La grande évasion

Dans un oflag, pendant la Seconde Guerre mondiale, des prisonniers mettent en place une évasion d’envergure. Sur les 54 qui réussissent à s’échapper du camp, un seul ne sera pas rattrapé, 52 seront fusillés et 1 sera ramené au bercail avec seulement quelques égratignures (mais si vous vous souvenez, Steve McQueen pris dans les barbelés).

J’avais vu ce monument du cinéma mondial il y a très longtemps et je me souvenais de quelques passages : la moto de Steve McQueen et l’Américain qui se fait pincer en répondant « thank you » à un Allemand qui lui dit « good luck ». Cependant, il me manquait une clef essentielle pour comprendre ce film qui ne m’a été donnée qu’il y a peu de temps par un militaire.

Pour un prisonnier de droit commun, l’ « évasion » est une pensée légitime. C’est aussi une source inépuisable d’inspiration pour les réalisateurs puisque nous avons tous soif d’évasion et d’ailleurs, si nous allons au cinéma, c’est bien pour nous évader.
Je n’ai jamais vu abordée au cinéma la question pourtant bien réelle des prisonniers qui angoissent à l’idée de devoir sortir, ni du besoin d’évasion qui n’est pas tant de sortir des murs que d’échapper à une promiscuité qui rend la solitude impossible. Cette réalité est certainement moins jouissive que l’image de Papillon s’engouffrant dans la jungle guyanaise et est évidemment moins bankable. Peut-être en parlera-t-on un jour.

La condition d’un militaire, prisonnier de guerre est toute autre : l’ « évasion » n’est pas une pensée légitime, une certaine façon de refuser la fatalité. Pour lui, l’évasion est un devoir. Cette question est d’ailleurs abordée au tout début du film par un officier anglais et l’ officier allemand, responsable du camp. L’Allemand sait que les prisonniers vont essayer de s’évader et l’accepte, puisque c’est leur devoir de militaire. Son devoir est de les empêcher de sortir, mais pas de les empêcher d’avoir des projets d’évasion. Cette clef donne toute la dimension dramatique du film. C’est une autre guerre dont nous parle « la grande évasion », une guerre dans laquelle l’inégalité entre les combattants est flagrante. Pour les prisonniers, l’atteinte de la cible est presque impossible. S’ils arrivent à sortir du camp, encore faut-il ne pas être repris. En territoire ennemi, entouré d’une population civile qui n’a aucun intérêt à lui venir en aide, les chances d’un prisonnier sont aussi minces que celles d’un hérisson qui décide de traverser l’autoroute le 15 août. Et pourtant, le devoir, l’obligation morale reste.

« La grande évasion » rend donc hommage à tous les prisonniers de guerre. C’est un film dont j’aurais aimé parler avec mon grand-père paternel qui, lui aussi, a passé la guerre dans un oflag. J’étais malheureusement trop jeune quand il est mort.
Pour ceux que le sujet intéresse, lisez « StalagIIB », le dernier opus de Tardi dans lequel la question de l’évasion est aussi évoquée.

Edouard

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Syngué-Sabour

Dans l’Afghanistan de la guerre et des talibans, des bombardements et de la folie meurtrière des mollahs, une jeune femme tente de survivre avec ses deux filles.
Son mari, qui a reçu une balle dans la nuque, est plongé dans un coma profond. Après avoir placé ses filles chez une tante qui habite de l’autre côté de la ville, elle revient chaque jour veiller son époux qu’elle maintient en vie avec un sérum improvisé.

L’actrice et jeune et belle et l’on ne peut s’empêcher en la voyant de faire le lien avec la photo de Sharbat Gula, la jeune Afghane aux yeux verts qui avait fait la une de National Géographic et le tour de la planète au milieu des années 80 et qui a été retrouvée il y a quelques années, les traits tirés, les yeux délavés, le regard durci, mais toujours reconnaissable.

Syngué-Sabour, « la pierre de patience », selon une légende afghane, est une pierre magique qui, après avoir reçu tous les secrets d’une personne, éclate en libérant par là même de tous ses maux celui ou celle qui s’est confié à elle. Je ne sais pas de quand date cette légende, mais elle renvoie étrangement à l’essence de la démarche psychanalytique. Freud avait-il des origines afghanes ?

Bref, chaque jour, après avoir traversé la ville en burqa et slalomé entre les balles perdues, elle se raconte. À partir de là, je pense que cette histoire parlera beaucoup plus aux spectatrices qu’aux spectateurs.

Après beaucoup d’hésitations, donc, elle se décide à dire ce qu’elle a sur le cœur. Petit à petit, elle se libère des paroles convenues du quotidien. Petit à petit, la glace se craquelle et les mots remontent à la surface : ses désirs, ses peurs, ses frustrations, ses angoisses. Elle finit par livrer à son mari comateux tout ce qu’elle n’aurait jamais osé lui dire s’il avait été valide, tout ce qu’elle ne lui aurait pas dit par respect des traditions, mais aussi de peur de blesser un homme qu’elle admire et qu’elle aime à sa façon.

Je ne raconterais pas les détails du dernier volet de cette histoire et vous ne saurez pas si la pierre éclate.

Je peux tout de même vous dire que le film se ferme sur le sourire rayonnant de la jeune femme, enfin libérée.

Une très belle histoire donc. Je pense cependant que beaucoup d’hommes iront en traînant les pieds pour faire plaisir à leur conjointe…parce qu’elles le valent bien.

Edouard

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Django

Le Dr King Schultz, chasseur de prime, exerce sa profession dans le « far-south » quelques années avant la guerre de Sécession. À la poursuite de trois frères, il va acheter les services d’un guide en la personne de l’esclave Django.

Bon, « Django » n’a pas détrôné « Kill Bill » dans mon top5 tarantinesque, mais c’est tout de même pas mal. Ce que j’aime bien dans les Tarantino, c’est l’hyperstructuration du scénario et je trouve que plus ça va, moins ses films sont structurés.
S’attaquer au « western spaghetti » n’est pas non plus chose facile et fatalement, on a tendance à se dire que c’est pas mal, mais ce n’est quand même pas du Sergio Leone. C‘est sans doute que je suis blasé avec l’âge, mais je n’ai pas retrouvé la tension de « il était une fois dans l’ouest » ou « et pour quelques dollars de plus ».
Il y a peut-être le rapport à la violence de Leone qui a du mal à se concilier avec celui de Tarantino. Chez Leone, la violence est permanente, oppressante et invisible alors que chez Tarantino, la violence est ultravisuelle. On sent qu’il hésite à nous resservir des ballets sanglants comme dans Kill-Bill, mais qu’il le fait tout de même parce qu’il ne se résigne pas à faire des plans fixes interminables sur le héros, ce n’est pas son truc.
Autre différence entre Tarantino et Leone : les dialogues. La profusion des mots est aussi indispensable au premier que leur économie est vitale pour l’autre.

Et puis, Jamie Foxx est pas mal dans le rôle de Django, mais ce n’est tout de même pas Clint Eastwood. Quand on le voit mettre son doigt sur la gâchette de son pistolet, on se dit seulement qu’il a du mal à maîtriser ses pulsions. Encore une fois, je trouve que Tarantino a du mal à retransmettre cette lourdeur extérieure aux personnages.

Bon, je châtie bien parce que je suis complètement fan du réalisateur, c’est quand même très bien. La palme revient une fois de plus à Christoph Waltz, le chasseur de prime allemand qui pourrait être une sorte de grand oncle d’Amérique de l’officier nazi d’ « inglorious bastards » : une vraie icône du genre, tout autant bon, brute et truand.
Leonardo Di Caprio est très bien aussi dans le rôle du négrier ainsi que Samuel L.Jackson dans le rôle du bounty (noir à l’extérieur, blanc à l’intérieur). Kerry Washington, la femme de Django est un peu effacée je trouve.

Rien à dire évidemment sur le message antiesclavagiste. Django bouscule les blancs comme les noirs qui, à force de se faire rabâcher qu’ils sont inférieurs (Di Caprio en donne la preuve « scientifique » dans une scène qui est sans doute la plus forte du film) finissent par en être eux-mêmes persuadés.
Rapprochement intéressant aussi entre Di Caprio qui vend des vivants et Waltz qui vend des morts. Le métier de « chasseur de prime » y est très controversé. Faut-il y voir une critique du port d’arme ?
Edouard

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Petite philosophie du zombie

Vous en avez marre des vampires romantiques, marre des loups-garous musclés ? Le zombie est fait pour vous. Affreux, bête et méchant, il fera le plaisir des petits comme des grands.
Le zombie a le vent en poupe en ce moment et Maxime Coulombe s’interroge sur les raisons de cette popularité.
Il y a deux ans, je suis tombé sous le charme de « bienvenue à zombieland ». Ce monstre avait une identité qui, je ne sais pourquoi, m’intriguait. Ce livre a répondu à toutes mes attentes.
Né en Afrique de l’ouest, le personnage est étroitement lié à l’esclavage. Il va débarquer sur le Nouveau Monde à Haïti et prospérer à travers le vaudou.
Cependant, le zombie que tout le monde connaît aujourd’hui est très différent de celui des origines. Il doit beaucoup au cinéma gore et d’horreur qui lui donnera ses lettres de noblesse.
Première caractéristique du zombie. Il peut et doit être tué. Maxime Coulombe le rapproche ainsi de l’ « homme sacré » des sociétés grecques qui pouvait être tué sans que son assassin ait à craindre d’être poursuivi par la justice. C’est le principe du « dead or alive » du Far West. Si le zombie n’est pas vraiment un homme, il n’est pas non plus un animal : c’est un homme réduit à ses plus bas instincts. C’est un homme sans humanité et c’est cette caractéristique qui lui vaut la dénomination de « mort-vivant » au moins autant que sa démarche et son teint de déterré. Cependant, quand il est assailli par la fatigue et par les soucis, quand, englouti par la société de consommation, il se voit prive de tout libre arbitre, l’homme moderne n’est il pas un peu zombie ? En nous faisant voir le bas de l’échelle humaine, le film de zombie nous rassurerait donc sur notre propre condition.
Quelle est la frontière entre l’homo sapiens fatigué et le mort vivant ? On en vient alors à la troisième caractéristique du film de zombie : l’environnement post-apocalyptique. La fin du monde est ici en fait une fin de l’ « humain » en tant qu’être sensible capable d’empathie et de discernement. Si les films de zombies restent évasifs sur les causes de l’apparition des zombies, c’est parce que le déclin de l’humanité lui est indissociable.
Et puis , il y a cette fin du monde qui nous est sans cesse rabâchée : la destruction de la planète, l’emballement de l’économie mondialisée … Culpabilisé à outrance, l’inconscient de l’homme moderne ne rêverait-il pas d’être spectateur d’un cataclysme imminent dont il se sent responsable, de par le seul fait d’exister ?
Maxime Coulombe
2012
PUF

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Sauve toi, la vie t’appelle

Pourquoi certaines personnes ayant subi des événements traumatogènes se relèvent et d’autres pas ? Boris Cyrulnik est devenu le pape du concept qui tente de répondre à cette question: la résilience.
Je n’avais rien lu de lui, mais le principe de la résilience m’intéresse depuis un certain temps. Aussi, ai-je voulu sauter sur l’occasion avec la publication de ses mémoires : nous allons enfin savoir comment Boris Cyrulnik est devenu Boris Cyrulnik. Le bilan est mitigé.

En 43, le petit Boris, âgé de six ans, s’est échappé de la synagogue de Bordeaux depuis laquelle il aurait dû être déporté.
La première partie du livre est passionnante, le neuropsychiatre décortique ses souvenirs et met en évidence la relativité de ses derniers. À l’époque, il n’avait pas vraiment conscience de ce qu’il faisait et de la raison pour laquelle il le faisait.

J’ai été tout particulièrement intrigué par le souvenir reconstitué de l’aide salutaire d’un officier allemand. Je n’ai pu m’empêcher de faire le lien avec le régime spécial dont a « bénéficié » Simone Veil lors de son arrivée à Auschwitz (décris dans son autobiographie « une vie »).

Et puis, après, le récit s’enlise un peu. Difficile de parler de narcissisme pour une autobiographie, mais bon, il parle beaucoup de lui et uniquement sous l’angle du traumatisme. J’aurais aimé en savoir plus sur les autres aspects de sa vie.

Il n’y a pas de plan chronologique. L’auteur précise que cela ne se justifie pas dans la mesure où la mémoire d’un traumatisme est anhistorique. Peut-être bien, mais on s’emmêle un peu les pinceaux. Il parle beaucoup des difficultés qu’il a eues à parler de tout ça et on sent qu’il avait besoin de le faire. Oui, mais nous on n’est pas psychanalystes, on veut un fil conducteur.

Ce qui m’aurait intéressé, c’est qu’il compare sa résilience avec celle des autres formes de traumatismes subis par d’autres individus. Il ne parle que des enfants juifs cachés pendant la guerre et encore ne parle-t-il que d’une toute petite minorité : Lui, Georges Perec et Roland Topor. S’il avait voulu se limiter aux célébrités, il aurait dû aussi parler de Marcel Gotlib et sans doute d’autres.

Le livre dérive ensuite sur la difficulté de la reconnaissance de la Shoah par la société française avant les années 80. Peut-être bien, mes souvenirs sont plus qu’ imprécis avant 80 et
je pense avoir été suffisamment informé dès mon plus jeune âge.

Bref, le livre ne m’a pas vraiment donné ce que j’attendais. D’ailleurs, à la dernière page, Cyrulnik semble s’excuser et expliquer que ce livre n’est pas celui qu’il aurait voulu écrire.

Edouard

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Le nègre

À la fin des années 50, un jeune Africain débarque dans une petite gare des environs d’Amiens, aperçu seulement par Théo, le garde-barrière. Le lendemain, il est retrouvé mort le long de la voie ferrée : la police comprendra qu’il est tombé du train.
1957 : il s’agit d’un temps que les moins de 60 ans ont du mal à comprendre.
C’était un temps où le souvenir de l’occupation allemande était encore vif, où les cendres de l’épuration fumaient encore.
Un temps où le racisme ordinaire de la société française permettait à l’éditeur de Georges Simenon de publier sans crainte un ouvrage sous le titre « le nègre ». Un titre qui ne choquait personne.
C’était un temps où la guerre d’Algérie battait son plein et où personne n’acceptait que l’empire français fût terminé. Un temps où on parlait encore d’indigènes et pas encore d’immigrés.
C’était un temps où les baby-boomers qui partent aujourd’hui à la retraite usaient leur fond de culotte sur les bancs des écoles en écoutant des leçons de latin données par des curés en soutane. Onze ans plus tard, ils chercheront la plage sous les pavés.
C’était un temps où « l’écume des jours » de Boris Vian, bien que publiée depuis dix ans, n’avait révolutionné que les strates superficielles d’un microcosme intellectuel parisien.
C’était enfin un temps que je n’ai pas connu, mais j’imagine qu’il devait être un peu comme ça.
À la fin du roman, on comprend mieux le titre « nègre » qui désignait une origine géographique, une couleur de peau, mais aussi une valeur humaine tout en bas de l’échelle : l’inférieur, le « moindre » comme dit Théo. Inférieur pas uniquement d’un point de vue social, mais inférieur dans son individualité.
Le nègre, au sens de Simenon, ce n’est donc pas tant le jeune noir que le pauvre Théo qui ne sait pas quoi faire d’une vérité qu’il est seul à connaître.
Aujourd’hui, on parle de « loser », mais ce mot n’a sans doute pas exactement la même signification que « moindre » à l’époque. Parle ton d’échelle sociale aujourd’hui ? Je ne crois pas. Encore moins d’échelle humaine… personne ne s’en plaindra.
La devise du XXIe siècle serait plutôt : « N’importe qui peut grimper en haut du podium, il suffit de le vouloir. Celui qui n’y arrive pas ne peut s’en prendre qu’à lui-même ». Brrr…une morale qui se nourrit de la frustration universelle me semble à peine meilleure que la précédente.

Edouard

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Des gens très bien

Alexandre Jardin, le Richard Virenque de la littérature française, dénonce son grand-père.

Jean Jardin, dit « le nain jaune » était chef de cabinet de Pierre Laval les 16 et 17 juillet 1942, jour de la rafle du Vel d’hiv. Cet affreux collabo a réussi se faufiler entre les mailles pas très serrées de l’épuration et a eu la bonne idée de passer l’arme à gauche en 1976, coupant ainsi l’herbe sous les pieds de ceux qui auraient pu le traîner devant un tribunal.
Peu après la disparition de son douteux papa, Pascal Jardin, le père d’Alexandre, tentera de réhabiliter son géniteur par le biais d’un roman qui aura un certain succès à l’époque : la guerre à 9 ans.

Lorsque « des gens très bien » est sorti au début de l’année, je lisais « le Zubial » : surnom affectueux qu’Alexandre donnait à un super-papa très peu crédible. À l’époque, je m’étais bouché les oreilles pour ne pas être influencé par le tsunami médiatique qui avait suivi la publication de son dernier roman.
Aujourd’hui, je me demande si le fils d’Alexandre Jardin ne fera pas dans trente ans le procès du Zubial.

« On m’aurait menti !? » aurait pu être le titre de cet ouvrage, tant il dégouline de naïveté.
Pendant les 200 premières pages, l’auteur parle du lourd silence qui a suivi la guerre et qui a masqué les activités vichystes de son aïeul. Il y a tout de même quelque chose d’intéressant dans ce silence qui a dû se perpétuer au long des décennies 50 et 60. Un silence auquel le rejeton de la génération Giscard que je suis n’avait jamais pensé.

L’écrivain se focalise ensuite sur les fondements de l’idéologie nazie et sur sa dimension antisémite. Il met le doigt sur le décalage entre l’antisémitisme des années 40 et sa conception actuelle : un sujet glissant que traitera peut-être un jour un historien courageux/suicidaire. Jardin, pour sa part, se garde bien de tirer toutes conclusions de ce constat.

« Des gens très bien », faute de présenter un quelconque intérêt littéraire, aurait donc pu présenter un intérêt sociologique. Toutefois, l’auteur dérape quand il fait un amalgame entre islamisme et nazisme : une comparaison simpliste et historiquement fausse.
À cause de son nom, Alexandre Jardin refuse de se rendre en Israël. Il ferait peut-être bien d’y aller…

Edouard
Fini de rire.
Alexandre, auteur comique, règle ses comptes avec Jean, son grand-père.
Jean Jardin était le chef de cabinet de Laval. La rafle du Vél d’Hiv, c’est lui.
Cette page très noire de l’histoire de France est racontée en long et en large dans ce livre-brûlot. Comme dans toute démonstration, les répétitions finissent par lasser le lecteur. Espérons que l’effet cathartique permettra au jeune auteur de continuer une carrière littéraire fertile.
Il est frappant de constater que plusieurs écrivains de cette génération éprouvent le besoin de laver leur linge sale, ou du moins d’exposer sur la place publique leurs déboires familiaux. Exemples:
Didier Van Cauwelaert (°1960) raconte dans ‘Le père adopté’ les angoisses et les affabulations de son père.
Emmanuel Carrère (°1957) revient dans ses livres sur ses rapports conflictuels avec sa mère, Hélène Carrère d’Encausse.
Alexandre Jardin (°1965) parle de son père comme d’un menteur talentueux. Pascal Jardin était le père d’Alexandre. Il eut beaucoup de succès avec ‘Le nain jaune’, un portrait enthousiaste du collabo Jean Jardin. Voilà une famille où l’on ne fait pas qu’échanger des politesses.
Amitiés transgénérationnelles,
Guy
Des gens très bien
Alexandre Jardin
Grasset, 2011
294p.

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Dans la main du Diable

Automne 1913, Gabrielle Demachy, une jeune fille un peu nunuche apprend la mort de son cousin dont elle était éperdument amoureuse et dont elle n’avait pas de nouvelles depuis cinq ans. Manipulée par un méchant assez réussi du ministère de la guerre, elle partira tête baissée à la recherche des causes de cette disparition.

S’il y avait deux mots pour résumer ce livre, ce serait « Burp » et « Gloups ».

Burp tout d’abord du fait des 1280pages qui le composent. Il faut se le farcir ce pavé. Comme aurait dit un de mes anciens chefs, poète à ses heures perdues : « c’était un sacré suppositoire ». Longueurs ? Oui, mais c’est peut-être une question de goût. J’ai eu du mal avec ce lyrisme grandiloquent, avec cette écriture baroque est ultra fouillée. Du mal aussi avec le personnage de Gabrielle qui, à force d’être trop parfait, devient transparent, insipide, plus vraiment réel. La romance interminable entre Gabrielle et le beau ténébreux avec lequel elle finit par conclure au bout de 900 pages m’a mortellement ennuyée. Là encore, intrigue trop chargée, trop de guimauves, trop d’Harlequin (ceci dit, je me suis bien fait prendre au piège avec l’épisode de Venise). Bref, j’avoue que j’en ai un peu bavé.

Ceci étant dit, il y a quand même beaucoup de choses positives dans ce livre. La description d’une époque sous toutes ses coutures avec la marche inexorable vers la guerre. Une époque qui restera sourde aux cris de ceux, trop rares, qui dénonceront les atrocités qui se profilent.

Dans la main du diable, c’est aussi une saga familiale, un Dallas avec ombrelles, chapeaux melon, tenues de bain compliquées et moustaches : les Bertin-Gallay. Industriels en biscuiterie menés d’une main de fer par Mathilde, aussi efficace en chef d’entreprise qu’en chef de famille. Henry de Gallay, le mari de Mathilde, éternel voyageur. Pierre, le médecin, le fils qui a réussi. Blanche, la peste. Didier, le petit fils qui tourne mal. Sophie, la fragile. Charles le gendre libidineux. Daniel, un autre fils, écrasé par son aîné et qui se réfugie dans l’industrie cinématographique pour se libérer de ce poids. À cela, il faut ajouter une armée de domestiques : Meyer, le bourru au grand cœur, Maurran, Sassette, Pauline… Impossible de retenir tous ces visages, toutes ces histoires. Il reste une impression globale, l’impression d’un fourmillement, d’un monde qui gigote, qui rit, qui pleure. Un monde avec des méchants et des gentils. Un monde dans lequel pour sortir des moments difficiles, avoir des amis, c’est bien utile.

Et c’est là qu’intervient le gloups, car, vous pouvez le deviner, cette histoire se termine à la fin de l’été 14 avec le début de la Première Guerre mondiale.
En un paragraphe, Anne-Marie Garat brise les destins de tous ses personnages. Comme d’un simple coup de crayon qu’un démiurge aurait négligemment tracé sur une feuille de papier, comme un gigantesque couperet qui s’abattrait brutalement sur une société toute en devenir. Tout est balayé, dynamité, étripé, gazé, défiguré, traumatisé. L’effet est saisissant. Difficile de ne pas être ému.

Je ne lirai pas tous les jours un livre de 1200 pages, mais je reconnais que celui-là valait le détour. Un livre qui parle de la cruauté du temps, de la mémoire et de l’oubli, de photos jaunies prometteuses d’un destin qui ne sera pas et qui finiront elles aussi par être oubliées.

Anne-Marie Garat
Babel, 2007

Edouard

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Ame rouge

Au début des années 50, alors même que la chasse aux sorcières se met en place, que l’URSS n’a pas encore la bombe atomique et que les cendres de la Deuxième Guerre mondiale fument encore, Blacksad se porte au secours d’un vieil ami au passé trouble.

L’année dernière, j’avais été déçu par le personnage de Blacksad, le détective à la tête de chat, mais charmé par le graphisme de Juanjo Guarnido. Je viens de renouveler l’expérience avec « Âme rouge », troisième opus d’une série qui en comporte maintenant 5.

Le dessin et les couleurs restent un ravissement et on comprend tout en voyant indiqué au dos de la BD que les auteurs ont écrit sur « l’histoire des aquarelles ». Il y a à côté du scénario, des histoires qui se voient, plus qu’elles ne se racontent, comme celle, au début de l’album, du manège de deux prostituées autour du portefeuille d’une vieille tortue. On peut aussi saluer l’astuce qui consiste à inscrire un épilogue imagé après le mot « fin », sur la face intérieure du quatrième de couverture où des dockers australiens (échidnés, kangourou, koala, ornithorynque, forcément) regardent interdits le contenu d’un étrange colis.

Pas grand-chose à dire sur le détective qui se fond pas trop mal dans le décore des fivties. L’année dernière, je l’avais comparé à Canardo et critiqué le manque d’incarnation du chat-noir. Depuis, j’ai été légèrement déçu par le dernier album de Sokal… Blacksad est « noir »,
il a un passé difficile et est peut-être victime de sa grandeur d’âme. Bref, il devient un personnage intéressant.

Ma réserve serait aujourd’hui à rechercher du côté du scénario. Autant, celui de « quelque part entre les ombres » était simpliste, voire inexistant, autant celui d’ « âme rouge » est particulièrement compliqué. Trop ? Ce n’est qu’a la fin de la première lecture que j’ai compris l’ancrage historique aidé par Wikipédia qui m’a apporté un certain nombre d’éléments sur une période de l’histoire que je n’ai pas connue et qui ne m’intéresse pas beaucoup. Ce n’est qu’ à la fin d’une deuxième lecture que j’ai enfin compris le récit.

Le problème d’une telle complexité de scénario, c’est qu’a trop le regarder on en voit les failles : petites incohérences et grandes invraisemblances.

Mes réserves sont donc plus pour Canales que pour Guarnido. Quoi qu’il en soit, me voilà conquis par la série et je vais m’empresser de me procurer les autres albums.

Edouard

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Tu ne parleras point

Chapeau bas à LCP. À l’heure où la France entière a les yeux rivés sur des élections dont on ne peut plus dire grand-chose pour cause d’égalité entre les candidats et dont nous connaissons déjà l’issue (au dire des sondages), la chaîne a fait le choix de raconter l’histoire de Pierre-Etienne Albert : moine pédophile aux 57 victimes.

Fin des années 70, une communauté religieuse dans laquelle cohabitent moines, prêtres et familles avec parents et enfants voit le jour : la communauté des béatitudes. Pierre-Etienne, ancien drogué devenu moine, un « saint homme » qui a su se racheter, en devient l’icône :.

La suite, on pense la connaître : une succession d’actes pédophiles couverts de plus en plus difficilement par une hiérarchie ecclésiastique, à mesure que les langues des victimes et des témoins se délient.

Il y a un peu de ça, mais ce qui est sidérant, c’est le témoignage de Pierre-Etienne lui-même.
En le voyant avec sa petite voix aigrelette, presque toujours au bord des larmes, je n’ai pu m’empêcher de penser au Norman Bates de la scène finale de Psychose.
Pierre-Etienne n’essaiera jamais d’échapper à la justice. D’abord, protégé par la communauté, puis par l’évêché, il le sera finalement par le procureur qui décidera de classer l’affaire sans suite. Finalement, il faudra l’intervention du Vatican pour qu’il soit condamné à cinq ans de prison fermes.

Mais dire que Pierre-Etienne a été protégé n’est pas vraiment exact.

En début d’émission, j’ai été un peu surpris par l’attitude du moine qui semblait en vouloir à tous ceux qui lui avaient permis d’échapper à la justice. Avec le témoignage de Muriel, la première femme de la communauté à avoir compris sa pathologie, j’ai commencé à comprendre… Muriel remarquera tout de suite que son comportement avec les enfants n’est pas un comportement d’adulte. Elle ne le traquera pas : il se livrera sans aucune résistance. Chez elle, il trouvera une âme déterminée à le condamner et à l’empêcher de nuire, un luxe que tous semblent lui refuser, au nom de la sauvegarde de l’image de la communauté, au nom du « qu’en-dira-t-on ». Ce n’est donc pas l’un contre l’autre, mais ensemble qu’ils se battront pour que justice soit faite. Dans leur démarche, ils seront aidés par un autre prêtre qui pour cette raison et comme Muriel sera mis au ban de la communauté des béatitudes.

L’histoire de Pierre-Etienne n’est donc pas tant l’histoire d’un monstre que c’elle d’un homme qui a conscience d’une monstruosité qu’on lui demande de taire… tous les crimes ne sont visiblement pas répertoriés dans le Code pénal.

Edouard

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