Une Europe pour quoi faire ?

Il y a presque un an, les Grecs votaient massivement pour la sortie de l’€. C’est cette année au tour des Britanniques d’exprimer leur défiance. Ce qui change avec l’Angleterre, c’est que contrairement à la Grèce, tout le monde imagine le pays capable de s’en sortir sans l’Europe et peut être même mieux, cela reste à prouver. En tout cas, ce qui est certain, c’est que ça va fragiliser le Royaume-Uni. Le Brexit, c’est peut-être une chance pour l’Écosse, l’Irlande du Nord et le pays de Galle. Est-ce un réel changement ? Hier, les Anglais étaient dans l’Europe sans y être. Demain, ils n’y seront plus tout en y étant. Qu’est ce que cela va changer? peut-on vraiment sortir de l’Europe ? L’Angleterre va-t-elle demander de dépendre de l’Asie, de l’Afrique ou de  l’Amérique voire de l’Océanie ? Ce serait amusant, voilà une idée pour Boris Johnson qui ne peut maintenant plus pester contre l’Europe.

Ce qui m’intéresse dans cette affaire, c’est le rejet persistant de l’Europe par les Européens. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l’Europe apparut comme une solution pour mettre fin aux conflits qui secouaient le continent depuis trois quarts de siècle. Puis, le bloc de l’Ouest semblait nécessaire pour faire face au danger russe. Dans les années 90, l’Europe était le symbole de la victoire de l’Ouest, de la réunification du continent, suite à l’effondrement du bloc communiste.

Et aujourd’hui, quelle est l’utilité de l’Union européenne ? Les moins de 25 ans n’ont pas connu la guerre froide, ils sont nés dans une Europe pacifiée et les querelles de voisinage paroxystiques du XXe siècle les dépassent largement. L’Europe est elle pour eux un gage de prospérité ? Leur permet-elle de mieux être éduqués et de mieux s’insérer dans la vie professionnelle ? Permet-elle de lutter contre le chômage ? Leur permettra-t–elle d’être mieux soignés ? Permet-elle une plus grande sécurité des Européens ? Un europhile bien au fait des rouages des institutions européennes pourra répondre par l’affirmative à ces questions en fournissant un argumentaire détaillé.

Cependant,  pour l’Européen moyen, les réponses à la plupart d’entre elles seront hésitantes : un « plutôt oui » ou un « plutôt non ». Un vague ressenti sans conviction.  C’est sur le terrain de la sécurité que l’Européen de 2016 pourra être le plus catégorique. L’Europe a été peu efficace dans le règlement de la crise syrienne. Elle n’a pas non plus su éviter les attentats islamistes. Bien pire qu’une inefficacité, l’ouverture des frontières peut être perçue comme un danger. Personne n’imagine plus aujourd’hui de guerre entre voisins. L’ennemi est en même temps plus loin et plus proche, insaisissable, imprévisible, inquiétant. La solution miracle brandie par l’extrême droite, le repli derrière les frontières, apparaît a beaucoup comme la meilleure  solution.

Dès lors, à quoi sert l’Europe ? Est-ce un concept has been ? A-t-elle atteint ses limites ? peut-on lui demander plus ? Sa mission était d’unifier le continent, elle a été réalisée avec succès. Nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle ère. L’Europe n’a jamais beaucoup parlé au citoyen européen. Pendant des décennies, elle a tiré sa légitimité des circonstances géopolitiques du continent. L’Europe ne disparaîtra pas, mais le monde d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui qui l’a vu naître ni avec celui dans lequel elle a grandi. Le Brexit lui permettra j’espère de faire son introspection. Peut-être que dans deux ans, les Anglais réaliseront qu’ils ont eu tort de se retirer…ou pas. Ce qui est certain, c’est que les Européens les regarderont attentivement et cet exemple les aidera peut-être à réinventer l’Union européenne. Les Anglais viennent peut-être de sauver l’Europe.

Édouard

Instrument des ténèbres

Bouleversante alchimie entre Barbe, née à la fin du XVIIe siècle en France et Nadia, vivant aux États-Unis dans un XXe siècle finissant. Ce qui fait le lien entre les deux femmes, c’est l’écriture. En effet, Nadia est écrivain et Barbe: un de ses personnages.

Ce livre, dont je n’avais jamais entendu parler, mais qui avait dû faire un certain bruit à l’époque, puisqu’il a reçu plusieurs prix en 1996 et 1997, est une prouesse à plusieurs titres.

Historiquement, la retranscription du monde de Barbe est fascinante. J’ai toujours du mal à imaginer un système de représentation dépourvu de tout socle scientifique, un monde dans lequel tout phénomène est interprété à la lueur de superstitions plus ou moins influencées par la religion chrétienne, seul référentiel officiellement valable. Quand elle pointe le bout de son nez, à travers une médecine rudimentaire ici, la science est vue avec réserve. Elle reste un ensemble de pratiques douteuses. Les paysans y reconnaissent une odeur de soufre qui ne vient d’on ne sait où : « il vaut mieux pas savoir ». C’est cette société sans « Lumières » qui fera de Barbe une sorcière, elle qui n’avait pourtant connu d’autres démons que sa condition de femme sans attache.

On pouvait s’y attendre, c’est tout d’abord par le biais de l’intimité féminine que Barbe et Nadia se rejoignent. Barbe n’a peut être pas été inventée de toute pièce et Nadia a sans doute trouvé durant son séjour dans le Massif central, des documents officiels concernant des femmes qui auraient très bien pu être Barbe. Toutefois, on s’en rend rapidement compte, Nadia a mis beaucoup d’elle dans Barbe, peut-être plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Ce que met Nadia dans Barbe lui échappe en effet partiellement, tout comme ce qu’elle met d’ailleurs dans le reste de l’ouvrage. Nancy Huston nous plonge ainsi dans les ténèbres de la création littéraire. Nadia dialogue avec un « autre » fantomatique qu’elle nomme « daîmon ». Il est sa muse, son inspiration, sa plume, son mentor, son bourreau. Daîmon fait remonter toutes ces choses enfouies dans l’inconscient de Nadia, tous ses souvenirs qu’elle voulait oublier et qui lui explosent à la figure, tous ses vrais morceaux d’existence qui se retrouvent dans chaque personnage, dans chaque animal, dans chaque arbre et jusque dans le ciel de la campagne française, un peu comme si l’histoire de Barbe n’était en définitive qu’une vision kaléidoscopique de celle de Nadia.

Les relations entre les deux consciences de l’écrivain s’enveniment rapidement. Le récit de l’histoire de Barbe finit ainsi par devenir le reflet d’une lutte intérieure entre Nadia et daîmon. L’issue restera incertaine jusqu’à la fin, mais Nadia finira tout de même par s’imposer. Tout d’abord indigné par la ruse de Nadia, daîmon finit par reconnaître sa défaite. Libéré, s’étant affranchi de toutes contraintes, de tout déterminisme, l’écrivain va maintenant pouvoir voler de ses propres ailes. Contre toute logique, contre toute vraisemblance, il sauvera in extremis la pauvre Barbe vouée à une mort certaine, se sauvant lui-même par la même occasion. C’est maintenant le seul maître à bord.

Texte: Édouard

Illustration: Magali

Instrument des ténèbres

Nancy Huston

1996

Les Chevaliers teutoniques

C’est en lisant « l’homme qui savait la langue des serpents » que j’en suis venu à m’intéresser aux chevaliers teutoniques. Les Estoniens du roman étaient en effet confrontés à des « hommes de fer » historiquement nommés « chevaliers Porte-glaives », un ordre qui sera in fine absorbé par les chevaliers teutoniques. Nous y voilà.

Les chevaliers teutoniques participèrent aux croisades, mais ce n’est pas là qu’ils prirent toute leur puissance. Dans les Etats chrétiens d’orient, ils restèrent effectivement dans l’ombre des templiers et des hospitaliers (qui devinrent les chevaliers de Maltes). Qu’à cela ne tienne … ce qui est fascinant chez les teutoniques, c’est leur capacité à traverser les siècles en se transformant en permanence sans perdre leur identité. On a vraiment l’impression de lire l’histoire d’une grande entreprise, plus que celle d’individus en armure pourfendant les infidèles.

Premier point de chute, l’Europe de l’Est. Un territoire qui correspond au nord de la Pologne et aux pays baltes. Bien entendu, le corridor de Dantzig et l’enclave de Kaliningrad me rappelaient quelques souvenirs scolaires, le genre de détails historiques que le prof évacue en deux temps trois mouvements et que l’élève moyen classera dans la catégorie « pas important » et de fait, il ne sera jamais interrogé sur ce point. J’étais donc très loin de m’imaginer que tout cela était lié au grand royaume construit par les chevaliers teutoniques chargés au moyen-âge de convertir ces populations très largement païennes.

Le premier coup porté aux chevaliers intervint au moment de la réussite de leur entreprise. En effet, à partir du moment où il n’y eut plus personne à christianiser, les puissances locales s’interrogèrent fortement sur la raison d’être de leurs privilèges qui s’émiettèrent peu à peu. Avec l’arrivée du protestantisme, nouveau coup d’estoc qui divise l’ordre de l’intérieur. Mais alors qu’il agonise, l’arrivée des Turcs Ottoman qui menacent le Saint-Empire lui permettra de retrouver  un peu de vigueur. Certes, ce ne sera plus jamais la puissance du XIIIe siècle, mais au moins ont-ils matière à guerroyer. Les lumières et en particulier les francs-maçons semèrent le trouble dans l’ordre, de même que la Révolution française. Napoléon, qui démantèlera le Saint-Empire le met à terre. Heureusement, Waterloo leur permettra d’échapper à l’extermination, mais il ne restera vraiment plus grand-chose au XIXe.

On pense au chevalier noir de sacré Graal qui continue à vouloir se battre alors qu’on lui a coupé les bras et les jambes. Ils finissent ensuite par comprendre que le chevalier en armure est un peu passé de mode  et se reconvertissent dans l’assistance aux blessés et là, PAF, voilà t’y pas que c’est au tour des chevaliers de Malte de leur tomber dessus. Ils perdront quelques plumes dans la bataille, mais arriveront à survivre une fois de plus. L’ordre des chevaliers teutoniques existera jusqu’en 1929, date à laquelle il sera rebaptisé « frères de l’ordre allemand de Sainte Marie de Jérusalem » qui, à son tour, survivra à la déportation nazie et au détournement historique des Chevaliers teutoniques effectué par Himmler pour anoblir l’action du IIIe Reich. Bref, après 800 ans, ils sont toujours là. Sacrés chevaliers teutoniques ! Dumas n’aurait pas fait mieux.

Edouard

Les chevaliers teutoniques

Henry Bogdan

Tempus

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Qui a tué Neandertal ?

Il y a 30000 ans, disparaissait l’homme de Neandertal, 10000 ans après l’arrivée en Europe de notre ancêtre, Homo Sapiens. Depuis 2010, on sait qu’il y a eu interfécondité entre Neandertal et Sapiens. Peut-on encore dire que Neandertal a disparu puisqu’il est présent dans notre génome ? Sinon, pourquoi a-t-il a disparu ?
L’ouvrage date de 2014… ça va, ce n’est pas trop faisandé, on a fait d’autres découvertes depuis en particulier celle d’une présence de Neandertal dans le génome d’un Éthiopien vieux de 4500 ans qui a fait l’objet d’un article dans Le Monde en octobre. Concernant la polémique relative à la présence du génome néandertalien chez les populations africaines, encouragée par certains médias soucieux d’entretenir le buzz, j’ai appris en lisant ce livre que l’on savait déjà il y a plus d’un an que le génome de Neandertal était présent chez les Massaïs. Donc, pour tordre le cou à cette polémique :
1- Neandertal appartient à une espèce s’étant développée hors d’Afrique, il est normal que son génome y soit moins présent qu’ailleurs.
2- Il n’y a pas eu à ce jour d’études suffisamment poussées en Afrique permettant de déclarer que le génome de Neandertal y est absent. Il a d’ailleurs été prouvé que ce génome était ponctuellement présent sur le continent noir, apporté soit par Neandertal lui-même, soit par des populations métissées.
Mais l’objet de l’ouvrage d’Eric Pincas n’est absolument pas de statuer sur la présence du génome de Neandertal en Afrique, une question qu’il ne fait qu’effleurer. L’auteur constate seulement que la présence du génome de Neandertal chez l’homme moderne est trop sporadique pour qu’on puisse conclure à une dilution génétique de ces populations dans Sapiens et que la cause de l’extinction doit être cherchée ailleurs.
Eric Pincas écarte ensuite l’hypothèse du génocide de masse systématique perpétré par Sapiens. Les futures découvertes archéologiques nous donneront peut-être de nouveaux éclaircissements, mais pour le moment, nous n’en avons aucune preuve. Ce qui est certain, c’est d’une part que la conceptualisation d’un génocide demande un degré d’abstraction que Sapiens n’avait peut-être pas atteint et d’autre part que la cohabitation a tout de même duré 10000 ans. Écartée ensuite l’hypothèse selon laquelle Sapiens aurait apporté des maladies ayant anéanti Neandertal. Là encore, les populations néandertaliennes étaient trop éparpillées sur le territoire pour qu’on puisse imaginer que des épidémies ont pu être à l’origine d’exterminations massives.
L’acteur principal de cette extinction serait donc…Neandertal lui-même. Contraint à la compétition avec un partenaire technologiquement mieux outillé (armes en os) et mieux à même de créer du lien social (par le biais de l’art en particulier), le « bon » sauvage replié sur lui-même et pratiquant une très forte endogamie, n’aurait pu résister. À SUIVRE…

Eric Pincas
Michalon
2014
Edouard

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De la démocratie en Europe

Perso, j’étais pour le « oui », en tant que petit européen bien discipliné, craignant que la foudre de Zeus s’abatte sur notre continent si jamais on osait s’opposer aux jugements des dieux FMI et UE. Ce n’était pas cependant un « oui » franc et massif, les avis des différentes autorités sur le net soutenant les thèses semblaient tous convaincants. Alors, que penser… ?
Je l’avais sentie cette haine de l’Europe et beaucoup vue taguée sur les murs lors de mon passage à Athènes il y a deux ans, mais je pensais que les Grecs allaient se résigner au dictat du FMI et de la Commission européenne, continuer à courber l’échine en grognant et à supporter des réformes qui, visiblement, depuis 5 ans, n’améliorent en rien leur quotidien.
Que signifie ce « non » au juste ?
Une volonté de sortir de l’€, de l’Union européenne ? Les Grecs savent bien que ces solutions ne leur permettront pas d’améliorer la situation, mais au moins seront-ils libres. Je ne veux pas y croire. La Grèce et l’Union européenne auraient toutes deux beaucoup à y perdre et passeraient à côté d’une occasion de faire enfin entrer le continent dans un processus démocratique. Moscou dit que c’est un premier pas vers la sortie de l’€…pas étonnant puisque c’est en partie pour retirer les Grecs des griffes soviétiques qu’ils ont été intégrés dans le marché commun.
Alors quoi ? Retour à la table des négociations ? Mais alors, si c’est le cas, les conséquences d’une victoire du « Oui » auraient-elles été différentes ? Sans doute pas, beaucoup de commentateurs l’ont déjà dit. Tsipras est en tout cas mis en face de ses responsabilités. Il a été élu contre l’austérité et n’a pu opposer à ses créanciers que la seule arme dont il disposait, la volonté populaire qui le soutient. Ce qui va se passer maintenant est inédit dans l’histoire de l’Europe et mes capacités divinatoires ne me permettent pas de savoir ce qu’Angela Merkel et François Hollande vont se dire demain ni ce qui va être décidé mardi à l’issue du sommet de la zone €. Il va se passer quelque chose en tout cas. L’Union européenne va devoir faire son introspection et repenser son autoritarisme, dialoguer, écouter : bref, entrer dans un jeu démocratique. J’espère que ce « non » permettra aussi à la Grèce d’agir sur son destin sans nier ses responsabilités.
Et si ce « non » était une chance pour l’Europe ? C’est en tout cas un bel exercice qui a permis à un pays unifié de s’exprimer d’une seule voix avec plus de 61% pour le « non ». L’important n’était peut-être pas finalement le « oui » ou le « non », mais une victoire franche de l’un ou de l’autre. Un 51%/49% auraient présenté un peuple divisé quel que soit l’issue du scrutin : le peuple grec à des choses à dire, écoutons-le.

Edouard

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Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus

Un petit bijou d’impertinence.
Or donc, Pomponius, philosophe et voyageur romain (au début de ce qui deviendra notre ère), recherche les eaux miraculeuses, ce qui n’est pas exempt d’influence sur sa santé: Flatus fait allusion à flatulence, vieux terme médical désignant certain dérangement intestinal bruyant et malodorant. Ses pas le conduisent à Nazareth, et notre ami se retrouve chargé par le jeune Jésus (oui, celui qui deviendra plus tard qui vous sa vez) de prouver l’innocence de Joseph, son père. Le brave homme est accusé de meurtre. L’enquête permettra de passer à la moulinette (dans le désordre) les Arabes, les juifs, les romains, les grecs, les barbares… Pomponius, ce libre penseur avant la lettre ne croit ni aux dieux ni au diable. Certains passages sont désopilants. Et la fable, bien sûr, n’est pas anodine.
Hors Jésus, Marie, Joseph, certains personnages qui plus tard connaîtront la célébrité, entrent en scène, au grand plaisir du lecteur: Judas, Matthieu, Barabbas, Hérode,
Jean-Baptiste et ses vieux parents. Une façon fort originale de revisiter le Nouveau Testament, pour lecteurs avertis 😉
Amitiés apocryphes,
Guy
Eduardo Mendoza
Points – 218 p.

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Le nazisme et l’antiquité

En 1907, il découvre sa vocation politique après avoir vu Rienzi, un opéra de Wagner qui relate les vicissitudes d’un tribun dans la Rome du XIVe siècle et qui se termine dans une ville éternelle en flammes.17 ans plus tard, il arrêtera les bases de son projet politique. Le monde a changé, l’Allemagne n’a pas seulement perdu la guerre, mais écrasée par le traité de Versailles, se sent menacée dans son identité même. L’auteur de Mein Kampf lui donnera une histoire : le peuple allemand est constitué d’Aryens, descendants d’une race de surhommes qui combat depuis la nuit des temps en ennemi venu d’Asie : le juif.
Comment ce fait il que ces surhommes n’aient laissé aucune trace dans l’histoire allez vous me demander ? À cette question, Hitler répond que si cette race nordique n’a pas laissé de vestiges archéologiques remarquables sur le sol allemand, sa place dans l’histoire n’en est pas moins remarquable, car les Aryens ont émigré vers le sud pour procéder à la création des deux plus grands empires de l’antiquité : la Grèce et Rome.
Si Rome reste incontestablement un modèle, ce n’est pas celui que préfèrent les nazis, la place est déjà occupée par Mussolini, l’empire a incontestablement plus marqué les Français, et puis les auteurs latins n’ont pas été très tendres avec les populations vivant au-delà du limes.
La référence suprême restera donc Athènes. Ce philhellénisme correspond d’ailleurs à une longue tradition allemande, on pense à la découverte de Troie par Schliemann au siècle précédent. Tout est bon dans la Grèce : Platon, l’architecture, la fascination pour la beauté des corps, Leonidas et ses 300 spartiates qui se sacrifieront héroïquement aux Thermopyles…mais cet empire n’est plus, les Grecs du XXe siècle n’ont plus rien en commun avec les valeureux guerriers aryens. La faute en revient au métissage : le sang aryen s’est perdu et a été vicié par du sang sémite.
Même diagnostic pour Rome : un effondrement dû à un métissage racial. Comment peut-on s’étendre indéfiniment sans jamais se mélanger ? Ils n’étaient pas à un paradoxe près et d’ailleurs, l’Histoire ne leur donnera heureusement pas la possibilité de se poser la question. Avec Stalingrad, tout bascule. Les nazis sentent bien qu’il ne sera pas possible de tenir longtemps sur deux fronts : la Shoah et la lutte contre les bolchéviques se rejoignent : deux facettes de la lutte éternelle contre les Sémites orientaux : l’image des spartiates de Leonidas devient omniprésente dans la propagande nazie. Et puis enfin, le rideau tombe. Le dernier acte ne sera pas aussi apocalyptique qu’Hitler l’aurait voulu. Le IIIe Reich qui devait durer mille ans aura vécu 12 ans, c’est déjà beaucoup trop.
Un livre passionnant qui nous rappelle encore une fois que les nazis n’étaient ni des surhommes, ni des génies du mal, mais seulement une bande de brutes assoiffées de pouvoir, stupides et incultes et qui n’ont fait que mettre en scène les fantasmes de leur époque.

Edouard

 Le nazisme et l’antiquité

Johann Chapoutot

PUF

2012

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Quattrocento

« 1417 : un grand humaniste florentin découvre un manuscrit perdu qui changera le cours de l’histoire… ».
Le résumé inscrit sur la couverture, au-dessus d’une image de livre ouvert aux couleurs acidulées ne m’a pas vraiment rassuré et, si un bandeau attaché à l’ouvrage n’avait pas précisé qu’il avait reçu le prix Pulitzer 2012, j’aurais diagnostiqué un sous Dan Brown et passé mon chemin sans y prêter plus d’attention.
Ce récit de la redécouverte au XIVe siècle de « De rerum natura » (de la nature des choses) écrit par le poète et philosophe latin Lucrèce (1er siècle avant Jésus Christ) est passionnant.

Le redécouvreur n’est autre que le Pogge, secrétaire apostolique du pape Jean XXIII, destitué au concile de Constance (1414), laissant ainsi un nom de pape libre qui sera repris presque 550 ans plus tard par Angelo Roncalli.
Quattrocento n’est pas un roman, mais s’appuie sur des recherches historiques, d’où le prix Pulitzer. Je ne suis toutefois pas tout à fait convaincu que la redécouverte de « De rerum natura » ait pu à elle seule enclencher le mécanisme conduisant à la renaissance, mais la thèse est intéressante.
L’auteur explique de manière très didactique que le livre au moyen âge était une chose rare, tout comme les lecteurs et que si la culture antique a progressivement disparu, ce n’est pas tant du fait d’une censure imposée par l’Église que par un oubli progressif des textes anciens. Les copistes n’étaient pas très nombreux et, étant exclusivement des clercs, se consacraient avant tout aux textes sacrés. On pense beaucoup au « nom de la rose » en lisant « quattrocento ». L’énorme bibliothèque labyrinthique imaginée par Umberto Ecco n’a jamais existé, mais peut être que l’ombre de « de la nature » se cache derrière le prétendu ouvrage d’Aristote sur le rire, jalousement caché par les moines.
« De la nature », niait la vie après la mort, le rapport direct entre les dieux et les hommes et érigeait en seul principe de vie la recherche du plaisir dans un univers qui n’était finalement qu’un agglomérat d’atomes. Pour les gardiens des dogmes chrétiens, il avait sans doute plus de raisons qu’un autre texte antique d’être oublié, mais ne le fût pas. C’est effectivement incroyable qu’un exemplaire en ait été conservé dans un monastère allemand au XVe siècle. Sans doute avait il été recopié par un moine qui, comme tant d’autres, fut séduit par la grande beauté poétique de l’ouvrage et privilégia la forme au fond. Mais l’objet ne peut faire à lui seul la découverte et ce qui importe est au moins autant qu’il surgisse dans une société prête à lui donner du sens, c’était effectivement le cas du XVe siècle italien qui allait initier un tournant majeur de la culture occidentale. Celle-ci allait en effet devenir un syncrétisme entre le message chrétien et la culture antique. Le questionnement permanent de l’une par l’autre fut, plus que l’ouvrage de Lucrèce à lui seul, le moteur de son évolution.
Stephen Greenblatt
Flammarion
2013
Edouard

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Bestiaire fantastique des voyageurs

Le lecteur sera étonné d’y trouver beaucoup d’hommes et la place de ces derniers dans un bestiaire pourra lui paraître pour le moins choquante. Toutefois, avant que la science ne se penche sérieusement, à partir du XVIIIe siècle, sur la classification des espèces animales, la distinction n’allait pas de soi. Que penser d’un Cafre, d’un Hottentot ou d’un Lapon ? Devait-on vraiment les considérer comme des humains à part entière ? La controverse de Valladolid en 1551 s’attachait au cas particulier des Indiens d’Amérique, mais soulevait une question beaucoup plus générale et qui n’a cessé de rendre dubitatifs les explorateurs à partir de la renaissance : qu’est-ce qui distingue l’humain du non humain ? Comment penser que ces créatures à l’apparence humaines, mais aux mœurs si étrangères aux habitudes européennes et qui, de surcroît, n’ont jamais entendu parler de Jésus, des apôtres, ni du martyr de sainte Agathe, puissent vraiment être des humains ? Inversement, cela ne semblait pas non plus invraisemblable de s’interroger sur la nature humaine du gorille, de l’orang-outan, de l’ours polaire ou de l’éléphant.
Saint Augustin s’est longuement penché sur la question des Cynocéphales pour conclure finalement qu’ils n’appartenaient pas à l’espèce humaine. Il ne doutait absolument pas de l’existence de ces individus au corps d’homme et à la tête de chien. Difficile à comprendre dans notre monde ultra rationalisé. Dans la pensée antique et médiévale, le rapport au vraisemblable était certainement très différent de ce qu’il est aujourd’hui. Le référentiel était alors celui des dieux, puis du christianisme, celui des savants, des anciens, à l’aune duquel on évaluait les expériences des rares explorateurs. Quand tout ça concordait globalement, pourquoi remettre en question la véracité des récits ? Quand bien même un homme du moyen âge aurait voulu le faire, avait-il la culture nécessaire ?
Ce qui dominait, c’était l’extraordinaire, le merveilleux, ce qui marquait les esprits, ce qui permettait de trouver des réponses à des questions essentielles, ce qui permettait de construire une identité. La réalité de tout ça n’intéressait finalement pas grand monde.
Aussi, je ne me prononcerai pas sur la réalité de l’existence du Catoplébas, du Fourmi lion, des Blemmyes, des Panottis et autres Sciapodes. J’invite seulement ceux qui voudraient voir s’ébrouer tous ces personnages à lire « Baudolino » d’Umberto Ecco.
Ceux qui mettaient en musique les récits des explorateurs n’étaient bien souvent pas les voyageurs eux-mêmes, ce qui, par l’effet bien connu du téléphone arabe, a pu introduire du merveilleux là ou il n’y en avait pas. Le voyageur cherchait certainement aussi à enjoliver son voyage et son auditoire, désireux de voyager à son tour à travers le récit, n’hésitait pas à y ajouter un peu de fantastique pour mieux goûter son plaisir. C’est sans doute comme ça que sont nés beaucoup d’animaux fabuleux. Aujourd’hui, tous ces êtres ont été démystifiés et le vrai séparé du faux. Ce qui reste à l’homme du XXIe siècle, c’est la soif de mystère, la soif de fabuleux, l’envie de croire en une autre réalité. L’ouvrage se referme sur le Yeti et souligne le fait que ce mythe ne date que du XXe siècle…les crypto zoologues n’ont pas dit leur dernier mot.
Collectif sous la direction de Dominique Lanni
Arthaud
2014
Edouard

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Prodigieuses créatures

 

« La foudre m’a frappée toute ma vie. Mais une seule fois pour de vrai. »
« Dans les années 1810, à Lume Regis, sur la côte du Dorser battue par les vents, Mary Anning découvre ses premiers fossiles et se passionne pour ces « prodigieuses créatures » qui remettent en question les théories sur la création du monde. Très vite, la jeune fille issue d’un milieu modeste se heurte à la communauté scientifique, exclusivement composée d’hommes. Elle trouve une alliée en Elizabeth Philpot, vieille fille intelligente et acerbe qui l’accompagne dans ses explorations. Si leur amitié se double de rivalité, elle reste, face à l’hostilité générale, leur meilleure arme. »
Avant d’écrire un livre, cette auteur part d’un fait réel et se documente à fond sur son sujet. C’est ce que j’aime en plus de son écriture fluide, dynamique, avec quelques mots savants ou techniques, mais toujours expliqués. L’auteur ne nous saoule jamais de paroles ou de mots inutiles.
Les deux premiers livres que j’ai lus abordaient des sujets que j’aimais. Je ne peux en dire autant pour les fossiles, ces vieilles choses plus ou moins uniformes, voire informes et souvent tronquées. Difficile pour moi d’imaginer que ce furent ces êtres vivants. Et pourtant cette histoire m’a encore passionnée. Il faut dire que la vie des femmes au XIXe siècle, les castes, les préceptes, la religion très peu éclairée par le « siècle des Lumières » meublent aussi richement l’histoire que celle des fossiles.
Un livre à lire jusqu’à la page des remerciements.
La Martine
CHEVALIER Tracy
Folio, 2013 (2009), 419 p.

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