Fin d’une icône

Ce qui permet de dire que Poutine est bien à l’origine de la mort de Prigojine, c’est le peu d’efforts qu’il fait pour défendre son innocence. Il l’a clairement dit, « ce n’est pas moi » mais sans insister alors qu’il était si simple, en ces temps de guerre, d’accuser les ukrainiens ou je ne sais qui. En décidant de ne pas se rendre aux obsèques, il enfonce le clou. Bref, tout en disant qu’il n’est pas à l’origine de sa mort, il se comporte de manière à ce que personne ne doute de sa culpabilité.

Le patron de Wagner était la « main » de Poutine. Il incarnait cette brutalité extrême qui s’articulait parfaitement avec l’image que le maître du Kremlin voulait donner de lui. C’est cette force et cette violence qui lui ont valu tant d’admiration de par le monde.

Cette force a commencé à s’éroder dès le début de l’opération spéciale : l’armée russe n’était visiblement pas l’armée rouge. La prise de Bakhmout par Wagner, au prix d’un nombre incalculable de morts, permit toutefois à la puissance Russe de reprendre quelques couleurs.

Peut-être en saura-t-on plus un jour sur cette étrange mutinerie avortée des 23 et 24 juin. Toujours est-il que la sanction du leader s’est fait attendre. Si Poutine a mis deux mois à éliminer Prigojine, c’est clairement qu’il n’avait pas envie de le faire.

Sans doute était-il conscient que l’éliminer, c’était brûler une icône et par là même, écorner son image. C’était porter un coup à la fascination mondiale pour la brutalité russe. Que s’est-il passé au cours de ces deux mois ?

La contre-offensive tant annoncée de l’Ukraine semblait patiner et aucune des deux armées ne semblait pouvoir s’imposer. Poutine a-t-il été effrayé par la reprise de quelques parcelles de terrain par les ukrainiens autour de Backmout ? A-t-il été influencé par des signes de mauvaise augure comme l’écrasement de la sonde russe sur la Lune ? D’autres plus décidés à avoir la peau de Prigojine ont-ils finalement réussi à le convaincre ? On ne sait pas mais ce qui est certain, c’est que quelque chose l’a contraint à agir.

Et maintenant, que reste t’il à Poutine sans sa « main » ? Une bête traquée ? Un tsar de pacotille ? Son pouvoir tenait à la terreur qu’il inspirait et s’il ne fait plus peur, que va t-il devenir ?

Depuis quelques jours, les ukrainiens semblent enfin percer dans le sud et des cérémonies discrètes en l’honneur des 10 membres de Wagner poussent un peu partout en Russie même si les pouvoirs publics s’efforcent d’en faire un non-événement.

Dans une guerre, le mental joue énormément, comme dans un match de tennis, surtout quand aucun joueur n’arrive à s’imposer et qu’arrivés au cinquième set, tout le monde veut en finir.

En tant que pays agressé, les ukrainiens ont toujours eu l’avantage sur le mental et ce n’est pas la mort de Prigojine qui va permettre aux russes de reprendre la main.

Edouard

Et Poutine créa l’Ukraine

Pendant très longtemps, je n’ai pas eu connaissance de l’Ukraine. Plus tard, j’ai cru comprendre que c’était une région de la Russie.

Les plaines d’Ukraine étaient à peine évoquées par Gilbert Bécaud en 1964 quand il chantait « Nathalie », chanson que j’ai entendue pour la première fois en 1997, lors de la sortie du film « on connait la chanson ». Dans les années 2000, des amis m’ont fait connaître Andreï Kourkov : première fois que j’entendais parler d’un romancier ukrainien. Et puis il y a eu la révolution orange en 2004 avec Ioulia Timochenko et ses tresses qui me faisaient un peu penser à la princesse Leia. Ensuite, en 2014, ce fût l’annexion de la Crimée à laquelle l’occident ne semblait prêter qu’une attention distraite.

Un peu faible, tout ça, pour faire un Etat.

Le réel acte créateur de l’Ukraine, pour moi, c’est le refus de Volodymyr Zelensky, quelques jours après l’invasion Russe, de se faire exfiltrer par les américains. C’est là que tout a basculé, que les occidentaux ont enfin compris que l’Ukraine était un Etat et que les américains, en particulier, ont compris tout l’intérêt qu’ils avaient à investir militairement en Ukraine pour faire oublier leur piètre performance afghane tout en matant la Russie et en se faisant une place au soleil en Europe de l’est.

C’est à ce moment-là que moi aussi, j’ai compris que les ukrainiens constituaient une véritable nation. Par la suite, je me suis documenté et j’ai appris que cette zone géographique avait une histoire, distincte de celle de la Russie : tampon entre l’empire russe, l’empire ottoman et le royaume de Pologne et de Lituanie ; carrefour religieux également avec les tatars musulmans, les chrétiens orthodoxes et les uniates catholiques. J’ai aussi appris que c’était d’Ukraine que venaient les fameux cosaques zaporogues, plus précisément originaires de Zaporijia. Remontant encore plus loin, j’ai découvert que c’était là qu’étaient arrivés des vikings au moyen-âge, sur le territoire autrefois occupé par les Khazars, mystérieux royaume de confession juive.

Il y a incontestablement de la matière pour donner une identité à ce pays mais sans l’invasion Russe, cette histoire serait sans doutes encore aujourd’hui perdue dans les archives du temps.

Et maintenant, plus d’un an après le début du conflit, alors que personne ne se risquerait à donner un pronostic, on entrevoit tout de même quelques signes. L’incertitude principale réside en fait dans la définition précise des frontières de l’Ukraine à l’est. Pour le reste, le divorce est maintenant Irrémédiable entre l’Ukraine et la Russie. L’affaiblissement et l’isolement durable de la Russie ne laisse pas beaucoup de doutes avec une dépendance accrue vis-à-vis de la Chine. L’Union Européenne sortira aussi renforcée avec, j’espère, l’élaboration d’une défense européenne s’articulant avec l’OTAN. Affaiblissement relatif de l’Allemagne aussi, au détriment de la Pologne comme nouvelle puissance militaire. Et enfin, accélération de la transition énergétique de l’Europe pour atteindre une autonomie.

Une fois n’est pas coutume, l’avenir semble moins sombre que l’actualité. Rêvons un peu d’horizon en attendant la suite.

Edouard

La Russie selon Poutine

Un peuple enfin libéré du joug communiste qui l’écrasait depuis plus de soixante-dix ans pouvant enfin goûter aux joies du capitalisme…ça, c’est à mon avis surtout ce que les Occidentaux ont eu envie de croire.

Encore aujourd’hui, les médias français mettent l’accent sur l’opposition à Poutine, sur les manifestations, sur les répressions et sur le lavage de cerveau que subissent les Russes. Tout est fait pour nous persuader qu’aucun Russe sain d’esprit ne peut soutenir Vladimir Poutine, si ce n’est sous la contrainte.

Et si cette vision occidentale n’était qu’une illusion ? Je ne sors pas tout à fait cette idée de mon chapeau. Elle m’est venue il y a quelques jours après avoir lu dans les colonnes du Monde un article de l’écrivain russe Sergueï Lebedev.

Mon propos n’est bien entendu pas de chercher à trouver des excuses à Poutine et je n’ai aucun doute concernant l’état mental du personnage. Ce que je veux dire, c’est qu’au-delà de cette folie, il y a peut-être quelques éléments qui peuvent être compris et partagés par une partie de la population russe.

Au premier plan, je vois la chute du bloc soviétique en 1991 qui, contrairement à ce qu’on a bien voulu penser en occident, a dû être un réel traumatisme pour beaucoup de Russes, et pas seulement pour les membres du KGB dont faisait alors partie Vladimir Poutine.

Immédiatement après vient certainement l’indépendance de l’Ukraine, berceau civilisationnel de la société russe. Si Poutine déclare que l’Ukraine n’existe pas, c’est sans doute qu’il le pense.

Au cours des 30 années qui ont suivi la chute du communisme, le pays, s’est assez largement ouvert à l’économie de marché. Parallèlement, Vladimir Poutine aura su camper au cours des vingt dernières années, le rôle d’un personnage puissant, brutal et impitoyable fidèle à la tradition tsariste s’étant perpétuée à travers le communisme tout au long du XXe siècle. C’est certainement aussi à cette posture, digne de la série « Game of Thrones » que le maître du Kremlin doit une certaine admiration populaire internationale.

L’invasion de l’Ukraine m’a immédiatement semblé anachronique. Je ne sais pas si cet événement aboutira à une troisième guerre mondiale, mais pour moi, dans l’immédiat, ce conflit tient plus de la guerre civile. L’enjeu est bien la survie de l’empire, de l’âme russe traditionnelle.

Pour moi, c’est un combat d’arrière-garde. Cela me semble impossible que Poutine l’emporte. Que peuvent faire des chars et des bombes contre des concepts et la marche du temps ?

J’ose espérer que la situation actuelle préfigure le paysage politique russe de demain avec une droite tournée vers la tradition tsariste et une gauche tournée vers l’ouest.

Édouard

Goodbye Poutine

Alors que les Russes qui ont aujourd’hui moins de 30 ans ne connaissent l’URSS qu’à travers les propos de leurs aînés, Vladimir Poutine, ancien du KGB qui aura 70 ans cette année, déclare la guerre à l’Ukraine qu’il voit s’éloigner de son champ de contrôle.

30 ans sont donc passés. Les ex-pays de l’Est ont intégré l’OTAN et l’Union européenne et les pays tampons entre la Russie et la zone OTAN/UE lorgnent l’ouest. C’est un peu trop pour Poutine qui craint de voir son empire amputé une fois de plus. Cela explique a priori pourquoi il prend les devants et attaque l’Ukraine avant qu’elle ne bascule définitivement à l’ouest.

Tout cela peut paraître bien désuet. Le monde a bien changé en 30 ans. Dans l’immédiat, le comportement paranoïaque du président russe aura en tout cas permis de faire revivre l’ardeur d’un ancien volcan qu’on croyait éteint (merci, Jacques Brel) : l’OTAN et par là même, le leadership militaire américain.

Également vestige de la guerre froide, l’OTAN justifie son existence par l’agressivité potentielle ou réelle de la Russie. L’organisation se justifie également par l’absence de force militaire unifiée au sein de l’Europe, suffisamment forte pour pouvoir s’opposer à la Russie.

Mais l’OTAN n’est-elle pas devenue un boulet pour les États-Unis ? En agressant l’Ukraine, la Russie n’oblige-t-elle pas les Américains à porter leur attention sur l’Europe alors même qu’ils ne considèrent plus depuis longtemps l’océan Atlantique comme un axe stratégique majeur.

Comme chacun sait, les États-Unis n’ont aujourd’hui d’yeux que pour la Chine, en passe de devenir la plus grande puissance mondiale et par là même, pour la zone pacifique (voir le traité Aukus signé en septembre dernier).

Qu’adviendra-t-il si la Chine décide d’envahir Taïwan ? Les Américains pourront-ils être sur les deux fronts ? Assistera-t-on au commencement d’une troisième guerre mondiale ?

N’est-il pas temps d’admettre que l’OTAN est aujourd’hui devenue un cadre anachronique ? N’est-il pas temps de laisser à l’Union européenne le soin d’assurer sa propre défense en mettant en place une vraie armée européenne ?

Jusqu’à maintenant, le statu quo était de règle. d’une part, la volonté des Européens d’assurer seuls leur propre défense restait faible. D’autre part, la possibilité offerte aux États-Unis de garder via l’OTAN un contrôle sur des alliés devenus également des concurrents économiques présentait un certain intérêt.

L’histoire ne devrait cependant pas permettre éternellement à l’Union européenne et aux États-Unis de se satisfaire de l’ambiguïté confortable de l’OTAN. Les choses sont peut-être en train de changer, espérons qu’il n’est pas trop tard.

Vladimir Poutine restera peut-être dans l’histoire comme l’homme qui aura mis définitivement fin à la guerre froide.

Édouard Latour

Le Meurtre du Commandeur (Livres 1 & 2)

Tome 1 Une Idée apparaît 

Tome 2 La Métaphore se déplace

Murakami est un magicien.

Dans la veine de1Q84 (3 livres), il a imaginé une histoire aussi insensée que passionnante.

Si vous êtes rationnel pur jus, passez votre chemin.Si vous aimez l’imagination de haut vol, la poésie des mots, la transcendance, ce roman est fait pour vous.

Le Commandeur, c’est celui de Don Giovanni de Mozart, qui précipite le séducteur en enfer.

Murakami en fait un personnage burlesque, s’exprimant de façon imagée, apparaissant et disparaissant comme une Idée (oui, celle du premier titre). Et la Métaphore, c’est le voyage initiatique du narrateur, comme l’Orphée de la mythologie.

L’auteur est pétri de culture occidentale: musique classique, littérature, peinture.

Et il reste en profondément Oriental, avec tout l’apport du Japon classique: bouddhisme, peinture nihonga. traditions milnaires.L’histoire en bref. Le narrateur s’installe dans une maison isolée en montagne. Cette maison appartenait à un peintre qui  vécut à Vienne après l’Anschluss par les nazis. Revenu au Japon peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale, il y est resté plusieurs dizaines d’années, refusant tout contact. Ces lieux fascinent le narrateur, peintre en panne d’inspiration. Toute la subtilité de l’écrivain: tirer parti d’une situation somme toute banale, pour faire planer le mystère, et creuser ses réflexions sur la création picturale.

Un pur chef-d’oeuvre.

Amitiés surnaturelles,

Guy

C’est quoi le 11 novembre ?

Il y a cent ans, la fin de la Première Guerre mondiale ouvrit la porte à deux nouveaux acteurs qui s’imposeront progressivement au XXe siècle sur la scène internationale : les États-Unis en tant que puissance militaire et la Russie soviétique.
La Russie a été un allié précieux des Yankees lors de la guerre de Sécession en protégeant les ports de New York et de San Francisco. Au début du XXe siècle, les ennemis militaires de la Russie étaient le Royaume-Uni et la France qui avaient battu le tsar en Crimée. Les États-Unis, pour leur part, continuaient à se méfier de l’ex-puissance coloniale qui s’était abstenue, tout comme la France, d’intervenir dans la guerre de Sécession.
Les liens tissés entre la Russie tsariste et les États-Unis expliquent peut-être pourquoi ces derniers ne reconnaîtront l’URSS qu’en 1933 alors qu’Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. Quoi qu’il en soit, les deux puissances se retrouvent en 1945 et imposent leur leadership mondial.
La Guerre-Froide est généralement perçue comme une succession de tensions entre les deux superpuissances, mais elle peut être aussi vue comme un partage du leadership mondial.
Avec la chute de l’URSS au début des années 90, ce double leadership prend fin. Les États-Unis espèrent alors asseoir durablement leur posture de superpuissance unique, mais se voient progressivement concurrencés par de nouveaux acteurs parmi lesquels se trouve l’Union Européenne qui regroupe les vieux ennemis de la Russie et de l’Amérique et qui a de plus assimilé une partie des ex-satellites soviétiques d’Europe de l’est.
L’Amérique et la Russie d’aujourd’hui ne rêveraient-elles pas du retour du leadership bipolaire de la guerre froide ? Quand on voit d’un côté le président américain manifester sa défiance pour Thérésa May et son soutien appuyé à Boris Johnson alors même que le rôle joué par la Russie lors référendum pour le Brexit apparaît de plus en plus clairement, on est tenté de le penser. On est tenté de le penser également en observant la réaction épidermique de Donald Trump face à l’évocation d’une armée européenne par Emmanuel Macron. On est tenté de le penser en observant, son hostilité pour Angela Merkel. On a été enfin tenté de le penser lors de son affichage avec Vladimir Poutine dans une scénographie à la James Bond à l’occasion des derniers Jeux olympiques. Les deux hommes sont des enfants de la guerre froide (1946 pour Trump, 1952 pour Poutine) et sont sans doute nostalgiques du monde dans lequel ils ont grandi.
Le premier conflit mondial a marqué durablement l’occident : guerre industrielle, apparition de l’aviation sur le champ de bataille, Russie soviétique, arrivée des États-Unis sur la scène internationale, traité de Versailles qui contribuera à favoriser la montée du nazisme…tout le XXe siècle était là. Cent ans se sont écoulés et les protagonistes ne sont plus. L’Europe est pacifiée, l’URSS s’est effondrée, le nazisme a été écrasé, les Etats-Unis sont devenus la première puissance mondiale (jusqu’à quand ?). Il est temps de redonner du sens à la commémoration de ce conflit insensé qui causera la mort de 18,6 millions d’humains. Saluons la première édition du « forum pour la paix » qui sera ouvert par Angela Merkel cet après-midi pour que personne n’oublie le « plus jamais ça », seule mémoire désormais valable.

De la Perse à l’Iran : 2500 ans d’histoire

L’image de l’Iran s’est forgée dans mon enfance par le biais de la guerre Iran-Irak à laquelle je ne comprenais rien du tout, mais qui était évoquée chaque soir au JT. L’Iran, c’était aussi l’ayatollah Kohmeini qui me faisait peur avec sa longue barbe. « Ayatollah » est un mot sympathique pour un enfant, le genre qu’il n’oublie pas. Aujourd’hui, l’image de l’Iran véhiculée par les médias n’est guère meilleure, celle d’une république islamiste essayant par tous les moyens de s’approprier la puissance nucléaire.
La Perse, j’en avais aussi entendu parler, mais ça, c’était avant, dans l’antiquité. Un peuple jamais présenté positivement. Il y avait bien les lettres persanes de Montesquieu, mais quel rapport avec l’Iran ? Marjane Satrapi dans les années 2000 aurait dû me mettre la puce à l’oreille avec son « Persepolis ».
Et Zarathoustra ? Ben oui, j’avais entendu parler du livre de Nietzsche en philo. Cependant, jamais je n’avais fait le lien avec la Perse, et encore moins avec l’Iran. On ne crie pas sur tous les toits que le zoroastrisme est la religion monothéiste la plus ancienne du monde qui a largement influencé les religions du livre. Les juifs, libérés de leur situation d’exilés à Babylone par l’empereur perse, Cyrus, n’ont pu ignorer l’existence de cette religion universaliste.
Il faut dire qu’il ne reste aujourd’hui plus grand-chose de l’ex-Empire perse qui s’étendait entre la Grèce et l’Inde à son apogée. Nombre des républiques en « stan » (Tadjikistan, Afghanistan…) de l’ex-URSS en faisaient partie.
L’occident médiéval doit beaucoup à la Perse et en particulier à ses savants qui lui apporteront entre autres le « 0 » inventé en Inde. Sans ce puits de science apporté par les musulmans bien souvent perses et chiites, la renaissance européenne aurait bien eu du mal à voir le jour.
Le chiisme aussi j’en avais entendu parler, sans toutefois savoir ce qui le distinguait vraiment du sunnisme. Bien que très majoritaire, le sunnisme, avec sa structure peu hiérarchisée et prônant une application littérale du Coran montre aujourd’hui sa fragilité qui permet à des organisations comme Deach, d’utiliser l’islam à des fins criminelles. Le clergé hiérarchisé du chiisme et la place importante qu’il donne à l’interprétation des textes sembleraient mieux convenir à un islam mondialisé.
Ardavan Amir-Aslani, l’auteur de cet essai, ne cache pas que son objectif de réhabiliter l’image de l’Iran et de sa culture millénaire, de ce pays qui a transformé l’islam, bien plus que celui-ci ne l’a transformé. Dans un monde caractérisé par un affrontement tectonique des grands ensembles économiques dans lequel la Chine et l’Inde progressent sans cesse, l’Iran aura certainement un rôle de tampon à jouer entre orient et occident. Donald Trump, en usant à outrance des pires clichés occidentaux, est peut-être son meilleur ennemi.
Édouard
Éditions l’Archipel
Mars 2018

Encres de Chine

Une écrivaine dissidente est retrouvée morte. Yu, l’adjoint de l’inspecteur Chen, mène l’enquête, suivi de loin par son supérieur.

J’ai été très perturbé dans ma lecture par la dernière version de Windows que je n’ai d’ailleurs toujours pas réussi à installer sur mon PC. Lisant entre les différentes et laborieuses étapes du téléchargement, j’avoue que j’ai eu du mal à m’accrocher à l’intrigue.

La qualité du roman ne m’a d’emblée pas semblé à la hauteur des espoirs que j’avais pu nourrir à la lecture de « Visa pour Shanghai », mais c’est vrai qu’on y retrouve en revanche une certaine authenticité que la dimension trop américanisée du précédent opus fragilisait. Les fans retrouveront donc leurs lots de poèmes et de récits culinaires.

« Encre de Chine » s’intéresse moins à la politique qu’à la « Chine d’en bas » qui, toute populaire qu’elle était, n’en a pas moins souffert du maoïsme que les couches supérieures. D’une certaine manière, « encres de Chine » est un polar social qui insiste beaucoup sur la vétusté de la vie à Shanghai dans la première moitié des années 90 qui s’oppose à la montée de l’enrichissement du pays et à son ouverture au capitalisme. Même pour Chen qui semble maintenant dans les hautes sphères de la société, l’arrivée d’une chaudière semble un événement extraordinaire.

Yu est plus proche du petit peuple. Il se débat encore et toujours avec ses problèmes de logement. Il commence aussi à jalouser un peu son supérieur qui lui laisse faire tout le boulot pour récolter in fine les lauriers.

Chen semble peu s’intéresser à cette enquête, à la mort de cette écrivaine médiocre et aux motivations très terre à terre du meurtrier. On ne tue plus pour l’idéologie communiste dans les années 90, mais pour des préoccupations bassement matérielles : le décor a bien changé, mais les comportements restent les mêmes.

Chen semble lui aussi soucieux de se trouver des sources de revenus complémentaires et est plongé dans des travaux de traduction qui lui ont été confiés par Gu. Gu représente l’antichambre des Triades et tend maintenant à s’imposer sur Li, le secrétaire du parti qu’on ne voit presque plus. Gu est étrangement bien intentionné à l’égard de Chen : il lui donne une secrétaire, lui offre une chaudière, paie les soins médicaux pour sa mère, l’aide à résoudre l’enquête… Chen ne semble toutefois pas avoir le sentiment de se faire acheter et apparaît maintenant résigné à se laisser porter par les événements et par cette nouvelle Chine en quête d’identité.

Une grande mélancolie se dégage du roman, peut être que cela reflète aussi des préoccupations plus personnelles de l’auteur.

Édouard

Points

2006

Visa pour Shanghai

Le cadavre d’un homme criblé de coups de hache est retrouvé dans un parc à Shanghai. Au même moment, l’inspecteur Chen doit accueillir une policière américaine venue chercher et protéger l’épouse d’un homme vivant aux États-Unis amené à témoigner en justice contre une Triade.

Pour ce qui concerne la construction de l’intrigue, il n’y a pas photo avec « mort d’une héroïne rouge ». Rebondissements, enquêtes croisées, action… tous les ingrédients du polar à l’occidentale sont là. Xiaolong remercie de nombreux amis et son éditeur. Son humilité l’honore de prime abord. Il a écouté les conseils et c’est très bien. Voilà un écrivain qui ne nous fait pas croire qu’il est sorti tout casqué de la cuisse de Jupiter.

Sur le fond, un gros doute tout de même concernant l’usage du téléphone portable en 1991. En France, il ne me semble pas qu’il ait été utilisé à grande échelle avant les années 95-96 (je me souviens d’avoir envoyé un message sur un Tatoo en 96). C’est très possible qu’il ait été utilisé pus tôt aux États-Unis et encore plus tôt par la police…mais en Chine ! Enfin, je ne sais pas, toujours est-il que cette histoire de portable m’a perturbé. C’est là que je vois que je vieillis. Pour les lecteurs nés dans les années 90 ; le téléphone portable a toujours existé et ils ne voient pas où est le problème.

Sinon, comme dans le premier opus, on parle beaucoup de bouffe. Il y a de la poésie aussi, toujours beaucoup de citations, mais moins. C’est pas trop mon truc la poésie, mais bon, passons. Par contre, il n’y a plus une pointe d’érotisme, on est dans la guimauve dégoulinante et pour le moins écœurante. L’éditeur a peut-être pensé que le lectorat, généralement constitué de femmes jeunes, devait apprécier des niaiseries du genre « leurs mains se frôlèrent et ils échangèrent un regard furtifs. Elle lui sourit ». Donc, exit les descriptions limite hard de « mort d’une héroïne rouge ».

Le poids du politique passe ici au second plan, derrière les Triades et les scènes d’action. C’est un peu dommage. Le secrétaire du parti Li apparaît de plus en plus comme un vieux gâteux. Quelques années plus tard, le communisme commencera à rentrer dans le folklore, on trouvera des petits livres rouges sur les étals des marchés aux puces, coincés entre une poupée Barbie débraillée et un petit chat en porcelaine qui lève la patte.

Finalement, Xiaolong est comme la Chine d’aujourd’hui. Avec l’appropriation des canons occidentaux, c’est aussi une certaine naïveté et une certaine fraîcheur pour le moins attachantes qui s’en vont. Espérons qu’il ne finira pas par vendre son âme aux Yankees et qu’il restera toujours un chinois, certes d’outre-mer (« le chinois d’outre-mer » est le surnom d’un personnage récurant de la série), mais un Chinois tout de même.

Édouard

Points

2004

Mort d’une héroïne rouge

En 1990, à Shanghai, le corps d’une  icône du parti est retrouvé dans un canal. L’inspecteur Chen enquête.

À cette époque, le monde communiste tremble. Tandis que l’URSS s’effondre, sur la place Tiananmen de Pekin en 1989, les autorités chinoises ont montré que l’héritage de Mao demeurait malgré l’ouverture du pays à l’économie de marché initiée par Deng Xiaoping et alors que les Chinois n’en finissent pas de panser les plaies de la révolution culturelle.

Qiu Xiaolong est arrivé aux États-Unis en 88. Les parallèles entre l’auteur et l’inspecteur Chen sont évidents : même âge et goût immodéré pour la poésie. Qiu Xiaolong soutiendra en 1996 une thèse sur le poète américain T.S Eliot. La poésie chinoise classique est présente dans tout le roman, beaucoup de citations et un parfum de sensualité imprègnent le récit, allant d’une certaine mièvrerie à un érotisme beaucoup plus prononcé. Il est beaucoup question aussi des saveurs de la table : un plat de chat et de serpent devient ainsi par la magie de la poésie une lutte du lion et du dragon.

L’intrigue policière n’est pas bien compliquée. La vie de « travailleuse exemplaire de la nation », un titre qui fleure bon les années Mao, n’est pas facile et c’est un pléonasme de parler de « double vie » dans ces conditions. Pas d’énormes rebondissements, pas de fausses pistes, tout l’intérêt du roman réside dans la description de la Chine contemporaine et dans la confrontation entre la justice poursuivie par Chen et la logique du parti qui cherche avant tout à préserver son intégrité.

Les entraves du parti sont nombreuses. L’inspecteur Chen, qui s’entête à faire éclater la justice, est étroitement surveillé et régulièrement rappelé à l’ordre. Lorsque le coupable, le mobile et les preuves sont là, le régime continue à hésiter. On est loin de la logique classique du roman policier occidental et du « who done it ?». Ici, l’essentiel est de savoir dans quelle mesure la découverte par l’opinion publique des circonstances de la mort de Guan pourra éviter de ternir l’image du parti ou, si cela est possible,  contribuer à redorer son blason. Je ne sais pas s’il est possible de traduire « séparation des pouvoirs » en chinois. Dès lors, on hésite, on fait lanterner Chen, on attend un événement extérieur qui devrait apporter une solution et qui ne viendra pas, on se réunit…

Et puis, on ne sait trop comment, une solution est finalement trouvée. Comme la réalité est embarrassante et qu’on ne veut pas trop en dire, on trouve une procédure pénale pour le moins originale et une qualification juridique des faits bien communiste qui ne révélera rien sur le fond, du genre « mode de vie décadent sous l’influence de l’idéologie bourgeoise occidentale ». Finalement, la politique, est-ce autre chose que de la poésie ?

Édouard

Points

2001