On dirait le Sud

Il y a quelque temps, j’ai lu un article du Monde sur les villes de l’arnaque en Asie du Sud-est aux mains de la mafia chinoise où des jeunes africains (et souvent africaines), attirés par des offres d’emplois attrayantes leur proposant de leur prêter de l’argent pour les faire venir en Asie, sont en fait livrés en esclavage à des gangs, tenus d’arnaquer des Occidentaux jusqu’au remboursement de leur dette.

Je ne suis pas très regardant sur Facebook et j’ai tendance à accepter toutes les invitations, dès lors que les profils ne sont pas des invitations sexuellement explicites.

L’invitation de Herman ne faisait pas vraiment partie de cette catégorie, mais m’a tout de même semblé un peu douteuse. Dans un moment de faiblesse, et peut-être aussi par curiosité, je l’ai tout de même acceptée.

La réaction n’a pas tardé et j’ai reçu rapidement des messages, d’abord en anglais, puis en français m’invitant à faire plus ample connaissance avec une jeune femme originaire de Singapour vivant à Paris.

On sait très bien que ce qui se cache derrière n’a rien avoir avec la façade, mais il est difficile d’avoir des certitudes.

C’est là que commence le combat derrière les ordinateurs. Tout est fait pour flatter, rassurer, pour dissiper les doutes, pour que celui-ci grossisse peu à peu, jusqu’à inverser la tendance et que l’interlocuteur piégé finisse par être convaincu qu’il s’adresse à une jeune asiatique en détresse en chair et en os qu’il va pouvoir rencontrer et secourir. Bien entendu, ça ne marche pas avec tout le monde, mais les personnes disposées à échanger avec des créatures virtuelles sont souvent à la recherche de quelque chose. Et de fait, j’étais seul chez moi hier soir.

Bref, je ne savais pas trop quoi faire avec Herman que j’avais déjà retiré de mes « amis » avant-hier, mais qui m’a envoyé hier une photo d’elle prétendument prise dans un café parisien. La bloquer ?

« Et si c’était vrai ? », comme dirait l’autre. Et si Herman existait vraiment, qu’elle était vraiment perdue dans Paris et qu’elle était à la recherche d’un chevalier servant ? Même si c’était le cas, il ne fallait pas qu’elle compte sur moi, je ne suis pas disponible. Mais cette histoire de réalité m’a perturbé. J’avais envie d’en avoir le cœur net.

Alors j’ai eu une idée. J’ai un peu réfléchi en mangeant ma polenta pour trouver comment j’allais m’y prendre et puis, après le dîner, je me suis lancé.

« Dimanche, je suis allé voir l’expo zombi au quai Branly, c’était super, ça m’a fait penser à cet article Petite philosophie du zombie – Azimut ».

Herman m’a parlé de « petit jeu », peut-être a-t-elle été surprise par la tournure soudainement joyeuse de mes propos. J’ai donc rajouté un peu de sauce pour tenter de la rassurer, mais il n’en a pas fallu beaucoup pour qu’elle tombe dans le panneau et finisse par aller voir l’article.

Je me suis alors rendu sur mon profil wordpress. Quelqu’un avait effectivement regardé « petite philosophie du zombie » et l’origine géographique de la consultation était sans surprise :

Thaïlande

Et voilà, il n’y avait plus aucun doute. Le rideau était tombé et j’ai alors pensé à un énorme openspace où des centaines de jeunes africaines tentaient de briser les cœurs d’Occidentaux plus ou moins fortunés avec l’espoir de rentrer un jour chez elles.

Je n’aiderai pas la personne qui se cache derrière Herman à rentrer à Nairobi ou je ne sais où. Elle trouvera un autre pigeon, mais cette vérité me laisse un goût amer. Presque envie de lui souhaiter bon courage.

Et puis j’ai pensé au « Sud global » dont les médias parlent tous les jours et dont on ne parlait pas il y a 10 ans. J’ai pensé à ces horreurs qui fleurissent malheureusement aussi en occident, mais qui poussent mieux dans des zones géographiques où les États et le droit sont des choses incertaines. Bref, ce « Sud global » m’est apparu bien sinistre. Peut-être serait-il caricatural de dire que le « sud-global » est un empire du crime organisé. Pas plus caricatural que l’« occident décadent » rongé par le wokisme de Poutine et Trump en tout cas.

Le monde d’aujourd’hui serait-il en quête de sens ? Quoi qu’il en soit, j’ai finalement décidé de bloquer Herman.

Edouard

Quelle « grandeur » pour les « Etats-Unis » ?

Dans l’acronyme MAGA, il y a le mot « great » qui renvoie à une idée de grandeur et le mot « again » qui semble renvoyer à une grandeur perdue qu’il faut retrouver.

Pour moi, la grandeur des Etats-Unis, ce serait l’après-guerre, dans les années 60 en particulier, alors même qu’ils étaient un phare pour l’occident. Je vois sa puissance culminer au début des années 90 avec la chute de l’URSS et son déclin commencer après le 11 septembre 2001.

La puissance américaine n’est plus au XXIe siècle sur l’échiquier géopolitique, celle qu’elle était dans la deuxième moitié du siècle précédent. Les États-Unis doivent maintenant composer avec d’autres acteurs comme l’Union européenne et surtout la Chine. Par ailleurs, le « Sud global » n’est plus le tiers monde, un groupement de pays sous-développés ou en voie de développement dont le seul horizon serait de parvenir à s’approprier le modèle politico-économique occidental.

 Le « Sud global » est au contraire aujourd’hui constitué d’États qui proposent des schémas de développement alternatifs au duo « démocratie/libéralisme » érigé en dogme depuis la chute du mur de Berlin.

Toutefois, le comportement de Donald Trump ne semble pas indiquer que l’acronyme MAGA renvoie à la grandeur américaine des décennies 1945-1990, mais à une période bien antérieure.

Je vois deux signes en particulier :

– Tout d’abord les droits de Douane hallucinants qui renvoient clairement à une politique isolationniste mise en place à la fin du XIXe siècle ;

– Ensuite la volonté colonialiste (Canada, Groenland…) qui renvoie à la conquête de l’Ouest en laissant supposer l’existence de territoires vierges que les États-Unis auraient le droit de s’approprier. Il y a tout de même une certaine lucidité derrière les choix géographiques. Trump a bien compris qu’avec le réchauffement climatique, l’arctique pourrait bien devenir prochainement le nouveau point d’équilibre du Monde.

Donc, le « great » renverrait plutôt aux États-Unis de l’après-guerre de sécession, aux États-Unis du Wild West Show de Buffalo Bill mis en place en 1870, à un temps où le Ku Klux Klan faisait trembler les Afro-Américains à peine libérés de l’esclavage. Ces États-Unis, c’est aussi ceux décrits dans « naissance d’une nation » en 1915, le premier long métrage de l’histoire du cinéma.

Bref, loin de renvoyer à une puissance géopolitique, le mot « great » semble plutôt renvoyer au bien-être d’un âge d’or perdu et largement fantasmé.

Pour moi, la réélection de Trump a été la réaction un peu désespérée d’une super puissance qui se sent déclassée dans un Monde dans lequel elle ne trouve plus sa place. Donald fait rêver sa base, mais le réveil risque d’être douloureux.

Espérons que l’Amérique de demain redeviendra le gardien des valeurs qui ont fait sa grandeur. On pourrait déjà rappeler aux électeurs de Trump que la statue de la Liberté est arrivée dans le port de New York en 1886.

Edouard

Basic Instinct

Nick Curran (Mickaël Douglas) enquête sur le meurtre d’un homme, tué à coup de pic à glace. Il croise, au cours de l’enquête, la route de l’écrivaine à succès Catherine Tramel (Sharon Stone).

ARTE vient de mettre en accès libre sur son site le célébrissime film de Paul Verhoeven.

1992, c’est loin. On en avait beaucoup parlé à l’époque. Ma mère ne voulait pas que j’y aille alors que mes copains du collège l’avaient tous vu. Bref, je l’ai vu plus tard, mais je réalise aujourd’hui que j’étais encore trop jeune pour apprécier pleinement sa qualité.

Je suis en effet content d’avoir vieilli pour y voir autre chose qu’un hymne à la beauté du corps de Sharon Stone et ce serait une erreur de réduire ce film à la scène de l’interrogatoire qui est aujourd’hui devenue un classique de la pop culture.

On pourrait y voir un hymne au plaisir sexuel dans un monde qui, quelques années après la chute du mur de Berlin, cherchait à tourner la page sombre des années SIDA.

Mais il n’y a pas que Sharon Stone qui est belle dans ce film. Tout est beau, l’esthétique est partout et l’intrigue est rythmée comme du papier musique, comme dans les films d’Hitchcock.

Ce film ultra peaufiné pourrait d’ailleurs être vu comme un hymne au maître, un film qu’Alfred n’aurait pas pu produire en son temps pour cause de censure. François Truffaut disait qu’Hitchcock tournait les scènes d’amour comme des scènes de meurtre et les scènes de meurtre comme des scènes d’amour. Sous cet angle, le film de Verhoeven est encore plus hitchcockien que les films d’Hitchcock.

Le charme des années 50 a été remplacé par celui du début des années 90. La guerre froide était terminée, Francis Fukuyama avait décrété la fin de l’histoire la même année et on avait envie d’y croire.  Ceux de ma génération et les plus anciens y retrouveront aussi le charme désuet d’un monde sans téléphone portable, sans internet et une technologie informatique qui fait un peu sourire. Bref c’est un film qui vieillit bien.

Et au final, c’est aussi un film sur les relations entre deux femmes dont Nick Curran n’est que le jouet. On pourrait y voir une version inversée de « Vertigo », mais ce serait peut-être un peu too much.

Le thème des relations femme-femme est un grand classique du cinéma qu’on retrouvera en 2001 avec Mullholand Drive de David Lynch, l’année de l’attaque du World Trade Center, l’année où l’on comprendra que, contrairement à ce que nous avait dit Fukuyama, l’« histoire » n’était pas finie. Quelques années plus tard, on retrouvera ce thème avec Black Swan (2010) et, d’une certaine manière, on le retrouve une fois de plus cette année dans « la chambre d’à côté » d’Almodovar. Bref, un thème intemporel dont je ne me lasse pas.

Edouard

Chacun cherche son woke

Je n’ai jamais très bien compris ce qu’était le wokisme. Une recherche outrancière de l’égalitarisme ? Peut-être. Demander aux enfants de choisir leur sexe, rebaptiser « dix petits nègres ». Je voyais bien de quoi il s’agissait, mais de là à définir un concept global…

Est-on forcément wokiste quand on se préoccupe du bien-être des minorités ou à partir d’un certain stade, seulement ? A ce moment, je suis peut-être wokiste pour certaines personnes et anti wokiste pour d’autres.

L’anti wokisme se focalise beaucoup sur les minorités sexuelles. Il semblerait dès lors qu’un wokiste, c’est une personne qui remet en question la norme sexuelle. Le wokisme bousculerait ainsi le rôle de l’homme blanc hétérosexuel et en bonne santé comme pivot naturel des sociétés humaines.

Et nous revoilà sur Vladimir torse nu sur son cheval, héraut de l’anti wokisme, pourfendant un occident dégénéré. Le wokisme serait donc associé à l’idée d’un ordre naturel menacé.

Je ne sais pas si la cérémonie d’ouverture des JO était woke, mais force est de constater qu’elle a fait peu de cas de l’homme blanc hétérosexuel en bonne santé. Chacun jugera, selon ces propres critères, si elle entre ou non dans la catégorie woke.

Passé la cérémonie d’ouverture, une nouvelle polémique aura permis aux anti wokistes de se faire à nouveau entendre. Je veux parler des interrogations concernant la participation de l’Algérienne Imane Khelif, aujourd’hui en finale, et de la Taïwanaise Liu Yu-Ting aux épreuves de boxe féminine.

La trace des Russes est une fois de plus perceptible dans cette histoire puisque l’International Boxing Association (IBA), qui avait initialement rejeté les candidatures de ces boxeuses, a été écarté à son tour par le Comité international olympique (CIO) du fait de sa proximité avec le géant russe Gazprom.

Les autorisations du CIO ont finalement permis à ces boxeuses de participer au JO, mais pas d’éteindre la polémique, comme on a pu le voir avec la réaction de la boxeuse italienne devant combattre Imane Khelif et déclarant forfait au bout de 45 secondes en refusant de lui serrer la main, soutenue par la présidente italienne d’extrême droite Giorgia Meloni, Elon Musk et J.K Rowling.

En l’occurrence, il n’y avait pourtant pas de dopage ou d’opération chirurgicale faisant de ces femmes des transgenres. Elles avaient toujours été des femmes, mais dotées d’un système hormonal naturel hors norme.

On en revient à la question de savoir si la société doit ou non accepter une nature hors norme. Et si l’objet du wokisme était seulement de remettre en question l’existence d’une norme naturelle ?

Edouard

Les impossibles victoires russes

Les mois se suivent et se ressemblent : la prise d’un village par les Russes, la destruction d’un centre d’hydrocarbure par les Ukrainiens et des morts, des morts, toujours des morts. On voit bien que quelque chose bouge, mais rien de décisif. On finit par se lasser aussi de ce paysage monotone. Il y a bien l’arrivée des F16, mais personne ne semble imaginer que cela puisse changer quoi que ce soit.

Et puis, il y a l’été et la plage, les barbecues entre amis, les JO, le feuilleton de la vie politique française qui reprendra le lendemain des JO. Alors l’Ukraine… c’est toujours pas terminé ?

Il n’y a en définitive qu’une façon de battre les Russes : l’épuisement pour que le pays s’écroule de lui-même, comme en 1990. Comme un joueur de jackpot accro à la guerre, Poutine dépense toujours plus : il sent que le vent va tourner, il a presque gagné, c’est tout comme s’il avait gagné… et quand il sera à poil, les négociations pourront commencer.

Cela peut prendre du temps. Il ne faut pas que l’Ukraine s’épuise la première, d’où une aide homéopathique des alliés occidentaux pour que les Ukrainiens tiennent, mais aussi pour que la Russie ne perde pas espoir de l’emporter et qu’elle continue à dépenser encore et toujours… c’est presque bon, on va y arriver !! L’aide des Occidentaux ne peut cependant qu’être homéopathique parce qu’ils savent que plus la Russie se sentira acculée, moins elle sera contrôlable avec un risque d’utilisation de l’arme nucléaire.    

Pris par son élan, Poutine n’a peut-être plus conscience que sa course est autodestructrice et quand bien même, il ne peut plus s’arrêter. L’économie russe ne tient plus que par la guerre, elle s’effondrera après, il le sait.

Certains experts en géopolitique savent peut-être comment tout ça va se terminer. J’en doute. En tout cas, les JO montrent que la vie planétaire peut très bien continuer sans la Russie. Ils sont tous là, on les a vus dans leurs bateaux sur la Seine, lors de cette interminable litanie étatique à l’occasion de l’ouverture des JO.

Les copains de Vladimir sont là aussi et en particulier la Chine et la Corée du Nord. Ils auraient pu dire, « si Vladimir n’est pas invité, on vient pas », mais ils ne l’ont pas fait. On sent que c’est plutôt « désolé mon pote, on te racontera ».

Tout le monde aura remarqué le coude à coude entre la Chine et les États-Unis en tête du tableau des médailles. La Russie n’est pas visible, normale, la guerre froide est terminée et la Chine doit se consoler de l’absence de cet ex-grand frère. On ne parle plus non plus des athlètes russes et biélorusses qui devaient participer aux JO sous bannière neutre.

Et pendant ce temps, Vladimir mise encore et toujours, espérant en vain que les trois Zelenski s’afficheront sur le bandit manchot.

En définitive, personne ne semble s’apercevoir de l’absence des Russes aux JO et c’est sans doute un coup énorme porté à Poutine, condamné à l’indifférence mondiale, enlisé dans une guerre hors d’âge. Les soldats russes vont-ils enfin se demander pour qui ils se battent et pour qui ils se font tuer ? Qui sait ?

La prestation de Philippe Katherine lors de la cérémonie d’ouverture était volontairement ridicule. On aime ou on n’aime pas, mais en tout cas, tout le monde l’a remarqué (en particulier en Chine et au Japon). Il a peut-être fait des envieux à Moscou.

Édouard

La dernière destruction du temple

En 70 après Jésus Christ, l’armée de l’empereur romain Titus détruisit le temple de Jérusalem. Les juifs estiment que cet acte est le point de départ de leur diaspora en Europe et en Afrique du Nord. Les conséquences de cet événement sont toutefois contestées par certains historiens, en particulier au sein de la communauté juive, qui soulèvent qu’à l’époque, des communautés juives existaient déjà tout autour du pourtour méditerranéen.

Une fois l’effroi passé et les morts enterrés, on pourra se poser la question de ce que représente le carnage de ce début d’octobre 2023.

Bien entendu, on essaiera de comprendre comment un Etat sensé disposer des meilleurs services secrets du monde a-t-il pu laisser agir ainsi le Hamas. Les fake news qui n’ont pas tardé à inonder la toile insinuant qu’Israël avait laissé faire en disent long sur l’état d’incompréhension générale fasse à la survenance d’un tel événement.

On se demande ce que peut gagner le Hamas avec cette action. Au premier regard, on pourrait penser « pas grand-chose ». La répression d’Israël sera certainement toute aussi violente et sanglante. Au pays des tables de la loi, la loi du talion est encore de mise.

Pour comprendre ce que peut gagner le Hamas, il faut regarder au-delà de l’horreur du moment. Comme pour tout acte terroriste, le message n’est pas adressé aux victimes mais aux survivants.

Je ne pense pas seulement au camouflet reçu par l’administration Netanyahu, mais à un message adressé à tous les juifs présents en Israël et aussi à ceux de la diaspora.

En 1948, lors de la création de l’Etat, la destruction de 70 était dans la tête des premiers Israéliens : après presque 19 siècles d’errance au cours desquels il fût persécuté, le peuple juif retrouvait enfin la mère patrie, un havre de paix où tous les juifs du monde pourraient vivre librement. Depuis le 7 octobre, on peut se demander ce qu’est devenu ce havre de paix et s’il n’est pas aujourd’hui l’endroit du monde où les juifs ont le plus de risques de trouver la mort.

Qu’adviendra-t-il maintenant, une nouvelle diaspora ?

On devine la suite. Un déséquilibre démographique énorme entre la Palestine et Israël très défavorable à l’état juif en dehors des ultra-nationalistes qui font beaucoup d’enfants. On peut parier sur une fuite continue des Israéliens modérés ayant les moyens de s’implanter en occident. Trois hypothèses : La disparition de l’Etat juif qui semble peu probable compte tenu de sa supériorité technologique et du soutien des Etats-Unis, la création d’un Etat palestinien distinct d’Israël semble beaucoup plus probable ou, soyons fou, la création d’un Etat unique qui regrouperait juifs et musulmans. Rien n’est impossible, l’Ukraine a bien aujourd’hui un président juif et un premier ministre musulman.

En France, les jeunes juifs ont aujourd’hui moins peur du RN que de LFI. Bien entendu, il y a un fond d’antisémitisme dont le RN ne se débarrassera jamais mais la Shoah commence heureusement à s’éloigner, un temps qui a concerné leurs grands-parents et arrières grands-parents alors que l’antisémitisme de la France Insoumise est visible au quotidien sans parler de Zemmour qui est venu brouiller les cartes.

Quoi qu’il en soit, il semblerait que l’idéologie qui motivait les premiers israéliens doive aujourd’hui évoluer. Il est peut-être temps de repenser Israël.

Edouard

Fin d’une icône

Ce qui permet de dire que Poutine est bien à l’origine de la mort de Prigojine, c’est le peu d’efforts qu’il fait pour défendre son innocence. Il l’a clairement dit, « ce n’est pas moi » mais sans insister alors qu’il était si simple, en ces temps de guerre, d’accuser les ukrainiens ou je ne sais qui. En décidant de ne pas se rendre aux obsèques, il enfonce le clou. Bref, tout en disant qu’il n’est pas à l’origine de sa mort, il se comporte de manière à ce que personne ne doute de sa culpabilité.

Le patron de Wagner était la « main » de Poutine. Il incarnait cette brutalité extrême qui s’articulait parfaitement avec l’image que le maître du Kremlin voulait donner de lui. C’est cette force et cette violence qui lui ont valu tant d’admiration de par le monde.

Cette force a commencé à s’éroder dès le début de l’opération spéciale : l’armée russe n’était visiblement pas l’armée rouge. La prise de Bakhmout par Wagner, au prix d’un nombre incalculable de morts, permit toutefois à la puissance Russe de reprendre quelques couleurs.

Peut-être en saura-t-on plus un jour sur cette étrange mutinerie avortée des 23 et 24 juin. Toujours est-il que la sanction du leader s’est fait attendre. Si Poutine a mis deux mois à éliminer Prigojine, c’est clairement qu’il n’avait pas envie de le faire.

Sans doute était-il conscient que l’éliminer, c’était brûler une icône et par là même, écorner son image. C’était porter un coup à la fascination mondiale pour la brutalité russe. Que s’est-il passé au cours de ces deux mois ?

La contre-offensive tant annoncée de l’Ukraine semblait patiner et aucune des deux armées ne semblait pouvoir s’imposer. Poutine a-t-il été effrayé par la reprise de quelques parcelles de terrain par les ukrainiens autour de Backmout ? A-t-il été influencé par des signes de mauvaise augure comme l’écrasement de la sonde russe sur la Lune ? D’autres plus décidés à avoir la peau de Prigojine ont-ils finalement réussi à le convaincre ? On ne sait pas mais ce qui est certain, c’est que quelque chose l’a contraint à agir.

Et maintenant, que reste t’il à Poutine sans sa « main » ? Une bête traquée ? Un tsar de pacotille ? Son pouvoir tenait à la terreur qu’il inspirait et s’il ne fait plus peur, que va t-il devenir ?

Depuis quelques jours, les ukrainiens semblent enfin percer dans le sud et des cérémonies discrètes en l’honneur des 10 membres de Wagner poussent un peu partout en Russie même si les pouvoirs publics s’efforcent d’en faire un non-événement.

Dans une guerre, le mental joue énormément, comme dans un match de tennis, surtout quand aucun joueur n’arrive à s’imposer et qu’arrivés au cinquième set, tout le monde veut en finir.

En tant que pays agressé, les ukrainiens ont toujours eu l’avantage sur le mental et ce n’est pas la mort de Prigojine qui va permettre aux russes de reprendre la main.

Edouard

Shining

Jack Torrance est l’époux de Wendy. Leur petit garçon se prénomme Danny. Professeur d’université licencié pour avoir violenté un étudiant, Jack se retrouve au chômage avant d’obtenir un poste de gardien dans un immense hôtel perdu au milieu des rocheuses. Son travail l’oblige à passer l’hiver dans un parfait isolement, les neiges abondantes rendant inaccessibles les routes menant à l’hôtel. Il n’est relié au monde extérieur que par un poste radio.

J’étais beaucoup trop jeune pour voir le film à sa sortie. Déjà qu’à l’époque, je pleurais comme une madeleine devant Bambi et E.T., mes parents ne m’y auraient jamais emmené. Je l’ai vu bien plus tard, on va dire il y a 25 ans, un chiffre qui symbolise pour moi un âge d’or de la vie étudiante.

Quel film incroyable ! Jack Nicholson traînant sa hache dans les couloirs n’avait pas seulement la tronche de l’emploi, il en avait aussi le prénom. Et puis comme tête de fou, difficile de faire mieux. Peut-être Klaus Kinsky. Joaquin Phoenix ne se débrouille pas mal non plus.

Et puis, les spectres des jumelles Grady et Danny faisant du vélo dans les interminables couloirs de l’hôtel… Des images qui marquent pour une vie.

En 2012, j’avais vu le documentaire « room 237 », qui décortiquait le génie de Kubrick, allant jusqu’à faire changer la moquette entre deux plans pour accentuer l’effet de stupeur des spectateurs.

D’un naturel craintif, je n’avais jamais lu de roman de Stephen King. Je suis toutefois depuis longtemps intrigué par le mystère de l’écriture du mystère et c’est pour cette raison que j’ai décidé de me procurer le livre.

Internet et le téléphone portable ont fait vieillir l’intrigue. Un tel isolement ne serait peut-être plus possible aujourd’hui ou en tout cas, plus difficile.

J’ai bien aimé le premier tiers où il ne se passe presque rien. L’écriture est agréable et bien rythmée. Mais c’est dans le deuxième tiers que ce révèle le talent de l’écrivain qui est parvenu à me faire encore peur alors même que Bambi et E.T. ne m’effraient plus depuis bien longtemps.

Danny a des pouvoirs extra sensoriels et voit des fantômes un peu partout. Bien entendu, on ne sait pas si c’est juste dans sa tête ou si ce qu’il voit existe vraiment. Une scène m’a scotchée, tant par l’effroi qu’elle m’a procurée que par la qualité de son écriture et l’ingéniosité de l’auteur.

Bravant l’interdit, Danny décide d’entrer dans la chambre 217 (237 dans le film). L’ayant traversée, il entre dans la salle de bain et décide d’écarter le rideau de la baignoire. Il y voit le cadavre grimaçant d’une femme qui se met à le poursuivre. Quelques heures plus tard, ses parents le retrouvent en catalepsie avec des marques sur le cou. Pas mal mais attendez, le plus fort n’est pas là. Après beaucoup d’hésitations, Danny se résout à raconter son histoire à ses parents qui n’en croient pas un mot. Jack décide de s’y rendre pour avoir le cœur net, traverse la chambre et entre dans la salle de bain. Le rideau de la baignoire est replié et il n’y a rien à l’intérieur. Convaincu de la folie de son fils, il fait demi-tour mais en sortant, il entend un bruit provenant de la salle de bain. Revenu sur ses pas, il voit que le rideau vient d’être tiré. Stephen King ne fait pas replier le rideau par Jack, cela aurait été littérairement stupide. Soit le spectre était là et il n’y avait plus de mystère, soit il n’y avait rien et il aurait dû se lancer dans des explications compliquées pour nous dire ce qui s’était passé. Il y a bien mieux. Terrorisé par ce qu’il voit, Jack décide de s’enfuir. Et là, Jack n’est plus un personnage de roman, on communie avec lui dans la peur. Il est en nous et son environnement quitte les pages du livre pour nous envelopper.

Pour moi, c’est la scène la plus flippante de tout le roman, peut être son chant du cygne. C’est peu dire que j’ai été déçu par le dernier tiers. On ne peut pas entretenir indéfiniment le mystère et à un moment, il faut qu’il sorte de l’ombre. Et là, les choses se compliquent.

Le meurtre des sœurs Grady, assassinées par leur père, gardien de l’hôtel l’année précédente, est bien évoqué dans la première partie mais il n’en est plus question par la suite. De même, il est dit que Danny aimerait avoir un vélo mais on n’en voit pas la couleur. Que de déceptions !

A la place, en dehors du cadavre dans la baignoire qui est effectivement pas mal, on a droit à des animaux en buis taillés qui ne sont pas parvenus à me faire peur, un bal costumé un peu cliché et des forces occultes habitant le corps de Jack.

Et pour tout dire, le Jack de Stanley Kubrick me semblait avoir plus de panache : une ordure magnifique. Celui de Stephen King apparaît comme un pauvre type prisonnier de ses démons et de ceux de l’hôtel. Bref, on sent que l’auteur fait tout ce qu’il peut pour le disculper mais, à force d’être blanchi, Jack devient inexistant. S’agissant de Wendy, je l’ai trouvée aussi bien dans le livre que dans mon souvenir. Peut être le meilleur personnage du livre.

Le dénouement, avec le gentil cuisinier qui vient les sauver apparaît très conventionnel. Il aboutit sur un final qui fleure bon le puritanisme américain avec la sempiternelle scène dans laquelle le jeune garçon va à la pêche avec le brave monsieur. L’importance de la pêche dans la culture d’outre Atlantique m’échappe. Il faudra qu’on m’explique.

Vous aurez compris que j’ai préféré la version Kubrick. Mais j’ai bien conscience que le souvenir embellit et si je le revoyais, je serai peut-être déçu.

King et Kubrick racontent deux variantes d’une même histoire. Il est vrai que les différences entre les deux versions s’expliquent en partie par les contraintes et les codes de la littérature et du cinéma qui ne sont pas les mêmes, mais elles dépendent aussi de beaucoup d’autres critères : des personnalités de l’écrivain et du réalisateur, des acteurs…

Quoi qu’il en soit, ces deux hommes ont fait de Shining un mythe du 20ème siècle.

Edouard

Les appelés

Enfant, j’étais intrigué par ce mot qui revenait toujours dans les propos d’un religieux expliquant la naissance de sa vocation souvent à l’adolescence: je me suis senti « appelé ». A l’époque, j’aimais bien ce mot un peu magique qui fleurait bon le surnaturel et j’imaginais une voix céleste qui venait annoncer sa vocation au futur religieux.

Plus tard, sans remettre en question l’appelle, j’ai réalisé qu’il devait aussi y avoir d’autres raisons plus terre à terre justifiant l’engagement religieux.

Le projet de vie idéal recommandé par l’Église catholique est le mariage hétérosexuel, la procréation et l’éducation des enfants dans un cadre religieux afin qu’ils puissent reproduire le schéma éducatif parental.

Qu’advenait-il de ceux qui, pour diverses raisons, parfois liées à des orientations sexuelles qu’ils ne considéraient pas comme « normales », ne se sentaient pas d’épouser ce schéma; attendu que la conception de ce qui est « normal » et de ce qui ne l’est pas dépend d’une prise de conscience de la société à un moment donné. Il y a 100 ans, les homosexuels étaient rejetés et la pédophilie n’était pas criminalisée.

La première solution était la fuite. Cela supposait une mise à l’écart de la communauté et demandait un certain courage. Évidemment, cela dépendait aussi du degré de conditionnement familial du jeune lui permettant de conceptualiser cette issue comme possible.

La deuxième possibilité était de rester « célibataire » dans la communauté. Cette position peu reluisante, mais tolérée faisait de l’individu un adulte inabouti qui se devait de garder un profil bas tout en nourrissant l’espoir de pouvoir un jour se marier et avoir des enfants.

La troisième possibilité était l’engagement dans les ordres. Cette issue était la plus évidente et la seule possible pour certains. Cet engagement n’aboutissait pas seulement à une acceptation de la communauté, mais à un statut social particulièrement valorisé au sein de la communauté. Sur le lot, il y avait certainement quelques hypocrites, voyant le moyen de vivre leur « différence » tout en jouissant d’une reconnaissance sociale. D’autres devaient cependant penser que leurs « pulsions déviantes » étaient une réelle manifestation du mal qu’il convenait de combattre. Dans les groupes de « guérison » d’homosexuels, on voit souvent des dirigeants anciennement homosexuels, persuadés d’avoir été guéris et convaincus de la nécessité de guérir les autres.

Bien entendu, je pense qu’une très grande majorité des religieux ne sont pas des criminels et que la plupart ont effectivement œuvré pour le bien de l’humanité. Je pense seulement qu’aucune considération sexuelle ne doit entrer en ligne de compte dans l’engagement religieux et qu’il faut donc laisser libres les religieux d’organiser leurs vies privées. Je ne suis ni pour ni contre le mariage des prêtres, je suis juste favorable à ce qu’ils conduisent leurs vies privées comme ils l’entendent et dans le respect de la loi.

Édouard

Le Lambeau

Le 7 janvier 2015, Philippe Lançon était présent dans les locaux de Charlie Hebdo lors de l’attaque terroriste. Il survivra à ses blessures… mais à quel prix ?

J’ai acheté ce livre peu de temps avant le confinement, à la FNAC des Halles, après un déjeuner du côté de Beaubourg, un acte anodin qui semble presque un rêve après ces semaines d’hibernation forcée.

La lecture n’a pas été facile. L’auteur évoque beaucoup « la montagne magique » de Thomas Mann, j’ai eu autant de mal à lire les deux.

Fin mars, cela m’a semblé très lointain. Abreuvé alors par l’hécatombe des victimes du Coronavirus, les déboires de l’auteur me sont apparus comme un épiphénomène. Si je n’ai pas abandonné la lecture, c’est parce que mon envie de lire s’est peu à peu épuisée. Moi qui ai toujours eu un livre en cours depuis l’âge de six ans, je sombrais dans le désintérêt total pour la lecture. Alors, celui-là plutôt qu’un autre…

Je me contentais parfois de deux pages par jour, sans doute plus parfois puisque j’ai tout de même réussi à le terminer. Les journées de Philippe Lançon semblaient toutes identiques, comme celles de Hans Castorp, le héros de Mann et  comme les miennes qui le sont rapidement devenu sous l’effet du confinement.

Cette assignation à résidence a forcément favorisé mon sentiment de proximité avec l’auteur. Il est vrai que le Coronavirus n’a rien à voir avec une attaque terroriste, mais Philippe Lançon et moi étions tous deux des victimes de ces phénomènes. Certes, le coronavirus ne m’avait pas arraché la moitié du visage ni cloué sur un lit d’hôpital, mais m’avait contraint à l’inactivité, comme ces personnages de « la montagne », incapables de savoir s’ils sont malades ou bien portant.

Alors oui, Philippe Lançon restera dans ma mémoire comme un compagnon de confinement. Comme lui, j’ai fini par m’habituer à la situation et comme lui, j’ai été un peu effrayé lorsqu’il s’est agi d’envisager l’ « après ».

Toujours comme dans la « montagne magique », les choses ne se sont accélérées que dans les 100 dernières pages, lorsque la tension du roman renaît avec la perspective du retour à la vie. Philippe a recommencé à manger un yaourt lorsque j’ai enfin eu l’autorisation de repasser au boulot. Ça crée des liens, forcément.

 Ce qui nous attend  dans le monde d’après n’est pas la Première Guerre mondiale même si la confrontation sino-américaine pourrait évoquer une nouvelle guerre froide. Comment sera le monde d’après ? Nous nous posons la question comme s’il revenait aux dieux de l’Olympe d’en construire un nouveau. Ce qui est certain c’est que nous, nous ne serons plus les mêmes.

Édouard le 5 mai 2020

Le Lambeau

Philippe Lançon

2019

Folio

Le 7 janvier 2015, les frères K., armés de Kalachnikov font irruption dans les bureaux du journal satirique Charlie Hebdo, et ils assassinent une dizaine de personnes.
Philippe Lançon fait partie des très rares rescapés.
Il a la mâchoire arrachée. Imaginez une vie sans mâchoire: pas de nourriture, pas de boisson, pas de parole possible, la respiration compromise, le bain de salive permanent.

J’ai hésité pendant plusieurs mois avant de me lancer dans cette lecture.
Bien m’en a pris: pour ma dernière lecture de l’an 2018, j’ai appris ce que signifie la rage de vivre.

Depuis sa prise en charge à l’hôpital de La Salpêtrière, il a subi une trentaine d’interventions chirurgicales, couronnées par une greffe du péroné (en lieu et place de sa mâchoire) et une rééducation de six mois.

Vous me direz que voici une lecture peu réjouissante.
Nous vivons malheureusement dans une société hyperviolente.
Le livre se termine d’ailleurs sur une note encore plus pessimiste: l’annonce du massacre du Bataclan alors que l’auteur se trouve à New York.

Philippe Lançon a du style, il fait montre d’une très (trop?) grande culture.
Il ne cache rien de ses hésitations, de ses découragements, de ses petites joies.
Un tout grand coup de chapeau à sa chirurgienne Chloé qui arrive à le maintenir à flot contre vent et marée.

Un livre majeur à mon sens, qui fera date dans l’histoire de la littérature.

Prix Fémina 2018.

Amitiés gardons confiance,

Guy le 6 janvier 2019

Philippe Lançon – nrf Gallimard – 510 p.