Mon teinturier bien aimé

On pouvait trouver il y a encore quelques semaines, 33 avenue de Suffren, au pied de la tour Eiffel, un établissement un brin surréaliste et « so 7th », comme diraient les amoureux de Paris d’outre-Manche et d’outre-Atlantique : une teinturerie littéraire portant le nom délicat d’ « au sens propre ». Le maître des lieux, Benoît Desaulles, avait un style qui se fondait à merveille dans le quartier : sympathique, bien élevé, souriant, propre sur lui (ce qui est la moindre des choses dans sa profession). À y regarder de plus près, on percevait un certain mystère derrière ce quinquagénaire, ancien informaticien reconverti sur le tard dans la teinturerie.

Cet hiver, il a disparu quatre semaines. Des pancartes posées à l’entrée d’ « au sens propre » indiquaient que l’établissement était fermé par décision de justice. Et puis, un beau jour, Benoît Desaulles a refait surface, les traits du visage creusés, la tenue un peu négligée, mais victorieux. « J’ai gagné ! Me revoilà reparti pour sept ans. » m’a-t-il simplement dit.

Peu après son retour, des travaux ont commencé dans la boutique et par petite touche, « au sens propre » s’est transformé en teinturerie écologique. La semaine dernière, il ne restait plus rien de « littéraire » dans l’établissement qui était devenu un maillon d’une chaîne de laveries « nature et découvertes ». Le commandant de bord avait perdu son âme, mais était toujours là : il faut bien vivre. Le combat de l’ours blanc contre l’encrier n’est pas équitable.

Et puis, hier, j’ai su qu’il avait à nouveau disparu en début de semaine. Réussira-t-il à nouveau à s’en sortir ? Et si oui, à quel prix ?

Qui que vous soyez, Benoît, vous pouvez compter sur mon soutien. Tout d’abord parce que la « teinturerie littéraire » était une idée géniale, mais aussi parce que vous êtes un personnage de roman, comme ceux des livres que vous prêtiez.

Parce que vous m’êtes sympathique, mais aussi en tant que lecteur, j’ai bien entendu envie que vous vous en sortiez à nouveau. Rares sont les personnes qui, en voyant des prisonniers s’évader au début d’un film, espèrent de tout leur cœur qu’ils vont se faire pincer.

Comme le raconte si bien Clint Eastwood dans « impitoyable », il y a ceux qui racontent des histoires et ceux qui les vivent. Ceux qui les vivent sont absorbés par l’imagination des auteurs qui fabriquent leurs légendes.

Un jour, peut-être, si Dieu le veut, j’écrirai la légende de Benoît Desaulles.

Edouard

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