Sigmund Freud en son temps et dans le notre

Vie et œuvre du père de la psychanalyse.
L’année dernière, j’avais été très énervé par la lecture du « crépuscule d’une idole » de Michel Onfray, par le discours haineux de l’auteur et aussi par l’absence totale de contextualisation de l’œuvre du célèbre Viennois.
Le philosophe est-il un homme de son temps ?
Sujet du bac de philo que je n’avais pas pris, m’étant à l’époque rabattu sur le commentaire de texte (il me semble que c’était un texte de Descartes, mais je n’en suis plus certain).
Quoi qu’il en soit, Freud était le personnage idéal pour traiter le sujet et une bonne copie aurait d’ailleurs pu commencer par la question de savoir si la psychanalyse est une philosophie.
Freud voulait donner à ses théories une assise scientifique et s’y est efforcé toute sa vie sans jamais y parvenir. La psychanalyse n’a pas été créée ex nihilo, mais a vu le jour dans un contexte culturel favorable, celui de l’empire austro-hongrois de la fin du XIXe siècle. La mythologie attachée à la psychanalyse, l’Œdipe revisité, la horde primitive et plus tard le Moïse revisité s’inscrivent eux aussi dans un romantisme très XIXe. Freud était donc bien un homme de son temps, mais il s’est efforcé de se singulariser et de ne pas laisser ses théories se faire « contaminer » par des théories concurrentes. Comme tout bon philosophe, il a aussi voulu donner une dimension immuable et universelle à ses pensées.
Sous la plume d’Élisabeth Roudinesco, Freud apparaît toutefois comme un être humanisé aussi dogmatique dans ces propos publics qu’hésitant en privé, conscient de ses limites et de ses contradictions. C’est aussi l’histoire d’un homme rapidement dépassé par sa création surtout après la Première Guerre mondiale, quand l’épicentre de la psychanalyse se déplacera de Viennes à Londres.
L’auteur démontre que la consolidation du mythe freudien et la création de l’idole à laquelle Onfray s’attaque dans son pamphlet n’est pas temps le reflet du Sigmund Freud réel que de la mémoire construite après sa mort par son premier biographe et sa fille Anna. La rigidité de ce « mausolée» jalousement protégé par quelques gardiens du temple est aussi à l’origine d’un anti-freudisme qui existait bien avant Onfray.
Il y a donc beaucoup de choses datées dans la psychanalyse, mais cette théorie a été le véhicule d’une transformation conceptuelle fondamentale. En effet, a la fin du XIXe, les fous deviennent des malades mentaux qui peuvent être guéris et la psychanalyse propagera cette révolution dans tout le monde occidental .
Pour répondre au sujet, je peux dire que Freud, et plus généralement les philosophes, s’inscrivent incontestablement dans leur temps, mais que ce sont eux qui le font avancer.
Edouard

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Berlin

Vous n’allez pas me croire. Pour la première fois de ma vie, j’ai pioché dans le minibar de l’hôtel. C’était une bouteille de Gerolsteiner (de l’eau avec des bulles). Tout ça parce que le premier jour, je me suis fait avoir par le froid. Le soir, j’ai donné toute ma monnaie, mais après, j’ai pensé que j’avais pas bien joué. Comment faire pour prendre mon prochain ticket de métro quotidien avec une station sans guichets et un distributeur qui n’accepte que les pièces et les billets de 5 et 10 €? Le lendemain, ayant fini par comprendre l’ enjeu stratégique du petit déjeuner, je me suis bien goinfré. Ensuite, je suis entré dans le supermarché du coin pour acheter un bretzel. Le caissier a dit « sheisse ! » quand il a vu mon billet de 50€ avec lequel il est parti pour revenir deux minutes plus tard avec la monnaie. Bien entendu, je n’étais pas en état de manger le bretzel que j’ai mis dans mon sac.
Les musées à Berlin ont deux grandes qualités. D’abord, ils sont chauffés et ensuite, ils sont suffisamment gigantesques pour faire descendre le petit déjeuner. Le contenu est pas mal aussi, des reconstitutions de temples à couper le souffle notamment…on se sent un peu Indiana Jones dans chaque pièce. Et puis, il faut aller voir Néfertiti, sinon, c’est comme aller à Bruxelles sans voir le Manneken pis, aller à Copenhague sans voir la petite sirène…enfin, vous avez compris. J’ai bien aimé aussi le chapeau d’or. Incroyable, je ne connaissais pas : un calendrier lunaire gravé sur un chapeau en or de 1,20m datant du 1er millénaire av. J.-C.. Je me demande bien comment ils faisaient pour l’utiliser. Peut-être que quand le chef le portait, le chaman devait monter sur une échelle pour pouvoir le consulter.
Vers 13h30, j’ai senti qu’il fallait que je recharge mes batteries, en oubliant que j’avais un bretzel dans mon sac, ce qui aurait peut être été suffisant, je ne sais pas. Enfin bon, on ne va pas refaire l’histoire, surtout à Berlin, c’est fait, c’est fait ! Les bruits de bottes sous la porte de Brandebourg, l’administration du IIIe Reich, le massacre des juifs, Tziganes, homosexuels, handicapés mentaux et opposants politiques de tous poils ; le mur, Checkpoint Charlie, le militaire qui soulève les barbelés pour faire passer à l’Ouest le petit garçon en regardant si personne ne le voit..Tout ça, c’est bien fini ! Je m’égare, où en étais je ? Ah oui, le bret…Non, je n’ai pas fini. Autant vous dire que tout ça, même si c’est du passé, c’est aussi très présent, tout est là partout pour nous le rappeler, pour crier que l’identité de l’Europe au 20e siècle, c’est une bonne dose de folie furieuse. Oui, bien entendu qu’il faut en parler, d’autant plus que toutes ces horreurs paraissent complètement incroyables aujourd’hui et j’espère qu’elles le resteront jusqu’à la fin des temps. Pour tout dire, cela m’a un peu coupé l’appétit et j’ai décidé de me contenter du bretzel pour dîner. Le problème du bretzel, c’est que c’est sec et que ça donne soif, d’où la bouteille de Gerolsteiner.
Si vous avez aussi du mal à assumer ce passé douloureux, vous vous réfugierez peut être dans un monde merveilleux de palais, de portraits d’ancêtres, de parcs romantiques, de princes et de princesses, de joyaux de la couronne, de couverts en argent, de gibiers finement cuisinés…cet univers est celui du château de Charlottenburg à quelques stations de métro du centre. Attention toutefois, comme disait Goya, le sommeil de la raison produit des monstres.

Edouard

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Le merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède

Nils Holgersson, un jeune garçon suédois transformé en lutin à cause de sa cruauté envers les animaux, décide de suivre un troupeau d’oies sauvages, juché sur le dos du jars de ses parents.

La génération récréA2 peut sortir son mouchoir, le revoilà. Pour ma part je n’ai jamais accroché. Les histoires me semblaient confuses, sans personnages auxquels je voulais m’identifier, comme Actarus, le capitaine Flamme ou Esteban.

Le fait que le prix Nobel 1909 de littérature n’ait été traduit dans la langue de Molière et dans son intégralité qu’en 1990 n’est peut-être pas étranger au manque d’intérêt qu’il pouvait susciter chez un écolier français au début des années 80. Si le dessin animé avait été mieux construit, peut être aurais je été émerveillé comme le furent des générations de petits Suédois, car c’est tout d’abord pour eux que l’histoire a été écrite.

Passionnée par l’éducation des enfants, Selma Lagerlöf a réalisé un ouvrage aussi mythique en Suède que le fût « le tour de France par deux enfants » dans notre pays, jusque dans les années 50. La géographie de la Suède y tient une place déterminante, toute situation géographique étant explicitée par un conte mettant en scène des personnages fabuleux : ah, si on m’avait fait avaler le plateau de Langres et le mont Gerbier-de-Jonc comme ça, la pilule aurait certainement été moins amère! Beaucoup de propos moralisateurs, lénifiants, un peu niais, même, parfois…bon, il faut bien éduquer les enfants. Une culture du bien-être aussi, du bien-vivre qui m’a frappé cet été à Stockholm et que j’ai encore du mal à décrire. Une recherche du bonheur dans une vie simple, notamment par le biais des travaux manuels: elle aurait certainement été heureuse de voir son pays conquérir le monde avec les meubles Ikea.

Mais le merveilleux voyage de Nils Holgersson est plus qu’un manuel scolaire. Tout d’abord, ce livre présente un incontestable intérêt historique : une tranche de l’histoire de l’occident du début du XXe siècle qui n’a rien à voir avec les alliances et contre alliances des grandes puissances européennes qui déboucheront sur la Première Guerre mondiale. L’histoire que nous conte Selma Lagerlöf est celle de paysans pauvres confrontés à un milieu hostile allant chercher fortune toujours plus loin, celle d’hommes et de femmes imprégnés de culture protestante, croyant à la rédemption, à la providence, à la possibilité de toujours s’en sortir et d’atteindre les sommets en partant de rien. Nombre de ces paysans prendront la décision d’aller tenter leur chance de l’autre côté de l’Atlantique, emportant avec eux leur culture et contribueront à forger l’identité de ce qui deviendra la première puissance mondiale.

Mais ce qui rendra immortel « le voyage de Nils Holgerson » réside dans son message écologiste. Ce n’est pas seulement une ode à la beauté de la nature, mais aussi une réflexion sur sa fragilité et sur la nécessité de maintenir son équilibre. On y voit poindre les concepts de parc national, d’écosystème et de développement durable qui semblent aujourd’hui une évidence pour tous et qui, en France, jusque dans les années 90, n’étaient souvent perçus que comme des lubies de quelques babas cool illuminés.
Selma Lagerlöf
Actes SUD
1990

Edouard

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Hercule

On ne le présente plus.

En matière de blockbusters mythologiques, je suis plutôt du genre classique. J’aime voir incarnées les représentations des récits que je m’étais construites à 10 ans. On ne triche pas avec la mythologie, je reste intraitable sur ce point.

« La légende d’Hercule », sorti il y a peu aura été à ce titre un nanar de la pire espèce : on ne voit qu’un seul « travail » au début du film : le lion de Némée campé par une brave bête visiblement sur nourrie et sous calmants. S’ensuit une intrigue pitoyable, maladroitement inspirée de Gladiator dans laquelle s’immiscent des interventions célestes ridicules du père du héros. Il paraît que le film de Renny Harlin a fait un flop au box-office …il y a visiblement des producteurs inconscients à Hollywood.

Le film de Brett Ratner semblait plus prometteur, la bande-annonce présentait un lion de Némée, un sanglier d’Erymanthe, une hydre de Lerne et un Cerbère qui avaient incontestablement de la gueule. En fait, on les voit au tout début, mais pas beaucoup plus que dans la bande-annonce. Ulcéré de m’être fait rouler dans la farine, j’ai failli partir. J’aurais eu tort, l’image est spectaculaire et le scénario pas si débile. Tout le film tourne autour de la légende et du décalage qu’il y a entre cette dernière et le vrai Hercule. La légende d’Hercule se lit en filigrane: dans la tête de tous ses contemporains qui ont en mémoire ses exploits, dans la voix du conteur, dans les yeux émerveillés d’un petit garçon qui lui égraine fièrement les 12 travaux qu’il a appris par cœur, dans les sourires goguenards et méprisants des puissants, dans les pommettes de ses admiratrices qui rougissent sur son passage…

Mais Hercule, qui est-il vraiment ? Plus on se rapproche du demi-dieu, plus l’image est floue et lorsqu’on entre dans la tête du fils de Zeus (cela aurait été plus cohérent de dire « Jupiter », mais bon, on ne va pas chipoter), on s’aperçoit qu’il poursuit une profonde quête identitaire. N’est-il qu’une spectaculaire montagne de muscles, un « catcheur » comme l’était Dwayne Johnson qui l’incarne à l’écran ? Quelles sont vraiment ses origines ? Quel rôle a-t-il joué dans la mort de sa femme et de ses enfants ? J’avais complètement oublié cette histoire de meurtres : je me souviens maintenant qu’elle m’avait beaucoup marquée.

Pour terminer, je voudrais revenir sur les deux morceaux de bravoure au cours desquels le héros fait usage de sa force…herculéenne. J’avoue que je me suis entendu intérieurement lui dire « vas-y, tu peux y arriver ». S’il avait échoué, cela aurait été terrible, pas du fait des conséquences scénaristiques de l’échec que cela aurait été l’arrêt de mort de la légende.

Don Quichotte, avant de mourir, renie sa propre légende, j’en pleure encore. Un héros se doit d’entretenir son mythe, ne serait-ce que pour continuer à rendre heureux tous ceux qui ont mis leur espoir en lui. Un très bon cru au final, on en sort fortifié.

Edouard

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Sigmaringen

« C’est un moment de l’histoire de France qu’on veuille ou non… Ça a existé. Et un jour, on en parlera dans les écoles».

Je ne serais pas aussi affirmatif que Céline et très surpris qu’on en parle un jour dans les écoles. Concernant mes propres souvenirs scolaires, je peux même dire qu’il y a toujours eu un certain flou entre le 6 juin 1944 et le 8 mai 1945. Cependant, pour revenir à l’auteur de « d’un château l’autre », ouvrage dans lequel il raconte ces événements, c’est effectivement un moment de l’histoire de France, mais qu’on oublierait volontiers si cela était possible.

De septembre 1944 à avril 1945 ; le maréchal Pétain et son gouvernement ont investi un château appartenant aux Hohenzollern réquisitionné par les nazis. Ce gouvernement a été suivi dans sa fuite par toute une population française ayant approché de près les milieux collaborationnistes. Comme le château n’était pas dimensionné pour recevoir tout ce monde, les suiveurs ont investi le village de Singmaringen qui n’était guère mieux dimensionné. L’histoire nous est contée par Julius Stein, le majordome des anciens châtelains, contraint de servir les nouveaux venus.

Je connaissais Pierre Assouline comme biographe et non comme romancier, je m’attendais plus à un essai historique qu’à un roman. J’aurais aimé en savoir plus sur cette population du village et aussi savoir qui étaient réellement ces gens. Il y avait des intellectuels, comme Céline, plus ou moins habitués des déjeuners du château, mais il ne devait pas y avoir que ça.

L’intrigue romanesque n’est pas exceptionnelle, mais se laisse lire.
S’il n’a ni le style du docteur Destouches, ni vécu personnellement les événements, ni le même genre de fréquentations j’espère, le romancier est nettement plus compréhensible que l’auteur de « d’un château l’autre ». Je lui fais totalement confiance pour ce qui concerne la rigueur historique et il joint d’ailleurs à son roman une volumineuse biographie qui fera taire les sceptiques…il y a tout de même quelque chose d’un peu convenu dans ce roman qui me gène, une vision compassée, très manichéenne: les vrais méchants étaient au château ; les pauvres français du village crevaient de faim et le gentil docteur Destouches les soignait ; je veux bien, mais qu’est ce qu’ils faisaient là ? Pourquoi n’étaient ils pas restés chez eux en France ? En tant qu’historien, on peut toujours se cacher derrière des faits, mais en tant que romancier, il ne faut pas essayer d’échapper à sa propre subjectivité, à prendre parti, à « mettre sa peau sur la table » comme disait Céline, sous peine d’être perçu comme un auteur fade. S’il y a deux choses qu’on ne peut reprocher à Céline, c’est d’être lisse et fade.

« D’un château l’autre » est une longue vocifération derrière laquelle on devine quelques bribes de vérité. Dans le roman d’Assouline, on a une vérité romancée sur papier musique qui semble poursuivre un objectif essentiellement consensuel et plaire à un lectorat qui toujours divisé sur le sens à donner à ces faits . Bref, j’ai été déçu de ne trouver qu’un roman moyen là où j’attendais un livre d’histoire. Serait- il encore trop tôt pour tout dire sur Sigmaringen ?

Pierre Assouline
Gallimard
2013

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Stockholm

Quand l’avion a commencé sa descente, en voyant tous ces lacs et toutes ces forêts, je me suis senti Nils Holgersson, juché sur son oie sauvage. En arrivant au centre-ville, je me suis senti Batman à Gotham city. Si Copenhague m’a émerveillé, Stockholm m’a envoûté : par sa configuration géographique tout d’abord avec les îles de toutes tailles qui composent la ville. Les rues sont propres et l’air est d’une incroyable pureté (ça, on s’en rend bien compte en rentrant à Paris). Et puis, il y a le design : partout fleurit cette nature-bis, dans les parcs, dans les rues, dans les immeubles, dans les stations de métro… Les deux natures se complètent harmonieusement, chacune mettant l’autre en valeur. Je ne sais pas s’il est possible de tout voir, de tout connaître de Stockholm. Pour moi, c’est une ville aux mille visages, un peu comme Paris, Londres ou New York et son charme provient en grande partie de cette insaisissabilité.
Pour ma part, c’est sans conteste Södermalm ma préférée, là où Stieg Larsson situe les appartements de ses deux héros ainsi que le siège de Millenium et là où il a écrit sa saga. Le dernier étage de Fotografiska, le café String avec toutes ses chaises et tables dépareillées, la colline de Vita Bergen avec ses jardins ouvriers…j’étais comme Ulysse chez Circé, presque décidé à ne pas m’en aller. Heureusement, j’y suis parvenu, il y a plein de choses aussi sur les autres îles : les ruelles de Gamla Stan où la ville d’origine a été construite au XIIIe siècle, bien après l’époque viking ; le musée d’art moderne de Skeppsholmen ; le parc de Djurgården ; le musée Strindberg sur Normallm…je rentre avec le sentiment de ne pas avoir vu le centième de ce qu’il fallait voir, mais aussi avec la ferme intention d’y retourner.
Vivre au pays du prix Nobel, d’Ikea, d’Abba et de Millenium ? La langue ne m’a pas semblée très abordable, pas de racines latines bien entendu, mais des racines germaniques peu ou pas identifiables. Il y a aussi le climat, on est quand même très au nord, globalement à la latitude de Saint Petersbourg, l’été est court et l’hiver est une longue nuit glaciale, la météo est aussi capricieuse. Il y a eu un orage le dimanche matin et quand Thor s’énerve, ça ne rigole pas : les familles se réfugiaient dans le métro et les petits Suédois pleuraient en se bouchant les oreilles, je n’ai jamais vu de telles trombes d’eau s’abattre en si peu de temps.
J’ai toujours pensé que ce climat expliquait en partie la rudesse des sagas nordiques, pleines de violence et de fureur, dans un cycle permanent de fins du monde, de luttes des dieux perdues d’avance et de renaissances. C’est une autre aire culturelle, la dernière d’Europe à avoir été peuplée a la fin de la dernière glaciation, une région située bien au-delà des frontières de l’Empire romain et la dernière à avoir été christianisée. Nombre d’historiens estiment d’ailleurs que l’identité viking s’est en partie forgée en réaction aux politiques d’évangélisation musclées menées par Charlemagne. Si vous voulez voir des vitraux, inutile de les chercher dans les nombreuses églises, il n’y en a pas. Par contre, il y en a de très beaux dans la cage d’escalier « art nouveau » de l’immeuble du musée Strindberg. Rigueur protestante oblige, il n’y a peut-être que dans les édifices religieux que le design se fait discret.

Edouard

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Copenhague

Mon voisin, un sexagénaire qui commande un whisky et un verre de vin blanc, potasse pendant toute la durée du vol un guide touristique sur la Norvège. Je me suis demandé si je ne m’étais pas trompé d’avion, mais non, le Danemark était bien la destination. Une certaine routine encadre mes voyages, celle de tout touriste : atterrir, sortir de l’avion, retrouver ses bagages, tirer de l’argent à un distributeur (le Danemark n’est pas dans la zone euro), acheter un billet pour le centre-ville (la ligne de métro 2 vous amène en 15 minutes à Kongens Nytorv), trouver son hôtel, poser ses bagages…il faut aimer les rituels pour aimer les voyages. Vient ensuite la seconde étape consistant à poser les autres bagages, ceux qui nous ont accompagnés à Roissy et qu’on aurait bien laissés, ceux de la vie de tous les jours : il m’a fallu un certain temps pour poser les tableaux Excel et les SOMMEPROD du boulot. Ceux-ci s’évaporent petit à petit lorsqu’on commence à prendre conscience de la géographie de la ville, à avoir quelques repères, à être moins crispé sur le plan : il n’est pas simple de s’y retrouver entre tous ces canaux, d’autant plus que la ville est en pleins travaux, l’extension du métro devant se poursuivre jusqu’en 2018. En allant voir la petite sirène, mon guide serré sur le cœur, les bagages étaient encore là : « Je ne choquerai personne en disant que la petite sirène ne présente pas un intérêt sculptural exceptionnel, abandonnée sur son rocher à l’écart de la ville, elle semble s’ennuyer comme un rat mort, n’ayant pour toute compagnie que des groupes de touristes qui ne parlent pas sa langue ».
Ceci dit, la promenade le long de la mer valait le coup, tout comme le parque du kastellet qui jouxte la statue. De retour, quelque chose avait changé et je repensais au toit de la bourse formée de quatre pattes de dragon torsadées se terminant en pointe ainsi qu’à la flèche de l’église Notre-Sauveur de Christianshavn aux allures de tour de Babel. Tout ça était…merveilleux. Le mot magique était lâché, le dernier bagage était en passe de toucher terre.
L’émerveillement n’est pas vraiment dans ma nature et il est de bon ton en France d’adopter une position blasée, désabusée, de peur de passer pour l’idiot du village. Pourtant, la magie a fait son œuvre et je me suis mis à m’émerveiller de tout : des cabanes délabrées de Christiana, de la corne de Narval conservée au musée national, de l’esprit très Méliès du parc de Tivoli (avec un gros petit faible pour les montagnes russes), de la salle du trône du palais de Rosenborg, des couronnes royales, des boutiques de Storget et en particulier celles de la fameuse marque de briques emboîtées et colorées créée par Ole Kirk Christiansen en 1932, devenue un élément essentiel de l’univers ludique des 4-12 ans…
Je me suis tellement émerveillé que j’ai commencé à m’émerveiller sans m’en rendre compte, ne sentant plus qu’une vague torpeur, un sentiment de bien-être permanent, sans doute celui dont parlait mon guide, marchant insouciant, bercé par les chanteurs du Holmens Kanal, par les couleurs ocres des maisons, par les bateaux se faufilant entre les canaux et par la valse continuelle des vélos (on pense beaucoup à Amsterdam). Mais tout ça ne pouvait durer, l’heure du départ approchait et de nouvelles aventures m’attendaient.

Edouard

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Congo, une histoire

 

Prix Médicis Essai  2012
Prix du meilleur livre étranger – Essai  –  2012

Pour le Belge que je suis, le Congo fait partie d’une mythologie insufflée pratiquement dès le berceau.
Notre roi Léopold II (1835-1909) régna sur ce pays gigantesque sans n’y avoir jamais mis les pieds.
Au bord de la ruine, il en fit ‘cadeau’ à la Belgique en 1909. Le Congo belge était né.

Ce livre tout simplement passionnant raconte sans concessions le colonialisme de l’intérieur, avec ses succès, mais surtout avec ses abus et ses horreurs. Philanthropes, les colonisateurs? Tu parles, nous dit l’historien Van Reybrouck.

Cela nous est raconté avec empathie, et même avec humour.

Depuis son indépendance en 1960, le pays a connu des soubresauts et des guerres.
Dirigé de 1965 à 1997 par un mégalomane dénommé Mobutu, le pays s’est retrouvé exsangue, et il continue à lutter pour sa survie…

Les amateurs pour la relève ne manquent pas: Américains, Russes, Chinois, Français, se pressent au portillon.
Par altruisme, cela va de soi.

Une saine lecture pour petits et grands.
Un modèle d’objectivité historique.
En Belgique, on n’a plus d’argent, mais on a des idées.

Amitiés tricolores,

Guy.

David Van Reybrouck – Actes Sud – 680 p (dont une bibliographie de 22 pages)

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Le crépuscule d’une idole

La police de caractère du nom de l’auteur est quatre fois plus grosse que le titre de l’ouvrage. S’il n’y avait pas une photo de Freud sur la couverture, on penserait que l’idole en question est Michel Onfray.
Je ne sais pas qui considère Freud comme une idole. Pas moi en tout cas. Il me rappelle en premier lieu quelques cours animés en terminale : c’est toujours marrant de parler de sexe. Pour tout dire, n’ayant jamais voulu tuer mon père ni coucher avec ma mère, ses théories œdipiennes me semblaient pour le moins fumeuses. Par contre, j’avais été fasciné par l’inconscient et je le suis toujours.
Ce pavé de presque 600 pages est peu digeste, on y trouve de tout : beaucoup de choses intéressantes, mais qui ne m’ont pas bouleversées et des moins intéressantes. S’agissant de Sigmund, je n’ai pas été surpris par la mégalomanie du personnage, gourou mû par l’appât du gain et un besoin inouï de reconnaissance sociale. J’avais entendu parler des dégâts que ses séances avaient pu causer chez certains de ses patients, en particulier chez sa fille Anna. J’avais aussi entendu parler de la falsification de résultats visant à asseoir le caractère scientifique de sa thérapie. C’est pour moi le point le plus passionnant de l’ouvrage, très didactique, où l’auteur s’attache longuement a établir la frontière entre science et philosophie.
Pour ce qui concerne les tâtonnements de Freud, ses échecs, ses essais douteux, je le trouve moins percutant. À ce titre, l’ouvrage manque cruellement de contextualisation. Tous les aliénistes du début du XXe siècle tâtonnaient, le médecin viennois ni plus ni moins qu’un autre. Même chose pour la curabilité. Quels aliénés guérissait-on à la belle époque en dehors de ceux qui n’étaient pas malades ?
Je n’ai pas aimé le ton haineux d’Onfray qui ne passe rien à Freud ni à la psychanalyse. Son acharnement devient ridicule, voire suspect. Serait-il jaloux ?
Je conseillerai à ceux qui auraient l’ouvrage a portée de main, mais qui n’auraient pas envie de s’y plonger de lire au moins la conclusion.
L’écrivain essaie d’expliciter les raisons du succès de la psychanalyse et fait beaucoup de parallèles avec la religion, son autre grand moulin à vent. Il ne combat d’ailleurs pas tant la religion que l’idée simpliste qu’il s’en fait. Passons…chacun ses dadas. Il accuse ensuite la psychanalyse de brouiller les cartes entre l’homme malade et l’homme sain. Serait-il nostalgique des théories des années 30 qui assimilaient les aliénés à des non humains ? Juste après il écrit : « on ne déchire pas le voile des illusions sans encourir la haine des dévots ».
Ce qui manque à la psychanalyse aujourd’hui, c’est un leader susceptible de rassembler tous les courants et d’adapter les intuitions freudiennes aux avancées scientifiques du XXIe siècle. Certains psychanalystes ont sans doute longtemps adoré une idole fossilisée du maître au lieu de regarder le monde changer autour d’eux et c’est sans doute à ceux-là qu’Onfray s’adresse. Mais, ce qu’il convient de combattre, ce n’est pas Freud, c’est l’idolâtrie.
Edouard

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Tolkien et la grande guerre

Déambulant d’un éditeur à l’autre, je me sentais un peu oppressé par cette gigantesque machinerie industrielle que constitue le « Salon du livre ». C’est alors que l’ouvrage m’est apparu au détour d’une allée, mais peut-être est-ce lui qui, m’ayant repéré de loin, m’a fait venir à lui.

Quand le « Seigneur des anneaux » a été publié en 1954, Tolkien avait 62 ans. Son chef-d’œuvre ne marquait donc pas le début d’une carrière, mais était l’aboutissement ultime d’une longue genèse qui prend sa source bien avant l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand.

Avant 1914, l’écrivain crée à Cambridge un petit club d’esthètes avec trois inséparables comparses : le TCBS. Ce qui le passionne, c’est la philologie, la science des langues et des liens qui les unissent, tant est si bien qu’à force de rechercher l’indo-européen des origines, il finira par créer sa propre langue. Pour lui, le développement d’un langage est indissociable d’une mythologie qui lui est attachée. En 1914, les premières briques de son gigantesque projet commencent tout juste à prendre forme par le biais de chants, de gestes, de poèmes. Peu intéressé par les mythologies gréco-romaines, il puise son inspiration dans les grands récits nordiques, notamment finlandais. Et puis, le conflit éclate.

Tolkien n’était pas un Charles Péguy dans l’âme, s’élançant dans le feu ennemi à la première occasion. Non, il était plutôt prudent. Officier des transmissions, il put se tenir un peu à l’écart des no man’s land. Après 5 mois passés dans la Somme en 1916, il fut attaqué par une colonie de poux qui lui inculquèrent la « fièvre des tranchées », l’obligeant à regagner le sol britannique. Il mit beaucoup de temps à se défaire de ce mal qui lui permit de ne pas être exposé à la grippe espagnole qui décima les soldats des deux camps début 1917. Faute de combattants valides, son régiment fût dissout et il resta sur son île jusqu’au 11 novembre 1918.

Ses compagnons d’avant-guerre n’eurent pas tous autant de chance et deux d’entre eux périrent et le TCBS s’éteignit lui aussi tout comme « la communauté de l’anneau » à la fin du premier volet de la saga.

L’impact de la guerre sur l’œuvre n’est pas seulement lié au temps passé sur-le-champ de bataille, mais aussi à l’esprit des années qui ont suivi le conflit, au souvenir de toutes ces vies brisées, de ces machines de mort que furent les gaz et les lances flammes, le souvenir du combat de l’homme contre la machine, la nostalgie d’un temps d’avant-guerre qui ne sera plus. Garth propose de nombreuses pistes faisant le lien avec la trilogie de l’anneau: les fans en trouveront beaucoup d’autres : les tanks pour les oliphants ; l’aviation ennemie pour les montures ailées des nazgûls ; les marais des morts pour les tranchées boueuses remplies de cadavres, le brave poilu pour Sam Gamegie … il est plaisant d’explorer des pistes, d’émettre des hypothèses, de soupeser des probabilités, mais aussi un peu vain, évidemment.

John Garth
Christian Bourgeois éditeur
2014
Edouard

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