Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède

Nils Holgersson, un jeune garçon suédois transformé en lutin à cause de sa cruauté envers les animaux, décide de suivre un troupeau d’oies sauvages, juché sur le dos du jars de ses parents.

La génération récréA2 peut sortir son mouchoir, le revoilà. Pour ma part je n’ai jamais accroché. Les histoires me semblaient confuses, sans personnages auxquels je voulais m’identifier, comme Actarus, le capitaine Flamme ou Esteban.

Le fait que le prix Nobel 1909 de littérature n’ait été traduit dans la langue de Molière et dans son intégralité qu’en 1990 n’est peut-être pas étranger au manque d’intérêt qu’il pouvait susciter chez un écolier français au début des années 80. Si le dessin animé avait été mieux construit, peut être aurais je été émerveillé comme le furent des générations de petits Suédois, car c’est tout d’abord pour eux que l’histoire a été écrite.

Passionnée par l’éducation des enfants, Selma Lagerlöf a réalisé un ouvrage aussi mythique en Suède que le fût « le tour de France par deux enfants » dans notre pays, jusque dans les années 50. La géographie de la Suède y tient une place déterminante, toute situation géographique étant explicitée par un conte mettant en scène des personnages fabuleux : ah, si on m’avait fait avaler le plateau de Langres et le mont Gerbier-de-Jonc comme ça, la pilule aurait certainement été moins amère! Beaucoup de propos moralisateurs, lénifiants, un peu niais, même, parfois…bon, il faut bien éduquer les enfants. Une culture du bien-être aussi, du bien-vivre qui m’a frappé cet été à Stockholm et que j’ai encore du mal à décrire. Une recherche du bonheur dans une vie simple, notamment par le biais des travaux manuels: elle aurait certainement été heureuse de voir son pays conquérir le monde avec les meubles Ikea.

Mais le merveilleux voyage de Nils Holgersson est plus qu’un manuel scolaire. Tout d’abord, ce livre présente un incontestable intérêt historique : une tranche de l’histoire de l’occident du début du XXe siècle qui n’a rien à voir avec les alliances et contre alliances des grandes puissances européennes qui déboucheront sur la Première Guerre mondiale. L’histoire que nous conte Selma Lagerlöf est celle de paysans pauvres confrontés à un milieu hostile allant chercher fortune toujours plus loin, celle d’hommes et de femmes imprégnés de culture protestante, croyant à la rédemption, à la providence, à la possibilité de toujours s’en sortir et d’atteindre les sommets en partant de rien. Nombre de ces paysans prendront la décision d’aller tenter leur chance de l’autre côté de l’Atlantique, emportant avec eux leur culture et contribueront à forger l’identité de ce qui deviendra la première puissance mondiale.

Mais ce qui rendra immortel « le voyage de Nils Holgerson » réside dans son message écologiste. Ce n’est pas seulement une ode à la beauté de la nature, mais aussi une réflexion sur sa fragilité et sur la nécessité de maintenir son équilibre. On y voit poindre les concepts de parc national, d’écosystème et de développement durable qui semblent aujourd’hui une évidence pour tous et qui, en France, jusque dans les années 90, n’étaient souvent perçus que comme des lubies de quelques babas cool illuminés.
Selma Lagerlöf
Actes SUD
1990

Edouard

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Gemma Bovery

Martin (Fabrice Luchini) a repris la boulangerie de son père en Normandie après avoir côtoyé les milieux littéraires parisiens pendant un certain nombre d’années. Il mène depuis 7 ans une petite vie paisible avec sa femme et son fils, un ado mal dégrossi, lorsque débarque un jeune couple d’Anglais : Charles et Gemma Bovery.

Quatre ans après Tamara Drewe, Gemma Aterton revient dans une variation autour de la littérature. Alors qu’elle campait il y a quatre ans, une bombe sexuelle venant taquiner les hormones d’un troupeau de vieux écrivains retirés dans la campagne anglaise pour y trouver l’inspiration, la voilà dans la peau d’une Anglaise un peu moins sexy, mais toujours aussi belle, venue titiller non seulement les hormones, mais aussi l’imagination d’un vieux bobo parisien exilé au fin fond de la campagne normande et qui ne s’est jamais vraiment fait à sa nouvelle vie (on le voit écouter France Culture en pétrissant la pâte à pain).

Certes, Martin est beaucoup plus vieux que Gemma et de plus, parle très mal anglais, mais il reste tout de même un homme. Alors, il lui parle du pays, de leurs chiens, lui montre comment on fabrique le pain…en espérant plus ou moins consciemment que son pouvoir de séduction puisse produire quelques effets sur sa jeune voisine. Sa femme, qui voit son manège et qui n’a aucun doute concernant ses capacités à parvenir à ses fins, s’en amuse et le taquine.

Mais Martin est aussi un passionné de littérature pour qui la vague homophonie entre le nom de la jeune femme et celui de la célèbre héroïne de Flaubert ne peut pas être un hasard. C’est aussi pour lui un moyen inespéré de retrouver son monde avec une Emma en chair et en os.
Ayant lu « madame Bovary » beaucoup trop jeune, sans avoir la maturité qui m’aurait permis d’en comprendre toute la profondeur, il ne m’en reste qu’un souvenir imprécis et il est probable que quelques allusions au roman m’aient échappé.

Quel rapport entre Gemma et Emma ? Gemma est une belle jeune femme, aux mœurs un peu légères et visiblement pas toujours très bien dans sa tête. Est-ce suffisant pour en faire une Bovary ? Je ne sais pas, si un médium pouvait faire revenir Flaubert, ce serait intéressant de lui poser la question. Quoi qu’il en soit, Martin reste persuadé que, de par son nom et de par son mode de vie, la jeune femme est nécessairement engagée dans un déterminisme implacable qui la mènera à la fin tragique d’Emma Bovary. En preux chevalier, il se donne pour mission de remettre la jeune femme dans le droit chemin afin de conjurer le sort. Il commence par lui offrir le roman qu’elle accepte avec un sourire poli et qu’elle lit ou essaie de lire, un peu intriguée par son homophonie avec l’héroïne. Elle dira « il ne se passe rien, mais on a quand même envie de continuer ». Martin surveille ensuite les faits et gestes de la jeune femme qui a un amant, un jeune fils de famille qui ne se prénomme pas Rodolphe, mais Hervé. Qu’à cela ne tienne, ce détail ne décourage pas Martin qui continue à suivre sa protégée. De toute façon, aujourd’hui, plus grand monde s’appelle Rodolphe.

Je ne vous raconterai bien entendu pas la fin, mais elle est plutôt bien ficelée. Bref, un bon moment de cinéma avec des acteurs qui semblent tous bien s’amuser. Rafraîchissant.

Edouard

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Hercule

On ne le présente plus.

En matière de blockbusters mythologiques, je suis plutôt du genre classique. J’aime voir incarnées les représentations des récits que je m’étais construites à 10 ans. On ne triche pas avec la mythologie, je reste intraitable sur ce point.

« La légende d’Hercule », sorti il y a peu aura été à ce titre un nanar de la pire espèce : on ne voit qu’un seul « travail » au début du film : le lion de Némée campé par une brave bête visiblement sur nourrie et sous calmants. S’ensuit une intrigue pitoyable, maladroitement inspirée de Gladiator dans laquelle s’immiscent des interventions célestes ridicules du père du héros. Il paraît que le film de Renny Harlin a fait un flop au box-office …il y a visiblement des producteurs inconscients à Hollywood.

Le film de Brett Ratner semblait plus prometteur, la bande-annonce présentait un lion de Némée, un sanglier d’Erymanthe, une hydre de Lerne et un Cerbère qui avaient incontestablement de la gueule. En fait, on les voit au tout début, mais pas beaucoup plus que dans la bande-annonce. Ulcéré de m’être fait rouler dans la farine, j’ai failli partir. J’aurais eu tort, l’image est spectaculaire et le scénario pas si débile. Tout le film tourne autour de la légende et du décalage qu’il y a entre cette dernière et le vrai Hercule. La légende d’Hercule se lit en filigrane: dans la tête de tous ses contemporains qui ont en mémoire ses exploits, dans la voix du conteur, dans les yeux émerveillés d’un petit garçon qui lui égraine fièrement les 12 travaux qu’il a appris par cœur, dans les sourires goguenards et méprisants des puissants, dans les pommettes de ses admiratrices qui rougissent sur son passage…

Mais Hercule, qui est-il vraiment ? Plus on se rapproche du demi-dieu, plus l’image est floue et lorsqu’on entre dans la tête du fils de Zeus (cela aurait été plus cohérent de dire « Jupiter », mais bon, on ne va pas chipoter), on s’aperçoit qu’il poursuit une profonde quête identitaire. N’est-il qu’une spectaculaire montagne de muscles, un « catcheur » comme l’était Dwayne Johnson qui l’incarne à l’écran ? Quelles sont vraiment ses origines ? Quel rôle a-t-il joué dans la mort de sa femme et de ses enfants ? J’avais complètement oublié cette histoire de meurtres : je me souviens maintenant qu’elle m’avait beaucoup marquée.

Pour terminer, je voudrais revenir sur les deux morceaux de bravoure au cours desquels le héros fait usage de sa force…herculéenne. J’avoue que je me suis entendu intérieurement lui dire « vas-y, tu peux y arriver ». S’il avait échoué, cela aurait été terrible, pas du fait des conséquences scénaristiques de l’échec que cela aurait été l’arrêt de mort de la légende.

Don Quichotte, avant de mourir, renie sa propre légende, j’en pleure encore. Un héros se doit d’entretenir son mythe, ne serait-ce que pour continuer à rendre heureux tous ceux qui ont mis leur espoir en lui. Un très bon cru au final, on en sort fortifié.

Edouard

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Un demi siècle à Hollywood

Les pages cornées et jaunies dégagent une légère odeur de cave. Sur la couverture, un vieillard placide, arborant stetson, cigarette, veste à carreaux et bandeau sur l’œil, se détache d’un graphisme très 70’s. Le nom à mâcher du chewing-gum de l’auteur, Raoul Walsh, est inscrit au-dessus de la tête du cow-boy. Le genre de bouquin improbable qu’aurait pu lire un hippie en attendant son avion à Katmandou. Le genre de livre déniché dans une brocante pendant les vacances et qui vous assurera un franc succès cet hiver, lors de l’arbre de Noël organisé entre amis. Bref, un genre qui a vécu.
Le réalisateur américain Raoul Walsh (1873-1980) a lui aussi bien vécu. Je me suis toujours méfié des autobiographies. Là, au moins, on sait tout de suite que ce n’est pas la rigueur qui l’étouffe. Certaines anecdotes relatées au début de l’ouvrage sont tellement invraisemblables qu’on arrête vite de chercher la vérité. Le récit de sa jeunesse de cow-boy se déguste comme un bon album de Lucky-Luke. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est le côté spectaculaire des choses, ce qui va plaire au public. Ayant grandi à l’époque du Wild West Show de Buffalo Bill, alors que l’ouest commençait à fabriquer sa propre légende, Walsh restera toute sa vie attaché à ce qu’était le cinéma à ses débuts : un divertissement.
On n’en saura pas beaucoup sur le réalisateur qui reste très factuel et ne fait qu’égrainer un nombre incalculable d’anecdotes. Walsh a connu beaucoup de gens connus dirait Raphaël Mezrahi.
Ce qui est par contre passionnant, c’est tout ce qui concerne l’histoire du cinéma américain au cours de la première moitié du XXe siècle : l’installation des premiers studios à Los Angeles en 1911, la sortie de « naissance d’une nation » de Griffith, premier long métrage de l’histoire du cinéma dans lequel Walsh incarnera l’assassin de Lincoln, l’arrivée du son au milieu des années 20 qui fera entrer le cinéma dans une nouvelle ère.
Il ne dit rien de l’arrivée de la couleur ni de la télévision. Après la Seconde Guerre mondiale, le monde extérieur ne semble plus vraiment l’intéresser, la seule chose qui compte est les déconnages avec ses copains Wayne, Bogart, Gable et Flynn. Très peu de femmes, il parle un peu des actrices dans le cadre des tournages et de celles qui furent les partenaires d’une nuit. Il ne dit presque rien de Mary, sa femme qu’il épousera sur le tard. Walsh reste un cow-boy à l’ancienne, adorateur des amitiés viriles.
En 1973, il décide d’écrire ses mémoires, sans doute pour faire revivre une dernière fois une époque révolue…touchant. Un bon western.
Calman Levy
1976 (réédité en 1994)

Edouard

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Poil au Yéti

L’institut virtuel de cryptozoologie a publié en juillet le résultat des analyses ADN effectuées sur une trentaine d’échantillons de poils ayant appartenu à l’abominable homme des neiges et à ses sympathiques cousins répartis à travers le Monde. Les fans seront déçus, pas de découverte fracassante.

La palme revient aux ursidés, identifiables sur 10 échantillons. De plus, deux échantillons attribués au yéti appartiendraient à une espèce d’ours polaire qu’on croyait aujourd’hui éteinte.

Viennent ensuite ex æquo le cheval, le loup et la vache (4 échantillons pour chaque espèce). Pour finir, 6 autres espèces animales qu’il semble parfois un peu difficile d’imaginer sous une forme abominable : tapir ; porc-épic ; raton laveur, daim, chèvre, mouton.

Le dernier échantillon, attribué à un « Bigfoot » d’Amérique du Nord, provient par contre bien d’une espèce animale abominable : homo sapiens.

En tant que cryptozoologue amateur, je ne peux m’empêcher de faire part de ma déception concernant l’Almasty, cousin caucasien du yéti. Je suis effectivement convaincu de son existence depuis les années 90. Le très sérieux magasine Archéologia lui avait même consacré un dossier à l’époque. À côté des nombreux témoignages, l’Almasty avait été pisté dans les textes anciens. Ainsi, l’Enkidu de l’épopée de Gilgamesh aurait été un Almasty tout comme Ismaël, le demi-frère d’Isaac, fils d’Abraham et d’Agar.

Bref, j’en suis plus que jamais convaincu, on va le trouver cet Almasty, reprenons les preuves présentées par l’accusation :

– 3 poils de cheval et un poil de vache. Ha, ha, voilà qui est intéressant. L’Almasty, comme, chacun sait, se nourrit de lait de vache et de jument et s’infiltre la nuit au milieu des troupeaux lorsque le berger goûte un sommeil bien mérité après une dure journée de labeur.

– 3 poils d’ours. Fastoche encore, l’Almasty, pour affronter la rigueur du climat caucasien, surtout l’hiver, est vêtu de peaux d’ours, animaux qu’il tue à mains nues, preuve, s’il en est, de son incommensurable courage.

– 1 poil de raton laveur…bon OK, celui-là il est pas facile, mais ne désespérons pas. On peut peut-être imaginer que l’Almasty portait une toque en fourrure de raton laveur dont son cousin d’outre-Atlantique, le bigfoot, lui aurait fait cadeau en venant lui rendre visite. Il est comme ça bigfoot, le cœur sur la main, un exemple pour nous tous. Mouais, en même temps, je vous sens pas hyper convaincus…je vais encore chercher.

Edouard

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Sigmaringen

« C’est un moment de l’histoire de France qu’on veuille ou non… Ça a existé. Et un jour, on en parlera dans les écoles».

Je ne serais pas aussi affirmatif que Céline et très surpris qu’on en parle un jour dans les écoles. Concernant mes propres souvenirs scolaires, je peux même dire qu’il y a toujours eu un certain flou entre le 6 juin 1944 et le 8 mai 1945. Cependant, pour revenir à l’auteur de « d’un château l’autre », ouvrage dans lequel il raconte ces événements, c’est effectivement un moment de l’histoire de France, mais qu’on oublierait volontiers si cela était possible.

De septembre 1944 à avril 1945 ; le maréchal Pétain et son gouvernement ont investi un château appartenant aux Hohenzollern réquisitionné par les nazis. Ce gouvernement a été suivi dans sa fuite par toute une population française ayant approché de près les milieux collaborationnistes. Comme le château n’était pas dimensionné pour recevoir tout ce monde, les suiveurs ont investi le village de Singmaringen qui n’était guère mieux dimensionné. L’histoire nous est contée par Julius Stein, le majordome des anciens châtelains, contraint de servir les nouveaux venus.

Je connaissais Pierre Assouline comme biographe et non comme romancier, je m’attendais plus à un essai historique qu’à un roman. J’aurais aimé en savoir plus sur cette population du village et aussi savoir qui étaient réellement ces gens. Il y avait des intellectuels, comme Céline, plus ou moins habitués des déjeuners du château, mais il ne devait pas y avoir que ça.

L’intrigue romanesque n’est pas exceptionnelle, mais se laisse lire.
S’il n’a ni le style du docteur Destouches, ni vécu personnellement les événements, ni le même genre de fréquentations j’espère, le romancier est nettement plus compréhensible que l’auteur de « d’un château l’autre ». Je lui fais totalement confiance pour ce qui concerne la rigueur historique et il joint d’ailleurs à son roman une volumineuse biographie qui fera taire les sceptiques…il y a tout de même quelque chose d’un peu convenu dans ce roman qui me gène, une vision compassée, très manichéenne: les vrais méchants étaient au château ; les pauvres français du village crevaient de faim et le gentil docteur Destouches les soignait ; je veux bien, mais qu’est ce qu’ils faisaient là ? Pourquoi n’étaient ils pas restés chez eux en France ? En tant qu’historien, on peut toujours se cacher derrière des faits, mais en tant que romancier, il ne faut pas essayer d’échapper à sa propre subjectivité, à prendre parti, à « mettre sa peau sur la table » comme disait Céline, sous peine d’être perçu comme un auteur fade. S’il y a deux choses qu’on ne peut reprocher à Céline, c’est d’être lisse et fade.

« D’un château l’autre » est une longue vocifération derrière laquelle on devine quelques bribes de vérité. Dans le roman d’Assouline, on a une vérité romancée sur papier musique qui semble poursuivre un objectif essentiellement consensuel et plaire à un lectorat qui toujours divisé sur le sens à donner à ces faits . Bref, j’ai été déçu de ne trouver qu’un roman moyen là où j’attendais un livre d’histoire. Serait- il encore trop tôt pour tout dire sur Sigmaringen ?

Pierre Assouline
Gallimard
2013

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Stockholm

Quand l’avion a commencé sa descente, en voyant tous ces lacs et toutes ces forêts, je me suis senti Nils Holgersson, juché sur son oie sauvage. En arrivant au centre-ville, je me suis senti Batman à Gotham city. Si Copenhague m’a émerveillé, Stockholm m’a envoûté : par sa configuration géographique tout d’abord avec les îles de toutes tailles qui composent la ville. Les rues sont propres et l’air est d’une incroyable pureté (ça, on s’en rend bien compte en rentrant à Paris). Et puis, il y a le design : partout fleurit cette nature-bis, dans les parcs, dans les rues, dans les immeubles, dans les stations de métro… Les deux natures se complètent harmonieusement, chacune mettant l’autre en valeur. Je ne sais pas s’il est possible de tout voir, de tout connaître de Stockholm. Pour moi, c’est une ville aux mille visages, un peu comme Paris, Londres ou New York et son charme provient en grande partie de cette insaisissabilité.
Pour ma part, c’est sans conteste Södermalm ma préférée, là où Stieg Larsson situe les appartements de ses deux héros ainsi que le siège de Millenium et là où il a écrit sa saga. Le dernier étage de Fotografiska, le café String avec toutes ses chaises et tables dépareillées, la colline de Vita Bergen avec ses jardins ouvriers…j’étais comme Ulysse chez Circé, presque décidé à ne pas m’en aller. Heureusement, j’y suis parvenu, il y a plein de choses aussi sur les autres îles : les ruelles de Gamla Stan où la ville d’origine a été construite au XIIIe siècle, bien après l’époque viking ; le musée d’art moderne de Skeppsholmen ; le parc de Djurgården ; le musée Strindberg sur Normallm…je rentre avec le sentiment de ne pas avoir vu le centième de ce qu’il fallait voir, mais aussi avec la ferme intention d’y retourner.
Vivre au pays du prix Nobel, d’Ikea, d’Abba et de Millenium ? La langue ne m’a pas semblée très abordable, pas de racines latines bien entendu, mais des racines germaniques peu ou pas identifiables. Il y a aussi le climat, on est quand même très au nord, globalement à la latitude de Saint Petersbourg, l’été est court et l’hiver est une longue nuit glaciale, la météo est aussi capricieuse. Il y a eu un orage le dimanche matin et quand Thor s’énerve, ça ne rigole pas : les familles se réfugiaient dans le métro et les petits Suédois pleuraient en se bouchant les oreilles, je n’ai jamais vu de telles trombes d’eau s’abattre en si peu de temps.
J’ai toujours pensé que ce climat expliquait en partie la rudesse des sagas nordiques, pleines de violence et de fureur, dans un cycle permanent de fins du monde, de luttes des dieux perdues d’avance et de renaissances. C’est une autre aire culturelle, la dernière d’Europe à avoir été peuplée a la fin de la dernière glaciation, une région située bien au-delà des frontières de l’Empire romain et la dernière à avoir été christianisée. Nombre d’historiens estiment d’ailleurs que l’identité viking s’est en partie forgée en réaction aux politiques d’évangélisation musclées menées par Charlemagne. Si vous voulez voir des vitraux, inutile de les chercher dans les nombreuses églises, il n’y en a pas. Par contre, il y en a de très beaux dans la cage d’escalier « art nouveau » de l’immeuble du musée Strindberg. Rigueur protestante oblige, il n’y a peut-être que dans les édifices religieux que le design se fait discret.

Edouard

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Copenhague

Mon voisin, un sexagénaire qui commande un whisky et un verre de vin blanc, potasse pendant toute la durée du vol un guide touristique sur la Norvège. Je me suis demandé si je ne m’étais pas trompé d’avion, mais non, le Danemark était bien la destination. Une certaine routine encadre mes voyages, celle de tout touriste : atterrir, sortir de l’avion, retrouver ses bagages, tirer de l’argent à un distributeur (le Danemark n’est pas dans la zone euro), acheter un billet pour le centre-ville (la ligne de métro 2 vous amène en 15 minutes à Kongens Nytorv), trouver son hôtel, poser ses bagages…il faut aimer les rituels pour aimer les voyages. Vient ensuite la seconde étape consistant à poser les autres bagages, ceux qui nous ont accompagnés à Roissy et qu’on aurait bien laissés, ceux de la vie de tous les jours : il m’a fallu un certain temps pour poser les tableaux Excel et les SOMMEPROD du boulot. Ceux-ci s’évaporent petit à petit lorsqu’on commence à prendre conscience de la géographie de la ville, à avoir quelques repères, à être moins crispé sur le plan : il n’est pas simple de s’y retrouver entre tous ces canaux, d’autant plus que la ville est en pleins travaux, l’extension du métro devant se poursuivre jusqu’en 2018. En allant voir la petite sirène, mon guide serré sur le cœur, les bagages étaient encore là : « Je ne choquerai personne en disant que la petite sirène ne présente pas un intérêt sculptural exceptionnel, abandonnée sur son rocher à l’écart de la ville, elle semble s’ennuyer comme un rat mort, n’ayant pour toute compagnie que des groupes de touristes qui ne parlent pas sa langue ».
Ceci dit, la promenade le long de la mer valait le coup, tout comme le parque du kastellet qui jouxte la statue. De retour, quelque chose avait changé et je repensais au toit de la bourse formée de quatre pattes de dragon torsadées se terminant en pointe ainsi qu’à la flèche de l’église Notre-Sauveur de Christianshavn aux allures de tour de Babel. Tout ça était…merveilleux. Le mot magique était lâché, le dernier bagage était en passe de toucher terre.
L’émerveillement n’est pas vraiment dans ma nature et il est de bon ton en France d’adopter une position blasée, désabusée, de peur de passer pour l’idiot du village. Pourtant, la magie a fait son œuvre et je me suis mis à m’émerveiller de tout : des cabanes délabrées de Christiana, de la corne de Narval conservée au musée national, de l’esprit très Méliès du parc de Tivoli (avec un gros petit faible pour les montagnes russes), de la salle du trône du palais de Rosenborg, des couronnes royales, des boutiques de Storget et en particulier celles de la fameuse marque de briques emboîtées et colorées créée par Ole Kirk Christiansen en 1932, devenue un élément essentiel de l’univers ludique des 4-12 ans…
Je me suis tellement émerveillé que j’ai commencé à m’émerveiller sans m’en rendre compte, ne sentant plus qu’une vague torpeur, un sentiment de bien-être permanent, sans doute celui dont parlait mon guide, marchant insouciant, bercé par les chanteurs du Holmens Kanal, par les couleurs ocres des maisons, par les bateaux se faufilant entre les canaux et par la valse continuelle des vélos (on pense beaucoup à Amsterdam). Mais tout ça ne pouvait durer, l’heure du départ approchait et de nouvelles aventures m’attendaient.

Edouard

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De la mort volontaire au suicide au travail

Le titre n’est ni très sexy ni très explicite. D’autres indices présents sur la couverture permettent d’y voir un peu plus clair : le nom de l’auteur, Junko Kitanaka, qui fleure bon le pays du soleil levant et le sous-titre « histoire et anthropologie de la dépression au Japon ».
Sans vouloir donner de leçon aux éditions d’Ithaque qui font un travail extraordinaire de traduction dans le domaine de l’anthropologie psychiatrique, il me semble qu’un titre comme « du hara-kiri au burn-out » aurait été plus accrocheur pour un public occidental.
L’auteur démontre ici que la compréhension du suicide comme degré ultime d’une dépression, elle-même induite par des contraintes extérieures à l’individu (en particulier des conditions de travail inacceptables) n’a été intégrée par la société japonaise qu’il y a une vingtaine d’années.
Pour comprendre, il faut revenir au début du XIXe siècle avec le ki-utsu, état comparable alors à ce que l’occident nommait « mélancolie » ou « neurasthénie ». Le « ki », dont est largement inspirée la « Force » de Star-Wars, était une sorte de fluide harmonieux qui était à l’origine de l’harmonie universelle. Un individu déprimé était victime d’une stagnation du « ki ». À côté existait une conception du suicide popularisée en occident par le hara-kiri, répondant à un code d’honneur, synonyme de courage et de détermination.
À partir des années 1850, le Japon entre dans une ouverture forcée à la culture occidentale, le « ki » et tous ses attributs magiques sont abandonnés et le hara-kiri est officiellement interdit en 1868. Le modèle occidental par excellence est pour les Japonais le modèle allemand. En matière de psychiatrie, le Japon adoptera donc les théories du tout génétique qui auront en Europe les conséquences désastreuses que l’on connaît. Jusque dans les années 50, les statistiques étant essentiellement effectuées dans les asiles, tout accréditait la thèse du « dépressif » comme « être psychiquement diminué dans sa constitution ».
Avec l’arrivée des neuroleptiques, la donne change un petit peu, le champ d’investigation s’élargit et on se rend compte que les « dépressifs » sont très souvent des gens ordinaires a priori bien intégrés dans la société. Ceci dit, les traditions ont la dent dure, le suicide de l’écrivain Yukio Mishima en 1970 est à ce titre symptomatique. Pourtant, les psychiatres japonais évoluent et le lien entre suicide et dépression devient une évidence.
Dans les années 90, le Japon traverse une crise économique sans précédent. Les suicides de travailleurs se multiplient. En 1996, pour la première fois, une société japonaise (Dentsu) est condamnée à une lourde peine consécutivement au suicide d’un de ses employés. Je ne sais pas dans quelle mesure cette affaire inspirera Amélie Nothomb, toujours est-il qu’elle publiera « stupeur et tremblement » en 1999, faisant découvrir au public occidental les conditions de travail insupportables des Japonais. Le Japon ne semble pas aujourd’hui sorti de l’auberge, mais au moins semble-t-il remis sur les rails.
Junko Kitanaca
Ithaque
2014

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Autoportrait de l’auteur en coureur de fond

Quand un grand écrivain dévoile une facette ignorée de sa vie.
Le jour où il vend son club de jazz, il arrête de fumer et commence à s’entraîner à la course de fond.
Depuis lors, il n’a pas cessé.
À son actif, de nombreux marathons, des triathlons (natation 1500 m, cyclisme 40 km, course à pied 10 km), et même un super-marathon de 100 km. Décourageant pour un sportif du dimanche tel que moi.
« Une grande partie de mes techniques de romancier provient de ce que j’ai appris en courant chaque matin ».
André Clavel a écrit dans l’Express: « L’homme aux semelles de vent qui dévore les mots et le bitume avec la même fringale ». Joliment dit, non?
Une belle méditation sur la vie, par un homme qui finira, j’espère, par remporter un jour le prix Nobel de littérature.
Amitiés hors d’haleine,
Guy.
Haruki Murakami – 10/18 – 220 p.

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