Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Dans les années 30, l’avocat Atticus Finch élève seul sa fille Scout et son fils Jem dans une petite ville d’Alabama. Commis d’office, il est chargé d’assurer la défense de Tim Robinson, un noir accusé du viol d’une jeune femme blanche.

Classique incontournable de la culture américaine (adaptation en 1962 au grand écran avec Gregory Peck dans le rôle d’Atticus), le livre fera beaucoup de bruit à sa sortie, en plein dans une Amérique secouée par la défense des droits civiques (Rosa Parks et son bus en 1955, c’était aussi en Alabama).

Le livre est tout d’abord une prouesse narrative, l’histoire étant racontée à travers les yeux d’une fillette. Plongée dans des affaires de « grandes personnes » qu’elle ne comprend pas vraiment, Scout relate des faits avec ses mots, charge au lecteur d’en reconstituer le sens. Le procédé donne un caractère profondément tendre à l’ouvrage. On frémit pour Scout, on est triste avec elle et ses maladresses d’enfant nous font mourir de rire (l’épisode de Scout déguisée en jambon à la fête de l’école vaut son pesant de bacon).

Le choix narratif donne à l’intrigue un caractère étrange. L’absence de toutes références à la mère de Scout m’a en particulier frappé. Certes, elle explique que celle-ci est morte quand elle avait deux ans, mais une disparition aussi nette de la pensée de tous semble étrange. Ceci dit, Scout n’est pas encore assez âgée pour comprendre ce qu’est un tabou. Elle parle des choses dont on parle et cela ne lui viendrait pas à l’esprit d’évoquer les sujets dont on ne parle pas. Ces trous dans l’intrigue se marient d’ailleurs très bien avec l’atmosphère du « Deep South », marquée autant par le racisme que par la superstition. La mémoire de la guerre de Sécession est encore vive même si la plupart des protagonistes ont disparu. Les légendes de confédérés se mêlent ainsi à celles de fantômes, de maisons hantées et d’esclaves évadés.

Dans cet univers, le souci des habitants est plus de préserver cet esprit du Sud que de rechercher une réalité. Atticus sait très bien tout ça, il sait que les jurés peuvent envoyer Tim à la mort tout en étant persuadés de son innocence, parce que pour eux, ce serait criminel de reconnaître qu’un noir puisse avoir raison contre un blanc. Les habitants de la ville haïssent d’ailleurs autant Atticus, « l’ami des noirs », que le véritable criminel dont personne n’ignore l’identité : tous deux menaçant l’ordre établi. La grande victoire d’Atticus, c’est les cinq heures du délibéré qui indiquent que les esprits commencent à bouger.

Il n’y aura pas de suite à « ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Le second roman d’Harper Lee, publié en 2015 (va et poste une sentinelle) avait en fait été écrit avant. Le silence de plus de 50 ans de l’auteure disparue en 2016, son caractère insaisissable et la polémique concernant la participation de Truman Capote à l’écriture de « l’oiseau moqueur » font de l’ouvrage lui-même une légende du Sud.

Edouard

Harper Lee

1961/2015

Grasset

Le cimetière de Prague

Simon Simonini, notaire viscéralement antisémite souffrant d’un profond dédoublement de personnalité et faussaire de haut vol, déambule dans la France et l’Italie du XIXe siècle. Il sera notamment l’auteur du « bordereau » de l’affaire Dreyfus et de la première version des « protocoles des sages de Sion ». Traduits en Russe et diffusés à partir de 1905, ils entretiendront la flamme du complot Judéo-Maçonnique au cours des décennies suivantes.

Le cimetière de Prague est l’avant-dernier roman d’Umberto Eco qui nous à quitté en 2016. C’est un « négatif » du « nom de la Rose ». Simon Simonini, apôtre de l’obscurantisme dans une Europe postrévolutionnaire en cours de reconstruction idéologique est un anti-Guillaume de Baskerville porteur de lumière dans l’occident médiéval. En opposition au « faux vrai » que constituait le livre d’Aristote sur le rire jalousement gardé par les frères, il est ici question de « vrai-faux » puisque le bordereau et les protocoles ont bel et bien existé.

Eco est un érudit et avant tout un essayiste. La question du vrai et du faux jalonnera son œuvre, dans ses essais (la guerre du faux en 1985) mais aussi dans Baudolino, personnage qui dit être un menteur professionnel. Sur bien des aspects, le travail du romancier s’apparente à celui du faussaire. Il ne s’en distingue qu’en affirmant que le récit auquel il s’est efforcé de donner une apparence de réalité n’est pas vrai.

Le succès des faux au XIXe siècle dépend largement de l’état d’esprit d’une société qui tend à se détacher de la religion pour se raccrocher à une science encore balbutiante, en particulier dans les domaines de la psyché, frisant souvent avec le paranormal. Dans cette nébuleuse fleurissent des sociétés secrètes parfois rattachées à la franc-maçonnerie voire au satanisme et dont l’existence est souvent moins défendue par leurs adeptes que par leurs détracteurs. L’érudition de l’auteur en la matière est foisonnante et même parfois écœurante.

Dans ce maelstrom, le judaïsme ne trouve plus une place évidente. Ce sera le rôle de faussaires comme Simonini et d’antisémites farouches comme Édouard Drumont  de le positionner. Dans l’Europe en cours de déchristianisation de la révolution industrielle et du communisme naissant, les juifs se voient accusés du déclin de la religion, d’être les suppôts du grand capital et de diffuser le communisme (la haine ne soucie pas des incohérences). Un tel pouvoir de nuisance ne peut être exercé que par une organisation internationale. De là à faire le lien avec la Franc-maçonnerie, il n’y a qu’un pas que beaucoup n’hésiteront pas à franchir. Au début du siècle, l’antisémitisme est un baril de poudre et les « protocoles des sages de Sion » allumeront la mèche.

Dénoncés comme faux dès 1921, ces protocoles n’en seront pas moins authentifiés dans Mein Kampf en 1925 dans une Allemagne humiliée par le traité de Versailles et à la recherche d’un bouc émissaire.

Édouard

Umberto Eco

Le livre de poche

Marrakech

La nuit

C’est un Français. Sa femme et ses enfants dorment au fond du minibus de la Royal Air Maroc.

– Ça m’est déjà arrivé plusieurs fois de voir ma correspondance annulée à Casa.

5h du matin, aéroport Mohamed V

– 7h ? Vous m’aviez dit qu’on pouvait faire la déclaration de perte de bagage dès 5h…

– Oui, mais c’est parce qu’il y avait mes collègues.

9h, Riad Dar Nabila.

– Ah, vous voilà, je vous ai attendu jusqu’à 3 heures. J’ai donné votre chambre à quelqu’un d’autre, mais ne vous inquiétez pas, le gérant a une autre Riad pas loin.

12h place Riad Laarous.

– Vous savez où on peut manger?

– Oui, on va aller à la coopérative berbère et après, je te montre un bon restaurant.

Le lendemain matin (entre temps, j’ai récupéré mes bagages).

À 50 mètres de la Mamounia, deux dromadaires attendent le client sur un grand parking désert. Au loin, on peut voir les reliefs de l’Atlas qui se détachent comme de grosses meringues dans le bleu du ciel.

En début d’après-midi, à la sortie du jardin Majorelle.

– Vous pouvez me déposer aux tombeaux Saadi ?

– Vous les avez vus? Ils m’empêchent de prendre des clients parce’ que je suis touareg. Vous voulez aller où ?

– Voir les tombeaux Saadi.

– Très bien, je t’emmène au palais des mille senteurs.

Dans la kasbah.

Après les tombeaux, je me dirige vers le quartier juif. La place des ferblantiers est noire de monde.

– On attend le roi, il devrait bientôt passer.

Un peu plus tard.

– Tu sais où on peut trouver un arrêt de taxis ?

Le gamin m’accompagne sur 10 mètres, me montre la direction et me tend la main en prenant un air misérable. Je lui donne quelques pièces.

– Seulement ? Ça, c’est rien que de la monnaie pour touareg.

Le soir, place Riad Laarous.

– Je vais prendre un panini et une bouteille d’eau.

– Ça va, ça s’est bien passé la journée ?

Ça doit faire 15 dirhams, mais il est sympa, J’ai bien envie de lui en donner 20.

– Combien ?

– 20 dirhams.

Le lendemain après-midi, à l’aéroport Mohamed V

– 150 dirhams ? Mais on est trois dans le taxi. Vous n’allez pas vous faire payer trois fois la course ? Je ne vous donnerai pas plus de 100 dirhams.

Un peu plus tard dans la soirée

– 12,5€

Intérieurement, je pense qu’il serait possible de l’avoir pour 10€, mais les -1 degré me rappellent que je suis à Paris. Le chauffeur du bus me regarde à peine quand je lui tends un billet de 20€ et lui rend 7€50… la magie n’opère plus. Les vacances sont terminées.

Édouard

Rogue one

Une vingtaine d’années après qu’Anakin Skywalker, le futur Darkvador,  ait été ramassé par l’Empereur, à demi mort au bord d’un torrent de lave et un peu avant que le monde entier découvre l’existence de Luke Skywalker dans le premier épisode de la saga sorti en 1977, les rebelles réussissent à s’emparer des plans de l’étoile de la mort.

Si ce premier paragraphe vous donne mal à la tête, c’est que vous n’êtes probablement pas un fan. Ceux-ci existent, paraît-il, dans la galaxie. Pour ma part, je suis beaucoup plus que fan. Étant né quelques mois avant la sortie du premier opus, je peux dire que StarWars, c’est toute ma vie. Dès lors, il me semblerait inimaginable d’ignorer les aléas de la Saga, au même titre que ceux de ma propre famille.

Je ne vais tout de même pas jusqu’à collectionner les produits dérivés, tout juste ai-je une fève « Yoda » posée sur mon ordi au boulot, gagnée lors d’une galette des Rois il y a quelques années. L’interférence avec la fête chrétienne en dit long sur la place qu’a prise la Saga dans notre univers culturel. StarWars, c’est la mythologie du XXIe siècle. Les Iphigénie, Pénélope, Ulysse, Patrocle, Hercule et Achille des Greco-Romains se nomment aujourd’hui Leia, Luke, Anakin, Han, Chewbacca et R2D2, mais leurs préoccupations sont proches.

« La Force » reste l’élément central de la série. On ne sait pas exactement ce qu’elle est, on ne la voit que par sa manifestation, par le biais de ceux qui en font usage. D’où vient le pouvoir et qui détient la violence légitime aurait on dit en d’autres temps ?

La question de l’origine de La Force ne se posait pas vraiment dans les 6 1ers épisodes qui racontaient l’histoire d’une famille, les Skywalker, chez laquelle La Force était très présente. On aurait pu se demander comment La Force était venue aux autres Jedi (Yoda, Obi-Wan et cie), mais aucune info ne nous est donnée à ce sujet.

L’épisode 7 ouvre une brèche possible avec le personnage de Rey qui en est doté, mais dont on ne connaît pas les origines. Toutefois, dans le même épisode, le fils de Leia et Hann Solo reproche à son père dépourvu de Force d’être la cause d’une puissance diminuée qui coulerait dans ses veines, semblant ainsi accréditer la thèse du « tout génétique ».

Je m’attendais, comme beaucoup de fans à en savoir plus avec « Rogue One ». On restera sur notre faim. Les héros qui volent les plans de l’étoile de la mort pourraient bien être les parents de Rey, mais aucune certitude ne nous est donnée. D’ailleurs, ces héros ne semblent pas pouvoir faire usage de La Force et pas non plus aptes à la transmettre à leur descendance.

Et si la Force n’avait rien de génétique, si beaucoup la portaient en eux et n’en faisaient pas usage faute de la connaître ? Et si la Force, comme tout don, se composait d’un acquis et d’un inné, qu’il serait impossible de vraiment maîtriser sans travail ? Ce serait vraiment bien sauf qu’à trop vulgariser La Force, on finirait par la tuer, elle deviendrait un produit de consommation qui n’aurait plus aucun charme ? Je sais plus ce que je souhaite. Je me contenterai donc de dire « The Force be with you ? » aux scénaristes du prochain opus.

Édouard

Les soleils des indépendances

Les aventures de Fama, dernier représentant de la lignée déchue des Doumbuya et de sa femme Salimata dans l’Afrique de l’Ouest postcoloniale.

Publié pour la première fois en 1968 aux presses de l’Université de Montréal, puis aux éditions du Seuil en 1970, ce roman est une merveille.

Tout d’abord, la puissance de l’écriture est fascinante : une écriture simple, crue, colorée, parfois violente et souvent drôle… je ne trouve pas de meilleur verbe que « capturer » pour qualifier l’effet des mots d’Ahmadou Kourouma. En livre de poche, l’ouvrage fait moins de 200 pages, mais se déguste très lentement, comme une noix de cola. Bien entendu, si vous avez la chance de connaître un peu l’Afrique de l’Ouest, la saveur n’en sera que plus forte.

D’un point de vue historique, le roman présente ensuite un grand intérêt.

Gentil petit toubab, j’ai bien appris mes leçons: la conférence de Bandung et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Culpabilisé dès mon plus jeune âge pour des horreurs commises par  mes semblables, je me suis longtemps morfondu dans « les sanglots de l’homme blanc » dont parlera Pascal Bruckner en 1983. De fait, il était évident pour moi que les gentils noirs, libérés du joug du méchant blanc, avaient retrouvé avec l’indépendance leur bonheur perdu, l’innocence vaguement rousseauiste des origines. Visiblement, mes enseignants n’avaient pas lu « les soleils des indépendances », c’est bien dommage.

Mon propos n’est bien entendu pas de réhabiliter la période coloniale. Je veux seulement dire que dans mon aveuglement, je ne m’étais jamais demandé comment les Africains avaient eux-mêmes pu vivre la décolonisation.

Fama vit pour le maintien des traditions et grâce aux traditions puisqu’il gagne sa vie en organisant des enterrements qui respectent strictement les coutumes Malinké. Cette tradition animiste très légèrement saupoudrée d’islam, constituerait le vestige d’un prétendu âge d’or ante-colonial qu’il n’a pas connu. Pour Kourouma, les indépendances, loin de permettre aux peuples de retrouver la pureté d’une société originelle, ont surtout généré de profonds troubles sociaux, peut-être pires que ceux dont la colonisation avait été la cause.

Dépositaires d’un syncrétisme communiste auquel Fama ne comprend rien, les libérateurs ne sont pas tous des gardiens des traditions. La nouvelle classe dirigeante le condamne à 20 ans de prison pour un rêve qu’il leur a raconté, puis le libère dans la liesse générale pour des raisons qui lui échappent.

Fama est un personnage terriblement attachant, la figure universelle de l’individu ballotté par ses désirs, ses devoirs et la société qui l’entoure : un archétype d’humanité.

Édouard

Ahmadou Kourouma

Points

0,22€

Ma vie d’auteur a commencé en février 2011 avec la publication de mon premier ouvrage aux éditions universitaires européennes : « la rédaction de mémoires contentieux en droit de l’urbanisme » (voir « édition et rectangle »). Je le reconnais aujourd’hui, le titre était certainement un peu osé pour l’époque, cela expliquerait pour partie qu’il n’ait pas trouvé son public. Pour des raisons qu’il serait trop long d’expliquer, je n’arrive plus à accéder à mon compte sur le site des éditions universitaires européennes, je ne sais donc pas à ce jour si je suis devenu millionnaire, mais aux dernières nouvelles, je n’avais pas vendu un seul exemplaire. Ceci dit, ce petit ouvrage (j’avais reçu un exemplaire gratuit) m’a tout de même permis de me la péter un peu au boulot.

J’étais alors sur l’écriture d’un premier roman qui n’a pas trouvé non plus son public, faute de trouver un éditeur et en juillet 2012, mes fantasmes financiers en prenaient un coup (voir « édition et pognon »).

En juin 2013, ce fut le début de la gloire avec la publication de la première aventure de Georges sur Shortédition (voir « Georges édité »). Cela a été l’origine d’une collaboration certes sympathique, mais financièrement infructueuse, n’étant jamais allé très loin dans la compétition.

Début 2016, je reçois une petite boîte de bonbons Shortédition pour me remercier de ma fidélité, étant entre-temps devenu membre du comité éditorial. J’entrais incontestablement dans un processus commercial. De plus, cet outil s’est avéré d’une grande utilité professionnelle, coiffant au poteau trombones, agrafeuse et autres tampons (je ne parle pas de la gomme, car je n’utilise pas de crayon à papier). En effet, un « vous voulez un bonbon ? », judicieusement placé dans une discussion délicate, peut permettre de dénouer bien des situations.

Mais ce n’est pas tout. Ce matin, en allant sur le site de Shortédition, je trouve un document certifiant que ma nouvelle « Aux origines de l’Union européenne » m’a rapporté la coquette somme de… 0,22€ !! Certes, je ne toucherai pas ce pactole puisque les droits d’auteurs ne peuvent être perçus qu’à partir de 10€, mais tout de même, ce n’est pas rien, d’autant plus que la nouvelle en question est extraite du fameux roman qui n’avait pas trouvé d’éditeur. Le retour sur investissement était en marche ( voir « édition et impression »).

Conclusion : si l’aventure de l’écriture vous tente, ne perdez jamais espoir, sachez vous contenter de peu et surtout, profitez de l’instant présent, car en définitive, il n’y a que cela qui compte.

Edouard

Le livre de sable

Ici, je ne me ferai pas que des amis.
Cet écrivain argentin, pour un premier contact, m’a paru obscur et prétentieux.

En page de couverture, on peut lire, de la main de J.L.B. himself:

« Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme
la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J’écris pour moi, pour mes amis
et pour adoucir le cours du temps ».
Voilà le lecteur dûment averti.

Des treize nouvelles de ce recueil, deux m’ont convaincu à moitié, les autres me sont restées incompréhensibles.
Le surnaturel et l’abscons font bon ménage.
La pédanterie du professeur Borges est sans bornes.
En toute simplicité, il se compare à Wells, Swift et Edgar Allan Poe
Je ne ferai pas partie de son cénacle.

Amitiés rétives,

Guy.

Jorge Luis Borges – Folio – 147 p.

AGATHA CHRISTIE : une autobiographie

75 années de la vie de la reine du crime.

J’ai eu ma passion Agatha Christie vers 10, 12 ans. De la bibliographie annexée à l’ouvrage, j’ai très peu de souvenirs des intrigues en dehors de celles de « 10 petits nègres » et du « meurtre de Roger Ackroyd ». Certains titres me parlent, d’autres ne me disent rien du tout et pour certains, j’ai des doutes. Et puis, j’en ai eu marre, toutes ses intrigues se confondaient, répondaient toujours à un procédé un peu tricheur : on dévoilait 10 pages avant la fin des relations insoupçonnées entre les personnages, qui remettaient tout en question. Agatha  est devenue pour moi, comme pour beaucoup, une sorte d’adjectif, synonyme d’un univers social aseptisé. Je savais aussi qu’elle avait été mariée à un archéologue et comme ma passion pour l’archéologie est arrivée en même temps que ma découverte d’Agatha Christie, un certain lien affectif avec la romancière s’est tissé.

Cet univers social aseptisé est celui de son enfance bourgeoise et victorienne. C’était un univers sur deux niveaux (maîtres/domestiques) très codifié et uniquement troublé par les criminels. Heureusement, la police et les détectives étaient là pour rétablir l’ordre.

Agatha n’était pas une rebelle, plutôt une gardienne du dogme. Elle n’avait pas de parti pris politique ni idéologique. Elle s’engagera comme infirmière en 14 comme en 40, pour défendre son pays contre l’ennemi mais ne fait de distinction entre l’Allemagne de 14 et celle de 40. Elle raconte comment elle fait la connaissance d’un nazi dans les années 30 en Irak qui prône l’extermination des juifs, mais n’en tire aucune conclusion. Elle dit « c’est un nazi » comme on pourrait dire « c’est un écureuil » ou «c’est  une belette ». Elle refusera de participer à la propagande alliée et rejettera à ce titre la proposition de Graham Greene au motif « qu’elle comprend les différents points de vue ». Elle tient aussi des propos très durs sur la criminologie : une vision très génétique du criminel. Convaincue de son caractère nuisible et incurable, elle ne voit comme autre issue à l’extermination que son utilisation comme cobaye dans le cadre d’expérimentations scientifiques.

Cependant, je ne pense pas qu’Agatha Christie ait été une collabo. C’était juste une femme de son temps, soucieuse de profiter le mieux possible de sa vie sans trop s’intéresser aux soubresauts du Monde. Sa description du proche orient fait beaucoup penser à Tintin : un univers pacifique et sans frontières avec des Européens partout. Elle parle des Arabes, mais à aucun moment de la religion musulmane.

Que les fans se rassurent, il est aussi question d’écriture et du métier d’écrivain, mais surtout à ses débuts, quand elle répondait clairement à la satisfaction de besoins financiers. Dans les quelques pages d’épilogue qui sonnent comme un testament, la plume est absente de la liste des souvenirs qu’elle souhaiterait emporter dans l’autre monde.

Edouard

Agatha Christie

Éditions du Masque

2006

Dublin

Je ne gardais de mon premier passage à Dublin que l’image splendide de la bibliothèque de Trinity College. Le souvenir de mon second passage, quelques années plus tard, est bien meilleur. Toutefois il s’inscrivait dans le cadre d’un road movie camping/pubs/Guinness entre potes à travers le pays qui ne m’avait pas permis de m’imprégner pleinement de l’esprit de la ville. Ceci dit, je garde de ce second voyage le goût du charme incomparable des pubs irlandais, bien plus palpable dans les villages isolés du Connemara que dans la capitale, même s’il est possible d’en retrouver un zest en s’écartant un peu du centre.

L’animal n’est pas d’abord facile, à commencer par son nom. Créée par les Vikings au IXe siècle, « Dubh Linn » signifierait « bassin aux eaux noires ». Mais que penser alors de l’ »Eblana » citée par Ptolémée au IIe siècle ? La vérité est ailleurs, dans la crypte de St. Michan’s qui aurait inspiré l’univers de Dracula, dans la simplicité des habitants, dans la rusticité du Irish Stew, dans l’âpreté de la Guiness, dans les cris des mouettes qui retentissent très loin du Liffey.

Swift, Stoker, Wilde, Shaw, Joyce, Beckett…Dublin est la ville du « livre », en tant qu’outil de création, en tant que diffuseur d’imaginaire et de savoir. Le « livre », c’est bien entendu la bibliothèque du Trinity collège mais ausi le livre de Kells, joyaux de l’enluminure médiévale, sans oublier la richesse éblouissante de la Beaty library. Mais Dublin est aussi une ville d’inspiration littéraire avec ses restes de folklore celtique que l’on trouve ici et là, ses paysans affamés du XIXe siècle immortalisés au « famine Memorial » et qui monteront à bord du Jeanie Johnston pour traverser l’Atlantique et changer le destin de l’Amérique du Nord.

Dublin est une ville pauvre. La pauvreté est visible dans la vétusté des immeubles et dans le regard des SDF, mais elle fait aussi partie du Folklore. C’est celle que rappellent les pains des pauvres exposés à Saint Ann’s Church, celle de Molly Malone, personnage populaire écossais adopté par les Irlandais (le 13 juin est la journée Molly Malone) et chanté par U2, The Dubliners et Sinéad O’Connor.

Dublin, c’est aussi une religion catholique longtemps en résistance, c’est cette longue lutte contre l’occupant anglais qui ne trouvera une issue qu’au XXe siècle. La république d’Irlande n’existe que depuis 1949, Dublin est à ce titre une jeune capitale. Les travaux importants engagés pour l’agrandissement du réseau de tramway témoignent de cette vivacité. Le centre dédié à la révolution irlandaise a ouvert ces portes en avril, permettant ainsi de tourner une page, de poursuivre sur de nouvelles bases. Quand on fait entrer l’histoire dans les musées, c’est qu’on commence à avoir peur d’oublier et donc, que le passé ne nous obsède plus. « The Spire », cette aiguille de 120 mètres de haut, construite en 2003 à l’emplacement d’une statue de Nelson dynamitée par l’IRA en 1966 est le symbole de cette Irlande en devenir. L’histoire n’est pas terminée et le casse-tête du statut de l’Irlande du Nord dans la mise en œuvre du Brexit pourrait bien aboutir à une réunification de l’île. Une affaire à suivre…

 

Edouard

Crime et châtiment au moyen âge

Comment s’est construit le droit pénal français entre la chute de l’Empire romain et la découverte de l’Amérique ? Comment le droit germanique de type accusatoire et le droit romain, associé au droit canon de type inquisitoire, vont entrer en conflit pour finalement se compléter et construire les bases de notre  système pénal moderne ?

L’image de la justice pénale au moyen âge véhiculée dans la pensée collective est généralement présentée comme le bras armé cruel et arbitraire d’une société fantasmée dominée par la violence.

Si cette image a été largement cultivée à partir du XIXe siècle pour mettre en valeur les bienfaits des Lumières et de la Révolution sur une société rongée par l’obscurantisme, il n’en demeure pas moins que dans les faits, 1789 aura eu une influence très relative sur le système pénal. Toutefois, il est vrai que dans sa longue maturation, la justice pénale a traversé des étapes difficilement compréhensibles pour un homme du XXIe siècle.

La société médiévale est incontestablement plus violente que la nôtre, en partie du fait de sa jeunesse. L’homme du moyen âge, souvent armé, est impulsif. Valérie Toureille consacre plusieurs pages à la place de la guerre dans cette violence. De nombreux brigands étaient ainsi d’anciens soldats désœuvrés et sans ressources que la paix laissait sur le carreau. Le compagnon de Jeanne d’Arc Gilles de Rais alias « barbe bleue » évoqué à plusieurs reprises illustre par ailleurs la dimension criminogène du fait guerrier.

La pratique courante des mutilations avec l’ablation du nez et des oreilles et le jugement de Dieu des Mérovingiens qui laissait des séquelles irréversibles, même s’ils répondaient à des logiques particulières, ne peuvent que provoquer l’effroi. La peine de mort était au centre du système répressif dans lequel l’emprisonnement avait une place tout à fait secondaire. Le plus souvent considérée comme un simple lieu de passage, l’incarcération n’était liée à aucune démarche de réinsertion qui reste un concept ultra moderne. L’aspect effroyable des supplices publics avait surtout une vocation dissuasive et comme le souligne l’auteur, la corde cassée du pendu ou la hache du bourreau qui ratait son coup étaient particulièrement appréciées des spectateurs qui y voyaient une manifestation divine.

La justice pénale médiévale pouvait sembler arbitraire d’un point de vue « macro ». Elle était en fait très éclatée entre la justice du seigneur, celle de l’Église et celle du citadin qui obéissaient à des logiques différentes. L’agencement de ces juridictions, associé à la montée en puissance de l’état centralisateur à la fin de la guerre de Cent Ans au XVe siècle, forgera les bases notre système pénal. L’évolution des mentalités fera le reste.

Edouard

Crime et châtiment au moyen âge

Valérie Toureille

Seuil