La Montagne magique

 

En 1907, un jeune ingénieur allemand bien comme il faut, Hans Castorp, arrive au sanatorium de Davos pour rendre visite à son cousin militaire atteint par la tuberculose. Il y restera 7 ans.

Si vous vous intéressez au spiritisme, vous devriez lire la Montagne magique de Thomas Mann m’avait on dit. 975 pages ! Oups ! Le voyage n’aura pas été sans peine.

La première partie décrit l’arrivée du héros et le quotidien du sanatorium. C’est assez amusant de voir tous ses personnages qui, pour la plupart, ne sont pas malades, mais ne s’inquiètent pas moins des tressautements des thermomètres relevés jusqu’à dix fois par jour. L’autre élément amusant pour un lecteur du XXIe siècle, mais dont il était impossible d’avoir connaissance en 1924, année de publication de l’ouvrage, c’est ce qu’est devenu Davos aujourd’hui : les caprices du mercure et les inquiétudes des malades plus ou moins imaginaires renvoient aux inquiétudes des experts de la finance internationale devant les variations boursières. Il y a aussi dans cette partie une ambiance qui retient le lecteur, une ambiance un peu étrange qui, je ne sais trop pourquoi, m’a fait penser à celle des tableaux de Magritte.

La seconde partie a été une torture et j’ai bien failli laisser tomber plusieurs fois. Elle est dominée par les discussions interminables du Franc-Maçon Settembrini et du jésuite d’origine juive, Naphta. J’étais largué la plupart du temps : des débats sur le temps, la maladie, la mort, le vivant…il paraît que Thomas Mann était un grand admirateur de Schopenhauer. Si vous aimez Schopenhauer… J’ai surtout retenu que la science et la médecine en particulier avaient drôlement progressé depuis les années 20. Hans Castorp, avale tout ça comme une éponge. À la fin de la seconde partie, il se demande si le temps n’est pas en fait une illusion. Pour ma part, à mesure que je tourne les pages, je ne vois aucune trace de spiritisme et me demande où ce livre veut m’emmener.

La troisième partie débute quand Hans Castorp décide d’aller skier et est pris dans une tempête de neige. Je me souviens alors du titre du roman. J’essaie de me remémorer où était la montagne dans les deux premiers tiers tout en poursuivant ma lecture : l’action ne cesse de progresser. Le spiritisme prend de l’épaisseur à partir de la page 891. Il aboutit à la montée en puissance d’une folie collective effrayante qui conduit au sommet : le début de la Première Guerre mondiale. Les dernières pages du roman, qui décrivent la guerre dans toute son horreur, font penser aux cadavres grimaçants d’Otto Dix.

Où trouver le matériel pour réussir cette lecture ? L’expo « de l’Allemagne » (au Louvre jusqu’au 24 juin) présente plusieurs paysages surnaturels de Caspar David Friedrich. L’un d’eux est en couverture du roman dans la collection « le livre de poche ». Je recommande aussi à ceux qui voudraient tenter l’ascension de visionner « le cabinet du Dr Caligari » (1919) de Robert Wiene et « Dr Mabuse le joueur » (1922) de Fritz Lang.

Édouard
La montagne magique-Thomas Mann

Le livre de poche-2012(1924)

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Giotto

 

– Allo, je vais voir l’expo Giotto au Louvre, ça te branche ?

– Giotto ? Euh…OK.

Je ne l’avais pas vu depuis un certain temps et si ç’avait été une rétrospective Annie Cordy, je pense que j’y serai allé aussi.
Dans la ligne 12, il y avait un SDF qui avait l’air vraiment désespéré. Tout en le regardant, j’essayais de me souvenir qui était Giotto : un peintre italien de la renaissance ou un peu avant, mais impossible de mettre un tableau sur ce nom.

Bon, il est à cheval entre le XIVe et le XVe siècle, je n’étais pas très loin au regard de la renaissance italienne.

La pièce était plutôt petite et contenait une vingtaine d’œuvres religieuses pour la plupart. Giotto est surtout connu pour ses tableaux de la vie de Saint François : « Ah oui d’accord, c’est lui Giotto ». Je ne suis pas particulièrement sensible à ce genre de peinture, je ne connais pas non plus très bien l’Italie ni l’époque. Quand je vois saint François qui donne à manger aux canards, je pense « C’est saint François qui donne à manger aux canards » et j’ai du mal à m’émerveiller. Au bout d’un quart d’heure, j’en ai eu marre et je l’ai laissé seul : il semblait vraiment très absorbé.

En l’attendant à l’extérieur, je regardais les gens qui faisaient la queue, je me demandais combien d’entre eux allaient voir l’expo par pur snobisme, histoire de ce la péter un peu en société « je suis allé voir Giotto au Louvre, c’était fooormiiidaaaable ! », diraient ils en tenant une coupe de champagne et en levant un petit doigt. Il y avait aussi dans la queue un prêtre en col romain « ah oui, là, d’accord. Lui, il doit certainement ressentir quelque chose ».

Finalement, je sortais de cette expo avec un sentiment de frustration ; jaloux de tous ces gens qui éprouvaient peut-être des sensations que j’étais moi-même incapable d’éprouver.
Lorsqu’il sortit enfin, le regard pleinement satisfait, il m’expliqua qu’il connaissait très bien l’Italie. Sans doute aussi est-il un peu plus mystique que moi.

Bref, si vous aimez Giotto, allez voir Giotto. Sinon, vous risquez de vous emmerder. Mais peut-être que l’expo vous réservera une bonne surprise. Peut-être aurez-vous une révélation, comme Saint Paul sur le chemin de Damas, comme Claudel à Notre Dame. En tout cas, moi je n’ai rien ressenti. Je suis peut-être trop cartésien.

Edouard

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La mort à Venise

Un écrivain vieillissant se rend à Venise, et tombe sous le charme d’un éphèbe de 14 ans qui séjourne dans le même hôtel que lui. Une épidémie de choléra règne en ville et finira par emporter le vieux poète.
Me souvenant du film homonyme de Visconti avec la musique lancinante de Mahler, j’ai retrouvé le même pouvoir hypnotique chez Thomas Mann.
Par moment – misère – le style ferait penser à Marcel Proust. Le style de Thomas Mann est tarabiscoté, les phrases sont malgré tout suffisamment brèves pour ne pas en avoir oublié le début quand on arrive au bout.
Tout cela est fort beau, par moments (emm…) ennuyeux.
La deuxième histoire se passe dans un sanatorium, et raconte la maladie d’une pianiste vivant avec un rustre en essayant de se convaincre qu’elle est heureuse. Un fort beau cas d’hystérie, qui se terminera mal.
La troisième histoire finit près d’un cimetière.
Trois nouvelles donc, pas très folichonnes, qui ne me donnent pas trop envie de lire la montagne Magique, un énorme boulet du même Thomas Mann.
Amitiés essoufflées,
Guy
Thomas Mann
Poche – 189 p.

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La vengeance du comte Skarbek

J’avais repéré depuis quelque temps déjà l’expo « Thorgal » à la mairie de Versailles qui se termine dimanche.

Mouais…Thorgal l’extra-terrestre élevé par des Vikings, je trouve le dessin pas trop mal et j’avoue qu’il m’arrive parfois de suivre ses aventures lorsque je m’attarde à la FNAC. Thorgal, c’est un peu le Charles Ingalls de la BD francophone. Il est beau, il est grand, il est fort, il est juste, il coupe du bois… Tout ça se laisse lire, mais reste un peu premier degré.

Il se trouve cependant que je me suis retrouvé à Versailles le week-end dernier et, l’occasion faisant le larron, je me suis décidé à franchir le seuil de l’hôtel de ville.

J’ai été agréablement surpris de m’apercevoir que l’expo n’était pas tant consacrée à Thorgal qu’à son dessinateur Grzegorz Rosinski, à l’origine de nombreuses autres BD à la qualité graphique incontestable dont « le grand pouvoir du Chninkel » qui reste un classique de l’heroïc fantasy.

Au milieu de cette production foisonnante, je suis tombé sur quelques planches aux très belles couleurs aquarellées tirées d’un diptyque dont je n’avais jamais entendu parler : la vengeance du comte Skarbek.

En 1843, un peintre d’origine polonaise débarque à Paris pour assouvir sa vengeance.

Bon, allez vous me dire, encore un remake du comte de Monte-Cristo. Oui, c’est tout à fait ça, mais la filiation est revendiquée puisque le peintre finit par raconter son histoire à l’un des nègres d’Alexandre Dumas. Un scénario d’Yves Sente très bien ficelé qui revient sur la renaissance de la Pologne en 1830 et plus globalement sur une tranche de l’Histoire de l’Europe que je ne connaissais pas bien. Seul petit bémol, un imbroglio autour d’une main coupée qui me semble un peu tiré par les cheveux.

Même si Rosinski n’est pas le scénariste, l’histoire semble beaucoup parler du père de Thorgal, de son amour pour la Pologne où il est né en 1941, de son amour pour Paris et de sa grande passion, lui qui, comme nous l’explique l’exposition, a toujours rêvé de devenir artiste peintre.
La vengeance du comte Skarbek
Sente-Rosinski
2004-2005
Edouard

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Amsterdam

La gare du Nord, puis le Thalys. 3h15 pour arriver à la centraal station.
Le bruit et l’odeur…voilà comment, si j’étais amstellodamois, je décrirais notre belle capitale.
Je ne m’en étais pas rendu compte à l’arrivée, mais ça m’a frappé au retour, cet air parisien vicié et cette pollution sournoise qui s’infiltre partout et que l’on arrive jamais vraiment à éradiquer même en frottant très fort.
Au paradis du vélo, l’air est pur et silencieux. Les seuls effluves insolites sont celles du cannabis que l’on renifle par-ci par-là. C’est aussi une ville beaucoup moins peuplée que Paris, c’est sans doute pour ça qu’on y respire mieux. Il y a quelques voitures tout de même, mais les cyclistes y sont omniprésents avec des carrioles qui transportent parfois trois ou quatre enfants.
L’eau des innombrables canaux qui découpent la ville en une grande mosaïque alimente elle aussi ce sentiment de pureté.

Le paradis sur terre allez vous me dire ? Oui, mais celui aussi des paradis artificiels et tarifés. Les coffee-shop, sex-shop et autres marchands de magic mushrooms y fleurissent dans le centre. C’est aussi là que l’on trouve, à deux pas de la Oude Kerk, la plus ancienne église de la ville à la sobriété toute calviniste, les prostituées court vêtues qui attendent le client derrière les vitrines rouges. Image un peu déconcertante pour un voyageur ressortissant d’un pays latin ou les églises sont remplies, sinon de fidèles, au moins de mobilier et où l’exposition de femmes en petites culottes et soutiens-gorges derrière une vitrine est pour le moins insolite (même en étant prévenu…).

Une ville belle et surprenante, pleine de contrastes comme cet alignement de baraques flottantes délabrées le long du Stadhoudeskade que surplombent de magnifiques immeubles.

La rembrandtplein est à ce titre symptomatique : la grande statue du peintre y côtoie le palmier fluorescent d’un coffee shop et un grand édifice qui ressemble à une église et qui est en fait la tour « booking.com ».

Aaaah Rembrandt, le XVIIe siècle. Si vous voulez retrouver les racines de l’orgueil batave, n’oubliez pas de faire un tour au Rijkmuseum dont on ne peut visiter en ce moment qu’une petite aile, mais qui devrait rouvrir prochainement dans sa totalité.
Ce petit pays commerçant a à cette époque sillonné le monde et fait découvrir ses richesses au reste de l’Europe. Son port, devant offrir une femme à chaque marin, y a fait fleurir la prostitution. Aujourd’hui, le faste d’entant semble un peu délavé, mais le fait qu’en janvier, la nuit tombe à 17h00 y est sans doute pour quelque chose.

Il est vrai que le temps où les juifs portugais, chassés par l’inquisition venaient y construire une immense synagogue n’est plus. La ville a cessé d’être une terre d’exil pour les minorités persécutées et les libres penseurs européens, nous n’allons pas nous en plaindre.

Edouard

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Le potager des malfaiteurs ayant échappé à la pendaison

Encore une folle équipée dans la Laponie chère au cœur d’Arto.
Ce n’est jamais la même histoire, ni vraiment le même paysage.
Cette fois-ci, « L’inspecteur principal Jalmari Jyllänketo est envoyé par la Sécurité nationale finlandaise dans l’ouest de la Laponie. Alors que des rumeurs font état de mystérieuses disparitions, il doit enquêter sur un ancien kolkhoze reconverti en une florissante exploitation agricole ; les mines de fer sont devenues des champignonnières ; les terres marécageuses, des potagers bio. »
Jalmari, devenu pour l’occasion contrôleur en agriculture biologique, s’habitue très bien à l’ambiance familiale de l’étang aux Rennes. Plutôt d’un caractère accommodant, il est vite adopté et restera au-delà de sa mission, en envoyant de faux rapports et en devenant pourvoyeurs de main-d’œuvre « spéciale » pour la mine qui n’est, en fait qu’un camp de concentration pour gens peu recommandables. Une autre façon de voir la justice et la réinsertion dans la vie sociale des délinquants.
Si je veux bien me donner la peine de réfléchir, je reconnais que l’histoire n’est pas du tout morale. Encore que… toutes les idées ne soient pas mauvaises. mais… trop fatiguée pour réfléchir.
Encore un Paasilinna qui ne m’a pas déçu et m’a bien changé les idées.
La Martine
PAASILINNA Arto
Folio, 2012 (Denoël 2010 – 1998), 376 p.

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Skyfall

Un ancien agent du MI6 tenu pour mort après avoir été abandonné par M pour des raisons politiques, refait surface et décide de se venger. Scénario vu et revu, mais comme on sait, le scénario n’a pas beaucoup d’importance dans l’univers très codifié de 007. Qu’est-ce qui fait alors un bon James Bond ?

La partie introductive qui précède le générique ? Souvent, elle n’a pas vraiment de lien avec la suite, mais pour « Skyfall », elle est essentielle. Comme son nom l’indique, l’opus parle d’effondrement. Bond, tel le phénix, renaît depuis 50 ans de ses cendres et continue à nous faire rêver. Skyfall n’est pas une aventure supplémentaire du célèbre espion: c’est un cadeau d’anniversaire, une plongée au cœur du mythe « Bond ».
Le générique ? La voix chaude et enveloppante d’Adèle remporte cette fois-ci l’épreuve haut la main.
Le méchant ? Indispensable ! Celui de Skyfall, campé par Javier Bardem, atteint des sommets. Sa folie frise avec celle d’un Klaus Kinski dans « Aguire».
Les morceaux de bravoure ? J’en retiendrai deux: la scène d’ouverture et une poursuite en heure de pointe dans le métro londonien.
La James Bond girl ? Elle passe un peu au second plan cette fois-ci. Le concept n’est-il pas un peu démodé, un peu phallocrate?
Les gadgets ? Si la James Bond girl est mise de côté, les gadgets sont eux relégués au rayon des antiquités. Le nouveau Q, un petit génie de l’informatique, s’en explique dans une scène savoureuse au musée. On est loin de la domotique des années 60 : à l’heure où le CD, le DVD et le livre papier tendent à disparaître, le stylo qui fait boom devient un peu ridicule..
James?James Bond est un mythe de la virilité, l’Apollon des temps modernes. Lui aussi doit évoluer pour répondre aux canons de la société. La dernière partie qui se passe en Écosse peut être vue comme un hommage au James des origines qui reste encore le meilleur : Sean Connery. Sans doute Roger Moore et Pierce Brosnan étaient-ils un peu trop parfaits et un peu fades. Daniel Craig, comme les héros de l’antiquité, tire son charme au moins autant de ses failles que de ses qualités. Ses traits ont vieilli bien sûr, ses performances sont un peu émoussées, mais 007 connaît son métier et il a du talent.
Le petit plus ? Ce qui fait un bon James Bond, c’est enfin le petit plus qui va faire qu’on ne va pas l’oublier. Cette fois, ci, c’est l’esthétique : aquarium géant numérique, combat en ombres chinoises, scène sensuelle derrière une plaque en verre martelé, jeux de lumière sur M au bord d’une fenêtre contemplant la campagne écossaise en attendant l’apocalypse…Skyfall est un film d’une grande beauté.

Savoir traverser la guerre froide, le libéralisme triomphant des années 90 et l’univers incertain et ultra-mondialisé de l’après 11 septembre, c’est un défi que seuls Bond et Johnny Halliday peuvent relever. Savoir transgresser les codes et les faire évoluer sans les violer, c’est sans doute aussi l’âme du génie britannique.
Edouard

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Londres

La gare du Nord, puis l’Eurostar. 2h15 pour arriver à la gare de Saint Pancras. Je retrouve avec plaisir les Londoniens : ceux qui sortent des bureaux de la city à partir de 6h00, électrisés par un champ magnétique qui les ferait courir en tout sens ; ceux attroupés devant deux Rolls Royce sur le parvis de Saint Paul ; ceux qui regardent les acrobates et les chanteurs de Covent Garden ; ceux du métro qui s’engouffrent sans hésiter dans le boyau étroit et interminable qui permet de joindre « bank » à « monument » ; ceux de Smithfield Garden que je n’ai pas pu voir m’étant levé trop tard…

Ce que je suis venu chercher à Londres, ce n’est pourtant pas les Londoniens, ni Big Ben, ni la pluie, ni les touristes qui se font prendre en photo à Trafalgar Square devant la statue de Nelson, ni les vestiges des épreuves olympiques du Beach volley, ni 007.
Ce que je suis venu chercher, c’est l’esprit de l’époque victorienne qui a tant influencé la culture occidentale via Hollywood. J’ai voulu retrouver ce Londres de Dickens, de Stevenson, de Mary Shelley et de Bram Stocker.

Whitechapel a sans doute beaucoup changé depuis l’époque de Jack l’Éventreur. On ne peut toutefois pas dire qu’il soit devenu un quartier particulièrement riant et le fog, qui est toujours là, n’arrange pas les choses.

En me lançant à la recherche du petit musée du Royal Hospital où Joseph Merrick (Elephant Man) mourut en 1890, j’ai pu constater la pauvreté du quartier où la communauté musulmane est aujourd’hui très représentée.
En descendant jusqu’à la Tamise, j’ai aussi retrouvé execution Dock où fut pendu captain kidd, immortalisé par Stevenson dans l’île au trésor sous le nom de Long John Silver.

Mise à part la reconstitution du squelette du pauvre Merrick, je n’aurais vu aucun monstre à White Chapel, ni fantôme, ni vampire, ni loups garou.
Les monstres, je les trouverais à l’ouest, dans le très chic quartier de Holborn, au Hunterian Museum où toute une faune d’êtres difformes est conservée dans des bocaux : à l’époque victorienne, les frontières entre curiosité, science et art n’étaient pas très nettes. J’ai alors entrevu une société divisée où le malheur des uns pouvait servir le divertissement des autres.

Pour terminer en beauté sur l’imaginaire victorien, la Tate Britain propose en ce moment une très belle expo sur les préraphaélites qui révolutionneront à l’époque les codes traditionnels de la mythologie, de l’histoire et de la religion. Je suis resté interdit devant la beauté diaphane de ses personnages asexués représentés dans des scènes galantes moyenâgeuses et, songeur devant ces représentations de la femme : soit oie blanche, soit femme fatale. À leur manière, ces codes influenceront eux aussi l’histoire du vingtième siècle…pour le meilleur et pour le pire.

Edouard

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Le petit livre bleu

Cela fait un certain temps que j’ai décroché… 25 ans environ puisque je suis certain de ne pas avoir lu les albums publiés après « le bébé schtroumpf ». Les précédents, je les ai lus et relus des dizaines de fois. J’étais aussi collectionneur des figurines en caoutchouc et des accessoires qui allaient avec. Bref, c’était une passion.
Depuis un moment, je guettais cet ouvrage, me disant qu’un autre fan s’intéresserait certainement un jour à la structure sociale du village des petits êtres bleus. Je ne saurais donc trop remercier Antoine Buéno de s’être prêté à l’exercice.
L’organisation du village est un archétype de société utopique totalitaire qui, par de nombreux aspects, se rapproche des utopies nazies et communistes.
Je ne suis pas d’accord sur tout, mais l’avantage et qu’il lance de nombreuses pistes.
Le communisme ? Évidemment, ça saute aux yeux. Le nazisme ? Peut-être. La judéité de Gargamel, par exemple, me semble douteuse. L’auteur n’évoque pas les origines rabelaisiennes du personnage pourtant évidentes puisque la mère de Gargantua s’appelait Gargamelle et l’ennemi des schtroumpfs est forcément un géant pour ces derniers. Azraël et Israël ? Bof. Le chat du sorcier a un prénom d’archange au même titre que Gabriel et Michel et son utilisation par Peyo est à mon sens surtout là pour illustrer le moyen âge fantasmé dans lequel il situe les aventures de la communauté. La schtroumpfette, un idéal arien ? Arrêtons de déconner en cherchant du nazisme partout. L’inconscient occidental n’a pas attendu Hitler pour idéaliser la blondeur de même qu’il a toujours associé la couleur noire au mal et la beauté au bien.
Ce qui m’a plu, c’est l’analyse zoologique du schtroumpf et surtout le modèle dictatorial de l’organisation du village, tenu d’une main de fer par le duo Grand Schtroumpf/Schtroumpf à lunette ; une société muselée dans laquelle toute contestation est impossible ; une société engluée dans une implacable routine qui rend inenvisageable tout développement individuel. Tout schtroumpf n’existe d’ailleurs que pour et par la communauté.
Une piste qui, à mon sens, aurait dû être plus explorée est celle de l’enfance. En effet, si la structure du village évoque de sombres images à l’adulte, elle ne manquera pas d’émerveiller l’enfant qui y reconnaîtra un univers familier : le Grand Schtroumpf, c’est l’autorité dont il a besoin. Le barrage, c’est l’école. Gargamel, c’est le « méchant » qu’on trouve dans tous les contes de fées. Les autres schtroumpfs, c’est les copains. Le Schtroumpf à lunettes, c’est l’ « Agnan » du petit Nicolas : le fayot premier de la classe auquel on casse la gueule à la récré.
Les sociétés enfantines sont dictatoriales, on le sait (lire à ce titre le formidable « Sa Majesté des mouches » de William Golding) et ce n’est pas un hasard si tout dictateur qui se respecte assoit son autorité en infantilisant les foules…
Edouard

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Bruxelles

La gare du Nord tout d’abord, puis le Thalys. 1h15 pour arriver à la gare du Midi. Je vais rendre visite à un vieux copain. Mon guide indique que lorsque l’on est invité chez des Bruxellois, il faut apporter du chocolat. Passage obligé donc chez Marcolini. Première bière de la journée à la terrasse d’un café dans le quartier des Sablons en regardant les vieux Belges qui semblent tous surgis d’albums d’Hergé. Il faut dire que j’en ai eu des images : du graffiti le plus vulgaire aux murs qui sont de véritables planches, toute la ville est peinturlurée.

Flânerie autour de la Grand-Place et du Mannekenpis. Le journal « Le soir » se passionne pour la campagne électorale française et se moque de l’interdiction de la publication des résultats avant 20h que le pays tente d’imposer à ses voisins.

En fin d’après-midi, le canal Charleroi dégage une ambiance à la Simenon. En chemin, je tombe sur la sculpture d’un chien qui lève la patte. Le chien du Mannekenpis ? Vient ensuite une affiche signalant la fermeture d’un musée d’art moderne…en 1970 et la photo d’un club de danse sur laquelle s’égayent pattes d’éléphant, cheveux longs et chemises à fleurs. Un peu plus loin, une affichette collée en bas de la vitre d’un magasin de déguisement « non merci, j’ai déjà ri ! ». Pas de doute, on est bien au pays du surréalisme.

Retour aux sources. Le marché de la « place du jeu de balle » n’est-il pas celui où Tintin à acheté la Licorne ? Vieux meubles, objets non identifiables par milliers, masques et statuettes africaines, coffres au trésor, épées et sabres en tout genre, mauvaises copies et tableaux volés, renards que les Bruxelloises ne portent plus depuis des décennies : tout l’univers du reporter à la houppe semble ici rassemblé.

Et ce vieil homme qui donne à manger aux pigeons non loin du marché, je l’ai déjà vu, c’est certain, mais je ne sais plus dans quel album.

Je n’arriverai pas à revenir à la réalité. Pourvu que je ne me réveille pas !! Je me réfugie au musée Magritte, ouvert il y a trois ans. Peut-être mieux que tout autre, il aura su dessiner et théoriser la belgitude.

Après Magritte, je compte sur le centre belge de la Bande dessinée pour prolonger le combat. Il fait beau et les Bruxellois profitent du bleu du ciel qui n’est pas toujours au rendez-vous. Un jeune homme fabrique des bulles de savon géantes…c’est donc bien ici que l’on fabrique les phylactères. En arrivant, je retrouve la statue de Gaston auquel je n’ai pas donné de nouvelles depuis mon dernier passage, il y a de cela une quinzaine d’années, mais qui ne semble pas m’en vouloir. Refroidi par la foule, j’opte pour la librairie et achète un album.

Et puis, mon portable sonne. C’est mon vieux copain. C’est quand même pour le voir que je suis venu à la base. On se voit pour le déjeuner, on ira manger des moules-frites.

Edouard

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