livre) afin d’éviter des lésions cutanées sérieuses.

Comme le titre le suggère, il s’agit de 4 histoires.

Un jeune Juif russe débarque à Long Island au tournant exact entre le 19e et le 20e siècle.
Un de ses compatriotes lui conseille de déclarer porter le nom de Rockefeller, plutôt que son patronyme imprononçable. Interrogé par l’officier de l’immigration, il n’arrive plus à retrouver son nom d’emprunt et il laisse échapper en yiddish, Ikh hob fargessen! (J’ai oublié). L’officier l’inscrit dans son registre sous le nom de Ichabod Ferguson.

À partir de cette anecdote plaisante, Paul Auster imagine la destinée de Archie Ferguson, le petit-fils
de l’immigrant juif. Ici commencent 4 vies en 7 chapitres de chaque fois 4 épisodes. Vous suivez toujours?
On savait Paul Auster adepte de la lévitation (voir l’épatant Mr Vertigo).
Il prouve ici qu’il n’a pas peur de la haute voltige.

Les 4 vies du même personnage, avec d’autres comparses, d’autres choix, d’autres partenaires,
d’autres amitiés, d’autres orientations sexuelles, ont de quoi donner le vertige.

Je n’ai pas pu me défaire de l’impression qu’il a voulu écrire le chef-d’oeuvre que chaque écrivain
rêve d’offrir au monde. Il est conteur brillant, et fait partie des auteurs majeurs aux USA.
Les diversions sportives (base-ball envahissant) et politiques (Vietnam, Nixon, racisme)
pourraient être sérieusement élaguées, surtout pour un lecteur européen.

Me voici donc un peu perplexe.

Amitiés God bless you,

Guy

Paul Auster
Actes Sud
1020 p.

Lire!

L’émission Apostrophes eut ses heures de gloire de 1975 à 1990.
Bernard Pivot est resté une figure populaire. Académicien Goncourt, il continue ses activités
littéraires.
Avec sa fille Cécile, il nous raconte son amour des livres, avec des photos drôles ou émouvantes.
Un livre à feuilleter avec tendresse, indispensable pour les amoureux de la lecture.
Vous est-il déjà arrivé de vous trouver en présence d’un lecteur ou d’une lectrice, que ce soit dans un train ou un lieu public? La curiosité ne vous pousse-t-elle pas à lire au moins le titre du livre?
Eh bien, posez-lui la question. L’inconnu(e) s’empressera de vous montrer la page de couverture.

Extrait:
« Les gens qui lisent sont moins cons que les autres, c’est une chose entendue. Cela ne signifie pas que les lecteurs de littérature ne comptent pas d’imbéciles et qu’il n’y a pas de brillantes personnalités chez les non-lecteurs. Mais, en gros, ça s’entend, ça se voit, ça se renifle, les personnes qui lisent sont plus ouvertes, plus captivantes, mieux armées dans la vie que les personnes qui dédaignent les livres. »

Amitiés confraternelles!

Guy.

Bernard Pivot et sa fille Cécile Pivot
Flammarion – 191 p.

Illuminati

Comment une société secrète autrichienne ayant eu à peine une dizaine d’années d’existence peu avant la Révolution française a-t-elle pu devenir une usine à fantasmes complotistes au XXIe siècle ?
Philippe Liénard est franc-maçon et écrit des livres sur la franc-maçonnerie. Je n’avais jamais vu un livre typographiquement aussi dégueulasse : les coquilles et fautes d’orthographe sont légion. Le livre comporte aussi de grosses erreurs historiques et culturelles : confusion entre 1er empire et 1re république, référence à « Georges Orwell, auteur du roman 1987 » (il faut le faire) …
Sur le fond, c’est moins pire. Même s’il n’écrit pas très bien, l’auteur semble relativement sérieux. Les sociétés secrètes n’existent que par leurs structures hiérarchisées, leurs rituels et leurs adeptes. Les longues descriptions des grades sont pour le moins rasantes. À l’inverse, sa condamnation à la fin de l’ouvrage des petites escroqueries complotistes qui pullulent sur le WEB est salutaire.
Ce qui m’a le plus intéressé dans cet ouvrage est la distinction qu’il fait entre lucifériens et satanistes.
Satan, c’est clairement le mal : meurtre, viol, inceste, torture… et tout ce qu’une société considère comme tel à une époque donnée.
Lucifer est plus complexe. Étymologiquement, son nom signifie « porteur de lumière », une signification très noble pour moi, loin d’être associée au mal tel que je l’imagine. Lucifer est un ange déchu. Comme Prométhée dans la mythologie grecque, Lucifer est celui qui donne aux hommes les moyens lui permettant de s’élever au-dessus de la divinité. Dans l’histoire de la chrétienté, les hérésies et tous les systèmes de pensée jugés comme étranger au dogme de l’Église devaient craindre les flammes de l’enfer.
Le XVIIIe siècle aura été celui de l’affrontement à mort de l’Église et de Lucifer, par le biais des lumières, l’âge d’or des sociétés secrètes, des francs-maçons et autres Illuminati et se matérialisera dans la Révolution française et l’indépendance des États-Unis. Toute pensée un peu originale continue aujourd’hui à susciter la méfiance dans certaines communautés chrétiennes. Au sein de l’Eglise, les jésuites ont longtemps senti le soufre… jusqu’à ce qu’un jésuite arrive au Vatican.
Au XXIe siècle, le débat n’est plus le même. Le nouvel ordre mondial ourdi par le complot judéomaçonnique et dirigé par les Illuminati est un fantasme typique d’un village planétaire en quête de sens et terrorisé par son avenir. Les Illuminati sont en nous. Soyons tous responsables, car nous sommes les seuls maîtres à bord.

Édouard

Philippe Liénard
Jourdan
2018

Un ami Facebook

Je ne peux pas dire qu’à la fac, c’était vraiment un ami. Cependant, son sourire, sa voix apaisante et son regard bienveillant me suffisaient pour dire « lui, il est sympa », sans que je le connaisse vraiment.
Et puis, on s’est retrouvé bien des années après sur Facebook je ne me souviens plus très bien comment.
En fait, c’est Daech qui nous a rapprochés. À partir des attentats de Charlie Hebdo, j’ai commencé à écrire pas mal d’articles sur l’islamisme et l’islam en général. Mohamed les likait et/ou les commentait. Au printemps, après avoir bien débattu sur « les djihadistes sont-ils musulmans ? », il m’a dit « en te lisant, je me dis que le dialogue est possible ». Alors on a décidé de se rencontrer en live pour dialoguer.
C’est comme ça qu’on s’est retrouvé deux mois plus tard au tournesol. Ne me dites pas que vous ne connaissez pas le tournesol. C’est pour moi le bar des bons souvenirs du côté d’Edgar Quinet dans le quartier Montparnasse. Je n’y vais plus beaucoup, mais à chaque fois, je sais qu’il sera le théâtre d’une rencontre dont je me souviendrai longtemps.
Mohamed n’avait pas beaucoup changé depuis la fac. Il avait fait le même DESS que moi l’année d’après alors des souvenirs en commun, on en avait. Il s’était marié et avait deux enfants.
Rapidement, on a comme prévu embrayé sur la religion. Moi et mon éducation catholique, lui et son éducation musulmane, c’était un moment fort. Mohamed n’était pas un djihadiste, on a pris chacun une pinte et il m’a avoué que ça lui arrivait de manger du porc. Il m’a dit aussi avoir pris conscience qu’il était musulman la première fois qu’on l’avait traité de sale arabe quand il était enfant. Ceci dit, il ne rejetait pas pour autant ses racines musulmanes et algériennes. C’était donc un moment fort, un moment où tout semble possible, où tu te persuades que les gesticulations de Deach n’étaient en fait qu’une mascarade aussi macabre que pitoyable et qu’il n’y a pas d’autre issue que le dialogue entre religions.
La semaine dernière, Mohamed a eu une crise cardiaque. C’est Leila, son épouse, qui l’a annoncé sur Facebook.
Bien sûr, j’ai été choqué, je me suis senti jeté à terre et j’ai même entendu mon inconscient me dire : « Le pot du tournesol, c’était un rêve, un mirage. C’est un truc qui n’existe pas dans la vraie vie. Les religions sont faites pour se combattre, pas pour se comprendre ».
Heureusement, je me suis relevé. Je sais qu’il y a d’autres porteurs de lumière dans le monde musulman. Nous ne pourrons plus débattre ensemble Mohamed, nous ne pourrons plus continuer à guerroyer contre l’obscurantisme, mais maintenant, je le ferai aussi un peu pour toi.

Édouard

L’éternelle innocence du citoyen Français

« Ils se souviennent au mois de mai, d’un sang qui coula rouge et noir, d’une révolution manquée, qui faillit bouleverser l’histoire. Je me souviens surtout de ces moutons effrayés par la liberté s’en aller voter par millions pour l’ordre et la sécurité. »
Combien de fois ai-je écouté « Hexagone » de Renaud ? Je ne sais pas, mais beaucoup. Cette condamnation outrancière et sans concession de la société française m’a toujours fait beaucoup rire. La chanson est sortie en 1975. Sept ans après mai 1968, ces événements s’étaient déjà mythifiés dans l’inconscient collectif français. Tout le monde avait jeté des pavés sur les CRS en 68 et tout le monde était résistant en 45… La majorité a toujours été du bon côté de l’histoire.
Et alors, comment tout cela a t-il pu se produire si tout le monde était contre ? Et bien, ce n’est pas compliqué diront certains : à cause de l’État, à cause des puissants, à cause des chefs, des patrons… On touche là à la potion magique d’une certaine gauche française qui lui permettra certainement un jour de revoir la lumière, car accuser les « autorités » de tous les maux permet aussi à chacun de se dispenser de toute introspection et de faire face à sa propre part d’obscurité.
Les moments perdus n’existent plus aujourd’hui, le smartphone les a tués. Moi aussi, je les tue à l’occasion en regardant mon fil d’actualité Facebook à la recherche de perles. Il y a des perles humoristiques, quelques pensées profondes, mais beaucoup d’énormités. J’en ai relevé une cette semaine m’a particulièrement marqué :
« L’apartheid était légal ; l’holocauste était légal ; l’esclavage était légal ; la colonisation était légale. La légalité est une affaire de pouvoir et non de justice. »
Je note que l’auteur n’a visiblement jamais entendu parler de Montesquieu et de Lock, ni de séparation des pouvoirs entre législatif, exécutif et judiciaire. Il n’y a que dans les États totalitaires qu’exécutif, législatif et judiciaire ne font qu’un.
Il confond aussi légitimité et légalité. Le régime de Vichy était légal et légitime en 1939. Il est devenu illégitime en 45 et c’est cette perte de légitimité qui a rendu sa légalité contestable. Qui peut faire et défaire cette légitimité, sinon le peuple lui-même ?
Certes, ces horreurs ont bien été possibles parce que des organisations les ont mises en place donnant lieu à l’adoption d’un cadre légal. Mais tout cela n’a été possible qu’avec la complicité de la société, tous milieux sociaux confondus.
Jusqu’à la révolution industrielle, bien rares étaient ceux qui dénonçaient l’esclavage. La société avait toujours fonctionné comme ça depuis l’antiquité. Les nazis n’auraient pu faire ce qu’ils ont fait sans l’antisémitisme viscéral de la société occidentale des années 30. L’apartheid et la colonisation n’auraient pu avoir lieu sans une acceptation unanime de l’infériorité des non occidentaux.
Pour le meilleur et pour le pire se sont les peuples qui font l’histoire et les « puissants » qui en sont issu ne font que ce que le peuple leur permet de faire.

Édouard