Le complexe de Thomas

Petit rappel. Après la crucifixion, Jésus apparaît aux apôtres en l’absence de Thomas. Lorsqu’on raconte l’événement à ce dernier, il reste sceptique et précise qu’il n’y croira pas tant qu’il n’aura pas vu Jésus de ses propres yeux. Un peu plus tard, Jésus apparaît à nouveau aux douze et prend Thomas à parti « heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

À mesure que le déconfinement progresse, de nombreuses voix s’élèvent pour remettre en cause la réalité de la pandémie. Les personnes les plus réceptives à cette théorie seraient bien entendu des personnes non infectées, n’appartenant pas au corps médical, n’ayant pas eu de proches infectés ou ayant eu à côtoyer des individus infectés. Cela fait beaucoup de monde, mais moins que ce que les « Saints Thomas » de Facebook avancent.

Ces derniers, lorsqu’ils s’efforcent de donner un chiffre relativement sérieux, s’accordent pour dire que l’épidémie n’a fait que 300 000 morts (on a dépassé les 370 000). Personne n’a pourtant jamais dit que cette maladie était essentiellement mortelle. Il faut donc se référer tout d’abord aux 6 000 000 de personnes infectées dans le monde, chiffre auquel il faut ajouter les proches et les personnels soignants.

Bon, cela fait un peu plus, mais n’exclut toujours pas qu’une écrasante majorité de la population mondiale n’a pas été concernée, directement ou indirectement par le coronavirus et n’a eu connaissance de l’existence de la pandémie que par les médias.

Il est alors tentant, surtout quand on est un peu complotiste sur les bords, de dire que tout cela n’est qu’une vaste supercherie ourdie par des gouvernements soumis à Bill Gates dans le but de parer tout individu d’une puce électronique qui sera injectée par un pseudo-vaccin. La circulation des délires collectifs n’est pas en perte de vitesse ces derniers temps.

J’y vois cependant, autre chose : l’expression d’une angoisse refoulée pendant plusieurs semaines, la peur d’attraper le virus et le décalage entre les mesures imposées par les pouvoirs publics et l’effet, relativement « modeste » du coronavirus. Bien entendu, on pourra dire que la modestie des effets est le fruit du confinement, sans doute à juste titre, mais on ne pourra pas le vérifier même si les situations suédoise et brésilienne permettent de douter du bienfait de l’absence de confinement.

Les médias en ont-ils trop fait ? Difficile à dire. Eux même y croyaient sans doute et puis il y a la perception individuelle du danger qui, bien entendu, ne peut être généralisée.

Enfin, il y a peut-être aussi une sorte de déception. Ce grand cataclysme attendu qui allait changer la face du monde, qui allait permettre la naissance d’un modèle alternatif à l’économie de marché n’aurait donc été qu’un pétard mouillé ? On sent que le changement tant attendu ne se fera pas. On rejoint Thomas qui devait voir en Jésus une sorte de Magicien/chef de guerre qui allait débarrasser la Palestine de la présence romaine.

En définitive, la pandémie du coronavirus a bien eu lieu, mais elle n’a peut-être pas été à la hauteur des peurs et des attentes. Faudra-t-il une prochaine vague plus meurtrière pour que le monde change vraiment ou saurons-nous tirer profit de cet avertissement ?

Nous allons être rapidement fixés. Mais peut être aussi que cela n’a été qu’un commencement…

Édouard   

Babel

« Sur toute la terre, on parlait la même langue, on se servait des mêmes mots ».

Il est saisissant de se rendre compte que le passage biblique concernant la tour de Babel semble renvoyer à la mondialisation. On y voit un Dieu méchant, avant tout soucieux de préserver son ascendant sur les hommes qui pourraient l’égaler en travaillant ensemble. Il sauve la face en semant la discorde entre les hommes qui ne se comprendront plus et ne pourront plus construire une tour allant jusqu’au ciel.

La langue commune aujourd’hui, c’est l’anglais et bien plus encore, le langage des GAFA.

Nous nous trouvions donc dans un monde « pré babélien » fin 2019. Doit-on en conclure que le coronavirus punit les ambitions démesurées des hommes ? Je ne pense pas, mais il est troublant de voir que cette maladie a ravagé les pays riches et semble avoir épargné les pays pauvres. Il est troublant aussi de constater que les deux pays les plus engagés dans l’ultralibéralisme que sont les « États-Unis » et le « Royaume-Uni » sont aussi les plus touchés.

De là à penser que le coronavirus a une conscience sociale, il n’y a qu’un pas que beaucoup n’hésitent pas à franchir. Didier Raoult, sous une apparence scientifique contestable, fait lui aussi transpirer le fantasme d’une maladie « Robin des bois ». La chloroquine serait ainsi le médicament des pauvres luttant contre l’industrie pharmaceutique mondialisée…les gilets jaunes ne sont pas loin.

Non, les noirs peuvent eux aussi attraper le coronavirus, contrairement à ce qu’avance un certain racisme aux États-Unis. Non, les Africains ne sont pas préservés du coronavirus parce qu’ils prennent de la chloroquine contre le paludisme.

Pour moi, l’explication est simple. Plus le pays est engagé dans le processus de mondialisation, plus il est infecté. Le business Man de Starmania rêvait d’être un artiste. Aujourd’hui, on ne sait plus très bien à quoi il rêve, ni d’ailleurs s’il arrive encore à dormir, mais par contre, c’est lui qui va transporter le coronavirus à travers le monde. Bien entendu, je ne stigmatise les hommes d’affaires que dans la mesure où ils symbolisent les voyageurs du XXIe siècle. Oui, voyager peut-être dangereux, pour soi et pour les autres. L’industrie du tourisme sera sans doute la grande perdante de cette pandémie…les autres suivront dans la mesure où tout est lié.

Le coronavirus nous rappelle que la mondialisation est mortifère. Beaucoup en étaient convaincus, d’autres s’efforçaient de se voiler la face. Aujourd’hui, nous en avons la preuve en image. Oui, la garantie du bonheur pour tous par la consommation, prônée dès les années 60 était une utopie. Nous n’en finissons pas d’en prendre conscience.

Et si la société de consommation avait atteint ses limites, tout comme la tour de Babel qui n’aurait pas dû dépasser une certaine hauteur ? Peut-être avons-nous atteint un plafond qu’il ne faudra pas dépasser, au risque de s’attirer les foudres de la nature. Peut-être allons-nous enfin réussir à appréhender l’économie autrement que dans une logique de croissance. Le temps du développement durable est peut-être enfin arrivé.

Édouard

1er mai 2020

Le 1er mai a-t-il encore un sens ? Cette année, on pourrait en douter. En tout cas, le concept de jour férié bat fortement de l’aile pour toutes les personnes confinées alors que le déconfinement commence à peine à être esquissé.

Pourtant, nous aurions peut-être tort de laisser passer ce jour sans lui prêter attention, de ne le voir que comme un vague cousin du 25 décembre, du 1er janvier ou du lundi de Pâques.

Tout d’abord, c’est une occasion de penser plus profondément à tous ceux et toutes celles qui ont tenu la société à bout de bras pendant ces semaines : le personnel hospitalier dans son ensemble, mais aussi les boulangers, les épiciers, les éboueurs… Ce serait beau que le 1er mai 2020 soit et reste à l’avenir le jour de tous ces métiers de l’ombre qui deviennent notre seule lueur lorsque l’économie s’éteint et sans lesquels nous ne pouvons vivre.

Le coronavirus aura été un happening mondial que chacun a pu vivre dans son intimité. Pour ma part, je n’avais jamais vécu un tel événement, peut être nos anciens y trouveraient-ils un rapprochement avec la dernière guerre mondiale. Le combat n’est de loin pas terminé, mais on a tout de même le sentiment d’avoir passé Stalingrad.

Dans 10 jours, l’économie va doucement se réveiller et la population active va reprendre le chemin du travail. Le 1er mai de cette année peut aussi être une occasion de nous demander quelle est la place du travail dans notre vie au-delà de son aspect purement rémunérateur.

Le temps des grandes luttes sociales semble être un peu passé et les ouvriers ont aujourd’hui été dissous dans une énorme « classe moyenne » aux contours indéfinissables. Il est peut-être temps de voir autrement le travail à la lueur de ce que nous avons pu vivre ces dernières semaines et d’y voir autre chose qu’un tripalium, instrument de torture destiné à punir les esclaves dont le mot « travail » est étymologiquement issu.

Pour paraphraser Johnny, on pourrait dire « pour que j’aime le travail donnez-moi le confinement ». Sans doute prendrons-nous mieux conscience à partir du 11 mai des réponses à nos besoins de réalisation personnelle et d’interactions sociales que nous apporte le travail.

Enfin, en ce 1er mai, on pourrait je pense avoir une pensée particulière pour tous les exclus du travail et en particulier à toutes ces autres « victimes » sociales du coronavirus et qui vont devoir traverser la crise économique qui s’annonce. Dans notre monde numérisé ou tout devient réalisable sans intervention humaine, pouvoir travailler devient un luxe.

Le 1er mai 2020 existe donc bien. Il est juste plus chargé que les autres années. Profitons tous de ce jour férié.

Édouard

Le déluge

Il est d’usage que des textes de la genèse soient lus dans l’Église catholique à l’occasion de la vigile pascale à commencer par le récit de la création du monde.

Mouais, à part quelques fous furieux du Middle West, plus personne n’imagine aujourd’hui que le monde a été créé en sept jours et s’agissant de l’idée divine de rendre l’homme maître de la nature, était-ce vraiment une bonne idée ?

De leur côté, les juifs sont en pleine Pessah commémorant le passage de la mer rouge par les Hébreux poursuivis par l’armée de pharaon.

Tout comme le récit de l’exode, le déluge évoque le passage d’un monde à un autre qui ne sera plus jamais comme avant, mais les aventures de Noé sont beaucoup plus proches de nous dans la mesure où il s’agit d’une destruction de l’humanité.

Certes, il y aura beaucoup plus de survivants que dans le récit biblique et les animaux ne sont pas concernés, mais ce qui est frappant, c’est la volonté destructrice de Dieu.

Dans le récit babylonien, c’était le vacarme des hommes qui importunait les dieux. Dans la genèse qui s’en est inspirée, c’est leurs pêchés qui provoquent la colère de YHVH.

Rares sont ceux qui oseraient avancer que le coronavirus est un châtiment divin. Pourtant, on sait que la pandémie balaye un monde fou mû par le souci du profit et ignorant la mort.

Le monde d’hier devra-t-il seulement panser ses blessures pour reprendre de plus belle ou un Nouveau Monde devra-t-il naître ? Il n’a fallu que quelques semaines au coronavirus pour arrêter un libéralisme sans tête alors même que tout le monde croyait que c’était impossible.

Si ce nouveau déluge n’est pas un châtiment divin, sans doute devrait-on le prendre comme un signe.

L’orage semble s’être un peu calmé en Europe même si la décrue est encore faible. Le virus ravage désormais les États-Unis qui, ironiquement, avaient fait le choix de mépriser la nature. Ceux-là mêmes qui avaient fini par nous convaincre, à force d’effets spéciaux, qu’ils assureraient toujours notre protection ne semblent même pas capables de se protéger eux-mêmes. Le colosse aux pieds d’argile dont parlait Renaud en 2001 s’est définitivement effondré.

Dans quelques mois, tout cela sera terminé. Il nous reste encore un peu de temps pour imaginer le monde de demain, pour qu’il ne soit pas qu’une résurrection à peine éraflée du monde d’hier, repartant de plus belle jusqu’à la prochaine catastrophe qui sera peut-être encore plus meurtrière que celle-ci.

Si nous ne faisons rien, les vendeurs de paradis artificiels reviendront inexorablement pour nous faire acheter ce dont nous n’avons pas besoin.

Cessons de nous lamenter du confinement, le temps presse. L’avenir sera ce qu’on en fera, ne le gâchons pas, ce serait trop bête.

Édouard

Le complexe d’Adam

En ce début de XXIe siècle, le concept de Dieu était fortement mis à mal en occident. Il n’empêche que nos schémas culturels issus des récits bibliques avaient la dent dure. C’est en particulier le cas de la promesse faite par Dieu dans la genèse : la vocation de l’homme à maîtriser la nature.

Nous étions arrivés à atteindre des sommets dans le genre. Il y a ceux qui ne cessaient de crier cette destruction et ceux qui fermaient les yeux tout en essayant de ne pas entendre ce qu’on leur disait. Les enjeux économiques étaient bien trop importants. Il fallait être fou pour réduire la cadence, beaucoup trop risqué. Bien entendu, les hérauts du libéralisme, Trump, Johnson et cie menaient la danse de l’autruche. Et puis, le coronavirus est venu arrêter la sono. Les États-Unis comme le Royaume-Uni sont maintenant atteints de plein fouet et Boris Johnson se bat personnellement contre le virus.

Non, nous ne maîtrisons pas la nature, elle n’a pas besoin de nous et se porte mieux sans nous. Tout le monde évoque les bienfaits du confinement pour l’environnement. Ce que je trouve saisissant, c’est notre incapacité à réagir, notre extrême fragilité.

Peut-être arrêterons-nous enfin quand tout cela sera terminé de nous imaginer comme les protecteurs de la nature. C’est uniquement de notre propre survie qu’il s’agit. Quand la nature en aura marre de nous, elle nous fera disparaître. Nous voyons maintenant à quel point cela est simple alors même qu’il y a encore deux mois, c’était impensable.

Non, il ne faut pas protéger la nature pour préserver sa beauté, par charité chrétienne ou par idéalisme néo baba cool. Il faut la protéger uniquement pour assurer notre propre survie.

Peut-être, auraient pu avancer les plus cyniques il y a encore deux mois, les pauvres morfleront, mais les riches s’en sortiront toujours. Rien n’est moins sûr, le coronavirus est égalitaire même si les personnes les plus aisées semblent avoir de meilleurs moyens de protection… pour combien de temps ? Ce qui arrive est titanesque, tant en référence à l’ampleur du phénomène qu’au naufrage du Titanic il y a 108 ans.

Alors, une dernière fois, arrêtons de croire qu’il faut protéger la faune parce qu’elle fait jolie dans le paysage. Il faut protéger la faune, car l’intensification des trafics se foutant du respect de toutes normes sanitaires élémentaires et la destruction des écosystèmes favorisent l’émergence de catastrophes comme celle que nous vivons actuellement. Prenons cela comme un avertissement, il y en aura d’autres et si nous restons dans l’incapacité de tirer des leçons de tout ça, nous disparaîtrons.

Dieu nous aurait donc menti ? Nous ne serions pas les maîtres absolus de la nature ?

Il est fort probable que les hommes qui ont écrit la genèse en étaient persuadés. Le néolithique était bien installé et rien ne semblait pouvoir freiner cette volonté de maîtrise. Le climat du croissant fertile avait de quoi rendre optimiste. Nul doute que les hommes qui, à la même époque, essayaient de vivre comme ils pouvaient en Europe du Nord auraient vu les choses autrement.

Je ne sais pas si nous sommes les parasites de la terre. Tâchons au moins de ne pas nous comporter comme tels, nous pourrions le payer cher.

Édouard

Contagions

Qu’est-ce que le coronavirus ? D’où vient-il ? Pourquoi est-il là ?

L’essai est accessible en version dématérialisée sur le site des éditions du seuil (cliquez ici) et devrait être disponible en version papier à partir du 16 mars.

Cet essai de Paolo Giordano qui vit en live la pandémie à Rome vient d’être traduit de l’italien. Il convaincra incontestablement les derniers réfractaires au confinement.

Le coronavirus est un être vivant, certes primitif. Bon, on ne peut pas lui demander de peindre des cavernes ni de philosopher. Il n’a pas de cerveau et n’a qu’une idée fixe: coloniser toutes les cellules qu’il trouve sur son passage. Ne se déplaçant pas lui-même, il se déplace avec les porteurs des cellules colonisées et envahit d’autres cellules si l’occasion se présente. Avec l’avion et le train, il va pouvoir prétendre à une mobilité inouïe et avec les foules des villes, coloniser un grand nombre d’individus. Pour l’empêcher de nuire, des mesures d’hygiène sont nécessaires et bien entendu l’isolement des individus empêchant le virus de passer de l’un à l’autre. C’est très logique et ça explique qu’on nous demande de rester chez nous en attendant que la situation se stabilise, mais le monde n’est visiblement pas sorti de l’auberge et l’Italie en particulier.

Pour l’auteur le lien entre le coronavirus, la mondialisation et les bouleversements climatiques sont évidents. Il faut un certain nombre d’éléments concordants et de coïncidence pour qu’un pangolin contaminé par une chauve-souris transmette le virus à un individu et arrive jusqu’en Europe. On ne saura d’ailleurs probablement jamais comment cela s’est concrètement passé cette fois-ci. Ce qui est certain, c’est que le bouleversement des écosystèmes perturbe aussi les virus, les incitant à trouver d’autres cellules pour les héberger. Il est évident aussi que la surpopulation est génératrice de comportements alimentaires à risque favorisant la transmission du virus à l’homme. Enfin, la forte mobilité humaine accompagnant la mondialisation favorise naturellement le déplacement des individus porteurs du virus ou de tout autre support sur lesquels le virus pourrait survivre.

Bref, le coronavirus n’est pas un mystérieux mal venu d’on ne sait où. Il n’est pas non plus l’arme d’une organisation secrète criminelle comme dans les James Bond. Le complotisme est une solution rassurante permettant de se voiler la face. Non, le coronavirus est un symptôme révélateur du sens que prend notre monde aujourd’hui. Il y aura d’autres coronavirus, moins virulents ou plus virulents, impossible à prévoir. Sans doute d’autres catastrophes se produiront elles sous des formes qui dépassent notre capacité d’imagination. Que faire ? Il ne sera pas possible de revenir en arrière. Ralentir le mouvement si possible et seules les catastrophes pourront permettre cette prise de conscience. Le caractère positif ou négatif de ses événements dépendra finalement des moyens mis en œuvre pour y faire face.  Ce qui est clair, c’est que le sentiment de maîtrise absolue de la nature très fortement incrusté dans les esprits occidentaux va en prendre un coup. Il faudra apprendre à vivre dans l’incertitude.

Édouard

Paolo Giordano

Seuil

Mars 2020

L’effroi

Aucune situation ne m’avait autant marqué depuis le 11 septembre 2001. Il pourrait sembler surprenant de faire un parallèle entre le coronavirus et le 11 septembre. Comment comparer en effet une attaque terroriste à une épidémie, sauf à cautionner les théories complotistes qui fleurissent ici et là ? Bien entendu les causes et les effets n’ont rien de semblable, mais j’y vois tout de même des similitudes.

La principale tient au caractère spectaculaire des événements qui semblent tous deux une incarnation de films catastrophes hollywoodiens. Les avions qui s’encastrent, les tours vacillantes et fumantes, les individus préférant sauter du haut de la tour plutôt que d’être brûlés vifs (les virgules noires comme ils avaient alors été appelés dans un article du monde), c’était tout de même impressionnant. L’ennemi a tout de même fini par être identifié malgré la pitoyable et inutile deuxième guerre du golf. On était tout de même dans un registre connu, celui du film de guerre avec des acteurs bien dessinés même si Al-Qaïda était plus flou et plus imprévisible qu’un belligérant traditionnel. La guerre des civilisations n’aura pas eu lieu même s’il a illustré la haine de l’impérialisme américain : je me souviens d’avoir vu beaucoup de jeunes porter des t-shirts Ben Laden en 2005 à Bamako.

Les États-Unis ont vacillé après le 11 septembre, mais l’empire ne s’est pas effondré. L’Europe s’est renforcée et surtout, le Monde a vu grossir un nouvel empire qui, c’était une question de décennies, voire d’année, supplanterait les États-Unis : la Chine.

Et c’est justement de cette nouvelle super puissance qu’est sorti le drame que nous sommes en train de vivre. Nous sommes toujours dans le registre du film-catastrophe, mais dans la vaine du thriller, l’incarnation en fait du scénario du film « Alerte » réalisé en 1995 par Wolfgang Peterson dans lequel une petite ville américaine était contaminée par un virus venu d’Afrique.

L’ennemi aujourd’hui est totalement invisible et personne ne sait exactement où et comment il frappe. « Restez chez vous » est le seul mot d’ordre clair. L’ignorance et la peur dominent alors même que notre monde ultra rationnel semblait avoir tout expliqué. Est-on si loin que ça de la grande peur que suscitait la peste en Europe au Moyen-âge et sous l’ancien régime ?

Clin d’œil de l’histoire, c’est en 1894, il y a 126 ans qu’Alexandre Yercin réussit à isoler le bacille de la peste, s’étant rendu sur le théâtre d’une épidémie en Chine (encore elle) alors administrée par les Européens. La peste est toutes les superstitions plus on moins religieuses qui y étaient attachées furent balayées, le temps de la science est de la toute-puissance occidentale semblait devoir régner sur le monde jusqu’à la fin des temps. Le coronavirus n’est pas la peste, mais guère préférable et l’ancien colonisateur est atteint au cœur. Certes le monde est aujourd’hui mieux armé scientifiquement pour y faire face, mais son rationalisme absolu sans borne lui a peut-être aussi fait oublier la notion d’espoir, l’acceptation de l’irrationnel, de la non-maîtrise.

On ne prie plus aujourd’hui alors, pour appréhender l’avenir incertain, on écoute les médias qui ne sont qu’une forme modernisée des prêtres d’autrefois.

Le monde a-t-il vraiment changé ?

Édouard

Chixculub

Chixculub est le nom du cratère au Mexique témoignant de l’impact de la météorite à l’origine de la disparition des dinosaures.

L’année dernière au moment des « gilets jaunes », j’ai eu de longues discussions avec un collègue nettement plus âgé que moi concernant notre société de consommation.

L’ayant vu grandir et s’épanouir dans son enfance pendant les années 60, il avait aussi vu apparaître sa critique dans les années 70 (la grande bouffe en 1973) et vaciller avec la crise de 74 pour aboutir sur l’énorme désillusion des années 80. Elle s’était tout de même relevée peu à peu pour aboutir aujourd’hui à l’emballement d’un monstre froid que personne ne semblait pouvoir arrêter qu’il ne reconnaissait plus et dont il se sentait étranger.

Pour ma part, né après 74 et ayant grandi avec l’informatique comme tous ceux de ma génération, j’avais forcément une vision des choses un peu différente.

Nous sommes tout de même tombés d’accord sur l’existence de ce monstre froid que personne ne pouvait plus arrêter.

Pour moi, il y avait quelque chose de touchant et de naïf chez les gilets jaunes. Beaucoup de désespoir, de la résignation sans proposition d’alternative précise et surtout un espoir inouï, celui de croire que Macron allait pouvoir tout changer. À l’évidence, quand bien même il l’aurait voulu, il ne pouvait rien faire.

J’en étais persuadé, seul un cataclysme majeur était susceptible de casser la machine. Les climatologues le martelaient, il allait arriver, c’était certain même si on ne savait pas quand et sous quelle forme.

Et puis, un cataclysme est parti en décembre 2019 d’un marché de Wuhan, de manière anodine sans doute, peut être par cette phrase prononcée par un chinois.

– Il a un drôle de goût ce pangolin.

Le coup était parti et voila qu’aujourd’hui, je me retrouve confiné chez moi pour une durée qui sera très certainement supérieure à deux semaines.

L’empreinte laissée par le coronavirus quand l’épidémie aura été étouffée sera-t-elle comparable à celle de Chixculub ? Le pangolin contaminé arrêtera-t-il la machine emballée. J’en doute, mais il laissera une trace, rien ne sera plus tout à fait comme avant, il y aura eu cette expérience du confinement qui marquera les esprits, de cette menace incontrôlable qui n’entre peut-être pas dans les codes traditionnels de la guerre, mais qui en a le goût. Peut-être que le coronavirus n’est en fait qu’une forme atténuée de la catastrophe qui changera réellement la face du monde et le fera passer à un nouveau chapitre.

En attendant, me voilà confiné chez moi, m’informant fébrilement tous les soirs du nombre de morts de la journée, attendant que ça se passe et condamné à jouer les Philpipulus de l’étoile mystérieuse, faute de pouvoir être le tintin de service.

Prenons patience

Édouard