Kafka sur le rivage

Si vous ne l’avez déjà fait, précipitez-vous sur ce chef d’oeuvre.
Kafka Tamura, quinze ans, fuit la maison de son père, près de Tokyo. Il atterrit dans une maison consacrée aux livres, devenue un musée. La gestion repose sur les épaules de la mystérieuse et fort belle Melle Saeki. Il y rencontre le séduisant Oshima-san ,de quelques années son aîné.
Le vieux Nakata prend également la route. Cet homme illettré, à l’intelligence limitée, connaît le langage des chats. Il dispose aussi de pouvoirs occultes.
Sans jamais se rencontrer, les deux personnages vivront des expériences initiatiques qui les transformeront totalement.
Poésie, humour, mystère, cruauté font de ce long conte une expérience inoubliable.
Murakami connaît les mythologies occidentales. Il revisite le mythe d’Oedipe de façon magistrale. Il y ajoute la sagesse du bouddhisme, et il pimente le tout avec Beethoven, François Truffaut, une large touche d’impressionnisme et beaucoup de mystère.
Guy.
Haruki Murakami
10/18
638 p.

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R « o »blochon

 

La publicité est-elle un art ? Question provocante a priori puisque son seul objet et de nous vendre des produits et que tous les efforts de l’artiste consistent à démontrer que ce qu’il fait n’a rien de commercial. Discours totalement hypocrite puisque, si l’on veut être plus qu’un peintre du dimanche, qu’un chanteur de salle de bain ou qu’un écrivain en herbe, il faudra nécessairement faire entrer une dimension commerciale dans son activité artistique.
On pense aussi à tous les artistes qui ce sont illustrés dans la publicité (Lautrec, Mucha…), et à tous ceux qui ont gravité autour de la publicité (Dali et son chocolat Lanvin, Gainsbourg et le Martini…). À mon sens, la publicité n’est sans doute pas la plus belle activité artistique ni la plus noble, mais est peut-être la plus honnête.
Bref, tout ça pour en venir à l’objet de ce billet par lequel je voulais rendre hommage à la petite fille qui joue dans la pub du reblochon.
Petit rappel qui paraîtra fastidieux au français qui visite ce blog, mais qui sera certainement utile aux autres.
Le reblochon est un célèbre fromage français au caractère affirmé que les enfants appellent souvent à tort r « o »blochon.
Le clip dure à mon avis moins d’une minute. Il met en scène un père et sa fille à laquelle je donnerais 7-8 ans.
Comme on s’y attendait, la petite fille prononce « roblochon ». Son père la corrige gentiment en lui renvoyant un affectueux « reblochon ». La mauvaise élève renvoie le « roblochon » et en écho, la voix paternelle renvoie un « reblochon » en appuyant bien sur le « e ».
Et c’est là qu’opère la magie. Dans ce dialogue entre le père et la fille, un seul mot est utilisé : le nom du fromage prononcé avec deux orthographes différentes. Tout le reste passe par le ton sur lequel le mot est prononcé et l’expression du visage des deux acteurs.
L’ultime « roblochon » de la petite fille est prononcé avec un énorme aplomb et son visage en dit long. Une expression enfantine sous laquelle on devine autre chose :
– J’ai compris, on dit « reblochon »… mais qui il est ce vieux con pour me donner des ordres ? Je l’emmerde, je fais ce que je veux. Ce sera donc ROBLOCHON.
Bref, on sent la préadolescente qui se réveille dans ce visage et peut être même quelque chose de plus féminin encore. Sacrée gamine. Gare aux mecs qui se trouveront sur son passage dans dix ans.
Bravo l’artiste. Tu as de l’avenir, j’en suis certain.
Edouard

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L’île nue

Un homme et une femme vivent avec leurs deux fils sur une île japonaise désertique privée d’eau douce qu’ils doivent aller puiser dans l’île voisine. Ils passent donc leur vie à faire des trajets en barque et à porter des seaux d’eau.
Ce mythe de Sisyphe nippon réalisé en 1960 par Kaneto Shindo est avant tout une prouesse cinématographique.
Il y a d’abord le bruit : le vent, la pluie, une chèvre, un canard, le bruit de la gaffe de la barque quand elle s’enfonce dans l’eau, le bruit de la grande louche avec laquelle ils prennent l’eau dans les seaux…des bruits humains aussi : des bruits de pas, des cris d’enfants qui s’ébattent, la clameur de vieilles femmes, des rires, des sanglots, des gémissements, mais pas un mot articulé.
Après, il y a l’image : l’image de cette terre assoiffée. Le couple qui y cultive un petit lopin de terre qu’ils abreuvent inlassablement en été.
L’homme ne semble pas trop souffrir du mouvement perpétuel dans lequel il est engagé. Ce n’est pas un homme résigné, mais un homme qui ne se pose pas de questions, qui fait ce qu’il a à faire. C’est un homme qui peut éprouver des sentiments, mais qu’il ne témoigne qu’à ses enfants. Pas une seule fois il n’aura un geste affectueux pour sa femme. Une fois il la frappe parce qu’elle fait tomber un seau. On sent que ce n’est pas pour autant un bourreau, il fait ça mécaniquement. Quand, piquant une crise de nerfs, elle arrachera les jeunes plants qu’elle devait arroser, il la regardera en attendant que ça passe.
Elle, elle en bave, on le sent tout de suite. Tout d’abord parce que même si elle est moins forte que lui, tous les travaux agricoles sont partagés d’égal à égal. On sent aussi que l’épreuve physique a son parallèle psychologique. Ce qui frappe, ce n’est pas tant son visage que ses chevilles qui hésitent en portant l’eau. Cette hésitation dans la démarche va s’intensifier imperceptiblement tout au long du film. Rien qu’en regardant ses pieds, on se dit…c’est certain, un jour, elle va craquer. Quand ? On ne sait pas. Un jour, certainement. Peut être qu’elle partira, pour retrouver les plaisirs de la ville toute proche où ils vendent leur récolte, pour revivre ses instants de bonheur qu’elle a pu avoir dans un restaurant ou devant la vitrine d’un magasin.
Enfin, il y a la musique lancinante du compositeur Hikaru Hayashi qui s’intensifie progressivement tout au long du film pour aboutir au paroxysme final. Cette musique en harmonie parfaite avec les bruits et l’image est le seul vrai langage articulé du film. Dans les dernières secondes qui précèdent le générique final, elle pose une question bouleversante : et si tout ça ne s’arrêtait jamais ?
Edouard

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Dans la main du Diable

Automne 1913, Gabrielle Demachy, une jeune fille un peu nunuche apprend la mort de son cousin dont elle était éperdument amoureuse et dont elle n’avait pas de nouvelles depuis cinq ans. Manipulée par un méchant assez réussi du ministère de la guerre, elle partira tête baissée à la recherche des causes de cette disparition.

S’il y avait deux mots pour résumer ce livre, ce serait « Burp » et « Gloups ».

Burp tout d’abord du fait des 1280pages qui le composent. Il faut se le farcir ce pavé. Comme aurait dit un de mes anciens chefs, poète à ses heures perdues : « c’était un sacré suppositoire ». Longueurs ? Oui, mais c’est peut-être une question de goût. J’ai eu du mal avec ce lyrisme grandiloquent, avec cette écriture baroque est ultra fouillée. Du mal aussi avec le personnage de Gabrielle qui, à force d’être trop parfait, devient transparent, insipide, plus vraiment réel. La romance interminable entre Gabrielle et le beau ténébreux avec lequel elle finit par conclure au bout de 900 pages m’a mortellement ennuyée. Là encore, intrigue trop chargée, trop de guimauves, trop d’Harlequin (ceci dit, je me suis bien fait prendre au piège avec l’épisode de Venise). Bref, j’avoue que j’en ai un peu bavé.

Ceci étant dit, il y a quand même beaucoup de choses positives dans ce livre. La description d’une époque sous toutes ses coutures avec la marche inexorable vers la guerre. Une époque qui restera sourde aux cris de ceux, trop rares, qui dénonceront les atrocités qui se profilent.

Dans la main du diable, c’est aussi une saga familiale, un Dallas avec ombrelles, chapeaux melon, tenues de bain compliquées et moustaches : les Bertin-Gallay. Industriels en biscuiterie menés d’une main de fer par Mathilde, aussi efficace en chef d’entreprise qu’en chef de famille. Henry de Gallay, le mari de Mathilde, éternel voyageur. Pierre, le médecin, le fils qui a réussi. Blanche, la peste. Didier, le petit fils qui tourne mal. Sophie, la fragile. Charles le gendre libidineux. Daniel, un autre fils, écrasé par son aîné et qui se réfugie dans l’industrie cinématographique pour se libérer de ce poids. À cela, il faut ajouter une armée de domestiques : Meyer, le bourru au grand cœur, Maurran, Sassette, Pauline… Impossible de retenir tous ces visages, toutes ces histoires. Il reste une impression globale, l’impression d’un fourmillement, d’un monde qui gigote, qui rit, qui pleure. Un monde avec des méchants et des gentils. Un monde dans lequel pour sortir des moments difficiles, avoir des amis, c’est bien utile.

Et c’est là qu’intervient le gloups, car, vous pouvez le deviner, cette histoire se termine à la fin de l’été 14 avec le début de la Première Guerre mondiale.
En un paragraphe, Anne-Marie Garat brise les destins de tous ses personnages. Comme d’un simple coup de crayon qu’un démiurge aurait négligemment tracé sur une feuille de papier, comme un gigantesque couperet qui s’abattrait brutalement sur une société toute en devenir. Tout est balayé, dynamité, étripé, gazé, défiguré, traumatisé. L’effet est saisissant. Difficile de ne pas être ému.

Je ne lirai pas tous les jours un livre de 1200 pages, mais je reconnais que celui-là valait le détour. Un livre qui parle de la cruauté du temps, de la mémoire et de l’oubli, de photos jaunies prometteuses d’un destin qui ne sera pas et qui finiront elles aussi par être oubliées.

Anne-Marie Garat
Babel, 2007

Edouard

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Cosmopolis

Eric Packer, golden boy de 28 ans, déambule en limousine dans Manhattan à la recherche d’un coiffeur.

Si David Cronenberg, le pape du film poisseux, a décidé d’arracher Robert Pattinson aux crocs de la sirupeuse saga Twilight, ce n’est pas un hasard. S’il n’incarne plus Edward, le vampire bio romantique, le nouveau personnage campé par Pattinson n’en est pas très éloigné. Le moins perspicace des cinéphiles l’aura perçu, ne serait-ce que du fait qu’il ne semble pas avoir été démaquillé en quittant la série.

Eric est un vampire des temps modernes. Arrivé en haut de l’échelle sociale, au bout du rêve américain, il a le monde à ses pieds, mais n’a plus goût à rien.

Les deux premiers tiers du film se passent à l’intérieur de sa limousine blindée et insonorisée décorée comme un jeu vidéo.
Le golden boy ne bouge presque pas et parle beaucoup. Quelques hommes lui rendent visite et beaucoup de femmes plus ou moins tarifées parmi lesquelles on reconnaîtra notre Juliette Binoche nationale dans un rôle à contre-pied de celui de la femme exemplaire qu’elle campe habituellement…les fans risquent d’être choqués.

Mais le sexe, pas plus que les discussions autour du yuan, pas plus que les des deux ascenseurs qu’il s’est fait installer pour se rendre dans son bureau, ne semble à même de le ranimer. S’est donc un vampire rassasié qu’on voit petit à petit se déliter psychologiquement. On pense à « la grande bouffe » et à l’ « envie d’avoir envie » de Johnny.

En arrivant chez son coiffeur, un père spirituel qui vit dans un quartier chaud de la grande pomme, il décide de se passer des services de son garde du corps pour aller au-devant de tueurs potentiels.

La dernière scène est du concentré de Cronenberg. Une tension lancinante et écœurante entre un meurtrier qui n’a pas le courage de passer à l’acte et une victime qui semble espérer trouver dans la mort le délice d’une ultime sensation.

Cosmopolis est une variante visqueuse et psychologique de Margin Call, film actuellement sur les écrans sur le cynisme d’une banque d’affaires à l’origine de la crise des subprimes. On sent qu’Hollywood a un peu la gueule de bois ces derniers temps.

Bref, un film qui vous retourne l’estomac, au propre comme au figuré. Un film que je ne regrette pas d’avoir vu, mais que je ne conseillerai qu’aux fans de Cronenberg.

Edouard

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Dernière nuit à Twisted River

Le magicien John Irving a encore frappé. Pourtant cette histoire de draveurs (flotteurs de bois) dans le nord des USA commence plutôt lourdement. Dominic le cuistot, et son fils Danny, 12 ans, s’occupent de la popote des bûcherons. Leur ami Ketchum, braconnier, grande gueule et coeur d’or, les protège dans ce monde impitoyable (!). La mise en train est assez longuette. Dès l’exil du père et du fils au Canada, le livre monte en puissance, pour se terminer en feu d’artifice. On connaît le goût de Irving pour les ours. On connaît son talent pour la description de scènes baroques (Le monde selon Garp, une prière pour Owen…). Ici, l’on assiste à l’atterrissage d’une parachutiste nue dans une auge à cochons. Danny la surnommera ‘Tombe du ciel’, et elle finira par jouer un rôle dans sa vie d’écrivain. John Irving a peu connu son père. L’amour d’un père pour son fils est un thème récurrent dans ses livres. Il semble avoir mis beaucoup de lui-même dans celui-ci.

Amitiés braconnières,

Guy

 Seuil 562 p.

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Kyoko

J’avoue ne pas trop aimer ce qui est japonais. À part les jardins si zen et si bien alignés, je trouve les films ou les livres un peu trop violents, même si les images sont belles.

C’est donc du bout des doigts que j’ai pris ce livre puisque la 4e de couverture disait : « Murakami a voulu écrire un roman sans drogue, sans violence et sans sexe, sur la renaissance et l’espoir. »

Ouf, c’était vrai !

Kyoko est orpheline à 4 ans. Élevée par sa tante et son oncle, pour aller à l’école, elle passe devant le grillage en fil de fer barbelé d’une base militaire américaine. Elle se sent enfermée (« le grillage de barbelés que je portais en moi en permanence. ») et n’arrive pas à être heureuse.

A 8 ans, elle fait la connaissance d’un G. I. qui lui apprend à danser les danses latino. C’est ainsi qu’elle trouve un exutoire pour s’évader du quotidien et l’encourager à continuer. Ses études terminées, elle passe son permis poids lourd et travaille jusqu’à ce qu’elle ait la somme nécessaire pour faire le voyage à New York, revoir José, lui dire merci et danser avec lui.

À 21 ans, elle arrive à N. Y. Elle commence par se faire arnaquer par un chauffeur de limousine « super stretch » (???)

Kyoko est un ange, une brise légère, un papillon, toujours souriante, gracieuse, etc. Elle séduit tous ceux qu’elle croise dans sa quête de José.

Le chauffeur, Ralph, qui n’est pas si mauvais bougre que ça va même l’aider.

Oh, son José, elle va le retrouver, mais dans quel état : phase finale du sida, il a perdu la mémoire et ne se souvient pas de Kyoko. Il vit des rêves qu’il a inventés pour embellir sa vie. Il ne se rappelle que sa jeunesse à Miami et sa maman qu’il voudrait revoir. Qu’à cela ne tienne Kyoko va l’y conduire en minibus aménagé. Moult péripéties l’attendent. Mais stop !

Tous les personnages qu’elle rencontre ont eu des problèmes enfant (orphelins, immigrés, victimes du racisme…) voire, en ont encore. Tout pour faire un livre glauque. Et non ! Le miracle de l’écriture est là, à chaque page.

Cette histoire est racontée par plusieurs narrateurs ; un par chapitre.

Un premier raconte une scène, le deuxième raconte la même scène, mais en parle autrement en rajoutant des détails qu’il n’y avait pas dans la première narration. Répétition ? Pas vraiment, non ! « Tastignouse » comme je suis, vous pensez bien que je n’allais pas accepter de lire 2 ou 3 fois la même histoire sans broncher. Tout le talent de l’auteur est là, dans sa façon de changer de personnage, de ton et de langage. On ne peut détester aucun des personnages, quoiqu’il ait fait. Dans le livre, personne n’aime José. Il n’y a que Kyoko. D’un récit à l’autre, nous arrivons à connaître son histoire, à comprendre pourquoi il mentait et à vouloir le voir arriver à Miami. Même la fin n’est pas triste et rebondit dans le positif, l’avenir. C’est le miracle Kyoko, jolie jeune fille gracile, aérienne, qui sait ce qu’elle veut et ne déroge pas au but qu’elle s’est donné.

« Kyoko est une fable sur l’espoir et la renaissance. »

« J’ai compris que le futur, c’est être en route vers quelque chose. »

Mais attention ! Il y a Murakami et Murakami. Ne vous trompez pas !

Il dit lui même :

« Dans ce roman-ci, il n’y a ni sexe, ni sadomasochisme, ni drogue, ni guerre. Depuis l’œuvre de mes débuts, ces éléments ont été des motifs récurrents, utilisés comme moyens d’éclater ma conscience de soi, mais dans ce roman, c’était inutile. »

Uffa !!! J’ai choisi le bon !

J’ai la même sensation de bonheur qu’après « une odeur de gingembre » … alors que ça n’a rien à voir, que c’est totalement différent, que… sais pas ! Et je ne cherche surtout pas à savoir !!!! Des fois que ça me gâcherait le plaisir… Ah non alors !!!

La Martine flottante, un sourire aux lèvres.

MURAKAMI Ryû R
Picquier Poche, 2000 (1995), 228 p.

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Bruxelles

La gare du Nord tout d’abord, puis le Thalys. 1h15 pour arriver à la gare du Midi. Je vais rendre visite à un vieux copain. Mon guide indique que lorsque l’on est invité chez des Bruxellois, il faut apporter du chocolat. Passage obligé donc chez Marcolini. Première bière de la journée à la terrasse d’un café dans le quartier des Sablons en regardant les vieux Belges qui semblent tous surgis d’albums d’Hergé. Il faut dire que j’en ai eu des images : du graffiti le plus vulgaire aux murs qui sont de véritables planches, toute la ville est peinturlurée.

Flânerie autour de la Grand-Place et du Mannekenpis. Le journal « Le soir » se passionne pour la campagne électorale française et se moque de l’interdiction de la publication des résultats avant 20h que le pays tente d’imposer à ses voisins.

En fin d’après-midi, le canal Charleroi dégage une ambiance à la Simenon. En chemin, je tombe sur la sculpture d’un chien qui lève la patte. Le chien du Mannekenpis ? Vient ensuite une affiche signalant la fermeture d’un musée d’art moderne…en 1970 et la photo d’un club de danse sur laquelle s’égayent pattes d’éléphant, cheveux longs et chemises à fleurs. Un peu plus loin, une affichette collée en bas de la vitre d’un magasin de déguisement « non merci, j’ai déjà ri ! ». Pas de doute, on est bien au pays du surréalisme.

Retour aux sources. Le marché de la « place du jeu de balle » n’est-il pas celui où Tintin à acheté la Licorne ? Vieux meubles, objets non identifiables par milliers, masques et statuettes africaines, coffres au trésor, épées et sabres en tout genre, mauvaises copies et tableaux volés, renards que les Bruxelloises ne portent plus depuis des décennies : tout l’univers du reporter à la houppe semble ici rassemblé.

Et ce vieil homme qui donne à manger aux pigeons non loin du marché, je l’ai déjà vu, c’est certain, mais je ne sais plus dans quel album.

Je n’arriverai pas à revenir à la réalité. Pourvu que je ne me réveille pas !! Je me réfugie au musée Magritte, ouvert il y a trois ans. Peut-être mieux que tout autre, il aura su dessiner et théoriser la belgitude.

Après Magritte, je compte sur le centre belge de la Bande dessinée pour prolonger le combat. Il fait beau et les Bruxellois profitent du bleu du ciel qui n’est pas toujours au rendez-vous. Un jeune homme fabrique des bulles de savon géantes…c’est donc bien ici que l’on fabrique les phylactères. En arrivant, je retrouve la statue de Gaston auquel je n’ai pas donné de nouvelles depuis mon dernier passage, il y a de cela une quinzaine d’années, mais qui ne semble pas m’en vouloir. Refroidi par la foule, j’opte pour la librairie et achète un album.

Et puis, mon portable sonne. C’est mon vieux copain. C’est quand même pour le voir que je suis venu à la base. On se voit pour le déjeuner, on ira manger des moules-frites.

Edouard

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Ame rouge

Au début des années 50, alors même que la chasse aux sorcières se met en place, que l’URSS n’a pas encore la bombe atomique et que les cendres de la Deuxième Guerre mondiale fument encore, Blacksad se porte au secours d’un vieil ami au passé trouble.

L’année dernière, j’avais été déçu par le personnage de Blacksad, le détective à la tête de chat, mais charmé par le graphisme de Juanjo Guarnido. Je viens de renouveler l’expérience avec « Âme rouge », troisième opus d’une série qui en comporte maintenant 5.

Le dessin et les couleurs restent un ravissement et on comprend tout en voyant indiqué au dos de la BD que les auteurs ont écrit sur « l’histoire des aquarelles ». Il y a à côté du scénario, des histoires qui se voient, plus qu’elles ne se racontent, comme celle, au début de l’album, du manège de deux prostituées autour du portefeuille d’une vieille tortue. On peut aussi saluer l’astuce qui consiste à inscrire un épilogue imagé après le mot « fin », sur la face intérieure du quatrième de couverture où des dockers australiens (échidnés, kangourou, koala, ornithorynque, forcément) regardent interdits le contenu d’un étrange colis.

Pas grand-chose à dire sur le détective qui se fond pas trop mal dans le décore des fivties. L’année dernière, je l’avais comparé à Canardo et critiqué le manque d’incarnation du chat-noir. Depuis, j’ai été légèrement déçu par le dernier album de Sokal… Blacksad est « noir »,
il a un passé difficile et est peut-être victime de sa grandeur d’âme. Bref, il devient un personnage intéressant.

Ma réserve serait aujourd’hui à rechercher du côté du scénario. Autant, celui de « quelque part entre les ombres » était simpliste, voire inexistant, autant celui d’ « âme rouge » est particulièrement compliqué. Trop ? Ce n’est qu’a la fin de la première lecture que j’ai compris l’ancrage historique aidé par Wikipédia qui m’a apporté un certain nombre d’éléments sur une période de l’histoire que je n’ai pas connue et qui ne m’intéresse pas beaucoup. Ce n’est qu’ à la fin d’une deuxième lecture que j’ai enfin compris le récit.

Le problème d’une telle complexité de scénario, c’est qu’a trop le regarder on en voit les failles : petites incohérences et grandes invraisemblances.

Mes réserves sont donc plus pour Canales que pour Guarnido. Quoi qu’il en soit, me voilà conquis par la série et je vais m’empresser de me procurer les autres albums.

Edouard

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Tu ne parleras point

Chapeau bas à LCP. À l’heure où la France entière a les yeux rivés sur des élections dont on ne peut plus dire grand-chose pour cause d’égalité entre les candidats et dont nous connaissons déjà l’issue (au dire des sondages), la chaîne a fait le choix de raconter l’histoire de Pierre-Etienne Albert : moine pédophile aux 57 victimes.

Fin des années 70, une communauté religieuse dans laquelle cohabitent moines, prêtres et familles avec parents et enfants voit le jour : la communauté des béatitudes. Pierre-Etienne, ancien drogué devenu moine, un « saint homme » qui a su se racheter, en devient l’icône :.

La suite, on pense la connaître : une succession d’actes pédophiles couverts de plus en plus difficilement par une hiérarchie ecclésiastique, à mesure que les langues des victimes et des témoins se délient.

Il y a un peu de ça, mais ce qui est sidérant, c’est le témoignage de Pierre-Etienne lui-même.
En le voyant avec sa petite voix aigrelette, presque toujours au bord des larmes, je n’ai pu m’empêcher de penser au Norman Bates de la scène finale de Psychose.
Pierre-Etienne n’essaiera jamais d’échapper à la justice. D’abord, protégé par la communauté, puis par l’évêché, il le sera finalement par le procureur qui décidera de classer l’affaire sans suite. Finalement, il faudra l’intervention du Vatican pour qu’il soit condamné à cinq ans de prison fermes.

Mais dire que Pierre-Etienne a été protégé n’est pas vraiment exact.

En début d’émission, j’ai été un peu surpris par l’attitude du moine qui semblait en vouloir à tous ceux qui lui avaient permis d’échapper à la justice. Avec le témoignage de Muriel, la première femme de la communauté à avoir compris sa pathologie, j’ai commencé à comprendre… Muriel remarquera tout de suite que son comportement avec les enfants n’est pas un comportement d’adulte. Elle ne le traquera pas : il se livrera sans aucune résistance. Chez elle, il trouvera une âme déterminée à le condamner et à l’empêcher de nuire, un luxe que tous semblent lui refuser, au nom de la sauvegarde de l’image de la communauté, au nom du « qu’en-dira-t-on ». Ce n’est donc pas l’un contre l’autre, mais ensemble qu’ils se battront pour que justice soit faite. Dans leur démarche, ils seront aidés par un autre prêtre qui pour cette raison et comme Muriel sera mis au ban de la communauté des béatitudes.

L’histoire de Pierre-Etienne n’est donc pas tant l’histoire d’un monstre que c’elle d’un homme qui a conscience d’une monstruosité qu’on lui demande de taire… tous les crimes ne sont visiblement pas répertoriés dans le Code pénal.

Edouard

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