C’est quoi le 11 novembre ?

Il y a cent ans, la fin de la Première Guerre mondiale ouvrit la porte à deux nouveaux acteurs qui s’imposeront progressivement au XXe siècle sur la scène internationale : les États-Unis en tant que puissance militaire et la Russie soviétique.
La Russie a été un allié précieux des Yankees lors de la guerre de Sécession en protégeant les ports de New York et de San Francisco. Au début du XXe siècle, les ennemis militaires de la Russie étaient le Royaume-Uni et la France qui avaient battu le tsar en Crimée. Les États-Unis, pour leur part, continuaient à se méfier de l’ex-puissance coloniale qui s’était abstenue, tout comme la France, d’intervenir dans la guerre de Sécession.
Les liens tissés entre la Russie tsariste et les États-Unis expliquent peut-être pourquoi ces derniers ne reconnaîtront l’URSS qu’en 1933 alors qu’Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. Quoi qu’il en soit, les deux puissances se retrouvent en 1945 et imposent leur leadership mondial.
La Guerre-Froide est généralement perçue comme une succession de tensions entre les deux superpuissances, mais elle peut être aussi vue comme un partage du leadership mondial.
Avec la chute de l’URSS au début des années 90, ce double leadership prend fin. Les États-Unis espèrent alors asseoir durablement leur posture de superpuissance unique, mais se voient progressivement concurrencés par de nouveaux acteurs parmi lesquels se trouve l’Union Européenne qui regroupe les vieux ennemis de la Russie et de l’Amérique et qui a de plus assimilé une partie des ex-satellites soviétiques d’Europe de l’est.
L’Amérique et la Russie d’aujourd’hui ne rêveraient-elles pas du retour du leadership bipolaire de la guerre froide ? Quand on voit d’un côté le président américain manifester sa défiance pour Thérésa May et son soutien appuyé à Boris Johnson alors même que le rôle joué par la Russie lors référendum pour le Brexit apparaît de plus en plus clairement, on est tenté de le penser. On est tenté de le penser également en observant la réaction épidermique de Donald Trump face à l’évocation d’une armée européenne par Emmanuel Macron. On est tenté de le penser en observant, son hostilité pour Angela Merkel. On a été enfin tenté de le penser lors de son affichage avec Vladimir Poutine dans une scénographie à la James Bond à l’occasion des derniers Jeux olympiques. Les deux hommes sont des enfants de la guerre froide (1946 pour Trump, 1952 pour Poutine) et sont sans doute nostalgiques du monde dans lequel ils ont grandi.
Le premier conflit mondial a marqué durablement l’occident : guerre industrielle, apparition de l’aviation sur le champ de bataille, Russie soviétique, arrivée des États-Unis sur la scène internationale, traité de Versailles qui contribuera à favoriser la montée du nazisme…tout le XXe siècle était là. Cent ans se sont écoulés et les protagonistes ne sont plus. L’Europe est pacifiée, l’URSS s’est effondrée, le nazisme a été écrasé, les Etats-Unis sont devenus la première puissance mondiale (jusqu’à quand ?). Il est temps de redonner du sens à la commémoration de ce conflit insensé qui causera la mort de 18,6 millions d’humains. Saluons la première édition du « forum pour la paix » qui sera ouvert par Angela Merkel cet après-midi pour que personne n’oublie le « plus jamais ça », seule mémoire désormais valable.

Un certain M.Piekielny

Si vous avez aimé La promesse de l’aube de Romain Gary, je vous conseille vivement
la lecture de cette petite perle d’un jeune auteur plein de talent.

À la page 64 de l’édition Folio de La promesse, on peut lire …Parmi les locataires du
n° 16 de la Grande-Pohulanka il y avait un certain M.Piekielny. Décrit comme une souris
triste, ce vieux monsieur lui demande un jour: quand tu rencontreras de grands personnages,
des hommes importants, promets-moi de leur dire: au n°16 de la rue, etc. (voir ci-dessus).
Et Romain Gary aurait parlé du petit homme à la Reine d’Angleterre, au général de Gaulle,
et à de nombreux personnages de l’ONU, ambassadeurs, dignitaires divers.
Je ne sais s’il faut faire entièrement confiance à Gary…

Les trois pages consacrées au petit homme disparu dans un four crématoire des nazis
ont inspiré au jeune François-Henri un livre d’une grande délicatesse.
Il laisse courir son imagination autant que Romain Gary, et j’ai trouvé le résultat stupéfiant.

On ne pourrait mieux s’exprimer que ce lecteur qui écrit sur Babelio, le site de lecture:

« Des digressions, des anecdotes aléatoires, de l’humour, une narration débridée et
un doux parfum de littérature. »

Guy

François-Henri Désérable
Gallimard Coll. Blanche

Watership Down

Dans le sud de l’Angleterre, Fyveer, ayant eu l’intuition de l’arrivée d’un danger imminent, décide de quitter sa garenne avec son frère Hazel et quelques autres lapins.
Publié pour la première fois en 1972 (1976 en France), l’ouvrage qui a été réédité en 2016 aura été un immense succès éditorial (50 000 000 d’exemplaires vendus) et pourtant, je n’en avais jamais entendu parler. Un grand merci au passage à Franck Chanloup qui m’envoie régulièrement ses critiques de grande qualité depuis sa lointaine Nouvelle-Calédonie.
Il y a plusieurs livres dans Watership Down. Au début, j’ai pensé au voyage de Niels Holgerson, mais après une cinquantaine de pages, on se rend bien compte que ce n’est pas un livre destiné aux enfants. Alors, on y voit plutôt une fable philosophique sur le team building. Hazel est un manager remarquable doté d’une intelligence aiguë des situations qui sait très bien s’entourer. Viennent ensuite les romans d’espionnage et de guerre qui aboutissent sur un message pacifiste.
Cet ouvrage est aussi un magnifique témoignage de ce qui pouvait plaire dans les années 70, en pleine guerre froide. Le général Stachys, à la tête d’un régime totalitaire, semble bien entendu renvoyer à Staline. Toutefois, il apparaît plus comme un Hitler dans la dernière partie. Les armes des lapins ne sont que griffes et dents et leurs stratégies guerrières très classiques. On est très loin de la crainte de l’affrontement nucléaire qui caractérisait les relations est/ouest à cette époque.
Dans un tout autre registre, j’ai été marqué par la quasi-inexistence de lapines dotées d’un tant soit peu de relief. Nul doute que si ce livre avait été écrit aujourd’hui, l’éditeur aurait certainement exigé la présence d’éléments féminins distinctifs. Fyveer, avec sa fragilité et ses capacités intuitives aurait pu faire un personnage féminin intéressant, mais l’auteur ne laisse planer aucun doute concernant son sexe d’appartenance. Les femelles sont généralement regroupées sous le vocable générique de « hases » (la hase est la femelle du lièvre, mais c’est cette appellation qu’à choisi le traducteur même si les mâles sont bien des lapins et non des lièvres). Il y en a tout de même une qui semble un peu sortir du lot dans la partie « espionnage », mais sa présence semble plutôt justifiée par les besoins du genre : un roman d’espionnage sans James Bond Girl, c’est comme…un lapin sans oreilles. Bref les hases ne sont vues que comme des véhicules reproductifs tout juste bonnes à creuser des terriers et à élever des lapereaux. À part pour soigner les blessés et assurer le repos du guerrier, elles n’ont pas voix au chapitre dans les grands débats stratégiques et politiques. Vu l’immense succès en librairie, cela ne semble pas avoir choqué grand monde à l’époque. Et dire qu’on était en pleine révolution sexuelle…
Toutefois, ce constat ne retire rien à l’intérêt du livre qui n’en reste pas moins captivant à plus d’un titre, d’autant plus que dans la vie réelle des lapins, je doute fort que la parité soit respectée.
Édouard
1972/1976/2016
Richard Adams
Ed Monsieur Toussaint l’ouverture

Le sexe des prêtres

J’avais lu avec attention la lettre ouverte de Nancy Huston au pape François publiée en août 2018 dans le monde. J’ai une grande admiration pour l’écrivain et je ne saurais trop conseiller à ceux qui ne la connaissent pas, la lecture d’« instrument des ténèbres ». Il n’en reste pas moins que sa plaidoirie et l’association qu’elle faisait entre « mariage des prêtres » et « pédophilie » m’avaient laissé dubitatif.
En tant que catholique, je ne serai pas du tout opposé au mariage des prêtres et je prendrai plutôt ça comme une avancée réelle. Un certain nombre de prêtres, sans être pédophiles ont une vie sexuelle, sont en couple ou même mariés (civilement, bien entendu). Officialiser les choses pourrait pallier une certaine hypocrisie. Il n’en reste pas moins que de nombreux prêtres, conformément à leurs engagements, restent célibataires. Je pense que le choix de ne pas avoir de vie sexuelle est très mal accepté par notre société de consommation et que le combat contre le célibat s’inscrit plutôt dans une thématique « libération sexuelle ».
Quoi qu’il en soit, je ne pense pas qu’une telle réforme au sein de l’Église catholique permettrait de résoudre le problème de la pédophilie. Je pense par contre qu’elle suscitera peut-être plus de vocations chez des jeunes qui voient le célibat comme les premiers chrétiens non juifs voyaient la circoncision.
À mon sens, il faut voir le problème autrement et tenter de comprendre le phénomène de la pédophilie qui concerne tous les cercles dans lesquels des adultes sont amenés à côtoyer des jeunes sur lesquels ils exercent une autorité. On ne parle jamais dans les médias de tous ces profs envoyés discrètement dans les rectorats par l’éducation nationale, ni des familles dans lesquelles ces comportements ont parfois cours, ce qui prouve en passant que la vie conjugale n’est en rien un vaccin contre la pédophilie.
Donc, le mariage des prêtres, pourquoi pas, mais il permettrait certainement plus de flatter les ego des hérauts de la révolution sexuelle que de prévenir la pédophilie.
À mon sens, l’action salutaire que j’espère engagera François serait d’accentuer le système répressif, de mettre en place une tolérance zéro qui concernerait non seulement les auteurs d’actes criminels, mais aussi la hiérarchie qui les couvre, car c’est bien là qu’est le problème : bien souvent, tout le monde est au courant des agissements au sein de la hiérarchie ecclésiastique, mais l’omerta justifiée par la crainte que les agissements puissent rejaillir sur l’institution permet de faire taire les victimes et parfois même les auteurs (cf tu ne parleras point). Bien souvent, ces faits sont aussi couverts par les familles des victimes qui culpabiliseraient à l’idée de salir la religion.
Je pense que ces agissements existaient depuis longtemps dans l’Église, mais on n’avait pas la même approche de la pédophilie et l’institution était plus puissante. La criminalisation de la pédophilie est assez récente. Dans les années 70, on pouvait se prévaloir dans un livre de pratiques sexuelles avec des petits garçons de 5 ans sans que personne n’y voit une monstruosité. Je ne suis pas certain qu’il y ait aujourd’hui un accroissement des actes pédophiles au sein de l’Église, mais bien plutôt que la chappe de plomb qui a tenu pendant des siècles explose partout. La dénonciation publique de ces crimes est sans doute le premier et le plus puissant outil de lutte contre la pédophilie au sein de l’Église catholique.
Édouard

La promesse de l’aube

Romain Kacew est né en Lituanie, d’un père absent, et d’une mère juive russe. Elle ambitionne pour son fils chéri une carrière artistique hors du commun.
Son admiration pour la France mènera la mère et le fils à Nice dans les années 30, après un bref passage par Varsovie.
Cette autobiographie est un enchantement. Romain Gary l’a écrite à un peu plus de 40 ans. Il décrit avec une énorme tendresse cette mère envahissante,
ambitieuse, hystérique, mais surtout aimante. Lui n’est pas en reste: on le soupçonne de manipuler légèrement la réalité. Il dispose d’une imagination
sans bornes, doublée d’un talent de conteur exceptionnel. L’humour côtoie la tragédie. La Seconde Guerre mondiale est la toile de fond de la séparation
de ces deux personnages inoubliables.
Cela fait longtemps que je n’ai plus été aussi passionné par une lecture.
Quand on connaît la suite de l’histoire de Romain Gary: son mariage avec Jean Seberg, le suicide de celle-ci, et le suicide de l’écrivain par la suite,
on ne peut que se poser des questions sur la faille que l’on sent poindre chez l’écrivain dès son enfance.

Amitiés fascinées,

Guy.

En 1960, à 46 ans et 20 ans avant sa mort, Romain Gary écrit ses mémoires.
L’écrivain, alors au fait de sa gloire, vient de rencontrer Jean Seaberg avec laquelle il vivra une passion déchirante. C’était les sixties, la grande époque des Stars, de ses icônes flamboyantes et inatteignables au commun des mortels (Marylin se suicide en 1962).
Romain Gary revient sur son enfance et ses premiers pas vers la célébrité. Le personnage principal est sa mère qui l’élèvera seule d’abord dans l’actuelle Lituanie et avec laquelle il traversera l’Europe pour s’installer à Nice. L’auteur s’attarde longuement sur le courage de cette femme, son extraordinaire aplomb et sur le soutien indéfectible pour son fils, persuadée qu’il deviendra un grand homme. La plus belle scène du roman, pour moi, est un dialogue fictif entre Romain Gary et sa mère sur un bateau entre l’Europe et l’Afrique. L’ambiance fantomatique qui s’en dégage fait beaucoup penser à l’univers des BD de Joann Sfar. Ce n’est certainement pas un hasard si l’auteur a illustré « la promesse de l’aube » il y a quelques années.
En dépit des encouragements maternels, le génie du jeune Romain Kacew tarde à venir. Beaucoup de scènes savoureuses, sans doute partiellement romancées pour certaines, décrivent les déboires du jeune prodige. Celle du tennis niçois haut de gamme auquel sa mère veut l’inscrire vaut son pesant de cacahuètes.
Entré dans l’armée de l’air peu avant l’éclatement du 2ème conflit mondial, ses aventures n’auront cependant rien de l’héroïsme d’un Pierre Clostermann. Il passera longtemps en Afrique à se plaindre de l’inaction à laquelle il est contraint (on pense à Céline dans « voyage au bout de la nuit »). Il parle aussi beaucoup de la vétusté qu’avaient alors les avions et aux nombreux accidents qui en découlaient. On sent une profonde amertume chez l’auteur qui parle à plusieurs reprises de ses compagnons morts au cours d’opérations aériennes.
La mort est d’ailleurs omniprésente dans cet ouvrage. C’est un homme blessé qui s’exprime. Qui était Romain Gary, l’homme qui aura su exaucer les rêves de sa mère ?
Ses biographes évoquent la noirceur qui ne cessera de transparaître dans son œuvre jusqu’à son suicide en 1980. Ils évoquent aussi son goût pour le mimétisme cachant peut-être une quête identitaire. Il avait certainement un goût très slave pour la mise en scène, pour la théâtralisation, comme quand il provoquera en duel Clint Eastwood qui avait eu une brève aventure avec Jean Sieberg sur un tournage. Clint, peut-être moins assuré de ses réelles capacités de tireur que les personnages des Westerns de Sergio Leone, avait décliné l’offre.
Édouard
Romain Gary
Folio
1960

Le Brexit est mort, vive le Brexit

Le 20e siècle aura tout d’abord été celui de la crise des États à travers les deux guerres mondiales. Dans le contexte des blocs interétatiques de la guerre froide, va apparaître la communauté économique du charbon et de l’acier (CECA) qui deviendra la communauté économique européenne (CEE) puis l’Union européenne (UE). Le choix d’axer cette structure interétatique sur l’économie devait alors préserver les souverainetés des membres.
La fin de la guerre froide au début des années 90 et la victoire du bloc de l’ouest par abandon du bloc soviétique avaient laissé entrevoir l’avènement d’un Nouveau Monde « post historique ». Ce fût la décennie des grands rêves ultralibéraux (Alain Madelin, souvenez-vous). En 1992, l’Union européenne prenait un nouveau tournant en renforçant son identité avec le traité de Maastricht.
Les attentats du 11 septembre 2001 permirent aux États de revenir au-devant de la scène internationale pendant la première décennie du millénaire. En parallèle, se développèrent en même temps qu’internet des géants de la sphère privée qui deviendront indispensables pour l’homo sapiens du XXIe siècle: Microsoft, Google, Amazon…Ces géants s’imposeront peu à peu dans toutes les sphères de la société civile, y compris dans celles qui semblaient incontestablement relever des puissances étatiques. En 2009, la société SpaceX d’Elon Musk met en orbite son premier satellite.
Le vote en faveur du Brexit et l’élection de Donald Trump semblent sonner le grand retour de l’ultralibéralisme. Le mode de fonctionnement du président américain peut sembler incongru si on le compare à celui d’un chef d’État, mais apparaît plus compréhensible venant d’un homme d’affaires. Dès lors, l’« ennemi » n’est plus à appréhender dans un sens guerrier, ni même dans celui de la vague menace fantôme des années 2000 susceptible de mettre en danger les États. L’ « ennemi » n’est plus que le concurrent économique, tout comme Otis est l’« ennemi » de Koné dans l’univers des ascenseurs. Les guerres disparaîtront quand elles ne présenteront plus aucun intérêt économique, tout comme l’esclavage qui a perdu sa raison d’être avec la révolution industrielle.
Ce bouleversement conceptuel encouragé par Donald Trump n’est pas sans conséquence pour l’Union européenne. Dans un monde dominé par les puissances étatiques, l’Union européenne apparaît comme un monstre mou, coûteux et à l’utilité incertaine. Dans le monde de Trump, il devient un redoutable adversaire, le seul sur le continent européen à même d’empêcher les États-Unis de conclure des accords bilatéraux avec chacun des États membres. L’Union européenne qui avait pu être perçue comme un instrument destiné à briser les identités nationales se révèle aujourd’hui comme un bastion permettant aux États de préserver leur identité dans un monde qui n’est plus régi que par les lois du marché.
La hargne de Trump contre l’Union européenne, contre Thérésa May et sa sympathie affichée pour Boris Johnson ne laisse aucun doute concernant ses intentions homicides. Thérésa May, qui a pris le 24 juillet les rênes du Brexit a bien compris tous les dangers que représenterait un « hard Brexit ». Puisse maintenant l’Union européenne l’aider à trouver une juste place pour le Royaume-Uni en Europe, car au fond, personne n’a intérêt à une rupture brutale et définitive et parce que les Britanniques ne peuvent plus faire marche arrière.
Édouard

De la Perse à l’Iran : 2500 ans d’histoire

L’image de l’Iran s’est forgée dans mon enfance par le biais de la guerre Iran-Irak à laquelle je ne comprenais rien du tout, mais qui était évoquée chaque soir au JT. L’Iran, c’était aussi l’ayatollah Kohmeini qui me faisait peur avec sa longue barbe. « Ayatollah » est un mot sympathique pour un enfant, le genre qu’il n’oublie pas. Aujourd’hui, l’image de l’Iran véhiculée par les médias n’est guère meilleure, celle d’une république islamiste essayant par tous les moyens de s’approprier la puissance nucléaire.
La Perse, j’en avais aussi entendu parler, mais ça, c’était avant, dans l’antiquité. Un peuple jamais présenté positivement. Il y avait bien les lettres persanes de Montesquieu, mais quel rapport avec l’Iran ? Marjane Satrapi dans les années 2000 aurait dû me mettre la puce à l’oreille avec son « Persepolis ».
Et Zarathoustra ? Ben oui, j’avais entendu parler du livre de Nietzsche en philo. Cependant, jamais je n’avais fait le lien avec la Perse, et encore moins avec l’Iran. On ne crie pas sur tous les toits que le zoroastrisme est la religion monothéiste la plus ancienne du monde qui a largement influencé les religions du livre. Les juifs, libérés de leur situation d’exilés à Babylone par l’empereur perse, Cyrus, n’ont pu ignorer l’existence de cette religion universaliste.
Il faut dire qu’il ne reste aujourd’hui plus grand-chose de l’ex-Empire perse qui s’étendait entre la Grèce et l’Inde à son apogée. Nombre des républiques en « stan » (Tadjikistan, Afghanistan…) de l’ex-URSS en faisaient partie.
L’occident médiéval doit beaucoup à la Perse et en particulier à ses savants qui lui apporteront entre autres le « 0 » inventé en Inde. Sans ce puits de science apporté par les musulmans bien souvent perses et chiites, la renaissance européenne aurait bien eu du mal à voir le jour.
Le chiisme aussi j’en avais entendu parler, sans toutefois savoir ce qui le distinguait vraiment du sunnisme. Bien que très majoritaire, le sunnisme, avec sa structure peu hiérarchisée et prônant une application littérale du Coran montre aujourd’hui sa fragilité qui permet à des organisations comme Deach, d’utiliser l’islam à des fins criminelles. Le clergé hiérarchisé du chiisme et la place importante qu’il donne à l’interprétation des textes sembleraient mieux convenir à un islam mondialisé.
Ardavan Amir-Aslani, l’auteur de cet essai, ne cache pas que son objectif de réhabiliter l’image de l’Iran et de sa culture millénaire, de ce pays qui a transformé l’islam, bien plus que celui-ci ne l’a transformé. Dans un monde caractérisé par un affrontement tectonique des grands ensembles économiques dans lequel la Chine et l’Inde progressent sans cesse, l’Iran aura certainement un rôle de tampon à jouer entre orient et occident. Donald Trump, en usant à outrance des pires clichés occidentaux, est peut-être son meilleur ennemi.
Édouard
Éditions l’Archipel
Mars 2018

L’ordre du jour

Le Prix Goncourt 2017 me laisse perplexe.

20 février 1933. 24 capitaines d’industrie sont reçus par le président du Reichstag, Hermann Goering. L’audience se terminera par un sérieux soutien financier au parti nazi pour les élections du mois de mars.

12 février 1938. Le chancelier autrichien Schussnig se rend à Berchtesgaden pour une rencontre avec Adolf Hitler. Celui-ci obtient la soumission sans condition de l’Autriche, qui sera occupée quelques mois plus tard par l’armée allemande lors de l’Anschluss.

Deux tableaux parmi d’autres des événements qui ont conduit à la Deuxième Guerre mondiale.

Les tergiversations des Anglais (lord Halifax, Chamberlain) et des Français (Daladier), les vociférations de Hitler, la frousse des Autrichiens, tout cela est raconté dans un style ironique qui m’a mis mal à l’aise. Ce malaise est probablement voulu par l’auteur. Après tout, il s’agit d’un roman. Mais cela justifie-t-il une telle mise à distance des événements historiques. Cette guerre fut une immense tragédie, les traces en sont toujours palpables. Lâchons le mot: je n’aime pas une telle arrogance. Il est aisé d’écrire 80 ans plus tard: tout le monde s’est fait piéger par le petit caporal. Et en filigrane, on lit un message à peine crypté: attention, les Allemands sont occupés à remettre la main sur l’Europe d’une autre manière.
J’espère divaguer.

Le positif: un style visuel (l’auteur est aussi cinéaste) d’une clarté épurée.
Le négatif (toujours pour le style): on frise le pédantisme.

Amitiés décalées,

Guy

Eric Vuillard

Actes Sud – 160 p.

Les voix du Pamano

Antérieur à Confiteor, que j’avais adoré, ce livre-ci en présente déjà toutes les qualités narratives.
Le petit village (imaginaire) de Tolena, en Catalogne, a connu des jours fort sombres pendant la période phalangiste suivant la guerre civile d’Espagne.
Années 2000: Une jeune institutrice découvre dans l’école 4 cahiers cachés derrière un tableau. Ces cahiers vont faire revivre l’histoire de ce village et plus particulièrement celle d’Oriol Fontelles , instituteur phalangiste . Comment ce jeune instituteur tout nouveau
dans la région avec son épouse en est-il arrivé à fréquenter l’ancien maire franquiste pendant les années 40?

Une nuée de personnages demande un effort constant de lecture pendant les 200 premières pages.
Les dialogues font des bonds de plusieurs années dans le temps. Une fois ce procédé assimilé, le lecteur peut vraiment déguster une histoire qui passe du tragique à la dérision sans temps morts.

Le personnage le plus fascinant: la belle et sulfureuse Elisenda qui se met en tête de faire béatifier Oriol. Rien de moins. Même le pape Paul VI est obligé de s’accrocher à son trône quand Elisenda le rencontre en audience.

Dans Confiteor également, on fréquente le Vatican de façon très peu catholique.
Si Jaume Cabré bouffe du curé, il le fait de façon particulièrement assaisonnée.
La Catalogne n’a pas encore dit son dernier mot.

Amitiés dominus vobiscum,

Guy
Jaume Cabré
Poche – 762 p.

L’avenir appartient aux musulmanes

Elle se tenait droite au milieu de ce champ d’ail qui surlignait d’un trais vert fluo l’aridité des falaises de Bandiagara. Le pays Dogon, ce paradis préservé de la brutalité occidentale dont on m’avait parlé, l’un des derniers havres de paix de notre planète.
Lorsqu’elle nous vit, elle se mit à faire des signes en s’approchant. On finit par comprendre ce qu’elle voulait. Elle avait une grosse conjonctivite et avait besoin de collyre pour ses yeux.
Ça se passait en 2005 et se fût une révélation. On m’aurait menti ou peut-être que le tiers-mondisme béat ambiant des années 80 se mentait à lui-même. Certes, l’homme blanc avait industrialisé l’esclavage, pillé les richesses de l’Afrique, avait contraint le continent à épouser des frontières et une religion qui ne lui appartenait pas, mais n’était-ce que cela ? Était-ce si indispensable de préserver les « merveilleux » indigènes de notre dévastatrice civilisation, les maintenir où ils étaient, sans leur demander leur avis ? Cette bienveillance naïve qui imaginait s’opposer au colonialisme en conservait en fait ce que le petit blanc des colonies avait sans doute de pire : la condescendance.
L’islam, religion des indigènes, obéit aux mêmes règles. Au moins autant que l’islamophobie, la bienveillance naïve et condescendante fait le lit de l’islamisme qui séduira tous ceux qui se sentent méprisés et mis à l’écart de la société. Certes, nos aînés ont perdu les colonies, mais ont continué à considérer les immigrés comme des indigènes.
J’ai pu donner du sens au choc provoqué par l’épisode de la femme Dogon quelque temps après sa rencontre en discutant avec des jeunes maliens au chômage et un guide à Tombouctou : l’homme blanc avait aussi apporté la prise de conscience de possibilités d’un « mieux-être », de possibilités inouïes permettant de vivre plus longtemps et dans de meilleures conditions et ça, de l’aborigène au cheyenne en passant par le pygmée et l’esquimau, personne n’est contre.
Le discours convenu en France concernant l’islam s’attache à la condition de la femme, on parle de burqa et des talibans, mais ce sont d’autres cultures. On ne parle jamais de la musulmane de la rue, celle qui vit en France au XXIe siècle et qui s’efforce de conjuguer les exigences de sa religion, le poids de la société et les possibilités d’épanouissement personnel qu’elle offre.
Pourquoi n’en parle-t-on jamais ? Parce qu’elle est trop bête pour comprendre que sa religion l’oppresse ? Parce que ces charmantes indigènes qu’il faut préserver ne voient pas le mal, ne comprennent pas toutes ces histoires d’émancipation que les Françaises de souche construisent depuis 50 ans ?
Personne n’échappe aux sirènes du « mieux-être », les islamistes le savent et leur combat ne peut être que d’arrière garde. La peur de l’invasion musulmane est souvent évoquée sur les réseaux sociaux. L’histoire de l’islam qui dévore l’occident est celle de la grenouille qui dévore le bœuf, mais qui, en définitive, finit par ressembler plus à un bœuf qu’à une grenouille. Les musulmanes chercheront forcément ce mieux-être pour elles et pour leurs enfants et si l’islam s’y oppose, elles changeront l’islam.

Édouard