Le procès contre Mandela et les autres

Le 11 juin 1964, Nelson Mandela est condamné à perpétuité en Afrique du Sud.
Le procès n’avait pas été filmé, mais entièrement enregistré. Un dessin animé illustre les extraits de la bande sonore. Le tout est entrecoupé par des entretiens des différents protagonistes du procès ou de leurs descendants.
« Libérez Mandela ! » est une phrase qui a bercé mon enfance. J’entendais les gens la prononcer, je la voyais écrite sur les murs. J’ai fini par comprendre que s’il fallait le libérer, c’est qu’il devait être prisonnier, mais je ne savais pas bien qui était Mandela et pourquoi il était en prison. Quand il a été libéré en 1990, j’étais enfin en âge de comprendre et j’ai partagé la liesse populaire.
À l’origine, il y avait l’apartheid, un régime qui reposait sur une stricte séparation entre les blancs et les noirs et sur l’infériorité institutionnalisée de ces derniers. Ce régime n’a été aboli qu’en 1991. C’est sans doute pour ça qu’on nous parlait tout le temps de l’apartheid en cours d’anglais. On avait regardé « cry freedom » au collège.
Le début du documentaire insiste sur les liens idéologiques entre nazisme et apartheid. Le nazisme, comme on le sait, n’était pas un phénomène isolé et s’intégrait dans un vaste réseau mondial de racisme institutionnalisé. Des mouvements identiques existaient avant les années 30, d’autres perdurèrent… jusqu’en 1991 ! J’ai du mal à réaliser quand même.
Le film s’articule autour d’une question essentielle : si Mandela et ses compagnons ont été condamnés à perpétuité, c’est donc qu’ils n’ont pas été condamnés à mort. Mais pourquoi n’ont-ils pas été condamnés à mort ?
Les prévenus n’ont pas nié être à l’origine des sabotages et ont été très explicites concernant le sens politique donné à leur action visant à déstabiliser le pouvoir en place. En d’autres temps…oui, mais justement, les temps n’étaient plus tout à fait les mêmes. Les procès de Nuremberg étaient passés par là et les idéologies racistes avaient du plomb dans l’aile.
Le fils du procureur juif du procès charge beaucoup son père, mais peut-être a-t-il pesé dans la balance pour faire éviter la peine capitale aux prévenus. Les autorités de Johannesburg ont certainement pensé, comme l’indique un passage du film, que condamner à mort les accusés risquait d’en faire des martyres et de provoquer des émeutes incontrôlables. On voit aussi un représentant des États-Unis s’exprimer à l’ONU et on imagine que le procès devait avoir un certain retentissement international. S’il propose quelques pistes diffuses, Nicolas Champeaux a toutefois l’intelligence et la finesse de ne pas nous donner le fond de sa pensée. Il en aurait fallu peu pour que la condamnation à mort soit prononcée. Le mystère reste entier et l’on attend le verdict en tremblant même si on connaît la suite. C’est donc un soulagement d’entendre la sentence et c’est avec émotion qu’on se laisse transporter par cet instant où l’histoire choisit un trou de souris pour basculer.

Édouard

4321

Il y a quelques mois, l’auteur new-yorkais est venu faire en France une tournée de promotion, accompagné de sa revêche épouse. Il est apparu dans différentes émissions, parmi lesquelles la Grande Librairie.
Il y a raconté la genèse de ce livre qu’il a mis 10 ans à écrire.
En refermant ce gros pavé (1190 grammes, presque autant que de pages), je me demande si le jeu en valait la chandelle. Je n’ai pas pris le risque de le prendre dans mon bain (je parle du livre) afin d’éviter des lésions cutanées sérieuses.

Comme le titre le suggère, il s’agit de 4 histoires.

Un jeune Juif russe débarque à Long Island au tournant exact entre le 19e et le 20e siècle.
Un de ses compatriotes lui conseille de déclarer porter le nom de Rockefeller, plutôt que son patronyme imprononçable. Interrogé par l’officier de l’immigration, il n’arrive plus à retrouver son nom d’emprunt et il laisse échapper en yiddish, Ikh hob fargessen! (J’ai oublié). L’officier l’inscrit dans son registre sous le nom de Ichabod Ferguson.

À partir de cette anecdote plaisante, Paul Auster imagine la destinée de Archie Ferguson, le petit-fils
de l’immigrant juif. Ici commencent 4 vies en 7 chapitres de chaque fois 4 épisodes. Vous suivez toujours?
On savait Paul Auster adepte de la lévitation (voir l’épatant Mr Vertigo).
Il prouve ici qu’il n’a pas peur de la haute voltige.

Les 4 vies du même personnage, avec d’autres comparses, d’autres choix, d’autres partenaires,
d’autres amitiés, d’autres orientations sexuelles, ont de quoi donner le vertige.

Je n’ai pas pu me défaire de l’impression qu’il a voulu écrire le chef-d’oeuvre que chaque écrivain
rêve d’offrir au monde. Il est conteur brillant, et fait partie des auteurs majeurs aux USA.
Les diversions sportives (base-ball envahissant) et politiques (Vietnam, Nixon, racisme)
pourraient être sérieusement élaguées, surtout pour un lecteur européen.

Me voici donc un peu perplexe.

Amitiés God bless you,

Guy

Paul Auster
Actes Sud
1020 p.

Lire!

L’émission Apostrophes eut ses heures de gloire de 1975 à 1990.
Bernard Pivot est resté une figure populaire. Académicien Goncourt, il continue ses activités
littéraires.
Avec sa fille Cécile, il nous raconte son amour des livres, avec des photos drôles ou émouvantes.
Un livre à feuilleter avec tendresse, indispensable pour les amoureux de la lecture.
Vous est-il déjà arrivé de vous trouver en présence d’un lecteur ou d’une lectrice, que ce soit dans un train ou un lieu public? La curiosité ne vous pousse-t-elle pas à lire au moins le titre du livre?
Eh bien, posez-lui la question. L’inconnu(e) s’empressera de vous montrer la page de couverture.

Extrait:
« Les gens qui lisent sont moins cons que les autres, c’est une chose entendue. Cela ne signifie pas que les lecteurs de littérature ne comptent pas d’imbéciles et qu’il n’y a pas de brillantes personnalités chez les non-lecteurs. Mais, en gros, ça s’entend, ça se voit, ça se renifle, les personnes qui lisent sont plus ouvertes, plus captivantes, mieux armées dans la vie que les personnes qui dédaignent les livres. »

Amitiés confraternelles!

Guy.

Bernard Pivot et sa fille Cécile Pivot
Flammarion – 191 p.

Illuminati

Comment une société secrète autrichienne ayant eu à peine une dizaine d’années d’existence peu avant la Révolution française a-t-elle pu devenir une usine à fantasmes complotistes au XXIe siècle ?
Philippe Liénard est franc-maçon et écrit des livres sur la franc-maçonnerie. Je n’avais jamais vu un livre typographiquement aussi dégueulasse : les coquilles et fautes d’orthographe sont légion. Le livre comporte aussi de grosses erreurs historiques et culturelles : confusion entre 1er empire et 1re république, référence à « Georges Orwell, auteur du roman 1987 » (il faut le faire) …
Sur le fond, c’est moins pire. Même s’il n’écrit pas très bien, l’auteur semble relativement sérieux. Les sociétés secrètes n’existent que par leurs structures hiérarchisées, leurs rituels et leurs adeptes. Les longues descriptions des grades sont pour le moins rasantes. À l’inverse, sa condamnation à la fin de l’ouvrage des petites escroqueries complotistes qui pullulent sur le WEB est salutaire.
Ce qui m’a le plus intéressé dans cet ouvrage est la distinction qu’il fait entre lucifériens et satanistes.
Satan, c’est clairement le mal : meurtre, viol, inceste, torture… et tout ce qu’une société considère comme tel à une époque donnée.
Lucifer est plus complexe. Étymologiquement, son nom signifie « porteur de lumière », une signification très noble pour moi, loin d’être associée au mal tel que je l’imagine. Lucifer est un ange déchu. Comme Prométhée dans la mythologie grecque, Lucifer est celui qui donne aux hommes les moyens lui permettant de s’élever au-dessus de la divinité. Dans l’histoire de la chrétienté, les hérésies et tous les systèmes de pensée jugés comme étranger au dogme de l’Église devaient craindre les flammes de l’enfer.
Le XVIIIe siècle aura été celui de l’affrontement à mort de l’Église et de Lucifer, par le biais des lumières, l’âge d’or des sociétés secrètes, des francs-maçons et autres Illuminati et se matérialisera dans la Révolution française et l’indépendance des États-Unis. Toute pensée un peu originale continue aujourd’hui à susciter la méfiance dans certaines communautés chrétiennes. Au sein de l’Eglise, les jésuites ont longtemps senti le soufre… jusqu’à ce qu’un jésuite arrive au Vatican.
Au XXIe siècle, le débat n’est plus le même. Le nouvel ordre mondial ourdi par le complot judéomaçonnique et dirigé par les Illuminati est un fantasme typique d’un village planétaire en quête de sens et terrorisé par son avenir. Les Illuminati sont en nous. Soyons tous responsables, car nous sommes les seuls maîtres à bord.

Édouard

Philippe Liénard
Jourdan
2018

Un ami Facebook

Je ne peux pas dire qu’à la fac, c’était vraiment un ami. Cependant, son sourire, sa voix apaisante et son regard bienveillant me suffisaient pour dire « lui, il est sympa », sans que je le connaisse vraiment.
Et puis, on s’est retrouvé bien des années après sur Facebook je ne me souviens plus très bien comment.
En fait, c’est Daech qui nous a rapprochés. À partir des attentats de Charlie Hebdo, j’ai commencé à écrire pas mal d’articles sur l’islamisme et l’islam en général. Mohamed les likait et/ou les commentait. Au printemps, après avoir bien débattu sur « les djihadistes sont-ils musulmans ? », il m’a dit « en te lisant, je me dis que le dialogue est possible ». Alors on a décidé de se rencontrer en live pour dialoguer.
C’est comme ça qu’on s’est retrouvé deux mois plus tard au tournesol. Ne me dites pas que vous ne connaissez pas le tournesol. C’est pour moi le bar des bons souvenirs du côté d’Edgar Quinet dans le quartier Montparnasse. Je n’y vais plus beaucoup, mais à chaque fois, je sais qu’il sera le théâtre d’une rencontre dont je me souviendrai longtemps.
Mohamed n’avait pas beaucoup changé depuis la fac. Il avait fait le même DESS que moi l’année d’après alors des souvenirs en commun, on en avait. Il s’était marié et avait deux enfants.
Rapidement, on a comme prévu embrayé sur la religion. Moi et mon éducation catholique, lui et son éducation musulmane, c’était un moment fort. Mohamed n’était pas un djihadiste, on a pris chacun une pinte et il m’a avoué que ça lui arrivait de manger du porc. Il m’a dit aussi avoir pris conscience qu’il était musulman la première fois qu’on l’avait traité de sale arabe quand il était enfant. Ceci dit, il ne rejetait pas pour autant ses racines musulmanes et algériennes. C’était donc un moment fort, un moment où tout semble possible, où tu te persuades que les gesticulations de Deach n’étaient en fait qu’une mascarade aussi macabre que pitoyable et qu’il n’y a pas d’autre issue que le dialogue entre religions.
La semaine dernière, Mohamed a eu une crise cardiaque. C’est Leila, son épouse, qui l’a annoncé sur Facebook.
Bien sûr, j’ai été choqué, je me suis senti jeté à terre et j’ai même entendu mon inconscient me dire : « Le pot du tournesol, c’était un rêve, un mirage. C’est un truc qui n’existe pas dans la vraie vie. Les religions sont faites pour se combattre, pas pour se comprendre ».
Heureusement, je me suis relevé. Je sais qu’il y a d’autres porteurs de lumière dans le monde musulman. Nous ne pourrons plus débattre ensemble Mohamed, nous ne pourrons plus continuer à guerroyer contre l’obscurantisme, mais maintenant, je le ferai aussi un peu pour toi.

Édouard

L’éternelle innocence du citoyen Français

« Ils se souviennent au mois de mai, d’un sang qui coula rouge et noir, d’une révolution manquée, qui faillit bouleverser l’histoire. Je me souviens surtout de ces moutons effrayés par la liberté s’en aller voter par millions pour l’ordre et la sécurité. »
Combien de fois ai-je écouté « Hexagone » de Renaud ? Je ne sais pas, mais beaucoup. Cette condamnation outrancière et sans concession de la société française m’a toujours fait beaucoup rire. La chanson est sortie en 1975. Sept ans après mai 1968, ces événements s’étaient déjà mythifiés dans l’inconscient collectif français. Tout le monde avait jeté des pavés sur les CRS en 68 et tout le monde était résistant en 45… La majorité a toujours été du bon côté de l’histoire.
Et alors, comment tout cela a t-il pu se produire si tout le monde était contre ? Et bien, ce n’est pas compliqué diront certains : à cause de l’État, à cause des puissants, à cause des chefs, des patrons… On touche là à la potion magique d’une certaine gauche française qui lui permettra certainement un jour de revoir la lumière, car accuser les « autorités » de tous les maux permet aussi à chacun de se dispenser de toute introspection et de faire face à sa propre part d’obscurité.
Les moments perdus n’existent plus aujourd’hui, le smartphone les a tués. Moi aussi, je les tue à l’occasion en regardant mon fil d’actualité Facebook à la recherche de perles. Il y a des perles humoristiques, quelques pensées profondes, mais beaucoup d’énormités. J’en ai relevé une cette semaine m’a particulièrement marqué :
« L’apartheid était légal ; l’holocauste était légal ; l’esclavage était légal ; la colonisation était légale. La légalité est une affaire de pouvoir et non de justice. »
Je note que l’auteur n’a visiblement jamais entendu parler de Montesquieu et de Lock, ni de séparation des pouvoirs entre législatif, exécutif et judiciaire. Il n’y a que dans les États totalitaires qu’exécutif, législatif et judiciaire ne font qu’un.
Il confond aussi légitimité et légalité. Le régime de Vichy était légal et légitime en 1939. Il est devenu illégitime en 45 et c’est cette perte de légitimité qui a rendu sa légalité contestable. Qui peut faire et défaire cette légitimité, sinon le peuple lui-même ?
Certes, ces horreurs ont bien été possibles parce que des organisations les ont mises en place donnant lieu à l’adoption d’un cadre légal. Mais tout cela n’a été possible qu’avec la complicité de la société, tous milieux sociaux confondus.
Jusqu’à la révolution industrielle, bien rares étaient ceux qui dénonçaient l’esclavage. La société avait toujours fonctionné comme ça depuis l’antiquité. Les nazis n’auraient pu faire ce qu’ils ont fait sans l’antisémitisme viscéral de la société occidentale des années 30. L’apartheid et la colonisation n’auraient pu avoir lieu sans une acceptation unanime de l’infériorité des non occidentaux.
Pour le meilleur et pour le pire se sont les peuples qui font l’histoire et les « puissants » qui en sont issu ne font que ce que le peuple leur permet de faire.

Édouard

Blog et bowling

Longtemps, je me suis demandé pourquoi la découverte du nord du Canada par Leif Erikson autour de l’an 1000 avait eu si peu de retentissement alors que la découverte de Christophe Colomb avait constitué une véritable révolution pour l’occident. J’ai fini par comprendre que l’Islande du Xe siècle n’était pas l’Espagne du XVe et que le succès d’une découverte n’était pas tant lié à la découverte elle-même qu’au sens que lui donne la société au sein de laquelle elle est mise à jour.
Mon hébergeur, Lemonde, ne me permet pas de gagner de l’argent avec mon blog et pour tout dire, je n’en éprouve pas le besoin (j’ai un vrai travail). Dès lors, mon plaisir de blogueur est de participer au débat public et bien entendu, de voir que mes articles sont likés, cliqués, lus, commentés. Ce plaisir est un peu le même que celui du joueur de bowling. Il y a des strikes, des bides, des semi-satisfactions.
Cela fait maintenant un an que je suis connecté à Google Analytics et le Top ten est éloquent :
10- « mes frères ». Je suis bien content d’avoir pu faire un peu de pub pour ce film qui fait connaître une maladie rare. Bien entendu, l’article est à publier dans les jours qui suivent la sortie du film, sinon, c’est un coup d’épée dans l’eau.
9- « Boris perd et gagne ». Strike réussi. Publié juste après la démission du bouffon londonien.
8- « Finalement, il y a quoi dans le Coran ? » L’islam, ça marche bien en ce moment. J’ai remarqué à cette occasion que beaucoup de gens likaient sans lire.
En 7, il y aurait « un con en hiver », mais le score est dû à un vendeur de viagra qui a pris ce post en otage. Donc, ça ne compte pas.
7- « Deash est en nous » celui-là, je l’avais écrit il y a deux ans au moment de l’assassinat du père Hamel, mais les gens le consultent toujours.
6- « Une vie chinoise ». Écrit aussi il y a deux ans. Je ne sais pas pourquoi il a tant de succès.
5- « comment draguer la catholique sur les chemins de Compostelle ». Ça, c’est un article de Guy, mon co-blogueur. Le succès doit beaucoup plus au titre, à mon avis, qu’à un intérêt pour la religion catholique.
4- « La disparition de Josef Mengele ». Ça, c’était au moment des prix littéraires.
3- « Quand vient la peur » Article écrit il y a 5 ans et demi, consulté massivement début août, quand le film est repassé sur France 3. Strike à retardement.
2- « balance ta chienne ». Bon, là, j’avais surfé sur la vague « balance ton porc ». Le titre accroche bien.
1- « Religion et obscurantisme en France ». C’est un très beau strike celui-là. Pas directement attaché à une actualité brûlante. Un truc qui touche l’inconscient collectif français. J’espère qu’il y en aura d’autres comme ça.
Que mes lecteurs se rassurent, mon but n’est pas uniquement de faire de l’audimat, mais c’est bien aussi de savoir ce qui vous intéresse. Je continuerai donc à écrire des posts qui n’intéressent a priori personne, comme cet article écrit il y a un an sur le Mokélé-Mbembe qui fait tout de même son petit bonhomme de chemin et qui sera peut-être un jour dans le top ten.

Édouard

La promesse de l’aube

Romain Kacew est né en Lituanie, d’un père absent, et d’une mère juive russe. Elle ambitionne pour son fils chéri une carrière artistique hors du commun.
Son admiration pour la France mènera la mère et le fils à Nice dans les années 30, après un bref passage par Varsovie.
Cette autobiographie est un enchantement. Romain Gary l’a écrite à un peu plus de 40 ans. Il décrit avec une énorme tendresse cette mère envahissante,
ambitieuse, hystérique, mais surtout aimante. Lui n’est pas en reste: on le soupçonne de manipuler légèrement la réalité. Il dispose d’une imagination
sans bornes, doublée d’un talent de conteur exceptionnel. L’humour côtoie la tragédie. La Seconde Guerre mondiale est la toile de fond de la séparation
de ces deux personnages inoubliables.
Cela fait longtemps que je n’ai plus été aussi passionné par une lecture.
Quand on connaît la suite de l’histoire de Romain Gary: son mariage avec Jean Seberg, le suicide de celle-ci, et le suicide de l’écrivain par la suite,
on ne peut que se poser des questions sur la faille que l’on sent poindre chez l’écrivain dès son enfance.

Amitiés fascinées,

Guy.

En 1960, à 46 ans et 20 ans avant sa mort, Romain Gary écrit ses mémoires.
L’écrivain, alors au fait de sa gloire, vient de rencontrer Jean Seaberg avec laquelle il vivra une passion déchirante. C’était les sixties, la grande époque des Stars, de ses icônes flamboyantes et inatteignables au commun des mortels (Marylin se suicide en 1962).
Romain Gary revient sur son enfance et ses premiers pas vers la célébrité. Le personnage principal est sa mère qui l’élèvera seule d’abord dans l’actuelle Lituanie et avec laquelle il traversera l’Europe pour s’installer à Nice. L’auteur s’attarde longuement sur le courage de cette femme, son extraordinaire aplomb et sur le soutien indéfectible pour son fils, persuadée qu’il deviendra un grand homme. La plus belle scène du roman, pour moi, est un dialogue fictif entre Romain Gary et sa mère sur un bateau entre l’Europe et l’Afrique. L’ambiance fantomatique qui s’en dégage fait beaucoup penser à l’univers des BD de Joann Sfar. Ce n’est certainement pas un hasard si l’auteur a illustré « la promesse de l’aube » il y a quelques années.
En dépit des encouragements maternels, le génie du jeune Romain Kacew tarde à venir. Beaucoup de scènes savoureuses, sans doute partiellement romancées pour certaines, décrivent les déboires du jeune prodige. Celle du tennis niçois haut de gamme auquel sa mère veut l’inscrire vaut son pesant de cacahuètes.
Entré dans l’armée de l’air peu avant l’éclatement du 2ème conflit mondial, ses aventures n’auront cependant rien de l’héroïsme d’un Pierre Clostermann. Il passera longtemps en Afrique à se plaindre de l’inaction à laquelle il est contraint (on pense à Céline dans « voyage au bout de la nuit »). Il parle aussi beaucoup de la vétusté qu’avaient alors les avions et aux nombreux accidents qui en découlaient. On sent une profonde amertume chez l’auteur qui parle à plusieurs reprises de ses compagnons morts au cours d’opérations aériennes.
La mort est d’ailleurs omniprésente dans cet ouvrage. C’est un homme blessé qui s’exprime. Qui était Romain Gary, l’homme qui aura su exaucer les rêves de sa mère ?
Ses biographes évoquent la noirceur qui ne cessera de transparaître dans son œuvre jusqu’à son suicide en 1980. Ils évoquent aussi son goût pour le mimétisme cachant peut-être une quête identitaire. Il avait certainement un goût très slave pour la mise en scène, pour la théâtralisation, comme quand il provoquera en duel Clint Eastwood qui avait eu une brève aventure avec Jean Sieberg sur un tournage. Clint, peut-être moins assuré de ses réelles capacités de tireur que les personnages des Westerns de Sergio Leone, avait décliné l’offre.
Édouard
Romain Gary
Folio
1960

Le Brexit est mort, vive le Brexit

Le 20e siècle aura tout d’abord été celui de la crise des États à travers les deux guerres mondiales. Dans le contexte des blocs interétatiques de la guerre froide, va apparaître la communauté économique du charbon et de l’acier (CECA) qui deviendra la communauté économique européenne (CEE) puis l’Union européenne (UE). Le choix d’axer cette structure interétatique sur l’économie devait alors préserver les souverainetés des membres.
La fin de la guerre froide au début des années 90 et la victoire du bloc de l’ouest par abandon du bloc soviétique avaient laissé entrevoir l’avènement d’un Nouveau Monde « post historique ». Ce fût la décennie des grands rêves ultralibéraux (Alain Madelin, souvenez-vous). En 1992, l’Union européenne prenait un nouveau tournant en renforçant son identité avec le traité de Maastricht.
Les attentats du 11 septembre 2001 permirent aux États de revenir au-devant de la scène internationale pendant la première décennie du millénaire. En parallèle, se développèrent en même temps qu’internet des géants de la sphère privée qui deviendront indispensables pour l’homo sapiens du XXIe siècle: Microsoft, Google, Amazon…Ces géants s’imposeront peu à peu dans toutes les sphères de la société civile, y compris dans celles qui semblaient incontestablement relever des puissances étatiques. En 2009, la société SpaceX d’Elon Musk met en orbite son premier satellite.
Le vote en faveur du Brexit et l’élection de Donald Trump semblent sonner le grand retour de l’ultralibéralisme. Le mode de fonctionnement du président américain peut sembler incongru si on le compare à celui d’un chef d’État, mais apparaît plus compréhensible venant d’un homme d’affaires. Dès lors, l’« ennemi » n’est plus à appréhender dans un sens guerrier, ni même dans celui de la vague menace fantôme des années 2000 susceptible de mettre en danger les États. L’ « ennemi » n’est plus que le concurrent économique, tout comme Otis est l’« ennemi » de Koné dans l’univers des ascenseurs. Les guerres disparaîtront quand elles ne présenteront plus aucun intérêt économique, tout comme l’esclavage qui a perdu sa raison d’être avec la révolution industrielle.
Ce bouleversement conceptuel encouragé par Donald Trump n’est pas sans conséquence pour l’Union européenne. Dans un monde dominé par les puissances étatiques, l’Union européenne apparaît comme un monstre mou, coûteux et à l’utilité incertaine. Dans le monde de Trump, il devient un redoutable adversaire, le seul sur le continent européen à même d’empêcher les États-Unis de conclure des accords bilatéraux avec chacun des États membres. L’Union européenne qui avait pu être perçue comme un instrument destiné à briser les identités nationales se révèle aujourd’hui comme un bastion permettant aux États de préserver leur identité dans un monde qui n’est plus régi que par les lois du marché.
La hargne de Trump contre l’Union européenne, contre Thérésa May et sa sympathie affichée pour Boris Johnson ne laisse aucun doute concernant ses intentions homicides. Thérésa May, qui a pris le 24 juillet les rênes du Brexit a bien compris tous les dangers que représenterait un « hard Brexit ». Puisse maintenant l’Union européenne l’aider à trouver une juste place pour le Royaume-Uni en Europe, car au fond, personne n’a intérêt à une rupture brutale et définitive et parce que les Britanniques ne peuvent plus faire marche arrière.
Édouard

De la Perse à l’Iran : 2500 ans d’histoire

L’image de l’Iran s’est forgée dans mon enfance par le biais de la guerre Iran-Irak à laquelle je ne comprenais rien du tout, mais qui était évoquée chaque soir au JT. L’Iran, c’était aussi l’ayatollah Kohmeini qui me faisait peur avec sa longue barbe. « Ayatollah » est un mot sympathique pour un enfant, le genre qu’il n’oublie pas. Aujourd’hui, l’image de l’Iran véhiculée par les médias n’est guère meilleure, celle d’une république islamiste essayant par tous les moyens de s’approprier la puissance nucléaire.
La Perse, j’en avais aussi entendu parler, mais ça, c’était avant, dans l’antiquité. Un peuple jamais présenté positivement. Il y avait bien les lettres persanes de Montesquieu, mais quel rapport avec l’Iran ? Marjane Satrapi dans les années 2000 aurait dû me mettre la puce à l’oreille avec son « Persepolis ».
Et Zarathoustra ? Ben oui, j’avais entendu parler du livre de Nietzsche en philo. Cependant, jamais je n’avais fait le lien avec la Perse, et encore moins avec l’Iran. On ne crie pas sur tous les toits que le zoroastrisme est la religion monothéiste la plus ancienne du monde qui a largement influencé les religions du livre. Les juifs, libérés de leur situation d’exilés à Babylone par l’empereur perse, Cyrus, n’ont pu ignorer l’existence de cette religion universaliste.
Il faut dire qu’il ne reste aujourd’hui plus grand-chose de l’ex-Empire perse qui s’étendait entre la Grèce et l’Inde à son apogée. Nombre des républiques en « stan » (Tadjikistan, Afghanistan…) de l’ex-URSS en faisaient partie.
L’occident médiéval doit beaucoup à la Perse et en particulier à ses savants qui lui apporteront entre autres le « 0 » inventé en Inde. Sans ce puits de science apporté par les musulmans bien souvent perses et chiites, la renaissance européenne aurait bien eu du mal à voir le jour.
Le chiisme aussi j’en avais entendu parler, sans toutefois savoir ce qui le distinguait vraiment du sunnisme. Bien que très majoritaire, le sunnisme, avec sa structure peu hiérarchisée et prônant une application littérale du Coran montre aujourd’hui sa fragilité qui permet à des organisations comme Deach, d’utiliser l’islam à des fins criminelles. Le clergé hiérarchisé du chiisme et la place importante qu’il donne à l’interprétation des textes sembleraient mieux convenir à un islam mondialisé.
Ardavan Amir-Aslani, l’auteur de cet essai, ne cache pas que son objectif de réhabiliter l’image de l’Iran et de sa culture millénaire, de ce pays qui a transformé l’islam, bien plus que celui-ci ne l’a transformé. Dans un monde caractérisé par un affrontement tectonique des grands ensembles économiques dans lequel la Chine et l’Inde progressent sans cesse, l’Iran aura certainement un rôle de tampon à jouer entre orient et occident. Donald Trump, en usant à outrance des pires clichés occidentaux, est peut-être son meilleur ennemi.
Édouard
Éditions l’Archipel
Mars 2018