Un antisémitisme peut en cacher un autre

Il y a 25 ans environ, je me souviens d’avoir eu une discussion avec la copine juive d’un de mes amis qui m’avait beaucoup énervé. Celle-ci, très engagée à gauche, soutenait que critiquer le gouvernement israélien était un acte antisémite. Pour moi, le gouvernement israélien, comme tous les gouvernements du monde, devait pouvoir être critiqué.

Le soutien indéfectible à Israël et l’engagement à gauche n’étaient pas du tout incompatibles à la fin des années 90. La vie politique française était encore organisée sur le schéma qui avait commencé à se mettre en place avec l’affaire Dreyfus, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Être antisémite, c’était être de droite et plutôt d’extrême droite. C’était d’ailleurs l’un des marqueurs principaux de l’appartenance à l’extrême droite.

La collaboration pendant la Deuxième Guerre mondiale a creusé ce clivage. Jean-Marie Le Pen, connu pour ses nombreux dérapages antisémites allant du « détail » à « Durafour crématoire », l’a, à sa manière, perpétué.

J’ai donc été surpris et choqué, comme beaucoup, par le soutien de Serge Klarsfeld, le chasseur de nazis, au rassemblement national. Je ne comprends toujours pas les raisons profondes de ce choix, mais deux phénomènes peuvent l’expliquer en partie :

– D’une part la forte présence du conflit israélo-palestinien dans le discours de LFI, qui s’est fait le fer de lance de la contestation musulmane en France ;

– D’autre part, les efforts importants fournis par le RN pour masquer son ADN. Dernièrement, on a beaucoup parlé de la participation du RN contre la marche contre l’antisémitisme. Le retrait de la candidature de Joseph Martin, candidat RN dans le Morbihan, le 19 juin, après la diffusion d’un tweet antisémite, est à ce titre significatif. Cet acte témoigne de la volonté du RN d’afficher un « zéro tolérance » en matière d’antisémitisme, mais aussi que celui-ci persiste au sein du parti.

Donc, pour moi, il n’y a pas de glissement de l’antisémitisme de la droite vers la gauche, mais il s’agit de deux choses différentes.

Au RN, je ne veux pas croire à la disparition totale de l’antisémitisme même si les cadres font ce qu’ils peuvent pour effacer toutes traces de cet antisémitisme ordinaire hérité du XIXe siècle et qui sera exploité par les nazis.

L’antisémitisme de LFI se polarise essentiellement autour de la question palestinienne. Aujourd’hui, la politique de Benyamin Netanyahou est largement contestée au niveau international et je pense que les personnes qui la contestent ne risquent plus un procès en antisémitisme. Je ne dis pas que la résolution du conflit israélo-arabe avec, par exemple, la création d’un État palestinien ferait disparaître toute trace d’antisémitisme chez LFI, mais il atténuerait certainement sa présence.

Bref, tout ça pour dire qu’aujourd’hui, l’antisémitisme n’est plus un marqueur déterminant du clivage « gauche-droite » et je dois dire qu’entre ces deux formes d’antisémitisme, ce n’est pas celle de LFI qui me semble la plus inquiétante. Si ce phénomène renforce un clivage, c’est au sein de la communauté juive.

Edouard

Le RN, un parti jeune ?

En 1988, la chanson « porcherie » des Berurier noirs devenait « la jeunesse emmerde le front national ». Pour moi, c’était les années collège. Je ne votais pas encore, mais je savais très bien qui était Jean-Marie Le Pen. Un tribun au charisme certain qui tenait un discours duquel suintaient les heures les plus sombres de l’histoire de France du XXe siècle : la collaboration, la guerre d’Algérie, le poujadisme… Des thèmes qui parlaient à nos parents et qu’on voulait oublier. La guerre d’Algérie s’étant terminée en 1962, les jeunes qui avaient moins de 26 ans en 88 ne voulaient en aucun cas de cet héritage et il était assez logique, en définitive que les jeunes emmerdent le front national.

14 ans plus tard, Jean-Marie Le Pen arrivait au second tour de l’élection présidentielle et pour la première fois de ma vie, je décidais de manifester avec mes potes. Il y avait quelque chose de joyeux à Bastille, un bonheur de se mêler à l’indignation générale de la jeunesse française.

Quelques années plus tard, Jean-Marie a passé la main à Marine. Le nom du parti restait le même et la ressemblance physique de Marine avec son père était frappante. Personne ne voyait de différence. Prononcer le nom « Le Pen », dans la culture française, devait pour toujours dégager des effluves nauséabonds.

En 2018, le front national devint rassemblement national. On sentait bien comme un frémissement. Coïncidence ou non, c’est également fin 2018 qu’est apparu le mouvement des gilets jaunes. Difficile de savoir quel rôle le RN à joué dans l’apparition et le soutien du mouvement, mais il y en a un.

Ce fut un changement de paradigme pour l’ancien front national. 30 ans étaient passés depuis la chanson des Bérurier. Les jeunes de 2018 ne l’avaient jamais entendue. Exit les années sombres de l’histoire de France du XXe siècle, le RN s’intéressait maintenant au quotidien des Français : le pouvoir d’achat, la sécurité… Il parlait à toute cette population ayant du mal à joindre les deux bouts et terrorisée par le déclassement social. Dès lors, la préférence nationale, d’une revendication raciste, est devenue l’espoir d’un mieux vivre.

Le nom « Le Pen » restait un repoussoir, même pour des jeunes qui n’avaient pas connu les grandes heures de Jean-Marie. C’est alors que Jordan Bardella prit la présidence du parti en 2021 et que le RN devint le parti des jeunes.

On en vient à la question philosophique du bateau de Thésée qui, à force d’être rapiécé, n’était plus lui-même. Que reste-t-il aujourd’hui du FN des années 80 dans le RN de Jordan Bardella ?

Pour comprendre, il faut peut-être revenir à l’ancêtre du FN, le parti populiste des années 50 de Pierre Poujade au sein duquel Jean-Marie Le Pen fit ses premiers pas.

Le RN de Bardella reste un parti populiste qui séduit les couches fragilisées de la population en les berçant de promesses illusoires, en flattant leur ego d’être français. Ces partis existent dans toute l’Europe et ils ne s’unifieront pas, chaque parti souhaitant tirer la couverture de son côté. Ils n’apporteront rien à l’Europe sinon une inquiétude légitime des Européens qui ont du mal à finir le mois.

Édouard

Un monde sans Pivot

L’émission « Apostrophes » a été diffusée pour la première fois en 1975. Je suis né un an plus tard. J’ai donc toujours connu Bernard Pivot, une sorte d’oncle télévisuel. Je le trouvais d’ailleurs ennuyeux et trop sérieux et je ne comprenais pas bien ce que disaient tous ces gens qui s’agitaient autour de lui. Ça semblait intéresser mes parents et peut être aussi mes frères et ma sœur, mais je n’en mettrai pas ma main au feu. En tout cas, ils se regroupaient comme moi, avec mes parents, autour de la télé.

Ce que j’aimais dans « Apostrophes », en définitive, c’est que c’était une occasion de se retrouver tous ensemble. Un peu comme Columbo, en fait, mais en moins sympa.

12 ans après la création d’« Apostrophes », en 1987, sortit « Radio Days » de Woody Allen. Dans ce film, le réalisateur racontait son enfance New-Yorkaise dans les années 40, dans un monde où tout tournait autour de la Radio.

J’espère qu’un cinéaste de ma génération tournera un jour « TV Days » pour faire comprendre aux jeunes d’aujourd’hui ce qu’étaient les années 80, un monde sans téléphones portables, sans internet et sans réseaux sociaux.

Dans cet univers, la télé était centrale. Impossible d’avoir des nouvelles du Monde extérieur toute la journée en regardant son téléphone. Il y avait le Journal de 20h00 que ceux qui avaient raté l’édition de 13h00 attendaient comme des naufragés perdus sur une île déserte. Idem pour la météo. Pour savoir comment s’habiller le lendemain, il fallait attendre la fin du journal télévisé pour voir une miss météo remuer ses bras devant une carte de France. Et après, on ne choisissait pas le film. Il fallait lire le « programme » pour savoir ce qu’on allait pouvoir regarder.

Bref, je ne pense pas qu’il soit possible de comprendre l’importance de Bernard Pivot en le sortant du contexte télévisuel des années 80.

Mais on ne peut sans doute pas réduire Bernard Pivot à « Apostrophes ». Je ne connais pas grand-chose de cet homme, à part la fameuse « dictée de Pivot ». Je me souviens en primaire d’une fille qui m’avait dit qu’elle allait faire la « dictée de Pivot ». Ça m’avait beaucoup impressionné, mais je ne m’y suis jamais risqué. S’il y a un mot qui a terrorisé mon enfance, c’est bien le mot « dictée ». Je me demandais comment Richard, mon meilleur copain avec lequel j’apprenais par cœur mes autodictées, faisait pour avoir des supers notes alors que j’avais toujours zéro. Richard m’impressionnait beaucoup, et pas seulement parce que son père avait un téléphone dans sa voiture. Ses capacités orthographiques dépassaient tout ce que je pouvais imaginer.  Et puis, un jour, il s’est fait piquer par la maîtresse avec le texte de l’autodictée sur les genoux.

Je ne dirais pas que c’était mieux avant. C’était mon enfance et dans une vie, rien n’est comparable à l’enfance.

« Apostrophe » a pris fin en 1990. L’émission a été remplacée par « Bouillon de culture », je crois. Je ne me souviens plus avoir regardé « Bouillon de culture ». J’étais maintenant entré dans l’adolescence et passé à autre chose. Depuis longtemps en fait, Bernard Pivot n’était rien d’autre pour moi qu’une pièce du puzzle de mon enfance et sa mort ne la fera pas disparaître.

La fin des années 80, pour moi, c’est plutôt ce jour où mon père, rentrant des États-Unis où il était allé pour son travail, avait sorti de sa valise un objet extraordinaire qui révolutionna la vie familiale et qui deviendra le nouveau pivot de la société : un téléphone sans fil. 

Edouard

Quand les Russes auront perdu…

C’est bien connu, pour atteindre un objectif, il faut d’abord le visualiser intérieurement.

La défaite de l’Ukraine, on la connaît. La perte des régions à l’est ainsi que la perte définitive de la Crimée. Les Russes s’arrêteront-ils là ?

La victoire de l’Ukraine serait un retrait généralisé des troupes russes, y compris de Crimée. Mais si c’est le cas, combien de temps resteront-ils derrière leur frontière avant de recommencer ?

Peu importe finalement que les Russes « gagnent » ou « perdent ». La seule chose qui puisse les dissuader, c’est la présence d’une puissance militaire supérieure de l’autre côté de la frontière. Aujourd’hui, il n’y en a qu’une : l’OTAN avec les États-Unis et il n’y a pas de puissance suffisamment dissuasive de l’autre côté de la frontière, l’Ukraine n’étant pas dans l’OTAN.

Armer les Ukrainiens peut aider ponctuellement à résoudre le conflit, mais ce n’est pas une solution pérenne.

Par ailleurs, l’outrance de Donald Trump pose la question de la pérennité de l’OTAN de la guerre froide, axé autour de la lettre « A » : l’Atlantique.

Sans être un adorateur de Trump, on peut douter que l’Atlantique constitue encore aujourd’hui un axe géopolitique majeur, en tout cas pour les États-Unis qui regardent de plus en plus vers le Pacifique.

Et que reste-t-il si les Américains se retirent ? L’UE c’est-à-dire pas grand-chose en termes de puissance militaire. Pendant toute la guerre froide et encore au cours des 30 dernières années, l’Europe a vécu dans une double dépendance : énergétique vis-à-vis de la Russie et militaire vis-à-vis des Américains. Si elle semble avoir montré sa volonté de sortir de sa dépendance énergétique vis-à-vis des Russes, elle réalise aujourd’hui que le soutien indéfectible des États-Unis n’est pas gravé dans le marbre.

Bref, pour que les Russes restent derrière leur frontière après la fin de la guerre, il faudra que l’Ukraine soit intégrée à une structure militarisée continentale suffisamment puissante pour les dissuader de risquer un affrontement.

Cette structure n’existe pas aujourd’hui. Il faudra la créer, mais ça prendra du temps et celui-ci commence à manquer aux Ukrainiens.

Le tracé des frontières extérieures de l’Ukraine dépend aujourd’hui du bon vouloir des élus républicains, mais la pérennité de la paix en Europe dépend des Européens.

L’armée qui a toujours été considérée comme étant au centre du pouvoir régalien étatique ne doit-elle pas devenir une structure supranationale ?

Tant que nous n’aurons pas répondu à cette question, les Russes pourront perdre des batailles, mais pas la guerre.  

Edouard

Viktor le corruptible

C’est une décision symbolique mais elle était indispensable : l’Ukraine est officiellement engagée dans un processus d’adhésion à l’Union Européenne.

A l’heure où, de l’autre côté de l’Atlantique, les républicains hésitent à poursuivre le soutien militaire de l’Ukraine, l’engagement du processus d’adhésion est une manière de leur faire comprendre qu’en cas d’abandon du soutien, les américains se retrouvaient seuls responsables de la victoire de la Russie et que leur attitude est en définitive, une attitude pro-Poutine.

Et si les européens mettaient les bouchées doubles pour faire face à la frilosité américaine ? Pour sauvegarder son impérialisme, les Etats-Unis se doivent de démontrer qu’ils sont indispensables. Non, vraiment, l’oncle Sam ne sortirait pas grandi d’un désengagement.

Derrière l’ouverture des négociations entre l’Union Européenne et l’Ukraine, on retiendra un autre événement moins médiatisé mais d’une dimension symbolique non négligeable : l’abstention de Viktor Orban qui aura permis l’engagement du processus.

Certes, le leader hongrois a sauvé la face en ne votant pas pour l’adhésion, certes il a fait payé cher son silence en campant une position de maître chanteur de l’Union Européenne, certes il discrédite les institutions européennes qui n’ont pas encore les moyens juridiques de faire passer l’intérêt de l’Union avant les intérêts privés des Etats membres mais, même compte tenu de tous ces éléments, l’achat du silence de Viktor Orban par l’Union Européenne n’aura peut-être pas été un mauvais investissement.

Au-delà des effets symboliques de l’ouverture des négociations qu’aura permis cet investissement, il aura démontré de quoi est réellement constitué le principal soutien européen à Poutine.

Elle aura démontré que le soutien idéologique de Budapest à l’opération spéciale s’effrite en définitive facilement avec quelques millions d’Euros. En poursuivant son chantage sur le plan budgétaire maintenant, Orban ne pourra que provoquer l’indignation des citoyens européens, ce qui ne pourra que le marginaliser et faire hésiter d’autres dirigeants qui auraient voulu suivre son exemple

Cet achat peut aussi ouvrir d’autres perspectives. A quoi tiennent réellement les soutiens apportés à Poutine ? Si l’Union Européenne a pu corrompre la Hongrie, peut être l’occident réussirait il à en corrompre d’autres.

Et si la défaite Russe ne dépendait en fait que de l’effritement des soutiens de Poutine ? Il est vrai que c’est une vision moins cinégénique que les combats au corps à corps dans la neige mais certainement moins meurtrière et peut être même plus efficace. Une idée à creuser…

Edouard

Napoléon

Splendeur et décadence d’un militaire Corse.

N’étant pas un grand admirateur de l’homme, j’y suis allé sans crainte, curieux de comprendre le bruit que la sortie du film faisait en France. Les gardiens de la mémoire de Napoléon seront certainement choqués. C’est un point de vue anglo-saxon en tout cas, notre empereur aurait certainement pu y être présenté sous un meilleur jour.

Anachronismes ? Réécriture de l’histoire ? Je pense que Ridley Scott a lu beaucoup plus d’ouvrages sur Napoléon que moi (c’est pas difficile).

L’Histoire n’est pas objective, surtout quand une aventure qui s’est déroulée sur 20 ans doit être contée en 2h30. Le réalisateur choisit les quelques événements qu’il retiendra et l’angle sous lequel il les présentera.

Le père d’ « Alien » ouvre son histoire sur un épisode qui n’est certainement pas le plus glorieux de la révolution française : l’exécution de Marie-Antoinette. Une scène bien sanglante que n’auraient pas reniées ses bébêtes extraterrestres.

La révolution dans son ensemble est d’ailleurs présentée comme une pagaille ultra violente. Napoléon, d’abord spectateur, va petit à petit réussir à établir un nouvel ordre. Jusque-là, on est tous d’accord.

Je ne connaissais pas l’épisode de la prise de Toulon par les anglais. Le rôle de Napoléon dans la campagne d’Egypte n’est pas très clair. La bataille d’Austerlitz est bien. J’ai tout de même eu l’impression que c’était très à l’est dans le film pour les Pays-Bas. Les cinéphiles feront le parallèle avec « Alexandre Nevski » d’Eisenstein et la bataille sur la glace contre les chevaliers teutoniques. Il y avait aussi une histoire de soleil, il me semble, à Austerlitz mais là, le ciel est plutôt voilé. Puis, viennent la campagne de Russie et, pour finir, comme on sait, Waterloo.

Tout ça est entrecoupé par les amours entre Napoléon et Joséphine. J’ai été surpris que le tsar Alexandre 1er vienne voir Joséphine à la Malmaison, mais il semble que ce soit vrai.

Une autre bataille qu’on ne voit pas et qui est juste évoquée m’a intriguée : la bataille de Borodino. J’ai toujours su que c’était une victoire, mais alors que Joaquin Phoenix l’évoque comme telle, un texte apparait en anglais à l’écran faisant état de perte. En fait, par perte, il faut entendre « nombre de morts ».

Dès lors, naît une ambiguïté que l’on retrouvera dans le plan final du film listant les batailles de Napoléon et précisant, pour chacune d’elles, le nombre de morts associés. Qu’est-ce qu’une victoire militaire ? Est-ce le gain du belligérant ayant pu satisfaire ses desseins géopolitiques ? C’est généralement come ça qu’on l’imagine. Mais peut-on vraiment parler de victoire dès lors qu’il y a 1000, 10 000 ou 100 000 morts ?

La réponse de Ridley Scott est clairement « non » mais c’est une conception très moderne, qui n’a commencé à se développer qu’après la première guerre mondiale. A l’époque de Napoléon, l’avantage géopolitique passait avant le nombre de morts. Il en est autrement aujourd’hui. La dimension géopolitique du film est d’ailleurs quasi inexistante.

Le parallèle avec l’actualité est tentant. Peut on dire que la prise de Bakhmout est une victoire Russe compte tenu du nombre de morts qu’elle a causé ?

Et si ce film était en fait un film anti guerre ? L’orgueil des français en sort froissé mais on s’en remettra.

Edouard

Je suis devenu le parent de mes parents

Les premiers symptômes d’une maladie neurodégénérative sont apparus chez Nadine Valinduck à l’âge de 50 ans. Son fils, Vincent Valinduck, médecin généraliste et chroniqueur à Télématin, évoque l’aide qu’il a apportée à sa mère pendant 14 ans, jusqu’à son décès. 

Cette histoire est celle d’un engagement total, mettant en jeu la santé physique et mentale du chroniqueur. C’est en définitive une histoire vieille comme le monde à laquelle tout le monde est malheureusement un jour confronté : le vieillissement des parents.

Cette histoire est cependant singulière compte tenu de la précocité de la maladie et donc de la jeunesse de l’auteur ainsi que sa profession. D’une certaine manière, c’est aussi l’histoire d’une aventure médicale. 

Seul, il n’aurait jamais réussi à sortir vivant de cette entreprise qui ne peut être qu’une aventure collective. Son père, tout d’abord très réticent à recourir à une aide extérieure et son frère. Puis, par la force des choses, s’est mis en place un système d’aide à domicile. Enfin, Vincent a ressenti le besoin de se confier à une psychologue pour pouvoir continuer la route. 

Bref, s’occuper jusqu’au bout d’un parent atteint d’une maladie neurodégénérative n’est pas impossible mais cela reste une aventure humaine à haut risque. Tout le monde n’a pas le temps, ni la santé, ni la volonté pour s’engager dans une telle entreprise. La question de la vie privée du jeune médecin n’est qu’allusivement évoquée mais ce relatif silence est assourdissant.

Il y a une dimension sacrificielle dans ce comportement. La religion n’est absolument pas évoquée mais on pense forcément aux paroles du Christ: « il n’y a pas de plus bel amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». 

Il n’est à aucun moment question d’EHPAD. L’auteur avoue s’être posé la question du placement en ‘ »institution » pour rejeter tout de suite cette hypothèse.

Dans les derniers moments de Nadine, on aurait pu effectivement se poser la question. Bien entendu, toutes les personnes âgées rêvent de mourir chez elles. Mais quand les gens n’ont plus conscience de leur environnement… Bref, chacun fixera les limites de l’acceptable. 

L’auteur se décrit comme un « Aidant », un mot que je ne connaissais pas. C’est en définitive à eux que ce livre est dédié, à toutes ces personnes de l’ombre qui agissent pour soutenir un proche. Ils seraient plusieurs millions et rendent, parfois sans le savoir, un service remarquable à la société sans pour autant bénéficier d’une réelle reconnaissance.

Dans une société vieillissante ne valorisant pas l’altruisme, leur place deviendra de plus en plus importante. Les aidants méritent mieux que l’ombre. Aidons les aidants. 

Edouard

Je suis devenu le parent de mes parents 

Vincent Valinduck 

Stock

2023

Fossiles et croyances populaires

Cela faisait longtemps que je me posais la question. Comment, avant l’avènement d’une classification scientifique du vivant à la fin du XVIIIème, interprétait-on les vestiges de temps immémoriaux tels que les fossiles marins et les os pétrifiés d’animaux aujourd’hui disparus ?

Je ne sais plus où j’ai lu la critique mais elle précisait que ce sujet était peu traité en France alors qu’il l’était beaucoup plus dans le monde anglo-saxon. Peut-être parce qu’en France, on est obsédé par une confrontation science/religion et qu’on a du mal à admettre que les cadres conceptuels païens n’étaient pas moins fantaisistes que celui de la chrétienté dont ils différaient finalement assez peu concernant les fossiles.

Quoi qu’il en soit, je me suis empressé de me procurer l’ouvrage.

La fascination pour les fossiles marins remonte à très loin, sans doute à la préhistoire (des fossiles transpercés laissent entendre qu’ils pouvaient servir d’ornements). Quel sens leur donnait-on ? Difficile à savoir pour les périodes anciennes. Peut-être, comme dans des traditions plus tardives, les imaginaient-on tombés du ciel ou seulement comme de mystérieuses productions naturelles dignes d’être portées en collier.

Jusqu’au XVIIIème siècle, personne n’avait l’idée de creuser pour remonter le temps. Aussi, les os de dinosaures étaient très rares. Les morceaux de squelettes retrouvés appartenaient bien plus souvent à la mégafaune du pléistocène. Cela n’empêchait d’ailleurs pas de les attribuer à des dragons, surtout si une légende locale préexistait à la découverte. Avec l’avènement du christianisme, ces dragons furent bien souvent terrassés par des saints mais cela ne changeait finalement pas grand-chose.

Les os pouvaient également provenir de géants. La croyance en leur existence passée était très forte, et pas seulement en Europe. A cet effet, les conquistadors eurent la surprise de s’apercevoir que cette croyance était partagée par les amérindiens.

En Asie, les fossiles broyés on fait longtemps partie de la pharmacopée. Les peuples de Sibérie pensaient que les mammouths, qu’ils retrouvaient congelés, étaient en fait des animaux qui vivaient sous la Terre et qui mourraient systématiquement lorsque par malheur ils remontaient à la surface. Bref, sur toute la planète, on essayait d’expliquer ces phénomènes pour le moins étranges.

Ce n’est peut-être pas un hasard si le jésuite Pierre Theilard de Chardin qui s’évertua toute sa vie à rapprocher la science et la religion, fût aussi l’un des plus grands paléontologues du début du XXème siècle. Dans le domaine de la paléontologie, les explications apportées par le christianisme n’étaient pas plus concluantes que celles du paganisme. En l’occurrence, il n’y avait pas de concurrence entre science et religion mais juste un vide dans lequel la science put s’engouffrer.

Edouard

Fossiles et croyances populaires

Eric Buffetaut

Le cavalier, 2023

La dernière destruction du temple

En 70 après Jésus Christ, l’armée de l’empereur romain Titus détruisit le temple de Jérusalem. Les juifs estiment que cet acte est le point de départ de leur diaspora en Europe et en Afrique du Nord. Les conséquences de cet événement sont toutefois contestées par certains historiens, en particulier au sein de la communauté juive, qui soulèvent qu’à l’époque, des communautés juives existaient déjà tout autour du pourtour méditerranéen.

Une fois l’effroi passé et les morts enterrés, on pourra se poser la question de ce que représente le carnage de ce début d’octobre 2023.

Bien entendu, on essaiera de comprendre comment un Etat sensé disposer des meilleurs services secrets du monde a-t-il pu laisser agir ainsi le Hamas. Les fake news qui n’ont pas tardé à inonder la toile insinuant qu’Israël avait laissé faire en disent long sur l’état d’incompréhension générale fasse à la survenance d’un tel événement.

On se demande ce que peut gagner le Hamas avec cette action. Au premier regard, on pourrait penser « pas grand-chose ». La répression d’Israël sera certainement toute aussi violente et sanglante. Au pays des tables de la loi, la loi du talion est encore de mise.

Pour comprendre ce que peut gagner le Hamas, il faut regarder au-delà de l’horreur du moment. Comme pour tout acte terroriste, le message n’est pas adressé aux victimes mais aux survivants.

Je ne pense pas seulement au camouflet reçu par l’administration Netanyahu, mais à un message adressé à tous les juifs présents en Israël et aussi à ceux de la diaspora.

En 1948, lors de la création de l’Etat, la destruction de 70 était dans la tête des premiers Israéliens : après presque 19 siècles d’errance au cours desquels il fût persécuté, le peuple juif retrouvait enfin la mère patrie, un havre de paix où tous les juifs du monde pourraient vivre librement. Depuis le 7 octobre, on peut se demander ce qu’est devenu ce havre de paix et s’il n’est pas aujourd’hui l’endroit du monde où les juifs ont le plus de risques de trouver la mort.

Qu’adviendra-t-il maintenant, une nouvelle diaspora ?

On devine la suite. Un déséquilibre démographique énorme entre la Palestine et Israël très défavorable à l’état juif en dehors des ultra-nationalistes qui font beaucoup d’enfants. On peut parier sur une fuite continue des Israéliens modérés ayant les moyens de s’implanter en occident. Trois hypothèses : La disparition de l’Etat juif qui semble peu probable compte tenu de sa supériorité technologique et du soutien des Etats-Unis, la création d’un Etat palestinien distinct d’Israël semble beaucoup plus probable ou, soyons fou, la création d’un Etat unique qui regrouperait juifs et musulmans. Rien n’est impossible, l’Ukraine a bien aujourd’hui un président juif et un premier ministre musulman.

En France, les jeunes juifs ont aujourd’hui moins peur du RN que de LFI. Bien entendu, il y a un fond d’antisémitisme dont le RN ne se débarrassera jamais mais la Shoah commence heureusement à s’éloigner, un temps qui a concerné leurs grands-parents et arrières grands-parents alors que l’antisémitisme de la France Insoumise est visible au quotidien sans parler de Zemmour qui est venu brouiller les cartes.

Quoi qu’il en soit, il semblerait que l’idéologie qui motivait les premiers israéliens doive aujourd’hui évoluer. Il est peut-être temps de repenser Israël.

Edouard

Fin d’une icône

Ce qui permet de dire que Poutine est bien à l’origine de la mort de Prigojine, c’est le peu d’efforts qu’il fait pour défendre son innocence. Il l’a clairement dit, « ce n’est pas moi » mais sans insister alors qu’il était si simple, en ces temps de guerre, d’accuser les ukrainiens ou je ne sais qui. En décidant de ne pas se rendre aux obsèques, il enfonce le clou. Bref, tout en disant qu’il n’est pas à l’origine de sa mort, il se comporte de manière à ce que personne ne doute de sa culpabilité.

Le patron de Wagner était la « main » de Poutine. Il incarnait cette brutalité extrême qui s’articulait parfaitement avec l’image que le maître du Kremlin voulait donner de lui. C’est cette force et cette violence qui lui ont valu tant d’admiration de par le monde.

Cette force a commencé à s’éroder dès le début de l’opération spéciale : l’armée russe n’était visiblement pas l’armée rouge. La prise de Bakhmout par Wagner, au prix d’un nombre incalculable de morts, permit toutefois à la puissance Russe de reprendre quelques couleurs.

Peut-être en saura-t-on plus un jour sur cette étrange mutinerie avortée des 23 et 24 juin. Toujours est-il que la sanction du leader s’est fait attendre. Si Poutine a mis deux mois à éliminer Prigojine, c’est clairement qu’il n’avait pas envie de le faire.

Sans doute était-il conscient que l’éliminer, c’était brûler une icône et par là même, écorner son image. C’était porter un coup à la fascination mondiale pour la brutalité russe. Que s’est-il passé au cours de ces deux mois ?

La contre-offensive tant annoncée de l’Ukraine semblait patiner et aucune des deux armées ne semblait pouvoir s’imposer. Poutine a-t-il été effrayé par la reprise de quelques parcelles de terrain par les ukrainiens autour de Backmout ? A-t-il été influencé par des signes de mauvaise augure comme l’écrasement de la sonde russe sur la Lune ? D’autres plus décidés à avoir la peau de Prigojine ont-ils finalement réussi à le convaincre ? On ne sait pas mais ce qui est certain, c’est que quelque chose l’a contraint à agir.

Et maintenant, que reste t’il à Poutine sans sa « main » ? Une bête traquée ? Un tsar de pacotille ? Son pouvoir tenait à la terreur qu’il inspirait et s’il ne fait plus peur, que va t-il devenir ?

Depuis quelques jours, les ukrainiens semblent enfin percer dans le sud et des cérémonies discrètes en l’honneur des 10 membres de Wagner poussent un peu partout en Russie même si les pouvoirs publics s’efforcent d’en faire un non-événement.

Dans une guerre, le mental joue énormément, comme dans un match de tennis, surtout quand aucun joueur n’arrive à s’imposer et qu’arrivés au cinquième set, tout le monde veut en finir.

En tant que pays agressé, les ukrainiens ont toujours eu l’avantage sur le mental et ce n’est pas la mort de Prigojine qui va permettre aux russes de reprendre la main.

Edouard