Une Europe pour quoi faire ?

Il y a presque un an, les Grecs votaient massivement pour la sortie de l’€. C’est cette année au tour des Britanniques d’exprimer leur défiance. Ce qui change avec l’Angleterre, c’est que contrairement à la Grèce, tout le monde imagine le pays capable de s’en sortir sans l’Europe et peut être même mieux, cela reste à prouver. En tout cas, ce qui est certain, c’est que ça va fragiliser le Royaume-Uni. Le Brexit, c’est peut-être une chance pour l’Écosse, l’Irlande du Nord et le pays de Galle. Est-ce un réel changement ? Hier, les Anglais étaient dans l’Europe sans y être. Demain, ils n’y seront plus tout en y étant. Qu’est ce que cela va changer? peut-on vraiment sortir de l’Europe ? L’Angleterre va-t-elle demander de dépendre de l’Asie, de l’Afrique ou de  l’Amérique voire de l’Océanie ? Ce serait amusant, voilà une idée pour Boris Johnson qui ne peut maintenant plus pester contre l’Europe.

Ce qui m’intéresse dans cette affaire, c’est le rejet persistant de l’Europe par les Européens. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l’Europe apparut comme une solution pour mettre fin aux conflits qui secouaient le continent depuis trois quarts de siècle. Puis, le bloc de l’Ouest semblait nécessaire pour faire face au danger russe. Dans les années 90, l’Europe était le symbole de la victoire de l’Ouest, de la réunification du continent, suite à l’effondrement du bloc communiste.

Et aujourd’hui, quelle est l’utilité de l’Union européenne ? Les moins de 25 ans n’ont pas connu la guerre froide, ils sont nés dans une Europe pacifiée et les querelles de voisinage paroxystiques du XXe siècle les dépassent largement. L’Europe est elle pour eux un gage de prospérité ? Leur permet-elle de mieux être éduqués et de mieux s’insérer dans la vie professionnelle ? Permet-elle de lutter contre le chômage ? Leur permettra-t–elle d’être mieux soignés ? Permet-elle une plus grande sécurité des Européens ? Un europhile bien au fait des rouages des institutions européennes pourra répondre par l’affirmative à ces questions en fournissant un argumentaire détaillé.

Cependant,  pour l’Européen moyen, les réponses à la plupart d’entre elles seront hésitantes : un « plutôt oui » ou un « plutôt non ». Un vague ressenti sans conviction.  C’est sur le terrain de la sécurité que l’Européen de 2016 pourra être le plus catégorique. L’Europe a été peu efficace dans le règlement de la crise syrienne. Elle n’a pas non plus su éviter les attentats islamistes. Bien pire qu’une inefficacité, l’ouverture des frontières peut être perçue comme un danger. Personne n’imagine plus aujourd’hui de guerre entre voisins. L’ennemi est en même temps plus loin et plus proche, insaisissable, imprévisible, inquiétant. La solution miracle brandie par l’extrême droite, le repli derrière les frontières, apparaît a beaucoup comme la meilleure  solution.

Dès lors, à quoi sert l’Europe ? Est-ce un concept has been ? A-t-elle atteint ses limites ? peut-on lui demander plus ? Sa mission était d’unifier le continent, elle a été réalisée avec succès. Nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle ère. L’Europe n’a jamais beaucoup parlé au citoyen européen. Pendant des décennies, elle a tiré sa légitimité des circonstances géopolitiques du continent. L’Europe ne disparaîtra pas, mais le monde d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui qui l’a vu naître ni avec celui dans lequel elle a grandi. Le Brexit lui permettra j’espère de faire son introspection. Peut-être que dans deux ans, les Anglais réaliseront qu’ils ont eu tort de se retirer…ou pas. Ce qui est certain, c’est que les Européens les regarderont attentivement et cet exemple les aidera peut-être à réinventer l’Union européenne. Les Anglais viennent peut-être de sauver l’Europe.

Édouard

L’astragale

Anne se casse l’astragale en s’évadant de prison et rencontre Julien, l’homme de sa vie.

Ce roman très autobiographique d’Albertine Sarrazin est devenu un classique. C’est effectivement après s’être évadé et cassé l’astragale qu’elle rencontrera Julien Sarrazin qui deviendra l’homme de sa courte vie puisqu’elle mourra a 29 ans en 1967.

J’ai pensé à Henri de Monfreid et aux « secrets de la mer rouge » lus il y a quelque temps. Tous deux furent des icônes de leur époque (les années 30 pour le premier et les années 60 pour la deuxième). Tous deux raconteront dans leurs romans leur vie chaotique de voyous bien aimés par leurs contemporains. J’aurais eu du mal à lire ses deux ouvrages. Moins de mal tout de même à lire l’astragale qui a forcément moins vieilli même si la bisexualité d’Anne devait plus impressionner dans les années 60 qu’aujourd’hui. Cependant, le style reste un peu plat, assez descriptif. Je ne pense pas qu’il suffise d’avoir une vie aventureuse pour écrire des romans d’aventures qui ne font que copier/coller la vie de l’auteur. Pour reprendre le célèbre débat de Proust et Sainte-Beuve, le but d’un roman ne peut être selon moi d’écrire la vie de l’auteur, il doit y avoir une distance, même si la séparation ne pourra jamais être totalement étanche, bien entendu.

Bref, je me suis beaucoup ennuyé en lisant l’astragale. D’ailleurs, la cavale d’Anne est très ennuyeuse, rien à voir avec celle de Papillon ou du Comte de Montecristo. Anne s’ennuie beaucoup, fait passer le temps en attendant Julien qui vient très peu la voir. Elle finira par en avoir assez de se farniente et essaiera de s’activer un peu. Comment s’activer quand on est en cavale sans reprendre les mauvaises habitudes ? Anne retombera inévitablement dans le vol et la prostitution. On ne sait pas vraiment si elle a conscience qu’elle est recherchée, elle n’en parle pas, mais c’est peut-être tellement évident pour elle qu’elle ne ressent pas le besoin de l’évoquer. Cela fait partie de sa vie finalement : jouer au gendarme et au voleur.

Dans les histoires d’évasion, c’est toujours le moment de l’évasion qui est le plus sublime. Après, le « pour faire quoi ? », « pour aller où ? », c’est toujours un peu raz des pâquerettes, sauf pour le comte de Montecristo qui avait un vrai objectif. Mais Anne n’est pas Edmond Dantès et Albertine Sarrazin n’est pas Alexandre Dumas. L’évadée de l’ « astragale » semble surtout vouloir prendre l’air sans trop savoir pourquoi, parce que c’était sympa de s’évader. Ayant retrouvé sa liberté, elle semble se contenter de regarder passer sa vie comme une vache regarde passer les trains en se doutant que l’on viendra tôt ou tard la ramener à l’étable.

Edouard

L’astragale

Albertine Sarrazin

1964

Instrument des ténèbres

Bouleversante alchimie entre Barbe, née à la fin du XVIIe siècle en France et Nadia, vivant aux États-Unis dans un XXe siècle finissant. Ce qui fait le lien entre les deux femmes, c’est l’écriture. En effet, Nadia est écrivain et Barbe: un de ses personnages.

Ce livre, dont je n’avais jamais entendu parler, mais qui avait dû faire un certain bruit à l’époque, puisqu’il a reçu plusieurs prix en 1996 et 1997, est une prouesse à plusieurs titres.

Historiquement, la retranscription du monde de Barbe est fascinante. J’ai toujours du mal à imaginer un système de représentation dépourvu de tout socle scientifique, un monde dans lequel tout phénomène est interprété à la lueur de superstitions plus ou moins influencées par la religion chrétienne, seul référentiel officiellement valable. Quand elle pointe le bout de son nez, à travers une médecine rudimentaire ici, la science est vue avec réserve. Elle reste un ensemble de pratiques douteuses. Les paysans y reconnaissent une odeur de soufre qui ne vient d’on ne sait où : « il vaut mieux pas savoir ». C’est cette société sans « Lumières » qui fera de Barbe une sorcière, elle qui n’avait pourtant connu d’autres démons que sa condition de femme sans attache.

On pouvait s’y attendre, c’est tout d’abord par le biais de l’intimité féminine que Barbe et Nadia se rejoignent. Barbe n’a peut être pas été inventée de toute pièce et Nadia a sans doute trouvé durant son séjour dans le Massif central, des documents officiels concernant des femmes qui auraient très bien pu être Barbe. Toutefois, on s’en rend rapidement compte, Nadia a mis beaucoup d’elle dans Barbe, peut-être plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Ce que met Nadia dans Barbe lui échappe en effet partiellement, tout comme ce qu’elle met d’ailleurs dans le reste de l’ouvrage. Nancy Huston nous plonge ainsi dans les ténèbres de la création littéraire. Nadia dialogue avec un « autre » fantomatique qu’elle nomme « daîmon ». Il est sa muse, son inspiration, sa plume, son mentor, son bourreau. Daîmon fait remonter toutes ces choses enfouies dans l’inconscient de Nadia, tous ses souvenirs qu’elle voulait oublier et qui lui explosent à la figure, tous ses vrais morceaux d’existence qui se retrouvent dans chaque personnage, dans chaque animal, dans chaque arbre et jusque dans le ciel de la campagne française, un peu comme si l’histoire de Barbe n’était en définitive qu’une vision kaléidoscopique de celle de Nadia.

Les relations entre les deux consciences de l’écrivain s’enveniment rapidement. Le récit de l’histoire de Barbe finit ainsi par devenir le reflet d’une lutte intérieure entre Nadia et daîmon. L’issue restera incertaine jusqu’à la fin, mais Nadia finira tout de même par s’imposer. Tout d’abord indigné par la ruse de Nadia, daîmon finit par reconnaître sa défaite. Libéré, s’étant affranchi de toutes contraintes, de tout déterminisme, l’écrivain va maintenant pouvoir voler de ses propres ailes. Contre toute logique, contre toute vraisemblance, il sauvera in extremis la pauvre Barbe vouée à une mort certaine, se sauvant lui-même par la même occasion. C’est maintenant le seul maître à bord.

Texte: Édouard

Illustration: Magali

Instrument des ténèbres

Nancy Huston

1996

L’affreux Pastis de la rue des Merles

Un vol de bijoux et un assassinat sont commis le même Jour à Rome dans un immeuble de la rue des Merles. Le commissaire Ingravallo enquête.

J’avais acheté ce livre au début des années 90 parce qu’un des personnages de la saga Malaussène de Daniel Pennac en parlait tout le temps. Après plusieurs tentatives, j’avais jeté l’éponge, tant le style me semblait impropre à la consommation. C’est rare que je ne termine pas un livre, je déteste ça. Généralement, les livres non terminés me hantent, mais celui-là, j’avais fini par l’oublier…jusqu’à ce qu’on m’en parle il y a un mois. C’est alors que je me suis rendu compte avec stupeur que « l’affreux Pastis de la rue des Merles » était toujours dans ma bibliothèque, qu’il m’avait suivi ni vu ni connu dans tous mes déplacements depuis 25 ans. J’ai décidé d’en finir une bonne fois pour toutes.

Le goût indigeste des 20 premières pages de l’époque m’est revenu tel quel, mais, ayant élargi ma gamme de lecture depuis les années 90, j’ai décidé de poursuivre. Dans la catégorie des romans policiers incompréhensibles, mais pas si mal en définitive. J’ai lu il y a quelque temps « Vice caché » de Thomas Pynchon qui m’a fait comprendre qu’on pouvait trouver autre chose dans un polar qu’un classique « who done it ? ». Cependant, nous ne sommes plus ici dans les communautés hippies du Los Angeles de 1969, mais 40 ans plus tôt à Rome, ce qui fait que 95% des références m’ont échappées (je n’ai retenu que celles relatives à Mussolini et aux fascistes). L’orthographe est très approximative, en particulier dans les dialogues, ce qui nuit beaucoup à la compréhension globale de l’intrigue. Cela est sans doute plus sympa à entendre. Les Italiens, ou ceux qui connaissent mieux l’Italie que moi trouveront certainement une saveur particulière dans cette diversité d’accents, mais moi, j’avais l’impression d’être perdu au beau milieu d’un élevage de volailles, essayant péniblement de trouver un sens à tout ça. À partir de la page 200, j’ai pris la décision de laisser tomber toute tentative de compréhension et de me laisser porter par les mots. Chez Celine, c’est une musique. Chez Pynchon, c’est une odeur. Chez Gadda, c’est un goût, celui d’une espèce de potée paysanne peu digeste, mais qui tient au corps, avec quelques rares bons morceaux particulièrement réalistes qui donnent un peu de couleur à l’ensemble.

J’ai tout de même compris qu’on retrouvait les bijoux cachés dans un panier rempli de noix, que plusieurs chapitres se passaient dans la campagne romaine et qu’au bout des 317 pages, on ne savait toujours pas qui était l’assassin. Ou alors, je n’ai pas compris, ce qui est fort probable. Avis à la population : moi, Édouard, actuellement à Paris, j’invite tous ceux et toutes celles qui ont lu l’affreux Pastis de la rue des Merles et qui ont compris quelque chose, à prendre contact avec moi. Je veux bien qu’on m’explique un peu ce qu’il y avait dans la potée.

Carlo Emilo Gadda

1957. Point ed.1983

Zdouard

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Ce qui ne me tue pas

Après le décès de Stieg Larsson, en 2004, il s’est passé des choses peu reluisantes entre ses héritiers.
Je suppose que ceux-ci se sont mis d’accord pour autoriser David Lagercrantz à faire revivre Mikael Blomqvist et Lisbet Salander, les héros des trois premiers volumes de la saga Millénium.
Un peu sceptique au départ, je me suis laissé prendre par cette nouvelle intrigue.

Un Suédois travaillant pour la  NSA (National Security Agency) Américaine , revient dans son pays natal, bien décidé à s’occuper de son fils August, un petit garçon autiste terriblement attachant.
La vie de cet homme est un saccage, celle de son ex-épouse également (elle est remariée avec un acteur raté et alcoolique).
La NSA ne laisse pas ses collaborateurs courir dans la nature, et il arrivera des broutilles au transfuge.

Blomqvist et Salander réussiront à pénétrer dans les ordinateurs ultra-secrets de l’agence américaine, et en apprendront de belles…
De nombreux personnages patibulaires, parmi lesquels la sœur de Lisbet, donneront du fil à retordre à la Säpo, la Sécurité suédoise, et de délicieuses sueurs froides au lecteur.

J’ai été épaté par la manière dont l’auteur arrive à faire revivre des personnages devenus mythiques.
Même William Boyd s’est cassé les dents il y a peu, en ressuscitant James Bond.

Amitiés scandinaves,

Guy

Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist survivent à leur créateur.

On croyait qu’avec la mort de Stieg Larsson, tout était fini et que le mythe était définitivement figé. Quoi de plus mythique en effet que la mort prématurée d’un romancier suédois qui vient de déposer chez son éditeur  des ouvrages qui dénoncent les travers de cette société ? Avec l’histoire de la compagne de l’écrivain se trouvant dans l’incapacité juridique de toucher le moindre fragment des droits d’auteur de ce succès planétaire, la réalité dépassait la fiction. La hackeuse lesbienne géniale et le journaliste de choc étaient-ils condamnés à sombrer dans l’oubli ? Peut-être, en tout cas, on n’aura jamais le fin mot de l’histoire puisque David Lagercrantz leur redonne vie avec ce quatrième opus.

L’ouvrage s’ouvre sur une rédaction du journal d’investigation un peu au bout du rouleau et un Mikael Blomkvist commençant à voir approcher la terrible cohorte des « has been » l’invitant à rejoindre ses rangs. Heureusement, les circonstances lui permettront d’éviter ce funeste destin…pas besoin d’être psy pour comprendre les circonstances qui ont pu inspirer ce scénario au nouvel auteur.

Le tout est une réussite et finalement, tout le monde avait envie d’avoir des nouvelles de Lisbeth et de Mikael. L’histoire tourne beaucoup autour de l’indestructible hackeuse, impliquée dans une affaire d’intelligence artificielle et qui se retrouve dans l’obligation de s’occuper d’un jeune autiste.

Les spécialistes de l’autisme feront peut-être la fine bouche et je me suis demandé comment un enfant qui n’avait jamais parlé pouvait écrire et comprendre ce qu’on lui disait. Bon, je ne suis pas médecin, c’est peut-être possible.

Les personnages présents dans les 3 premiers volumes sont fidèles à ce qu’ils étaient. Les nouveaux personnages sont plus ou moins bien réussis. Pas mal le jeune autiste et l’acteur alcoolique et violent. Un jeune journaliste venant d’arriver à la rédaction de Millenium est pas mal non plus. Par contre, il y a une méchante que j’ai trouvé un peu caricaturale, un peu ratée, mais peut-être qu’elle prendra de la profondeur dans les prochains épisodes.

Il y a aussi une fidélité certaine tant au niveau de l’action que du souffle dénonciateur et un peu anarchiste des précédents volumes. Petit plus il me semble avec un style qui atteint parfois un niveau d’émotion dont je n’avais pas le souvenir, peut être la touche perso de Lagercrantz.

Bref, ils sont revenus en forme pour notre plus grand plaisir. On attend la suite et aussi l’adaptation cinématographique qui ne saurait tarder.

Edouard

 

Ce qui ne me tue pas

Actes Sud

2015

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François le Petit – Chronique d’un règne

Après ses 6 chroniques sur le règne de Nicolas Premier, l’auteur s’attaque à celui de François IV Hollande. Le ton reste aussi impertinent, le style aussi réjouissant, et l’irrespect identique.

À la suite de son message sur twitter, Madame de T., devenue la marquise de Pompatweet, finira par devenir persona non grata au Château. Elle le quitta avec pertes et fracas, et prépara en secret un livre que les Français se sont arraché quelques mois plus tard. Entretemps, François IV s’inspira de Mazarin: « Parle toujours avec un air de sincérité, fais croire que chaque phrase sortie de ta bouche te vient tout droit du cœur et que ton seul souci est le bien commun ».

Une série de personnages folkloriques apparaissent au fenestron ou en compagnie des gazetiers: la bigote baronne Boutin, le commodore Mauroy, le diabolique archidiacre Waucquiez, le duc d’Évry (Manuel Valls), Mademoiselle Julie, la comtesse Bruni, l’abbé Buisson, M. d’Hortefouille, et bien sûr « Nicolas-le-Bateleur qui agitait toujours son épaule droite et marchait toujours en canard, chaloupant mieux encore que dans ses caricatures puisqu’il semblait se parodier lui-même ».

Le style volontairement suranné et les imparfaits du subjonctif régalent le lecteur emporté dans un tourbillon de révélations plus réjouissantes les unes que les autres. Si l’on peut dire.
Le livre se termine au moment de l’attentat contre Charlie Hebdo, et les Crétins wahhabites ne sont pas épargnés.

Comme l’écrit l’auteur: « À suivre ? Hélas ! »

Guy

Patrick Rambaud – Grasset

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Les Chevaliers teutoniques

C’est en lisant « l’homme qui savait la langue des serpents » que j’en suis venu à m’intéresser aux chevaliers teutoniques. Les Estoniens du roman étaient en effet confrontés à des « hommes de fer » historiquement nommés « chevaliers Porte-glaives », un ordre qui sera in fine absorbé par les chevaliers teutoniques. Nous y voilà.

Les chevaliers teutoniques participèrent aux croisades, mais ce n’est pas là qu’ils prirent toute leur puissance. Dans les Etats chrétiens d’orient, ils restèrent effectivement dans l’ombre des templiers et des hospitaliers (qui devinrent les chevaliers de Maltes). Qu’à cela ne tienne … ce qui est fascinant chez les teutoniques, c’est leur capacité à traverser les siècles en se transformant en permanence sans perdre leur identité. On a vraiment l’impression de lire l’histoire d’une grande entreprise, plus que celle d’individus en armure pourfendant les infidèles.

Premier point de chute, l’Europe de l’Est. Un territoire qui correspond au nord de la Pologne et aux pays baltes. Bien entendu, le corridor de Dantzig et l’enclave de Kaliningrad me rappelaient quelques souvenirs scolaires, le genre de détails historiques que le prof évacue en deux temps trois mouvements et que l’élève moyen classera dans la catégorie « pas important » et de fait, il ne sera jamais interrogé sur ce point. J’étais donc très loin de m’imaginer que tout cela était lié au grand royaume construit par les chevaliers teutoniques chargés au moyen-âge de convertir ces populations très largement païennes.

Le premier coup porté aux chevaliers intervint au moment de la réussite de leur entreprise. En effet, à partir du moment où il n’y eut plus personne à christianiser, les puissances locales s’interrogèrent fortement sur la raison d’être de leurs privilèges qui s’émiettèrent peu à peu. Avec l’arrivée du protestantisme, nouveau coup d’estoc qui divise l’ordre de l’intérieur. Mais alors qu’il agonise, l’arrivée des Turcs Ottoman qui menacent le Saint-Empire lui permettra de retrouver  un peu de vigueur. Certes, ce ne sera plus jamais la puissance du XIIIe siècle, mais au moins ont-ils matière à guerroyer. Les lumières et en particulier les francs-maçons semèrent le trouble dans l’ordre, de même que la Révolution française. Napoléon, qui démantèlera le Saint-Empire le met à terre. Heureusement, Waterloo leur permettra d’échapper à l’extermination, mais il ne restera vraiment plus grand-chose au XIXe.

On pense au chevalier noir de sacré Graal qui continue à vouloir se battre alors qu’on lui a coupé les bras et les jambes. Ils finissent ensuite par comprendre que le chevalier en armure est un peu passé de mode  et se reconvertissent dans l’assistance aux blessés et là, PAF, voilà t’y pas que c’est au tour des chevaliers de Malte de leur tomber dessus. Ils perdront quelques plumes dans la bataille, mais arriveront à survivre une fois de plus. L’ordre des chevaliers teutoniques existera jusqu’en 1929, date à laquelle il sera rebaptisé « frères de l’ordre allemand de Sainte Marie de Jérusalem » qui, à son tour, survivra à la déportation nazie et au détournement historique des Chevaliers teutoniques effectué par Himmler pour anoblir l’action du IIIe Reich. Bref, après 800 ans, ils sont toujours là. Sacrés chevaliers teutoniques ! Dumas n’aurait pas fait mieux.

Edouard

Les chevaliers teutoniques

Henry Bogdan

Tempus

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Le lagon noir

1979, le corps d’un homme est retrouvé dans un champ de lave. Le policier Marion Briem s’oriente rapidement vers une base militaire américaine située à proximité, aidé dans ses démarches par Caroline, une jeune militaire noire américaine. Parallèlement, Erlendur enquête sur la disparition non élucidée d’une jeune femme dans les années 50.

Cela fait un certain nombre d’années que je m’intéresse à Erlendur, mais je n’avais jamais eu vraiment envie de faire de critique. C’était du « Easy reading », du « fast book ». Il n’y a aucune réserve concernant Indridason dans ce constat, c’est incontestablement un bon écrivain qui a su le montrer en particulier avec « Betty ». Ce que je veux dire, c’est qu’un roman policier, ça reste un plaisir simple, comme un feuilleton, on s’enfonce dans notre fauteuil, on se retrouve avec un univers familier, des personnages avec leurs petites histoires et leurs petites manies. On est bien, le meurtrier est là pour ébranler cet univers bien codifié, mais heureusement, l’enquêteur va remettre de l’ordre dans tout ça. On pourra s’endormir tranquille.

Il y a eu un budget publicitaire impressionnant pour « le lagon noir » : des affiches dans le métro et de la pub au cinéma, c’était la première fois que je voyais ça. Je me suis demandé si l’investissement était bien justifié avant d’acheter le roman. C’était justifié.

Erlendur est obsédé par un douloureux souvenir d’enfance : la perte dans une tempête de neige, de son frère dont on ne retrouvera pas le corps. Ce fil qui liait toutes les enquêtes du policier semblait avoir trouvé une issue avec « étranges rivages ». Depuis,  Indridason revient aux débuts d’Erlendur, dans les années 70.

L’autre intérêt des enquêtes d’Erlendur, c’est l’Islande, ce pays dont on ne parle que lorsque ses volcans viennent perturber le trafic aérien. En dehors de quelques passionnés de mythologie scandinave qui évoqueront avec emphase les sagas de Snorri Sturluson, personne en France ne pourra rien vous dire sur l’Islande (heureusement qu’il y a Bjork tout de même).

Or, vous le saviez peut être, en tout cas pas moi, l’Islande, base avancée des Américains pendant la guerre froide, y a joué un rôle stratégique capital. Indridason nous plonge dans cette cohabitation entre le peuple islandais et une Amérique impérialiste à peine sortie de la ségrégation et souvent plus que dédaigneuse pour ce petit peuple pauvre, rustique, dont le développement était encore en devenir et peut être un peu complexé aussi. Malheureusement, le racisme est bien plus qu’une affaire de couleur de peau. Ce sentiment insidieux et indéfinissable scelle ici l’amitié entre Caroline et Marion.

Quant à Erlendur, on commence a se demander si son obsession n’est pas aussi liée à un événement qui viendrait s’ajouter à la disparition de son frère (Arnaldur, si tu tombes sur cette critique, cette phrase est pour toi).

Edouard

Le lagon noir

Arnaldur Indridason

Metaillié noir

2016

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L’homme qui savait la langue des Serpents

La christianisation de l’Estonie au XIIIe siècle par des hommes de fer venus de l’ouest que l’Histoire retiendra sous la dénomination de « chevaliers porte-glaive ».

Jet d’encre dispose d’un système intégré d’auto-alimentation. C’est en effet en relisant l’ensemble des posts du blog en février que je suis tombé sur la critique de Guy écrite il y a presque deux ans et demi qui m’a incité à faire l’acquisition de l’ouvrage.

Tout comme nos ancêtres les Gaulois qui vivaient dans des huttes, les ancêtres des Estoniens vivaient en paix dans la forêt jusqu’à l’arrivée des hommes de fer qui leur imposèrent le christianisme et la fastidieuse vie de labeur du villageois moyen de l’occident médiéval. Beaucoup de références échapperont au lecteur français qui n’est pas forcément au fait des turpitudes de la culture de la société estonienne, mais cela n’empêche en rien de goûter à la verve épique de l’auteur. S’il n’y avait qu’un élément culturel local à retenir, évoqué dans la postface de l’ouvrage des éditions du tripode, ce serait que la « langue des serpents » fait référence à la langue estonienne qui a su traverser les millénaires, contre vents et marées.

Tout comme Goscinny et Uderzo, Andrus Kivirähk écorne ce mythe national qui, comme celui du Gaulois, a été forgé au XIXe siècle. Mais le message est beaucoup moins manichéen que celui d’Asterix avec son village idéal d’un côté et les affreux Romains de l’autre. Dans la forêt, les humains parlent la langue des serpents et vivent en harmonie avec les animaux (même plus qu’en harmonie parfois puisque des femmes vivent avec des ours). Au village, les paysans vénèrent le Christ, mangent du pain et cultivent la terre sous la houlette des moines et des hommes de fer. Toutefois, les affreux se rencontrent autant dans la forêt que dans le village. Ce sont les fanatiques qui justifient leurs abominations tant par le supposé message chrétien pour les uns que par les génies de la forêt pour les autres.

L’histoire commence comme un roman d’Heroïc Fantasy avant de flirter avec le surréalisme pour finir en conte philosophique avec une action qui perd beaucoup en vraisemblance en s’intensifiant. Mais c’est pas grave, c’est finalement très ennuyeux la vraisemblance.

La morale de l’histoire est résumée dans la postface : « même si nous nous croyons fort traditionnels ; nous sommes toujours les modernes de quelqu’un, car toute tradition a un jour été une innovation ». C’est donc une réflexion sur la marche inexorable du temps avec ceux qui essaient de le remonter, ceux qui tentent de vivre avec, ceux qui veulent le changer et ceux qui s’érigent en gardiens de dogmes immémoriaux attachés à un temps qui n’a jamais existé ailleurs que dans leur imagination. Nous sommes amenés tout au long de notre vie à détruire des mythes et à en ériger d’autres dont nous deviendrons les gardiens : telle est l’Histoire, telle est la condition humaine.

Si l’on y réfléchit bien, l’univers du livre n’est pas très éloigné de celui des contes de Grimm et Perrault. Et si toutes ces sorcières et tous ces magiciens qui vivent au fond des bois n’étaient en fait que les derniers vestiges de sociétés disparues ? Le bien, le mal, la magie, la sorcellerie, tout ça n’est-il pas finalement qu’une affaire de point de vue ?

Edouard

Un vrai phénomène en Estonie: 40.000 exemplaires vendus pour 1,4 million d’habitants.
Et à juste titre.
Cette foisonnante allégorie entraîne le lecteur dans un monde de conte de fées.
Cela se passe dans une époque médiévale imaginaire.
Le jeune Leemet apprend de son oncle la langue – plutôt les sifflements – des serpents.
Il vit dans la forêt. À côté de la forêt se trouve le village.
Deux mondes que tout oppose
Dans la forêt, on chasse grâce à la langue des serpents qui force le gibier à se laisser égorger.
Au village, on mange du pain, on cultive les champs, et on s’habille de tissus.
Dans la forêt, le Sage raconte des balivernes.
Au village, c’est le dénommé Johannes, sorte de cureton manqué.
Leemet est un réfractaire dans l’âme.
Il deviendra le seul représentant d’un monde en voie de disparition.
Le livre regorge de personnages fabuleux.
La sœur du personnage central est mariée avec un ours.
Sa mère passe son temps à nourrir sa famille avec des élans entiers.
Au village, on est terrorisé par les hommes de fer (les chevaliers teutons), et les moines châtrés.
La Salamandre, animal volant mythique, obnubile, comme une sorte de Graal, les habitants de la forêt.
Le grand-père, à qui les hommes de fer ont coupé les jambes, n’a qu’une obsession: les éliminer tous.La violence de la fin du livre devrait le réserver à des adultes avertis.
Toutes les fées ne sont pas angéliques.
J’ai repensé au livre de Bruno Bettelheim Psychanalyse des contes de fées.
L’Estonie, la plus nordique des républiques baltes, n’a pas fini de nous étonner.
Sofi Oksanen, à moitié finlandaise, est une autre porte-parole de ce pays que l’Europe découvre.
L’élite y a parlé l’allemand pendant des siècles, avant la chape du communisme.
Sous une forme mythologique, les langues commencent à se délier.
Pour ma part, j’en redemande.
Amitiés légendaires,
Guy (le 23/11/2013)
Andrus Kivirähk – Attila – 428 p.

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Jet d’encre

Comment avoir un blog à la fois très personnalisé et ouvert à d’autres contributeurs ? Je me suis posé très tôt cette question avec « cultureDoud », puis avec « Général Lee », sans vraiment trouver de réponse satisfaisante. « Jet d’encre » tente d’apporter une réponse en traitant les deux questions séparément. Les deux faces de « Jet d’encre » reprennent l’intégralité des articles présents sur le blog, mais font un choix de présentation différent.
« Le coin des critiques »
Cette facette est totalement ouverte à tous ceux et bien entendu à toutes celles qui souhaiteraient publier des critiques de livres ou de cinéma. Les catégories ont aussi été développées pour mieux donner aux visiteurs d’y flâner ou d’y trouver des idées. La catégorie cinéma comprend 20 subdivisions qui correspondent aux thématiques de classement du site « allociné ». La catégorie « livres » comprend 7 subdivisions : BD, Biographies, essais, jeunesses, nouvelles, romans, tourisme. La rubrique « romans », de loin la plus volumineuse du blog et à laquelle je n’ai contribué que très partiellement est elle-même divisée en 8 catégories.
« Le coin de l’auteur »
Ce côté est composé de 10 thématiques qui, selon moi, résument ce qu’est un auteur. L’auteur, c’est moi, mais pas seulement, n’importe quel auteur devrait pouvoir s’y reconnaître. Les habitués du blog remarqueront peut-être la disparition d’un certain nombre de rubriques : expos, télé, gastronomie, Web/tech… Jet d’encre coupe les ponts avec l’ambition d’universalité du blog. Finalement, il y a peu de choses qui m’intéressent vraiment et en tant qu’auteur, il n’y a qu’une seule question qui me passionne : comment écrire la place de l’individu dans la société ? Les quatre rubriques « Écriture », « Psy », « Histoire » et « Société » apportent des éléments de réponse. Viennent ensuite deux thématiques qui tournent autour de l’écriture. La première est philosophique : qu’est-ce que la « création » artistique ? La deuxième est économique et technique : comment diffuser une œuvre ( « édition ») ? Viennent ensuite ceux qui accompagnent l’auteur: le totem (Georges pour moi) et les maîtres regroupés dans la rubrique « Mentor ». Et puis, enfin, l’ère culturelle de l’auteur (France et Europe pour moi).
Il n’y a pas de séparation hermétique entre les deux côtés et « le coin de l’auteur » est très largement alimenté par « le coin des critiques ». Si l’aventure vous intéresse, n’hésitez pas à me contacter en cliquant sur « écrivez-moi », à droite, juste au-dessus des archives.

Edouard

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