Contagions

Qu’est-ce que le coronavirus ? D’où vient-il ? Pourquoi est-il là ?

L’essai est accessible en version dématérialisée sur le site des éditions du seuil (cliquez ici) et devrait être disponible en version papier à partir du 16 mars.

Cet essai de Paolo Giordano qui vit en live la pandémie à Rome vient d’être traduit de l’italien. Il convaincra incontestablement les derniers réfractaires au confinement.

Le coronavirus est un être vivant, certes primitif. Bon, on ne peut pas lui demander de peindre des cavernes ni de philosopher. Il n’a pas de cerveau et n’a qu’une idée fixe: coloniser toutes les cellules qu’il trouve sur son passage. Ne se déplaçant pas lui-même, il se déplace avec les porteurs des cellules colonisées et envahit d’autres cellules si l’occasion se présente. Avec l’avion et le train, il va pouvoir prétendre à une mobilité inouïe et avec les foules des villes, coloniser un grand nombre d’individus. Pour l’empêcher de nuire, des mesures d’hygiène sont nécessaires et bien entendu l’isolement des individus empêchant le virus de passer de l’un à l’autre. C’est très logique et ça explique qu’on nous demande de rester chez nous en attendant que la situation se stabilise, mais le monde n’est visiblement pas sorti de l’auberge et l’Italie en particulier.

Pour l’auteur le lien entre le coronavirus, la mondialisation et les bouleversements climatiques sont évidents. Il faut un certain nombre d’éléments concordants et de coïncidence pour qu’un pangolin contaminé par une chauve-souris transmette le virus à un individu et arrive jusqu’en Europe. On ne saura d’ailleurs probablement jamais comment cela s’est concrètement passé cette fois-ci. Ce qui est certain, c’est que le bouleversement des écosystèmes perturbe aussi les virus, les incitant à trouver d’autres cellules pour les héberger. Il est évident aussi que la surpopulation est génératrice de comportements alimentaires à risque favorisant la transmission du virus à l’homme. Enfin, la forte mobilité humaine accompagnant la mondialisation favorise naturellement le déplacement des individus porteurs du virus ou de tout autre support sur lesquels le virus pourrait survivre.

Bref, le coronavirus n’est pas un mystérieux mal venu d’on ne sait où. Il n’est pas non plus l’arme d’une organisation secrète criminelle comme dans les James Bond. Le complotisme est une solution rassurante permettant de se voiler la face. Non, le coronavirus est un symptôme révélateur du sens que prend notre monde aujourd’hui. Il y aura d’autres coronavirus, moins virulents ou plus virulents, impossible à prévoir. Sans doute d’autres catastrophes se produiront elles sous des formes qui dépassent notre capacité d’imagination. Que faire ? Il ne sera pas possible de revenir en arrière. Ralentir le mouvement si possible et seules les catastrophes pourront permettre cette prise de conscience. Le caractère positif ou négatif de ses événements dépendra finalement des moyens mis en œuvre pour y faire face.  Ce qui est clair, c’est que le sentiment de maîtrise absolue de la nature très fortement incrusté dans les esprits occidentaux va en prendre un coup. Il faudra apprendre à vivre dans l’incertitude.

Édouard

Paolo Giordano

Seuil

Mars 2020

Phèdre

Phèdre est l’ épouse de Thésée, la sœur d’Ariane et la demi-soeur du Minotaure. Elle est amoureuse d’Hippolyte, son beau fils que Thésée a eu avec Antiope, la reine des amazones. Hippolyte est lui amoureux d’Aricie qui l’aime en retour, mais qui appartient à une lignée ennemie de son père. La mort de Thésée ayant été annoncée, Phédre déclare sa flamme à Hippolyte qui reste froid à ses attentes. Quand elle apprend que l’annonce de la mort de Thésée était une erreur, elle s’affole en pensant à ce qu’Hippolyte pourrait dire à son père et décide, sur les conseils de sa confidente, Oenone, de dire à Thésée que son fils lui a fait des avances. On est dans la tragédie et tout ça finira mal pour tout le monde.

J’ai longtemps fait la fine bouche avec les liseuses, mais je reconnais que pour lire les classiques téléchargeables gratuitement sur internet, c’est pas mal. Phèdre était pour moi une redécouverte puisque j’étais tombé dessus à l’oral du bac de français.. À 17 ans, j’avais été devant Phèdre comme une poule devant un cure-dent.

On a beaucoup parlé du mal que les hommes pouvaient faire aux femmes ces derniers temps, mais l’inverse est malheureusement possible aussi. C’était vrai au XVIIe et ça l’est encore aujourd’hui.

Phèdre est un peu perdue, essentiellement gouvernée par ses passions. Indécise, elle se repose entièrement sur Oenone pour prendre des décisions qu’elle lui reproche ensuite. Thésée me semble pour sa part, être un personnage hypocrite et narcissique. Jouissant d’une immense notoriété, du fait de ses nombreux exploits, en particulier sa victoire sur le Minotaure, il se permet aussi de jouer le père la morale en tout cas dans la mesure où les écarts de ses proches pourraient égratigner son image. Il a quand même séduit Ariane pour qu’elle lui tienne le fil à l’entrée du labyrinthe du Minotaure, pour la laisser ensuite tomber et n’a pas été un modèle de fidélité en trompant Phèdre avec Antiope. Je trouve qu’il devrait balayer devant sa porte avant de faire des leçons aux autres, mais bon, c’est le roi. Thésée est aussi très impulsif et réagit au quart de tour à ce que lui dit Oenone sans essayer d’en savoir plus.

Il est vrai que tout ça n’est que le fait des dieux. Phèdre est possédée par Venus, on parle aussi de Neptune et de beaucoup d’autres. Les mortels sont en fait des pantins à la merci des caprices divins et sont donc des éternels irresponsables. La notion de « libre arbitre », telle qu’on la conçoit aujourd’hui, n’existait pas dans la pensée antique. Elle n’apparaît qu’avec Saint Augustin à partir du Vème siècle. Je ne sais pas comment un individu du XVIIe siècle voyait cette pièce de théâtre. L’influence de l’antiquité et de la mythologie était encore très forte. Pour ma part, je n’ai pas prêté beaucoup d’attention aux dieux. Quoi qu’il en soit…  

Cette pièce tout entière à jamais immortelle,

Brille pour l’éternité au sommet de l’Olympe,

Faisant fi des tourments du fragile mortel,

Qui pour rester sur Terre se tortille et s’agrippe.

Édouard

Jean Racine

1677

L’effroi

Aucune situation ne m’avait autant marqué depuis le 11 septembre 2001. Il pourrait sembler surprenant de faire un parallèle entre le coronavirus et le 11 septembre. Comment comparer en effet une attaque terroriste à une épidémie, sauf à cautionner les théories complotistes qui fleurissent ici et là ? Bien entendu les causes et les effets n’ont rien de semblable, mais j’y vois tout de même des similitudes.

La principale tient au caractère spectaculaire des événements qui semblent tous deux une incarnation de films catastrophes hollywoodiens. Les avions qui s’encastrent, les tours vacillantes et fumantes, les individus préférant sauter du haut de la tour plutôt que d’être brûlés vifs (les virgules noires comme ils avaient alors été appelés dans un article du monde), c’était tout de même impressionnant. L’ennemi a tout de même fini par être identifié malgré la pitoyable et inutile deuxième guerre du golf. On était tout de même dans un registre connu, celui du film de guerre avec des acteurs bien dessinés même si Al-Qaïda était plus flou et plus imprévisible qu’un belligérant traditionnel. La guerre des civilisations n’aura pas eu lieu même s’il a illustré la haine de l’impérialisme américain : je me souviens d’avoir vu beaucoup de jeunes porter des t-shirts Ben Laden en 2005 à Bamako.

Les États-Unis ont vacillé après le 11 septembre, mais l’empire ne s’est pas effondré. L’Europe s’est renforcée et surtout, le Monde a vu grossir un nouvel empire qui, c’était une question de décennies, voire d’année, supplanterait les États-Unis : la Chine.

Et c’est justement de cette nouvelle super puissance qu’est sorti le drame que nous sommes en train de vivre. Nous sommes toujours dans le registre du film-catastrophe, mais dans la vaine du thriller, l’incarnation en fait du scénario du film « Alerte » réalisé en 1995 par Wolfgang Peterson dans lequel une petite ville américaine était contaminée par un virus venu d’Afrique.

L’ennemi aujourd’hui est totalement invisible et personne ne sait exactement où et comment il frappe. « Restez chez vous » est le seul mot d’ordre clair. L’ignorance et la peur dominent alors même que notre monde ultra rationnel semblait avoir tout expliqué. Est-on si loin que ça de la grande peur que suscitait la peste en Europe au Moyen-âge et sous l’ancien régime ?

Clin d’œil de l’histoire, c’est en 1894, il y a 126 ans qu’Alexandre Yercin réussit à isoler le bacille de la peste, s’étant rendu sur le théâtre d’une épidémie en Chine (encore elle) alors administrée par les Européens. La peste est toutes les superstitions plus on moins religieuses qui y étaient attachées furent balayées, le temps de la science est de la toute-puissance occidentale semblait devoir régner sur le monde jusqu’à la fin des temps. Le coronavirus n’est pas la peste, mais guère préférable et l’ancien colonisateur est atteint au cœur. Certes le monde est aujourd’hui mieux armé scientifiquement pour y faire face, mais son rationalisme absolu sans borne lui a peut-être aussi fait oublier la notion d’espoir, l’acceptation de l’irrationnel, de la non-maîtrise.

On ne prie plus aujourd’hui alors, pour appréhender l’avenir incertain, on écoute les médias qui ne sont qu’une forme modernisée des prêtres d’autrefois.

Le monde a-t-il vraiment changé ?

Édouard

Chixculub

Chixculub est le nom du cratère au Mexique témoignant de l’impact de la météorite à l’origine de la disparition des dinosaures.

L’année dernière au moment des « gilets jaunes », j’ai eu de longues discussions avec un collègue nettement plus âgé que moi concernant notre société de consommation.

L’ayant vu grandir et s’épanouir dans son enfance pendant les années 60, il avait aussi vu apparaître sa critique dans les années 70 (la grande bouffe en 1973) et vaciller avec la crise de 74 pour aboutir sur l’énorme désillusion des années 80. Elle s’était tout de même relevée peu à peu pour aboutir aujourd’hui à l’emballement d’un monstre froid que personne ne semblait pouvoir arrêter qu’il ne reconnaissait plus et dont il se sentait étranger.

Pour ma part, né après 74 et ayant grandi avec l’informatique comme tous ceux de ma génération, j’avais forcément une vision des choses un peu différente.

Nous sommes tout de même tombés d’accord sur l’existence de ce monstre froid que personne ne pouvait plus arrêter.

Pour moi, il y avait quelque chose de touchant et de naïf chez les gilets jaunes. Beaucoup de désespoir, de la résignation sans proposition d’alternative précise et surtout un espoir inouï, celui de croire que Macron allait pouvoir tout changer. À l’évidence, quand bien même il l’aurait voulu, il ne pouvait rien faire.

J’en étais persuadé, seul un cataclysme majeur était susceptible de casser la machine. Les climatologues le martelaient, il allait arriver, c’était certain même si on ne savait pas quand et sous quelle forme.

Et puis, un cataclysme est parti en décembre 2019 d’un marché de Wuhan, de manière anodine sans doute, peut être par cette phrase prononcée par un chinois.

– Il a un drôle de goût ce pangolin.

Le coup était parti et voila qu’aujourd’hui, je me retrouve confiné chez moi pour une durée qui sera très certainement supérieure à deux semaines.

L’empreinte laissée par le coronavirus quand l’épidémie aura été étouffée sera-t-elle comparable à celle de Chixculub ? Le pangolin contaminé arrêtera-t-il la machine emballée. J’en doute, mais il laissera une trace, rien ne sera plus tout à fait comme avant, il y aura eu cette expérience du confinement qui marquera les esprits, de cette menace incontrôlable qui n’entre peut-être pas dans les codes traditionnels de la guerre, mais qui en a le goût. Peut-être que le coronavirus n’est en fait qu’une forme atténuée de la catastrophe qui changera réellement la face du monde et le fera passer à un nouveau chapitre.

En attendant, me voilà confiné chez moi, m’informant fébrilement tous les soirs du nombre de morts de la journée, attendant que ça se passe et condamné à jouer les Philpipulus de l’étoile mystérieuse, faute de pouvoir être le tintin de service.

Prenons patience

Édouard

Aux urnes!

Je vote toujours, mais s’agissant des municipales, je reconnais que c’est un peu par automatisme. Le maire était déjà là quand je suis arrivé dans mon arrondissement il y a 15 ans et visiblement, il n’y a pas raison que ça change. Je n’ai jamais très bien compris quelle était sa couleur politique et ça ne m’intéresse pas vraiment. Sinon, tout le monde sait qu’Hidalgo va être réélue alors… Mais cette année, j’y suis surtout allé par curiosité, pour la controverse.

Je ne sais pas si c’était une bonne idée de les maintenir, mais c’est un fait, elles ont été maintenues.

C’est donc décidé et quelque peu naïf que je suis rentré dans le bureau de vote de l’école maternelle.

– Pas plus de 6 électeurs en même temps dans le bureau de vote. Veuillez faire la queue.

– Ah, d’accord.

La queue, c’est les deux tiers de la cour de récréation. Les enfants jouent au milieu, il fait beau, les gens attendent patiemment leur tour en tripotant leurs portables. Franchement, c’est sympa de prendre l’air.

C’est un symbole fort de démocratie cette queue, celle qui tient contre vents et marées. Edouard Philippe a annoncé hier soir la fermeture de tous les lieux « non indispensables ». Bon, il fait un temps à déjeuner à la terrasse d’une brasserie, mais ce n’est effectivement peut-être pas indispensable.

En revanche, c’est fort de dire qu’un bureau de vote est un « lieu indispensable ». Aller voter aujourd’hui, c’est lutter contre la psychose ambiante. Voter, c’est faire confiance aux pouvoirs publics, ne pas jouer le jeu des crétins qui dévalisent en PQ et en pâtes les supermarchés.

Quand j’entre enfin dans le bureau de vote 20 minutes plus tard, je réalise que j’ai certainement moins de chances d’attraper le coronavirus dans ce lieu quasi désert qu’en allant acheter du pain à la boulangerie. Et quand bien même on l’attraperait, si on a moins de 60 ans et pas de problèmes pulmonaires, on est moins concerné. Je connais d’ailleurs des personnes de plus de 80 ans qui y sont allé (je ne donnerai pas de noms) et je salue leur civisme.

Autre symbole démocratique touchant, l’équipe qui tient le bureau. Pandémie oblige, ils sont dotés de gants en latex, mais semblent apaisés et déterminés dans leur posture démocratique. C’est eux la base démocratique, il ne faudrait pas qu’elle vacille.

Bref, n’allez pas voter aujourd’hui pour élire un maire ou pour soutenir un parti politique, mais pour rester solidaire, pour dire que pas plus que le fascisme, le coronavirus n’aura la peau de la démocratie. Allez-y si vous pensez que la responsabilité collective doit l’emporter sur la psychose et sur le repli sur soi visant à se bunkériser avec des pâtes et du PQ.

Et dépêchez-vous, vous n’avez plus que quelques heures !

Édouard

Top & down

J’aime bien les statistiques. C’est révélateur et un peu magique. Cela donne accès a un monde parallèle. Bref, ça me plaît.

J’ai analysé la diffusion quotidienne de posts sur la page Facebook d’Azimut au cours de ces  trois mois. Ces résultats sont certainement un peu faussés dans la mesure où le nombre des membres d’Azimut a fortement évolué au cours de cette période, mais je pense que les résultats sont tout de même parlants.

Donc, trois catégories : Territoire, dogme et violence avec cinq subdivisions pour les deux premières et quatre pour la dernière. Attendu qu’il y a sept articles par subdivision. Donc 35+35+28 = 98 articles

4 éléments pour mesurer la popularité des articles. D’abord la visualisation du post sur Facebook, c’est-à-dire le nombre de personnes qui ont cliqué sur la notification les informant que le lien avait été mis sur Facebook. Viennent ensuite les « like », les commentaires qui ne sont en l’occurrence pas très probants et enfin le nombre réel de consultations de l’article sur le blog.

And the winner is…Sigmund avec 51 visualisations. Enfin, il y a en fait 3 gagnants, car concernant les like, le père de la psychanalyse peut aller se rhabiller, largement coiffé au poteau par Teilhard de Chardin avec 10 like. Mais bon, il ne faudrait pas non plus que le célèbre jésuite paléontologue se réjouisse trop vite, car il est à son tour distancié, de peu, cette fois-ci par un troisième individu : Jacques, le « frère » de Jésus qui comptabilise 16 consultations sur le blog. Si le nombre des croyants baisse, il faut croire que parler du christianisme est encore payant, plus que de l’islam et bien plus que du judaïsme si l’on en croit les statistiques. Mais de toute façon, le monothéisme ne domine pas la catégorie « dogme ». Les trois religions du livre sont ainsi largement distancées par les systèmes de croyances dépourvus d’ancrages religieux.

Cependant, la catégorie « dogme » est à son tour dominée par la catégorie « violence » au sein de laquelle les « pulsions » brillent très largement avec en guest-star, Natalie Portman par l’intermédiaire de BlackSwan.

Je parle peu de la rubrique territoire. Un seul article dépasse le cap des 45 visualisations et arrive en cinquième position du TOP 6 : « le soleil des indépendances ». C’est une très grosse satisfaction pour moi. Ce livre est génial et mériterait d’être mieux connu en France.

Mais s’il y a des vainqueurs, il y a aussi des perdants et six articles n’ont pas passé la barre des trente visualisations. Je regrette que « le monde selon Christophe Colomb » en fasse partie, c’est une émission de télé qui m’avait beaucoup marquée. Sinon, je comprends que des titres un peu poussiéreux comme « Ainsi Dieu choisit la France » ou « L’Europe, l’Europe l’Europe » ne soient pas attrayants et que des titres aussi plats que « Canada » ou « la dame au petit chien » puissent être trop neutres pour susciter l’intérêt. Quant, au petit dernier, « disgrâce » avec ses seulement 27 visualisations, cela reste un mystère : il était sans doute prédestiné.

À très vite

Édouard

La croix et le croissant

Le choc des civilisations a-t -il eut lieu ? Je parle de la rencontre entre l’islam et la chrétienté, la toute première, celle des origines. J’avais été séduit par le quatrième de couverture et c’est dans l’espoir d’y voir plus clair que j’ai fait l’acquisition de l’ouvrage. Le résultat est mitigé.

Plus qu’un roman historique, je dirais que c’est un livre d’histoire écrit de manière romanesque. Cette forme plaisante au démarrage s’essouffle au bout d’un moment et j’ai eu l’impression qu’il reprenait toujours les mêmes schémas. Elle dégage au final une impression de décrépitude qui est très déplaisante.

La contextualisation historique reste cependant intéressante. La sortie des musulmans de la péninsule arabique correspond à un contexte très particulier pour la chrétienté.

À l’Est, les deux grandes puissances impérialistes qu’étaient la Perse et l’Empire romain d’Orient s’essoufflaient. L’auteur évoque rapidement cette émergence de hordes guerrières issues d’un territoire d’où personne n’aurait pu imaginer voir sortir autre chose que deux Bédouins et trois dromadaires. On se plaît à imaginer la stupeur des quelques guetteurs byzantins du haut de leurs tours, habitués à l’ennui et à scruter en vain le désert depuis des décennies.

À l’Ouest, et en particulier dans le royaume des Francs puisque c’est surtout de celui-ci dont il est question, la dynastie mérovingienne s’essouffle également. Les Pépinides, une dynastie de maires du palais attend son heure en tissant la légende des rois fainéants afin d’accélérer l’agonie des Mérovingiens. Charles Martel qui en est issu et qui fondera la dynastie carolingienne s’illustrera à Poitiers en arrêtant la progression arabe. Ces derniers auront sans doute ainsi contribué involontairement à accélérer l’ascension des Carolingiens.

Pour François Taillandier, le fameux choc de 732 n’a rien eu de spectaculaire. Charles Martel y a affronté une armée qui, après avoir traversé l’Afrique du Nord d’est en ouest et remonté la péninsule ibérique, n’était peut-être plus que l’ombre d’elle-même en arrivant à Poitiers.

Bon, voilà, c’est indéniablement intéressant tout ça, mais il m’est resté un goût de cendre, une frustration et d’inachevé, quelque chose qui aurait dû être écrit et qui a été oublié, ou qu’on n’a pas voulu écrire, sans que je puisse dire précisément de quoi il s’agit. C’est possible aussi que la mouture initiale ait été très retravaillée pour pouvoir satisfaire les exigences de l’éditeur et qu’il n’en reste qu’un très vague parfum donnant une allure étrange à l’ensemble.

Une lecture édifiante et importante donc, pour tous ceux qui veulent avoir des repères historiques, mais qui m’a déçue.

Édouard

La croix et le croissant

François Taillandier

Éditions Mon Poche

2019

Aux petits mots les grands remèdes

En exergue: un bon imprimé vaut mieux qu’un bon comprimé.

Alex est bibliothérapeute. Non, pas un restaurateur de livres, mais un thérapeute prescrivant de bons livres.
Ses patients: Yannick, qui a littéralement perdu sa langue dans un accident de voiture. Robert, un workaholic
au bord du burn-out. Anthony, footballeur au sommet de son art, insatisfait de sa vie hors des stades.
Alex vient d’être largué par Mélanie.
La mère d’Alex est une universitaire du style emmerdeuse.
Le père d’Alex est aux abonnés absents.
La propriétaire-concierge d’Alex est une mal baisée.

« Ma tante Adrienne avait en commun avec ma mère une aversion maladive pour ma profession.
Pharmacienne retraitée, elle profitait de l’argent gagné pendant quarante ans dans son officine.
Une pharmacienne ‘à l’ancienne’, comme elle se qualifiait. Quarante années à vendre de l’aspirine avec une marge
phénoménale. À proposer des sprays pour la gorge inutiles, des poudres contre la grippe qui provoquent des ulcères
et autres maladies chroniques. Une pharmacienne à l’ancienne. Pingre avec ça. Quand elle dépannait ma mère d’une boîte de médicaments, elle ne manquait pas de la lui facturer.L’amour d’une sœur se monnaye, parfois. »

Alex lui-même est du genre fainéant, grand admirateur d’Oblomov, le héros d’un écrivain russe nommé Gontcharoff. Un peu menteur, un peu comédien, il n’arrive pas à trouver sa place dans un monde agité.

Secouez tout cela comme au poker menteur, et vous obtenez un petit bijou d’impertinence et de tendresse. La vie moderne avec ses réseaux sociaux et ses smartphones: balayée.
« Les réseaux sociaux n’ont pas été créés pour communiquer, mais pour réconforter l’être humain malheureux, celui qui a perdu son travail comme celui qui a été raté par son coiffeur. »

L’auteur est de père sarde (de Sardaigne). Son sens de l’humour fait mouche à chaque page.Ses connaissances littéraires également. Pas étonnant, il est prof de lettres.

Amitiés bibliophages,

Guy

Michaël Uris – Poche

Edimbourg

Cela fera huit ans cette année que j’ai commencé mon tour d’Europe. Beaucoup de choses ont changé et en particulier l’arrivée du smartphone qui a révolutionné le concept du voyage. Me concernant, compte tenu du fait que j’ai toujours un train de retard sur les avancées technologiques, cela ne m’est apparu qu’en 2017. Toute la vie du touriste est aujourd’hui dans son smartphone : la réservation de l’avion, de l’hôtel, les transports en commun et le plan de la ville. Je me demande comment j’aurai fait sans Google Map. L’urbanisme de la ville est compliqué, les noms sont très rarement indiqués au coin des rues et la multitude des variantes du mot « street » pour les désigner achève la confusion. Les monuments intéressants sont eux aussi généralement indiqués dans Google Map, ce qui relativise un peu l’intérêt du guide et surtout du plan papier. J’en avais tout de même un, le Lonely Planet que j’ai trouvé moyen. Il nous allèche par exemple avec la Rosslyn Chapel rendue célèbre par Da Vinci Code sans donner aucune indication pour s’y rendre. Bon, c’est vrai, il y a internet…les guides aussi s’adaptent. Avec WhatsApp, c’est aussi la planète qui rétrécit et la fièvre du 31 qui commençait à couver en moi dès le 15 décembre il y a 20 ans est devenue très relative. J’ai fait trois 31 dans la journée avec des proches situés sur différents fuseaux horaires.

 L’introduction était longue et je n’ai toujours pas dit ce que je venais faire à Édimbourg autour du Nouvel An. Y trouver des fantômes bien entendu : What else… ?

J’ai cherché quelque temps sans succès des formes enveloppées d’un drap blanc. Les spectres du cimetière de Calton Hill semblaient apaisés, on ne trouve pas d’âmes tourmentées dans ces lieux.  

Ce n’est vraiment qu’en arrivant tôt le matin au port de Leith, enveloppé dans le drap gris du brouillard que j’ai commencé à comprendre. Sur le quai, j’ai eu le premier sentiment d’une présence en la personne d’un harpon à baleine, dernier vestige de l’époque où la chasse du cétacé était un élément clef de l’économie écossaise.

Je les ai aussi cherchés dans les entrailles du Mary King’s Close aboutissant sur une ruelle étroite du XVIIe siècle et aux abords du château d’Édimbourg, mais il n’est pas certain qu’ils apprécient la compagnie des touristes.

Édimbourg fourmille de ses vestiges d’un passé qui ne passe pas. Ils apparaissent le plus souvent dans des lieux insolites. Qui donc est ce vieil homme portant un kilt au National Museum of Scotland ? Qu’est-ce qui justifie la présence d’une cabine téléphonique fermée sur Queen Street à l’intérieur de laquelle est installée une bibliothèque, une tasse à café et une pipe posée sur un livre ouvert ? Et cet étrange bric-à-brac visible au musée d’art moderne, n’est-il pas celui d’un sculpteur maudit d’un autre temps, n’ayant pu trouver la paix du repos éternel pour de mystérieux motifs ?

Le meilleur moyen de trouver des âmes en quête de libération est peut-être de trouver en endroit paisible. J’en ai peut-être croisé du côté de Dean village, sur un pont traversant le Watter of Leith ou non loin des murs d’une vieille masure. Quoi qu’il en soit, c’est là que j’ai senti la libération dont j’avais besoin pour poursuivre ma route.

Édouard

Le cœur de l’Angleterre

Le titre original ‘Middle England’ me semble plus adéquat.
La famille Trotter est bien connue des lecteurs de Coe (Bienvenue au Club et le Cercle fermé).
Ses membres reprennent du service sous la plume acerbe de Mister Coe, après 15 ans de silence.
Contrairement à Tintin, ils ont vieilli dans l’intervalle.

Pour ceux qui suivent la tragicomédie du Brexit, ce roman est un vrai régal.
Si vous avez vu à la Chambre des communes le speaker hurlant pendant des heures Order! Order!
vous aurez un point de vue un peu plus large sur les enjeux européens du 31 janvier 2020.

Benjamin Trotter, la cinquantaine s’achète un moulin au bord de la Severn, une rivière des Midlands.
Il espère mettre de l’ordre dans une vie sentimentale cahotante.
Son père Colin, au bout du rouleau, vient finir ses jours chez lui.
Sa nièce Sophie, après plusieurs déconvenues sentimentales, pense avoir rencontré l’amour de sa vie.
Une série de personnages plus ou moins folkloriques les entoure.
Les émeutes en 2010, les Jeux Olympiques de Londres, le référendum sur le Brexit constituent la toile de fond de ce roman foisonnant.
Yes or No, that’s the question.
Le débat s’impose dans les chaumières, jusque dans les chambres à coucher.

Jonatan Coe a un talent certain de satiriste.
Il est anglais jusqu’au bout des ongles. Y compris dans son humour pince-sans-rire.
Qui vivra verra. Ce qui peut se traduire par wait ans see.

Amitiés british !



Guy

Jonathan Coe – Gallimard – 549 p.