Sorcières

D’où venaient-elles ? Qui étaient-elles ? Que sont-elles devenues ?

Petit, en regardant « ma sorcière bien-aimée », j’étais loin d’imaginer que la série n’était qu’un reflet de ce que l’Amérique des années 60 considérait comme une sorcière acceptable : une jeune et belle mère de famille se consacrant à l’éducation de ses enfants et au bien-être de son mari, ne faisant usage de ses pouvoirs que pour régler les soucis du quotidien.

Je pensais alors que les vraies sorcières n’existaient que dans les histoires. Plus tard, j’ai cru comprendre que des sorcières avaient été brûlées, mais c’était lointain et je mettais ça dans un package incluant l’inquisition et le Moyen Age. Je la voyais un peu comme la sauvageonne du « Nom de la rose ». Pourtant, cette représentation était aussi fausse que la précédente.

Les sorcières appartiennent au côté obscur de la Renaissance et rejoignent d’autres horreurs comme le début de l’extermination des Indiens et les guerres de religion. On préfère généralement passer tout ça sous silence pour magnifier le génie « humaniste » qui allait, aux dires de beaucoup, permettre à l’occident de sortir de l’obscurantisme médiéval. Difficile de savoir combien de sorcières ont été brûlées, mais elles le furent principalement aux XVIe et XVIIe siècles.

La renaissance transforme les sociétés occidentales et impose un mode de pensée rationnelle. Les mathématiques s’imposent aux croyances surnaturelles. L’homme devient le centre du monde et se détache de la nature dont il devient le maître absolu. On établit des normes, on calibre et étiquette tout, en particulier des normes sociales.

L’homme, dans la tête d’un Européen du XVIe siècle, ne désigne pas l’humanité dans son ensemble, mais bien le « mâle ». Dès lors, la question de la place de la femme dans la société se pose et la femme au comportement social non acceptable devient une sorcière.

Mona Chollet voit trois grandes caractéristiques attribuables à la sorcière et fait le parallèle avec ce qu’elles sont devenues aujourd’hui : la sorcière est une femme âgée vivant seule et sans enfant.

La volonté de vivre sans homme confère à la sorcière deux attributs : le chat noir qui lui tient compagnie d’une part et le balai (allez savoir pourquoi 😊) d’autre part.

En ce qui concerne l’absence d’enfants, la renaissance ne connaissait pas nos contraceptifs, mais n’était pas moins confrontée à ces problèmes. Les contes regorgent d’histoires d’enfants abandonnés. Il est évident que les paysans pauvres n’avaient pas les moyens d’élever 7 ou 8 enfants. Je n’ose imaginer les avortements de l’époque et il est évident qu’il y a eu des infanticides.

La troisième caractéristique est celle qui a sans doute la dent la plus dure : la situation de la femme n’ayant plus l’âge de procréer. Tout comme dans Blanche Neige, la sorcière est souvent vieille. Qu’il s’agisse des propos de Yann Moix sur les femmes de plus de 50 ans ou des déchaînements haineux contre Brigitte Macron, l’occident semble avoir encore du mal à leur donner une place.

Bref, ce livre est un remède salutaire pour toutes les femmes qui se sentiraient un peu sorcières…et pour les hommes qui les aiment.

Mona Chollet

La découverte/Zones

2018

Texte: Édouard

Illustration:Magali

La fille de Vercingétorix

Le célèbre petit village gaulois qui résiste toujours et encore…est chargé d’assurer la protection de la très insaisissable fille du célèbre chef gaulois, Adrénaline.

Excellent cru pour le dernier opus des aventures d’Astérix. Conrad et Ferri auraient-ils trouvé le secret de la potion magique ? On est tenté de le croire. C’est album réussit l’exploit de rester fidèle à l’esprit des origines tout en adaptant le récit à notre époque.

Pas de voyage cette fois-ci. On reste en Armorique. Le petit village gaulois apparaît  cette fois moins comme une ultime poche échappant à la domination romaine que comme un symbole universel de résistance. Adrénaline, à laquelle les auteurs ont donné les traits de Greta Thunberg le dit à l’ensemble du village : « vous êtes les dignes successeurs de Vercingétorix ».

Cela reste très drôle, j’ai d’ailleurs pris conscience que je n’étais plus tout jeune et qu’un certain nombre de références m’échappaient. Sans casser les codes, de nombreuses innovations apparaissent. J’ai particulièrement apprécié à ce titre le pirate alcoolique auquel les auteurs ont donné les traits d’Aznavour et qui glisse par ci par la des échantillons du répertoire du chanteur qui nous quitté l’année dernière. Que les puristes se rassurent cependant. Baba de la vigie ne prononce toujours pas les « R ». C’est moins un gag aujourd’hui qu’un clin d’œil aux anciens. Les auteurs ont aussi l’intelligence de ne pas lui faire oublier trop de « R ». C’est vraiment marrant quand il parle de son poste.

Bien sûr, plusieurs allusions sont faites à la protection de la nature comme la chasse intensive de sangliers qui menace la présence de l’espèce dans la forêt, mais ce qui est intéressant, c’est que ces critiques proviennent d’Adrenaline et de la bande d’ados du village. Comme dans les discours de Greta Thunberg, c’est la jeune génération qui fait le procès des aînés. Est-ce que les traditionnelles bagarres des villageois ont du sens ? À quoi rime finalement la sempiternelle rivalité entre le forgeron et le poissonnier ? Comme la génération Y, Adrénaline et ses copains remettent tout à plat pour bâtir un Nouveau Monde qui ne se limitera en aucun cas à une reproduction de celui des anciens.

Mais l’innovation majeure, pour moi, est une émotion, une tendresse qui irradie tout l’album. Cela est fait intelligemment, sans casser les codes, mais à mon souvenir n’avait jamais été aussi fort. Certes, il y avait « le grand fossé », mais c’était une parodie de Roméo et Juliette. Il y avait aussi Falbala que l’on retrouve en particulier dans « Astérix légionnaire ». Cependant, alors que l’émotion ne transperçait jusque là que par le biais d’intrigues amoureuses, elle est ici beaucoup plus diffuse. Est ainsi abordée discrètement la question de l’homoparentalité, mais aussi les préoccupations adolescentes et plus généralement la question de la liberté individuelle.

Bref, un vent favorable s’est levé sur ce dernier album. Une mue nécessaire s’est opérée. Les aventures du petit gaulois ne seront sans doute plus jamais comme avant. Un slogan de 1968 disait « le bleu restera gris tant que nous ne l’aurons pas réinventé ». La réinvention a bien eu lieu, espérons que les auteurs sauront garder le cap.

Texte Jean Yves Ferri/ Dessin Didier Conrad

Editions Albert René

Édouard

La revanche des Celtes

Je continue à penser que Boris Johnson est un danger public. Bojo le clown sera-t-il toujours là à l’automne ? On est tenté de se poser la question tant les événements se précipitent.

Dernier en date, le jugement d’illégalité de la décision de suspension du parlement par une juridiction écossaise. Pour moi, c’est surtout un cadeau empoisonné des Écossais à la cour de Londres qui va devoir juger en cassation. On voit mal comment la cour pourrait déclarer l’illégalité de la décision sans déjuger la reine qui a donné son aval.

Le Royaume-Uni serait-il en roue libre ? Et je ne parle pas des déboires de la famille royale.

Cela dit, tout le monde crie au scandale pour la suspension du parlement britannique en oubliant le peu d’efficacité dont celui-ci a fait preuve l’hiver dernier. A cette occasion, il est effectivement apparu comme un élément bloquant empêchant toute issue possible au Brexit.

Voter une loi pour demander un report est une intention louable pour éviter un « no deal » que tout le monde annonce désastreux, mais jusqu’à quand va-t-on jouer les prolongations ?

La stratégie du parlement britannique serait-elle de repousser indéfiniment le Brexit ? Ce n’est pas sérieux et c’est se moquer des Britanniques.

Boris Johnson s’est maintenant trop engagé pour pouvoir reculer. Les humiliations ont été tellement fortes et nombreuses depuis 10 jours qu’il n’a plus rien à perdre et s’il ne s’effondre pas, il est fort probable qu’il aille jusqu’au bout.

Mais aller jusqu’au bout, c’est fragiliser le Royaume-Uni dans ses fondements. C’est tout d’abord remettre en cause un système juridique et constitutionnel, c’est remettre en cause le pouvoir de la reine qui a promulgué la loi sur le report du Brexit et par là même le système monarchique dans son ensemble.

Certes, le résultat 48-52 du Brexit aurait sans doute pu être inversé si les politiques avaient été plus honnêtes et sans propagande russe, mais les pro-brexit restent nombreux au Royaume-Uni. Ce qui apparaît, c’est une scission de plus en plus béante de l’opinion publique britannique.

Dans ce chaos prévisible, deux nations peuvent tirer leur épingle du jeu, les vieilles colonies celtes que sont l’Écosse et l’Irlande qui pourront attirer tous les anti Britanniques désireux de garder un lien avec l’Union européenne.

La réunification de l’Irlande est la seule solution permettant un Brexit sans rétablissement de frontière entre les deux irlandes. L’Écosse qui a voté contre le brexit obtiendra elle aussi son indépendance et un nouvel État en marge de l’Union européenne verra le jour, dans lequel l’actuelle monarchie britannique aura sa place…ou pas. Édouard

Hérétiques

Découvert sur le conseil d’un ami hispanophone très cher à mon cœur, et très éloigné géographiquement puisque Sud-Américain,
ce roman très dense raconte le voyage dans le temps et l’espace d’un petit tableau de Rembrandt.
Peu avant le début de la guerre 40-45 (il y a 80 ans), le SS Saint Louis arrive à La Havane. 937 Juifs ont payé à prix d’or la
traversée de l’Atlantique, pour échapper aux nazis. Le jeune Daniel Kaminsky, qui vit à Cuba, espère accueillir ses parents et sa
sœur Judith qui font partie des passagers du bateau. Les autorités refusent le débarquement, les États-Unis également,
et le bateau est renvoyé vers l’Europe. Avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer.

En 2008, un descendant de Daniel Kaminsky, prend contact avec Mario Conde, vieille connaissance des lecteurs de Padura.
Ancien policier, il vivote en faisant commerce de livres anciens. Daniel lui demande de retrouver un tableau de Rembrandt qui se
trouvait dans les bagages de ses grands-parents lors de l’odyssée du Saint Louis. Ce tableau est mystérieusement retrouvé au
catalogue d’une vente aux enchères à Londres.

La deuxième partie du livre nous amène à Amsterdam pendant le siècle d’or, celui de Rembrandt.
Un jeune juif se fait embaucher dans l’atelier du peintre, et devient peu à peu son confident. La peinture va à l’encontre des lois
de la religion juive, et le garçon sera forcé à l’exil, en Pologne. On retrouve le tableau dans les bagages d’un rabbin qui le
lègue à ses descendants.

Les hérétiques, ce sont ceux qui s’opposent à la rigidité des lois, religieuses ou politiques, à Amsterdam ou à Cuba.

Un livre exigeant, qui a demandé plusieurs années de recherches à Leonardo Padura.
Ses intrigues policières sont pour lui une façon détournée de mettre en doute l’autorité aveugle du régime cubain totalitaire.
Régime qui l’a toléré, sans plus.

Amitiés démocrates,

Guy

Leonardo Padura – Points – 720 p.

La Porte

Un livre inhabituel. Un moment très fort.
Magda Szabo écrit des livres. Son mari est professeur d’université à Budapest.
Deux intellectuels de haut vol.
Un jour, Emerence débarque chez eux. Elle vient de la campagne, et habite leur quartier.
Elle fait office de concierge dans un immeuble voisin.
Elle est engagée comme femme de ménage.
Voilà le sujet, fort mince.
La force du livre: faire entrer le lecteur dans les sentiments contradictoires éprouvés par la narratrice.
Cela va de l’admiration à la colère, l’envie, la culpabilité, l’orgueil…
Emerence vit seule, avec 9 chats. Personne ne franchit la porte de son appartement.
Quand Mme Szabo y pénètre, ce sera pour faire hospitaliser son employée.
Avec toutes les conséquences pour une personne aussi indépendante.

En toile de fond, la Hongrie sous l’occupation des nazis, puis sous la domination communiste.

Magda Szabo (1917-2007) a adhéré à un cercle d’écrivains dissidents, baptisé Nouvelle Lune,
qui jurent refuser catégoriquement toutes commandes d’écriture du régime communiste et de
ne pas avoir d’enfants, afin que le régime ne puisse pas avoir de moyen de pression.

Emerence semble avoir pu lui tenir tête…

Amitiés magyares,

Guy

Magda Szabo – Poche – 352 p.

Boris au capitole

Le voilà arrivé à ses fins, à force de faire les louanges du Brexit, les conservateurs ont fini par croire qu’il était le seul à pouvoir réussir à le mettre en œuvre. Y arriver coûte que coûte c’est avec ou sans accord et probablement avec les Américains. L’arrivée de Boris Johnson met fin au fantasme du grand retour de l’Empire britannique.

Le Brexit sans accord, c’est attiser les velléités indépendantistes écossaises et irlandaises. On commence même à entendre parler des indépendantistes gallois. C’est donc prendre le risque de faire éclater le Royaume-Uni.   

Se débarrasser du joug de l’Union européenne sera également pour le Royaume-Uni ou du moins ce qu’il en restera, s’entraver dans le joug américain. On pense aux nazis à la fin de la guerre qui préféraient être faits prisonniers par les Américains plutôt que par les Russes. Cette fois-ci, il n’est pas certain que le camp des Américains soit le meilleur. Le Brexit prend donc une nouvelle tournure depuis l’arrivée de Boris Johnson au pouvoir, celui d’une guerre de zone d’influence commerciale entre les États-Unis et l’Union européenne dont le Royaume-Uni est le centre. Il aura donc fallu que l’homme politique le plus déterminé à mettre en œuvre le Brexit arrive pour briser le rêve d’autonomie qui avait sans doute motivé le vote pro-Brexit de nombreux électeurs.

Les conséquences potentiellement désastreuses du Brexit sont donc fortes. Mais Boris gardera le cap…parce qu’il n’a pas le choix, parce qu’il s’est trop engagé et qu’il lui est impossible de faire machine arrière. Pour combien de temps ? Il n’y a pas loin du capitole à la roche tarpéienne et l’opposition s’organise. L’avantage de Boris Johnson, c’est que sa détermination est claire, contrairement à la tiédeur de Thérésa May. Les camps peuvent s’organiser par rapport à lui. Corbyn voit déjà son heure de gloire arrivée.

Nous allons peut-être enfin savoir ce que veulent les Britanniques. Abandonner  le Brexit serait incontestablement trahir le vote des Britanniques, mais faire le choix d’un Royaume-Uni démembré sous le joug américain, est-ce respecter la volonté des électeurs ? Un second référendum semble s’imposer de plus en plus clairement avec trois questions :

– Voulez-vous quitter l’Union européenne sans accord ?

– Voulez-vous quitter l’Union européenne avec accord ?

– Voulez-vous rester dans l’Union européenne ?

Bojo a promis la sortie de l’Union européenne le 31 octobre, dans deux mois et demi et la rentrée parlementaire est le 3 septembre. Il va donc y avoir de l’animation.

L’homme qui aura promis le hard Brexit sera-t-il terrassé par ses adversaires, arrivera-t-il à ses fins ou permettra-t-il paradoxalement l’abandon de toute idée de Brexit ? Nous allons bientôt être fixés.

Édouard

Le coeur converti

Le titre original (la convertie, de bekeerlinge) me semble plus adéquat.L’auteur est flamand, et même concitoyen.
J’ai lu le livre dans sa langue originale.
Un style superbe. N’ayant pas eu en mains la traduction en français, je ne peux pas en commenter la valeur littéraire.
Un très beau roman d’amour, intemporel et tragique.
Stefan Hertmans possède une maison à Monieux, dans le Vaucluse. Ce petit village lui a donné l’idée de creuser
le destin de deux amoureux qui y ont séjourné il y a un millier d’années.

En l’an 1090, Vigdis habite Rouen. Elle est par son père descendante d’un Viking. La Normandie tient son nom de
ces conquérants venus du Nord, et sédentarisés dans nord de la France. Elle est belle, elle est promise à un
chevalier de noble ascendance. Et elle tombe follement amoureuse du fils d’un rabbin originaire de Narbonne.
Elle fuit avec lui, et rejoint Narbonne, où elle se marie selon le rite juif, et elle prendra le nom de Sarah. Les temps
sont troublés, les croisades tentent de nombreux vagabonds sans foi ni loi. De Narbonne, elle fuit avec David,
son mari, se retrouve à Monieux, où vit une petite communauté juive. Elle y donne le jour à un fils, puis à une fille.
Pour le malheur des amoureux, David est assassiné par des croisés antisémites. Rien de nouveau sous le ciel bleu.
Les deux enfants sont enlevés. Sarah fera tout pour les retrouver. Elle ira jusqu’au Caire. C’est dans cette ville que fut retrouvé au 20e siècle un
manuscrit relatant la fuite et le sort tragique de cette famille.

L’auteur alterne les chapitres racontant la fuite du couple, et ses propres recherches sur leurs traces. Il se révèle un narrateur hors pair. Comme il est également poète, on sent littéralement les effluves de la Provence.

Amitiés sentimentales,

Guy

Stefan Hertmans – Gallimard – 368 p.

Le Meurtre du Commandeur (Livres 1 & 2)

Tome 1 Une Idée apparaît 

Tome 2 La Métaphore se déplace

Murakami est un magicien.

Dans la veine de1Q84 (3 livres), il a imaginé une histoire aussi insensée que passionnante.

Si vous êtes rationnel pur jus, passez votre chemin.Si vous aimez l’imagination de haut vol, la poésie des mots, la transcendance, ce roman est fait pour vous.

Le Commandeur, c’est celui de Don Giovanni de Mozart, qui précipite le séducteur en enfer.

Murakami en fait un personnage burlesque, s’exprimant de façon imagée, apparaissant et disparaissant comme une Idée (oui, celle du premier titre). Et la Métaphore, c’est le voyage initiatique du narrateur, comme l’Orphée de la mythologie.

L’auteur est pétri de culture occidentale: musique classique, littérature, peinture.

Et il reste en profondément Oriental, avec tout l’apport du Japon classique: bouddhisme, peinture nihonga. traditions milnaires.L’histoire en bref. Le narrateur s’installe dans une maison isolée en montagne. Cette maison appartenait à un peintre qui  vécut à Vienne après l’Anschluss par les nazis. Revenu au Japon peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, il y est resté plusieurs dizaines d’années, refusant tout contact. Ces lieux fascinent le narrateur, peintre en panne d’inspiration. Toute la subtilité de l’écrivain: tirer parti d’une situation somme toute banale, pour faire planer le mystère, et creuser ses réflexions sur la création picturale.

Un pur chef-d’oeuvre.

Amitiés surnaturelles,

Guy

Une autre histoire des 30 Glorieuses : modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre

Si les 30 Glorieuses (1945-1975) nous apparaissent aujourd’hui encore comme des années de prospérité et de croissance économique pour la France, elles ne doivent pas faire oublier leur face obscure, celle d’un rouleau compresseur de la modernité et du progrès avec son cortège de victimes et de laissés pour compte. Ainsi, les conséquences sociales et environnementales de cette époque se révèlent aujourd’hui catastrophiques (chômage de masse, pollution de l’environnement, gaspillage des ressources naturelles et consumérisme effréné…). La thèse des auteurs consiste donc, non seulement à démonter les mécanismes de cette croissance folle, mais aussi de redonner la parole à ceux qui en ont souffert, afin de les réinscrire dans les combats politiques et écologiques contemporains.

Ce livre n’est pas facile à lire car il s’adresse surtout à des spécialistes. Les auteurs (des historiens pour la plupart) usent et abusent de jargon technique, d’écriture inclusive et de références multiples. Il fait, par ailleurs, l’impasse sur le mouvement de mai 68 et ses revendications sociales, sur la politique, l’éducation, les mœurs, ainsi que sur la révolution dans le domaine des arts (cinéma, littérature, musique, théâtre, etc.). Enfin, les années 70, porteuses de révoltes et de critique contre la société de consommation, sont très peu évoquées.

La première partie analyse l’impact environnemental et sanitaire des 30 Glorieuses en prenant différents angles d’attaque : l’apologie de la productivité et du progrès depuis 1945, la gestion de la pollution de l’air, l’aménagement du territoire, la mécanisation de l’agriculture au secours de l’empire colonial et enfin, le développement de l’industrie du nucléaire et ses conséquences économiques et sociales.

La deuxième partie analyse les résistances face à la nucléarisation de la France avant 1968, à la pollution des rivières, aux inquiétudes environnementales dans le mouvement syndical. Elle évoque aussi le rôle marginal des mouvements situationnistes face à la modernisation du capitalisme, la critique de la société de consommation et de la technique face à un milieu chrétien gagné à la modernité.

Pour moi, les 30 Glorieuses c’est surtout leur longue agonie pendant les années 70 qui m’ont profondément marqué, aussi bien en France qu’à l’étranger. Et notamment sur le plan musical, avec la profusion de nouveaux genres musicaux (rock, pop, disco, reggae, punk…), sur le plan cinématographique (la nouvelle vague qui a commencé dans les années 60, puis l’anticonformisme et la critique de la société de consommation que l’on retrouve dans le cinéma italien, français et américain…) et sur le plan social, par exemple le mouvement hippie qui est apparu plus tardivement en Europe dans les années 70 avec la drogue et les paradis artificiels, les communautés et le retour à la terre, etc.). Ces années 70 étaient marquées encore par l’écologie « chevelue et barbue », les luttes politiques locales contre l’implantation de nouvelles centrales nucléaires (Creys Maleville…), ou d’implantations militaires (le Larzac…), les tentatives des citadins de retour à la campagne et la volonté de vivre dans un environnement plus sain (fabriquer ses propres fromages, faire de l’agriculture biologique …), loin des miasmes des grandes villes. Et puis il y a eu aussi les mouvements de libération sexuelle, le MLF (mouvement de libération des femmes), l’égalité hommes/femmes, les luttes pour obtenir le droit à l’avortement, le droit et l’égalité au travail, la remise en cause de la société patriarcale, et le droit de jouir sans entraves.

Bref, un ouvrage intéressant, mais très technique et peu accessible au grand public. Pour moi qui aie grandi dans des années 60 avec une image très idéalisée de la société, ce livre restera tout de même une douche froide.

Stéphane

Collectif

La découverte

2013

Vie et destin de Jésus de Nazareth

L’approche de l’auteur consiste à rechercher la vérité sur Jésus dans le contexte culturel juif de l’époque. Elle permet de comprendre qui était Jésus, mais aussi ce que voulaient dire les évangiles, écrits plusieurs décennies après la crucifixion par des personnes ne l’ayant pas connu directement. Les évangélistes ont surinterprété parfois les paroles de celui qu’ils appelaient Christ dans un contexte de consolidation du christianisme. Je ne veux choquer personne en demandant si Jésus était plus juif que chrétien, mais il est évident que la très grande majorité de ses contemporains ne le voyaient pas autrement qu’un juif, certes un peu particulier, mais un juif tout de même.

Concernant la naissance, les habitants de Nazareth voyaient avant tout en Jésus un enfant dont la paternité était douteuse. Cette paternité non établie avait des effets beaucoup plus importants dans les sociétés juives de l’époque que dans la nôtre. L’auteur nous explique que ces enfants, qualifiés de « Mamzer », étaient marginalisés dès leur naissance. Cette marginalité explique sans doute la tendance de Jésus à fréquenter des marginaux et à transgresser les dogmes juifs.

Et pourtant, sans apporter de scoop fracassant, Daniel Marguerat parvient à nous rapprocher encore un peu plus de ce juif hors normes. Car c’est bien dans cette inaccessible proximité avec le Jésus de l’histoire que réside la fascination, bien plus pour moi que dans un zèle dogmatique chrétien outrancier ou dans une tentative de démystification athée. Oui, donner naissance à un enfant tout en étant vierge peut laisser dubitatif, tout comme ressusciter après avoir été crucifié, changer l’eau en vin, marcher sur l’eau ou multiplier les pains. Mais si l’on a pas la foi du charbonnier, comment savoir ce qui s’est effectivement passé dans la vie de cet homme encore révéré 2000 ans après sa mort ?

Y a-t-il, en occident, un personnage au sujet duquel on a autant écrit ? Que reste-t-il a dire sur cet individu irrémédiablement fascinant, même pour le plus convaincu des athées ? Moi, même, j’en ai lu un certain nombre de bouquins sur cette figure indispensable à la compréhension de l’occident. Alors, quoi de nouveau sous le soleil ?

A l’autre bout de la vie du christ, la crucifixion demeure un événement mystérieux. Difficile de savoir quels faits précis sont à l’origine des clous, du fouet, de la couronne d’épines et du marteau visibles au cœur de la fleur de passiflore,. Il y a beaucoup de vides dans les évangiles et les récits se contredisent en partie. Après sa mort, selon les évangiles, Jésus apparaît aux douze. Marguerat retient le concept de « vision ». Dans l’état d’abattement dans lequel ils se trouvaient après la crucifixion, il semble peu probable qu’ils aient pu relever la tête s’ils n’avaient pas acquis la certitude que Jésus était ressuscité. Ce qui s’est passé restera un mystère, mais il s’est forcément passé quelque chose.

La fin du livre, et la vision de Jésus par les autres monothéismes, est particulièrement intéressante. Pour les juifs, Jésus était un hérétique et bien sûr, pas du tout le fils de Dieu. Les musulmans n’acceptent pas non plus sa nature divine, mais le reconnaissent comme un prophète digne de respect, fils de Marie qui est pour eux un personnage beaucoup plus important. Si les musulmans rejettent le christianisme, c’est surtout parce qu’ils considèrent qu’il ne peut y avoir qu’un seul Dieu et que la trinité n’est pas acceptable.

Presque 2000 ans après sa mort, le Jésus dépassionné de l’histoire commence à apparaître. Il y aura d’autres avancées, j’espère, mais la voie tracée par Marguerat mérite d’être creusée.

Daniel Marguerat

Seuil

2019

Texte: Édouard

Illustration: Magali