Temps retrouvé à la Baronnie

La baronne de Marçay n’est pas un personnage de la recherche, pourtant de nombreux éléments de sa vie en font un personnage très proustien : aristocratie, belle époque, Normandie, homosexualité, père homme politique farouchement antidreyfusard…pourtant, il n’en est rien, mais peut être que quelque amoureux de l’écrivain réussira-t-il un jour à établir un lien entre Yvonne Paulmier et tel ou tel personnage de l’œuvre.

Après son mariage avec le baron de Marçay qui se termina je ne sais comment, elle vécut une passion avec Agnès Aignan. Après la mort de la baronne en 1950, Agnès deviendra la propriétaire du domaine situé à Douvres la Délivrande, à côté de Caen, jusqu’à sa mort en 1986. Le domaine reviendra alors à la commune.

La baronnie, qui abrite de beaux restes architecturaux des XIIIe et XIVe siècles, commencera alors sa descente aux enfers et les bâtiments, sans doute déjà endommagés avant 86, continuèrent à se dégrader…jusqu’à l’arrivée d’une équipe municipale motivée qui aura d’une part le courage d’entreprendre d’importants travaux de restauration et de fouilles archéologiques et d’autre part de trouver les financements qui permettront de redonner toute Sa Majesté au lieu.

Hier, 19 septembre 2015, « journées du patrimoine », une grande journée médiévale est organisée sur le site. Les associations médiévales ont afflué de toute la région : chevaliers, archers, forgerons, armuriers, atelier d’enluminure, spectacles de danse, saynètes médiévalales, et potée paysanne, l’ambiance et bon enfant et les enfants ont les yeux qui brillent.

La journée se terminera comme il se doit par un feu d’artifice, lui-même précédé d’un concert en images du groupe Memorandum.

Sous une musique électro gothique, les images projetées sur le mur d’un des plus beaux bâtiments du site confèrent à l’édifice une vigueur à laquelle il n’était sans doute plus habitué.
Pendant 45 minutes, nature sauvage et ouvrages médiévaux s’entremêlent sur un rythme enivrant.
Instant d’émotion particulier à la fin du concert : le visage de la vieille dame que Philippe, le compositeur, a croisé dans son enfance apparaît sur le mur. Son dernier opus, « mademoiselle Agnès », est effectivement dédié à la dernière propriétaire des lieux. Enterrée à quelques dizaines de mètres du lieu du spectacle avec la baronne de Marçay, mademoiselle Aignan a certainement beaucoup apprécié.

Yvonne, a dû être un peu jalouse, je l’imagine espérer secrètement que Philippe accepte de la faire sortir à son tour de l’oubli. Pour ma part, j’espère que ce sera un jour chose faite, elle le vaut bien.

Edouard

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Camille et Paul : la passion Claudel

Biographies croisées du frère et de la sœur.

Pendant très longtemps, je n’ai pas fait le rapprochement. Camille Claudel, c’était surtout Adjani. Paul Claudel, c’était un écrivain catholique qui avait rencontré Dieu derrière une colonne à notre Dame, un auteur dont parlait mon grand-père que j’imaginais un peu poussiéreux et très ennuyeux. J’ai dû lire « l’annonce faite à Marie » il y a très longtemps et il ne m’en reste que le parfum presque effacé d’amours impossibles grandiloquents et larmoyants.

Ce lien de filiation ne m’est apparu qu’il y a deux ans en lisant l’ « hécatombe des fous », une enquête sur les 45000 morts dans les hôpitaux psychiatriques français au cours de la Deuxième Guerre mondiale et qui évoquait brièvement la situation de Camille, ses liens avec sa famille et notamment avec son frère Paul. Je me suis alors posé la question que beaucoup se posent : comment se grand écrivain très chrétien a t-il-pu laisser sa sœur mourir de faim en 1943, dans un hôpital psychiatrique où elle aura passé trente ans de sa vie ? J’espérais trouver une réponse dans cet ouvrage découvert peu de temps après à la sortie d’une exposition.

Dominique Bona ne donne pas de réponse définitive, mais lance quelques pistes. La mère de Camille tout d’abord, défendra le choix de l’internement jusqu’à la fin de sa vie, redoublant d’efforts pour empêcher sa fille d’établir tous liens avec le monde extérieur. Cette attitude n’était pas à mon sens le fait d’une pure méchanceté, mais surtout un moyen de préserver l’image de la famille après sa relation passionnelle avec Rodin. À la décharge de madame Claudel, Camille sombrait dans un délire paranoïaque en 1913 et son internement semblait justifié dans le contexte de l’époque (aujourd’hui, des médicaments et une psychothérapie l’auraient certainement sorti d’affaire). On pourrait donc expliquer l’attitude de Paul en disant qu’il n’a pas voulu s’opposer à sa mère, mais après la mort de celle-ci, pourquoi n’a-t-il rien fait ?
La réponse se trouvait quelque part dans l’inconscient de Paul Claudel : passion coupable pour une sœur qu’il adorait ? Jalousie ? Peur de sa propre fragilité psychique ? Elle se trouve aussi en partie dans l’esprit d’une époque où la maladie et à plus forte raison la maladie mentale était tabou. Une époque de secrets remplie de choses dont on ne parlait pas, en partie pour des raisons religieuses, de choses que certains savaient et que d’autres ignoraient ou préféraient ne pas savoir. Bref, une époque sans Wikipédia. La réponse de Paul à une question que lui posa au sujet de sa sœur un journaliste en 1951 ne peut que susciter l’indignation : « Et tous ses dons superbes n’ont servi à rien : après une vie extrêmement douloureuse, elle a abouti à un échec complet ».

Si Paul Claudel parlait de reconnaissance artistique, il est vrai que Camille restera longtemps dans l’oubli, pour n’en sortir vraiment qu’au début des années 80. En 89, lorsque sortit le film de Bruno Nuytten avec Adjani et Depardieu, il n’était plus pour une large part de la jeune génération, qu’un écrivain un peu poussiéreux et visiblement ennuyeux dont parlait leur grand-père…
Dominique Bona
Le livre de poche
2007
Edouard

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Sigmund Freud en son temps et dans le notre

Vie et œuvre du père de la psychanalyse.
L’année dernière, j’avais été très énervé par la lecture du « crépuscule d’une idole » de Michel Onfray, par le discours haineux de l’auteur et aussi par l’absence totale de contextualisation de l’œuvre du célèbre Viennois.
Le philosophe est-il un homme de son temps ?
Sujet du bac de philo que je n’avais pas pris, m’étant à l’époque rabattu sur le commentaire de texte (il me semble que c’était un texte de Descartes, mais je n’en suis plus certain).
Quoi qu’il en soit, Freud était le personnage idéal pour traiter le sujet et une bonne copie aurait d’ailleurs pu commencer par la question de savoir si la psychanalyse est une philosophie.
Freud voulait donner à ses théories une assise scientifique et s’y est efforcé toute sa vie sans jamais y parvenir. La psychanalyse n’a pas été créée ex nihilo, mais a vu le jour dans un contexte culturel favorable, celui de l’empire austro-hongrois de la fin du XIXe siècle. La mythologie attachée à la psychanalyse, l’Œdipe revisité, la horde primitive et plus tard le Moïse revisité s’inscrivent eux aussi dans un romantisme très XIXe. Freud était donc bien un homme de son temps, mais il s’est efforcé de se singulariser et de ne pas laisser ses théories se faire « contaminer » par des théories concurrentes. Comme tout bon philosophe, il a aussi voulu donner une dimension immuable et universelle à ses pensées.
Sous la plume d’Élisabeth Roudinesco, Freud apparaît toutefois comme un être humanisé aussi dogmatique dans ces propos publics qu’hésitant en privé, conscient de ses limites et de ses contradictions. C’est aussi l’histoire d’un homme rapidement dépassé par sa création surtout après la Première Guerre mondiale, quand l’épicentre de la psychanalyse se déplacera de Viennes à Londres.
L’auteur démontre que la consolidation du mythe freudien et la création de l’idole à laquelle Onfray s’attaque dans son pamphlet n’est pas temps le reflet du Sigmund Freud réel que de la mémoire construite après sa mort par son premier biographe et sa fille Anna. La rigidité de ce « mausolée» jalousement protégé par quelques gardiens du temple est aussi à l’origine d’un anti-freudisme qui existait bien avant Onfray.
Il y a donc beaucoup de choses datées dans la psychanalyse, mais cette théorie a été le véhicule d’une transformation conceptuelle fondamentale. En effet, a la fin du XIXe, les fous deviennent des malades mentaux qui peuvent être guéris et la psychanalyse propagera cette révolution dans tout le monde occidental .
Pour répondre au sujet, je peux dire que Freud, et plus généralement les philosophes, s’inscrivent incontestablement dans leur temps, mais que ce sont eux qui le font avancer.
Edouard

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De la démocratie en Europe

Perso, j’étais pour le « oui », en tant que petit européen bien discipliné, craignant que la foudre de Zeus s’abatte sur notre continent si jamais on osait s’opposer aux jugements des dieux FMI et UE. Ce n’était pas cependant un « oui » franc et massif, les avis des différentes autorités sur le net soutenant les thèses semblaient tous convaincants. Alors, que penser… ?
Je l’avais sentie cette haine de l’Europe et beaucoup vue taguée sur les murs lors de mon passage à Athènes il y a deux ans, mais je pensais que les Grecs allaient se résigner au dictat du FMI et de la Commission européenne, continuer à courber l’échine en grognant et à supporter des réformes qui, visiblement, depuis 5 ans, n’améliorent en rien leur quotidien.
Que signifie ce « non » au juste ?
Une volonté de sortir de l’€, de l’Union européenne ? Les Grecs savent bien que ces solutions ne leur permettront pas d’améliorer la situation, mais au moins seront-ils libres. Je ne veux pas y croire. La Grèce et l’Union européenne auraient toutes deux beaucoup à y perdre et passeraient à côté d’une occasion de faire enfin entrer le continent dans un processus démocratique. Moscou dit que c’est un premier pas vers la sortie de l’€…pas étonnant puisque c’est en partie pour retirer les Grecs des griffes soviétiques qu’ils ont été intégrés dans le marché commun.
Alors quoi ? Retour à la table des négociations ? Mais alors, si c’est le cas, les conséquences d’une victoire du « Oui » auraient-elles été différentes ? Sans doute pas, beaucoup de commentateurs l’ont déjà dit. Tsipras est en tout cas mis en face de ses responsabilités. Il a été élu contre l’austérité et n’a pu opposer à ses créanciers que la seule arme dont il disposait, la volonté populaire qui le soutient. Ce qui va se passer maintenant est inédit dans l’histoire de l’Europe et mes capacités divinatoires ne me permettent pas de savoir ce qu’Angela Merkel et François Hollande vont se dire demain ni ce qui va être décidé mardi à l’issue du sommet de la zone €. Il va se passer quelque chose en tout cas. L’Union européenne va devoir faire son introspection et repenser son autoritarisme, dialoguer, écouter : bref, entrer dans un jeu démocratique. J’espère que ce « non » permettra aussi à la Grèce d’agir sur son destin sans nier ses responsabilités.
Et si ce « non » était une chance pour l’Europe ? C’est en tout cas un bel exercice qui a permis à un pays unifié de s’exprimer d’une seule voix avec plus de 61% pour le « non ». L’important n’était peut-être pas finalement le « oui » ou le « non », mais une victoire franche de l’un ou de l’autre. Un 51%/49% auraient présenté un peuple divisé quel que soit l’issue du scrutin : le peuple grec à des choses à dire, écoutons-le.

Edouard

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Les aventures miraculeuses de Pomponius Flatus

Un petit bijou d’impertinence.
Or donc, Pomponius, philosophe et voyageur romain (au début de ce qui deviendra notre ère), recherche les eaux miraculeuses, ce qui n’est pas exempt d’influence sur sa santé: Flatus fait allusion à flatulence, vieux terme médical désignant certain dérangement intestinal bruyant et malodorant. Ses pas le conduisent à Nazareth, et notre ami se retrouve chargé par le jeune Jésus (oui, celui qui deviendra plus tard qui vous sa vez) de prouver l’innocence de Joseph, son père. Le brave homme est accusé de meurtre. L’enquête permettra de passer à la moulinette (dans le désordre) les Arabes, les juifs, les romains, les grecs, les barbares… Pomponius, ce libre penseur avant la lettre ne croit ni aux dieux ni au diable. Certains passages sont désopilants. Et la fable, bien sûr, n’est pas anodine.
Hors Jésus, Marie, Joseph, certains personnages qui plus tard connaîtront la célébrité, entrent en scène, au grand plaisir du lecteur: Judas, Matthieu, Barabbas, Hérode,
Jean-Baptiste et ses vieux parents. Une façon fort originale de revisiter le Nouveau Testament, pour lecteurs avertis 😉
Amitiés apocryphes,
Guy
Eduardo Mendoza
Points – 218 p.

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L’incolore Tzukuru Tazaki et ses années de pélerinage

Ils étaient cinq amis inséparables au lycée, à Nagoya.
Deux filles, trois garçons.
Tous portaient un nom de couleur: Blanche, Noire, Bleu et Rouge. Tous. Sauf l’incolore Tzukuru.
Il part à Tokyo pour ses études. Lors d’un séjour à Nagoya, les autres lui font comprendre qu’ils ne veulent plus le voir. Là commence son pèlerinage…
Du tout bon Murakami. Mon estime pour lui augmente d’année en année.
Comme dans ses autres livres la musique tient une grande place. Ici un morceau mélancolique de Franz Liszt.
Le mystère, le surnaturel, le désespoir, la rédemption, la solitude.
Surtout, une énorme sensibilité.
Oui, ils sont Japonais, et alors?
On touche à l’universel.
Mais qu’attendent-ils à Stockholm pour lui décerner le Prix Nobel??
Par curiosité, faites un tour à Nagoya avec Google Street View.
C’est moins cher qu’un ticket d’avion…
Puis lisez ce livre. Ou lisez-le dans l’aéronef.
Amitiés méditatives,
Guy.
Haruki Murakami – Belfond – 368 p.

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Où est Charlie ?

34, 32, 18 : âges des trois tireurs présumés originaires de Gennevilliers (sources Libé). Ils se sont réclamés d’Al Qaïda et les experts disent qu’ils ont été entraînés, probablement en Syrie. Cela n’en fait pas des chefs de guerre pour autant. Il s’agit peut être de trois pauvres types en quête de reconnaissance et n’ayant trouvé une raison d’être que dans ce massacre épouvantable et spectaculaire.
Peut-être ont-ils aussi reçu des ordres d’en haut, peut être y a-t-il une internationale djihadiste unifiée ayant décidé de frapper Charlie. Peut-être, mais j’en doute. Le journal n’ayant pas perçu de menaces particulières ces derniers temps, on est en droit de se poser la question.
Le propre des terroristes et de créer du sens par leur action. Ne leur faisons pas ce plaisir et considérons que cet acte est aussi odieux et stupide qu’insensé. Ne donnons pas envie à d’autres petits Ben Laden en herbe. Ne donnons pas à cet acte plus de sens qu’il n’en a.
Que voulaient-ils nous faire croire en massacrant la rédaction? Que la France est un nid à djihadistes ? Muscler l’islamophobie ? La criminalité est une activité profondément laïque, comme la connerie, peu importe la religion, que le criminel soit croyant, athée ou agnostique, il n’en reste pas moins un criminel.
Au-delà du massacre proprement dit, les auteurs sont coupables d’un second crime au moins aussi odieux que le premier. Je ne sais pas si ce crime existe dans le Code pénal, mais il faudrait le mettre si ce n’est pas le cas, c’est celui de commettre un crime au nom d’une communauté qui n’a rien demandé. En l’occurrence, c’est prendre en otage la communauté musulmane. Ce n’est pas aux chrétiens, aux juifs, aux bouddhistes aux athées, aux agnostiques de se débarrasser des islamistes, c’est aux musulmans de le faire. L’islamisme ne libérera jamais le monde musulman, il est son cancer. Si la mort de Cabu, de Wolinski et des autres pouvait permettre cette prise de conscience, ils ne seraient assurément pas morts pour rien, ils ont bien le droit à cet honneur.
En tout cas, ils n’auront pas réussi à tuer notre Charlie qui, ce soir plus que jamais, brille en chacun de nous.
Edouard

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Le nazisme et l’antiquité

En 1907, il découvre sa vocation politique après avoir vu Rienzi, un opéra de Wagner qui relate les vicissitudes d’un tribun dans la Rome du XIVe siècle et qui se termine dans une ville éternelle en flammes.17 ans plus tard, il arrêtera les bases de son projet politique. Le monde a changé, l’Allemagne n’a pas seulement perdu la guerre, mais écrasée par le traité de Versailles, se sent menacée dans son identité même. L’auteur de Mein Kampf lui donnera une histoire : le peuple allemand est constitué d’Aryens, descendants d’une race de surhommes qui combat depuis la nuit des temps en ennemi venu d’Asie : le juif.
Comment ce fait il que ces surhommes n’aient laissé aucune trace dans l’histoire allez vous me demander ? À cette question, Hitler répond que si cette race nordique n’a pas laissé de vestiges archéologiques remarquables sur le sol allemand, sa place dans l’histoire n’en est pas moins remarquable, car les Aryens ont émigré vers le sud pour procéder à la création des deux plus grands empires de l’antiquité : la Grèce et Rome.
Si Rome reste incontestablement un modèle, ce n’est pas celui que préfèrent les nazis, la place est déjà occupée par Mussolini, l’empire a incontestablement plus marqué les Français, et puis les auteurs latins n’ont pas été très tendres avec les populations vivant au-delà du limes.
La référence suprême restera donc Athènes. Ce philhellénisme correspond d’ailleurs à une longue tradition allemande, on pense à la découverte de Troie par Schliemann au siècle précédent. Tout est bon dans la Grèce : Platon, l’architecture, la fascination pour la beauté des corps, Leonidas et ses 300 spartiates qui se sacrifieront héroïquement aux Thermopyles…mais cet empire n’est plus, les Grecs du XXe siècle n’ont plus rien en commun avec les valeureux guerriers aryens. La faute en revient au métissage : le sang aryen s’est perdu et a été vicié par du sang sémite.
Même diagnostic pour Rome : un effondrement dû à un métissage racial. Comment peut-on s’étendre indéfiniment sans jamais se mélanger ? Ils n’étaient pas à un paradoxe près et d’ailleurs, l’Histoire ne leur donnera heureusement pas la possibilité de se poser la question. Avec Stalingrad, tout bascule. Les nazis sentent bien qu’il ne sera pas possible de tenir longtemps sur deux fronts : la Shoah et la lutte contre les bolchéviques se rejoignent : deux facettes de la lutte éternelle contre les Sémites orientaux : l’image des spartiates de Leonidas devient omniprésente dans la propagande nazie. Et puis enfin, le rideau tombe. Le dernier acte ne sera pas aussi apocalyptique qu’Hitler l’aurait voulu. Le IIIe Reich qui devait durer mille ans aura vécu 12 ans, c’est déjà beaucoup trop.
Un livre passionnant qui nous rappelle encore une fois que les nazis n’étaient ni des surhommes, ni des génies du mal, mais seulement une bande de brutes assoiffées de pouvoir, stupides et incultes et qui n’ont fait que mettre en scène les fantasmes de leur époque.

Edouard

 Le nazisme et l’antiquité

Johann Chapoutot

PUF

2012

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Berlin

Vous n’allez pas me croire. Pour la première fois de ma vie, j’ai pioché dans le minibar de l’hôtel. C’était une bouteille de Gerolsteiner (de l’eau avec des bulles). Tout ça parce que le premier jour, je me suis fait avoir par le froid. Le soir, j’ai donné toute ma monnaie, mais après, j’ai pensé que j’avais pas bien joué. Comment faire pour prendre mon prochain ticket de métro quotidien avec une station sans guichets et un distributeur qui n’accepte que les pièces et les billets de 5 et 10 €? Le lendemain, ayant fini par comprendre l’ enjeu stratégique du petit déjeuner, je me suis bien goinfré. Ensuite, je suis entré dans le supermarché du coin pour acheter un bretzel. Le caissier a dit « sheisse ! » quand il a vu mon billet de 50€ avec lequel il est parti pour revenir deux minutes plus tard avec la monnaie. Bien entendu, je n’étais pas en état de manger le bretzel que j’ai mis dans mon sac.
Les musées à Berlin ont deux grandes qualités. D’abord, ils sont chauffés et ensuite, ils sont suffisamment gigantesques pour faire descendre le petit déjeuner. Le contenu est pas mal aussi, des reconstitutions de temples à couper le souffle notamment…on se sent un peu Indiana Jones dans chaque pièce. Et puis, il faut aller voir Néfertiti, sinon, c’est comme aller à Bruxelles sans voir le Manneken pis, aller à Copenhague sans voir la petite sirène…enfin, vous avez compris. J’ai bien aimé aussi le chapeau d’or. Incroyable, je ne connaissais pas : un calendrier lunaire gravé sur un chapeau en or de 1,20m datant du 1er millénaire av. J.-C.. Je me demande bien comment ils faisaient pour l’utiliser. Peut-être que quand le chef le portait, le chaman devait monter sur une échelle pour pouvoir le consulter.
Vers 13h30, j’ai senti qu’il fallait que je recharge mes batteries, en oubliant que j’avais un bretzel dans mon sac, ce qui aurait peut être été suffisant, je ne sais pas. Enfin bon, on ne va pas refaire l’histoire, surtout à Berlin, c’est fait, c’est fait ! Les bruits de bottes sous la porte de Brandebourg, l’administration du IIIe Reich, le massacre des juifs, Tziganes, homosexuels, handicapés mentaux et opposants politiques de tous poils ; le mur, Checkpoint Charlie, le militaire qui soulève les barbelés pour faire passer à l’Ouest le petit garçon en regardant si personne ne le voit..Tout ça, c’est bien fini ! Je m’égare, où en étais je ? Ah oui, le bret…Non, je n’ai pas fini. Autant vous dire que tout ça, même si c’est du passé, c’est aussi très présent, tout est là partout pour nous le rappeler, pour crier que l’identité de l’Europe au 20e siècle, c’est une bonne dose de folie furieuse. Oui, bien entendu qu’il faut en parler, d’autant plus que toutes ces horreurs paraissent complètement incroyables aujourd’hui et j’espère qu’elles le resteront jusqu’à la fin des temps. Pour tout dire, cela m’a un peu coupé l’appétit et j’ai décidé de me contenter du bretzel pour dîner. Le problème du bretzel, c’est que c’est sec et que ça donne soif, d’où la bouteille de Gerolsteiner.
Si vous avez aussi du mal à assumer ce passé douloureux, vous vous réfugierez peut être dans un monde merveilleux de palais, de portraits d’ancêtres, de parcs romantiques, de princes et de princesses, de joyaux de la couronne, de couverts en argent, de gibiers finement cuisinés…cet univers est celui du château de Charlottenburg à quelques stations de métro du centre. Attention toutefois, comme disait Goya, le sommeil de la raison produit des monstres.

Edouard

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Hokusai

Deux heures de queue au Grand Palais sous la pluie en semaine. Le week-end, c’est pire. Je ne suis pas certain que ceux qui ont déjà leur place avant de venir avancent tellement plus vite, le coupe-fil peut être…quoi qu’il en soit, l’attente est largement récompensée.

Hokusai, qui eut un nombre invraisemblable de noms au cours de sa vie et qui fit porter son nom à l’un de ses disciples était un homme de la première moitié du XIXe siècle japonais, un homme d’avant l’ère Meiji, d’avant la grande ouverture vers l’occident. C’est un homme qui, à travers des milliers de croquis, brosse une société traditionnelle qui va se modifier en profondeur à la fin du XIXe. Il est le peintre d’une société et aussi de ses traditions, de ses héros, de ses monstres. Un monde magique que l’on retrouve dans les dessins animés de Miyasaki : Princesse Mononoké, le voyage de Chihiro et mon voisin Totoro sont profondément imprégnés de l’univers d’Hokusai. C’est en partie par Hokusai que l’occident va découvrir le Japon à la fin du XIXe, il en résultera une relation décalée et passionnée entre ces deux univers artistiques qui révolutionnera la peinture occidentale.

Mais Hokusai n’est pas uniquement le vestige d’une époque révolue, c’est beaucoup plus que ça.

C’est tout d’abord un trait, une magie du mouvement, du vivant. Ce qui fascine chez ce peintre, c’est cette capacité a donner l’illusion d’une vitalité, d’une force supérieure qui fait que le tout est beaucoup plus que la somme des éléments qui le composent. Cette vitalité se ressent bien entendu dans ses scènes de genre, dans ses scènes mythologiques, mais aussi dans ses paysages. Coïncidence ou influence directe, les peintres allemands de la fin du XIXe s’efforceront eux aussi d’introduire dans leurs paysages cette force vitale qui intéressera tant les impressionnistes.

Son œuvre la plus célèbre, « la vague » est à ce titre emblématique : en la voyant, on a la certitude de ne pas voir qu’une vague. On voit une force, une puissance et plus on la regarde, plus on entend le rugissement des flots.

La seconde chose qui m’a fasciné chez Hokusai est liée à la première. Cette magie ne lui est pas tombée du ciel toute cuite, c’est le résultat d’une longue maturation, d’un travail et d’une certaine sagesse due à l’âge, la recherche inlassable d’un idéal. Le dernier panneau de l’exposition, une citation de Hokusai, m’a à ce titre beaucoup ému. J’ai retrouvé ce texte dans un tout petit bouquin bilingue français/anglais, vendu dans la librairie qui est juste à l’entrée du grand palais, sur la droite (éditions Fage). Je ne pourrai pas mieux définir que l’auteur, sa quête d’essence artistique et lui laisse la parole.

« C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie […] à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait encore plus de progrès : à quatre-vingts –dix ans je pénétrerai le mystère des choses ; à cent ans je serai décidément parvenu à un degré de merveille et quand j’aurai cent dix ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. »

Edouard

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