Un Monde sans tous ses États

Un milliardaire fou ayant développé des algorithmes surpuissants, parvient à manipuler les électeurs américains en les noyant dans les fake-news. Il fait ainsi entrer à la Maison-Blanche un président fantoche qui n’est rien d’autre que sa marionnette.

Souvenez-vous des scénarios des James Bond. Sur fond de guerre froide, un milliardaire fou rêvait de devenir maître du monde. Heureusement, l’agent 007 était là pour l’empêcher de nuire. Depuis « mourir peut attendre » en 2021, James Bond est mort et on pouvait se demander si, derrière la mort du personnage, ne se cachait pas en fait la mort d’un concept scénaristique devenu obsolète.

Je ne sais pas si c’est parce que 007 est mort, mais force est de constater que le monde est aujourd’hui dominé par un milliardaire fou, Elon Musk, talonné par deux autres, Jeff Bezos et Marc Zuckerberg. Finalement, ce qui fait peur n’est pas tant Donald Trump que ses soutiens.

Les générations futures retiendront peut-être que le personnage de James Bond était en fait le gardien d’un Monde interétatique. C’était un Monde dans lequel il était évident que certaines prérogatives, comme la conquête spatiale, ne pouvaient relever que de la sphère étatique. Ce n’est plus le cas pour la conquête spatiale dans laquelle Elon Musk et Jeff Bezos font aujourd’hui la course en tête, loin devant des États déboussolés.

Lundi, ce scénario sera une réalité. Mardi, aux dires de Donald Trump, la guerre en Ukraine devrait se terminer. Personne n’y croit vraiment, mais tout le monde attend de voir ce qui va se passer.

On peut reprocher beaucoup de choses à Poutine, mais pas de vouloir faire sortir le monde du Schéma interétatique. On le sent plutôt sur un schéma impérial « à l’ancienne ». Il n’y aura donc pas d’affrontement classique État/État.

Je ne suis pas devin, mais il est fort probable que Donald Trump agisse dans l’intérêt d’Elon Musk et celui-ci n’abandonnera l’Ukraine que s’il y trouve son intérêt. Dans ce nouvel ordre mondial, le concept de « diplomatie » n’aura plus de sens puisque seul comptera l’intérêt du puissant, le Ubu d’Alfred Jarry.

Il est donc possible que le Schéma qui se profile ne serve pas les intérêts des Russes, ni ceux des Ukrainiens, ni ceux des Européens, ni peut-être même ceux des Américains. Ce qui est certain, par contre, c’est qu’il servira les intérêts d’Elon Musk.

Donc, ce qui se profile n’est pas une guerre des États, mais une guerre des puissants. Un concours planétaire d’ego surdimensionné auquel l’Union européenne ne participera pas, faute de pouvoir proposer un candidat.

Il va y avoir du spectacle et je ne parierai pas sur Poutine. Généralement, dans les films, ça finit mal pour le méchant . Mais comme 007 n’est plus…

Edouard

Basic Instinct

Nick Curran (Mickaël Douglas) enquête sur le meurtre d’un homme, tué à coup de pic à glace. Il croise, au cours de l’enquête, la route de l’écrivaine à succès Catherine Tramel (Sharon Stone).

ARTE vient de mettre en accès libre sur son site le célébrissime film de Paul Verhoeven.

1992, c’est loin. On en avait beaucoup parlé à l’époque. Ma mère ne voulait pas que j’y aille alors que mes copains du collège l’avaient tous vu. Bref, je l’ai vu plus tard, mais je réalise aujourd’hui que j’étais encore trop jeune pour apprécier pleinement sa qualité.

Je suis en effet content d’avoir vieilli pour y voir autre chose qu’un hymne à la beauté du corps de Sharon Stone et ce serait une erreur de réduire ce film à la scène de l’interrogatoire qui est aujourd’hui devenue un classique de la pop culture.

On pourrait y voir un hymne au plaisir sexuel dans un monde qui, quelques années après la chute du mur de Berlin, cherchait à tourner la page sombre des années SIDA.

Mais il n’y a pas que Sharon Stone qui est belle dans ce film. Tout est beau, l’esthétique est partout et l’intrigue est rythmée comme du papier musique, comme dans les films d’Hitchcock.

Ce film ultra peaufiné pourrait d’ailleurs être vu comme un hymne au maître, un film qu’Alfred n’aurait pas pu produire en son temps pour cause de censure. François Truffaut disait qu’Hitchcock tournait les scènes d’amour comme des scènes de meurtre et les scènes de meurtre comme des scènes d’amour. Sous cet angle, le film de Verhoeven est encore plus hitchcockien que les films d’Hitchcock.

Le charme des années 50 a été remplacé par celui du début des années 90. La guerre froide était terminée, Francis Fukuyama avait décrété la fin de l’histoire la même année et on avait envie d’y croire.  Ceux de ma génération et les plus anciens y retrouveront aussi le charme désuet d’un monde sans téléphone portable, sans internet et une technologie informatique qui fait un peu sourire. Bref c’est un film qui vieillit bien.

Et au final, c’est aussi un film sur les relations entre deux femmes dont Nick Curran n’est que le jouet. On pourrait y voir une version inversée de « Vertigo », mais ce serait peut-être un peu too much.

Le thème des relations femme-femme est un grand classique du cinéma qu’on retrouvera en 2001 avec Mullholand Drive de David Lynch, l’année de l’attaque du World Trade Center, l’année où l’on comprendra que, contrairement à ce que nous avait dit Fukuyama, l’« histoire » n’était pas finie. Quelques années plus tard, on retrouvera ce thème avec Black Swan (2010) et, d’une certaine manière, on le retrouve une fois de plus cette année dans « la chambre d’à côté » d’Almodovar. Bref, un thème intemporel dont je ne me lasse pas.

Edouard

Mort d’une extrême droite

Jean-Marie Le Pen était un personnage incontournable de la vie politique française des années 80 et 90. On le haïssait pour ses idées autant qu’on admirait son charisme. On ne ratait pas un débat télévisé avec Le Pen parce qu’on savait que ça allait être un spectacle. C’était un tribun, un show-man on dirait aujourd’hui.

S’il y a un point commun entre Jean-Marie Le Pen est Donald Trump, il est bien là, dans le charisme.

Pour le reste, Jean-Marie Le Pen s’inscrivait dans les idées d’une frange de la population française défigurée par la collaboration et la guerre d’Algérie. C’est un passé nauséabond qu’ont connu mes parents et qui était encore dans toutes les têtes en France au cours des décennies 80 et 90, mais dont la mémoire disparaît peu à peu. D’une certaine manière, même s’il n’est mort qu’en début de semaine, Jean-Marie Le Pen avait déjà fait son temps depuis un moment.

L’extrême droite aujourd’hui est toute autre, plus jeune avec des personnages comme Jordan Bardella et plus mondialisée avec des figures comme Donald Trump et Elon Musk.

Le racisme et l’antisémitisme n’ont malheureusement pas disparu, mais ils semblent moins affirmés, contrairement à l’islamophobie et les discours anti LGBT.

Il faudrait que les jeunes d’aujourd’hui visionnent les sketches des comiques des années 80 pour comprendre : il y avait un racisme et une homophobie ordinaires dont on n’avait pas vraiment conscience. Quant aux autres minorités sexuelles, on n’y pensait même pas.

Beaucoup de racisme aussi sur la couleur de peau dans les années 80. Aujourd’hui, peut-être l’effet Obama, sans doute aussi avec la mémoire du colonialisme qui s’éloigne, ça me semble très atténué.

Le vrai tabou, c’était l’antisémitisme, car la mémoire de la Shoah était profondément incrustée dans l’inconscient collectif. C’est sur ce terrain que Jean-Marie Le Pen a pu indigner la France entière avec « le détail » et « Durafour crématoire ». Les contours de l’antisémitisme sont plus flous aujourd’hui, largement brouillés par le conflit israélo-arabe. On ne risque plus un procès en antisémitisme en critiquant la politique de Netanyahou.  

Reste le débat autour des minorités sexuelles et du genre. C’est toute la question du wokisme, un mot très présent dans le discours de l’extrême droite. D’une certaine manière, c’est un progrès, cela veut dire qu’aujourd’hui, contrairement aux années 80, ces minorités sont reconnues et acceptées par une majorité de la population.

Et enfin, ce qui est nouveau, c’est le complotisme. Ça, c’est l’effet internet et celui des réseaux sociaux. Enfin, ce n’est pas complètement nouveau, le « protocole des sages de Sion » date de la fin du 19e siècle, mais internet permet de donner à ses croyances une ampleur inégalée.

Bref, les extrêmes droites passent et se ressemblent malheureusement un peu.

Edouard