Brooklyn follies

Fin des années 90, Nathan Glass, sexagénaire usé par la vie et en rémission d’un premier cancer, débarque à Brooklyn pour poursuivre une vie dont il n’attend plus grand-chose. Par le plus grand des hasards, il retrouve Tom, son neveu et ex-meilleur espoir de la famille, qui est devenu obèse et vendeur dans une librairie. Avec Harry, le patron de Tom, un ancien taulard homosexuel, l’oncle et le neveu vont former un beau trio sans avenir jusqu’au jour ou Lucy, la fille de la sœur de Tom, va faire son apparition.

J’avais entendu parler de Paul Auster, mais je n’avais jamais rien lu de lui. C’est chose faite et je ne suis pas déçu du voyage.

Brooklyn follies commence comme un remake du big Lebowski des frères Coen dans lequel on aurait fait jouer des personnages d’Almodovar. Cela ne dure cependant pas et Paul Auster fait évoluer l’intrigue en souplesse pour l’amener vers quelque chose de plus joyeux qui fait penser à la saga Malaussène de Daniel Pennac. Ce livre pourrait ainsi se résumer dans la phrase de Malraux : « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie ».

Brooklyn follies, c’est aussi une réflexion sur l’Amérique telle qu’elle était juste avant le 11 septembre, une Amérique brinquebalante et rapiécée qui était déjà bien mal en point avant l’effondrement des Twin Towers.

Bref, un ouvrage bien écrit, faussement désabusé, tendre, fin et plein d’humour dans lequel l’auteur n’hésite pas à jouer avec le lecteur.

Brooklyn follies
Paul Auster
2008
Le livre de Poche

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L’ombre du vent

1945 : Barcelone. Daniel Sempere, 11 ans, est introduit par son père dans un lieu fantasmagorique : le cimetière des livres oubliés. Là, il devra en choisir un parmi les milliers dont plus personne ne se souvient. Le hasard voudra qu’il tombe sur « l’ombre du vent » d’un certain Julián Carax qui va guider le reste sa vie.

L’ombre du vent est un livre très attachant. Ce qu’il y a de plus beau, c’est la langue. Zafón, comme beaucoup d’auteurs de langue espagnole, lie avec majesté les situations les plus sordides aux visions merveilleuses, les haines profondes aux passions exaltées et le grotesque à la sagesse.

Le plus, c’est aussi Fermín, le chétif et non moins invulnérable comparse de Daniel qui va l’accompagner sur les traces de Julián Carax.

L’ancrage historique n’est pas très détaillé, même si on devine l’ombre de Franco derrière le terrible inspecteur Fumero. Sans trop insister, Zafón, l’espace de quelques centaines de pages, ressuscite une époque révolue de l’histoire de l’Espagne, pour le meilleur et pour le pire.

Ce qui est peut-être un peu plus faible, c’est la structure globale du roman. Certains personnages, comme l’aveugle Clara, semblent se rattacher difficilement à l’intrigue. Les magnifiques développements sur la famille Aldaya (qui font penser aux « Amberson » d’Orson Welles) noient un peu l’histoire. Cependant, ces faiblesses contribuent aussi au charme du livre.

« L’ombre du vent » peut aussi être vu comme un long poème en prose sur la marche inexorable du temps et sur l’oubli. Un roman qui semble faire écho au vers d’Apollinaire : « les souvenirs sont cors de chasse dont meurt le bruit parmi le vent ».

Edouard

Carlos Ruiz Zafón
2001

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Mon amie Nane

Georges Bernanos restera toujours pour moi un auteur un peu hermétique, mais je sais maintenant au moins de qui il veut parler dans les premières lignes de « Sous le soleil de Satan » quand il dit « Voici l’heure qu’aima P.J Toulet… ».
Paul-Jean Toulet est né à Pau en 1867, mais il a aussi vécu à l’île Maurice et à Alger. C’est sans doute cette connaissance de l’étranger qui donne à « Mon amie Nane » une saveur un peu exotique qui fait penser aux BD d’Hugo Pratt.

Nane était une « demi-mondaine », comme on disait alors ou une « horizontale » comme on disait au XIXe siècle. Aujourd’hui, les plus méchants diraient que c’était une « poule de luxe ». Les plus compréhensifs, que c’était tout simplement une « femme libérée » et Marc Lavoine lui trouverait bien entendu les yeux revolver.
Nane était une « demi-mondaine » plus légère que fatale. Aujourd’hui, on la trouverait même un peu « blonde ».

Son histoire nous est racontée par l’un de ses amants qui nous fait part, non sans humour, du charme, mais aussi des inconvénients de cette relation évanescente.

En fait, l’histoire importe peu, car Paul-Jean Toulet, avant d’être un romancier, est un grand poète. Son style est si fluide et si pétillant qu’on se laisse submerger par l’enchevêtrement des mots et des phrases sans vraiment prendre le temps d’essayer de suivre le fil de l’intrigue.

Je me souviendrai cependant de la fin de « Mon amie-Nane » qui, comme beaucoup d’histoires de courtisanes, se termine par le mariage de Nane. Le dernier échange épistolaire, d’une grande profondeur, entre Nane et l’amant-narrateur nous oblige à revoir toute leur liaison sous un jour nouveau.

Bref, Paul-Jean Toulet est un grand écrivain qui a marqué la littérature française, et spécialement celle du début du XXe siècle, au même titre que des auteurs comme Proust et Céline. À ce titre, les efforts fournis par Jean d’Ormesson, depuis les années 80, pour faire redécouvrir cet écrivain d’une incroyable modernité sont pleinement justifiés.

Edouard

Mon amie Nane
Paul-Jean Toulet
1905

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Les chaussures italiennes

Sur une île de la mer Baltique, Fredrik Welin, 66 ans, chirurgien en retraite, vit seul avec une chienne et une chatte. Son seul lien avec le monde, Jannson, un facteur hypocondriaque qui vient régulièrement se faire « soigner » et, occasionnellement, lui apporter du courrier.
Un beau jour apparaît sur l’île une femme qu’il va suivre pour en rencontrer une seconde qui lui fera rencontrer un homme et un peintre mort depuis des siècles. La rencontre des deux femmes lui donnera envie d’en rencontrer une troisième qui lui en fera rencontrer quelques autres.

Au départ, je m’étais fait offrir « Les chaussures italiennes » pour découvrir en version papier l’univers de l’inspecteur Wallander, le héros de Mankell incarné à l’écran par Kenneth Branagh.

J’ai donc forcément été un peu déçu de découvrir qu’il ne s’agissait pas d’une enquête policière et au bout de quelques pages, j’ai d’autant plus hésité à continuer ma lecture que la vie monotone de Friedrik me donnait une impression de déjà lu. Quand la première femme est apparue, j’ai tout de même décidé de continuer.

Les femmes des « Chaussures italiennes » ne sont pas des bimbos superficielles, des mères de famille exemplaires ou des executive women échappées d’un écran de télévision. Ce sont des femmes de tous âges dotées de fortes personnalités et durement éprouvées par la vie. Des femmes fortes aux faiblesses insoupçonnées, et vice-versa. Certaines se relèvent de tout, d’autres pas.

Elles entrent et sortent de la vie du sexagénaire un peu comme dans un moulin et sans vraiment sembler le bouleverser. Friedrik n’est pas un Dom Juan. Il paraît même un peu fleur bleue pour son âge et les relations qu’il entretient avec ses femmes sont des plus platoniques. Il les regarde tomber du ciel un peu surpris, mais sans plus. Toutes ces femmes font des « chaussures italiennes » un livre au parfum vaguement onirique, singulier et attachant, profondément mélancolique aussi, qui parle d’accidents, de maladie, de vieillesse et de mort. Un livre qui touchera sans doute moins les 7 ans que les 77 ans et qui, je l’espère, aura une suite, comme la fin semble nous l’indiquer.
Charles-Edouard

Les chaussures italiennes
Henning Mankell
2009

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Illusions perdues

Dans les années 1820, à Angoulême, deux amis, Lucien Chardon et David Séchard rêvent de réussir leur vie. Ce sera la reconnaissance de son talent de poète pour Lucien et l’aboutissement de ses recherches sur un processus révolutionnaire de fabrication de papier pour David.
À la fin de la première partie, les existences des deux jeunes hommes prennent des tournants décisifs. David se marie avec Ève, la sœur de Lucien. Ce dernier monte à la capitale avec sa maîtresse, la belle comtesse Louise de Bargeton à qui il a fait tourner la tête.
Dans la deuxième partie, on suit les aventures de Lucien à Paris. Délaissé par Louise peu après son arrivée, Lucien va se retrouver à la rue, ou presque. Il va remonter la pente en intégrant un petit cercle d’artistes miséreux au grand cœur. Rapidement, il va prendre conscience de son talent, mais, trop peu expérimenté, il dégringolera de son piédestal aussi rapidement qu’il s’y était hissé et reviendra à Angoulême l’oreille basse.
Dans la dernière partie, on assiste aux misères de David qui, en plus de payer les dettes de son beau frère, doit affronter les foudres des frères Cointet, de puissants rivaux qui s’efforcent de profiter du fruit des recherches du jeune inventeur.

Lire « Illusions perdues », c’est se perdre dans le ventre de la « Comédie humaine ». C’est aussi se plonger dans une époque où les rapports sociaux étaient sans doute encore très proches de ce qu’ils étaient sous l’Ancien Régime et où les différences entre Paris et la province étaient évidemment beaucoup plus prononcées qu’elles ne le sont aujourd’hui. C’est aussi un style très délayé, idéal pour une époque où la lecture était une distraction majeure qui n’avait pas à craindre la concurrence du cinéma, mais peu adaptée au XXIe siècle où le temps consacré à la lecture se compte parfois en trajets de RER.

Il n’en reste pas moins qu’ « Illusions perdues » restera un chef-d’œuvre de la littérature. Ce qui restera, c’est sans doute la deuxième partie dans laquelle Balzac décortique le mythe de l’artiste maudit au grand cœur, pauvre, mais honnête que l’on retrouvera en particulier au XXe siècle dans « La bohème » d’Aznavour. C’est aussi une réflexion sur la relativité du mot « talent », sur le besoin de reconnaissance, sur la maturité… Ce que je retiendrai d’ « Illusions perdues », ce n’est pas « inutile d’avoir de l’ambition, attendez la mort de vos parents pour vous enrichir » (c’est l’histoire de David), mais plutôt, « le talent n’est rien si on ne sait pas l’exploiter » (c’est l’histoire de Lucien qui va être pris en main par un jésuite espagnol et qui sera relatée dans un autre roman).

Edouard

Illusions perdues
Balzac
1836-1843

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Ce qui était perdu

Au début des années 80, Kate est une petite fille d’une dizaine d’années, gentille, discrète et qui marche plutôt bien en classe. Au lieu de passer son temps libre avec les autres enfants de son âge, elle préfère jouer les détectives avec Mickey, son singe en peluche et Adrian, un ado un peu paumé.

Seule ou avec Adrian, elle passe de longues heures dans les rues de Birmingham et dans Green Oaks, un grand centre commercial qui vient de s’ouvrir dans la cité anglaise.

Un beau jour, Kate disparaît de la circulation alors même qu’elle errait dans Green Oaks. Vingt ans plus tard, un concours de circonstances fait rejaillir des souvenirs enfouis dans la mémoire d’un certain nombre de personnes qui, à l’époque, avaient été témoins du fait divers.

La première partie du livre fait un peu penser à « La vie devant soi » d’Émile Ajar. On est émerveillé et un peu inquiet par la maturité et l’imagination de Kate qui ne semble pas tout à fait réelle.

La seconde partie est une réflexion un peu désespérée sur la solitude des grandes villes. Catherine O’Flynn décortique le cœur de personnages qui s’évitent, se croisent ou tentent de se rapprocher sans vraiment se toucher.

De l’ensemble, il ressort une légende urbaine belle et mélancolique et une critique désabusée du monde d’aujourd’hui.

Dans la tradition de Dickens auquel elle fait d’ailleurs allusion, la romancière nous dépeint aussi l’Angleterre d’en bas avec ses espoirs, ses craintes, ses peurs et toute son irrationalité.

Bref, un très beau livre.

Charles

Ce qui était perdu
Catherine O’Flynn
Jacqueline Chambon, 2009

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