Chacun cherche son woke

Je n’ai jamais très bien compris ce qu’était le wokisme. Une recherche outrancière de l’égalitarisme ? Peut-être. Demander aux enfants de choisir leur sexe, rebaptiser « dix petits nègres ». Je voyais bien de quoi il s’agissait, mais de là à définir un concept global…

Est-on forcément wokiste quand on se préoccupe du bien-être des minorités ou à partir d’un certain stade, seulement ? A ce moment, je suis peut-être wokiste pour certaines personnes et anti wokiste pour d’autres.

L’anti wokisme se focalise beaucoup sur les minorités sexuelles. Il semblerait dès lors qu’un wokiste, c’est une personne qui remet en question la norme sexuelle. Le wokisme bousculerait ainsi le rôle de l’homme blanc hétérosexuel et en bonne santé comme pivot naturel des sociétés humaines.

Et nous revoilà sur Vladimir torse nu sur son cheval, héraut de l’anti wokisme, pourfendant un occident dégénéré. Le wokisme serait donc associé à l’idée d’un ordre naturel menacé.

Je ne sais pas si la cérémonie d’ouverture des JO était woke, mais force est de constater qu’elle a fait peu de cas de l’homme blanc hétérosexuel en bonne santé. Chacun jugera, selon ces propres critères, si elle entre ou non dans la catégorie woke.

Passé la cérémonie d’ouverture, une nouvelle polémique aura permis aux anti wokistes de se faire à nouveau entendre. Je veux parler des interrogations concernant la participation de l’Algérienne Imane Khelif, aujourd’hui en finale, et de la Taïwanaise Liu Yu-Ting aux épreuves de boxe féminine.

La trace des Russes est une fois de plus perceptible dans cette histoire puisque l’International Boxing Association (IBA), qui avait initialement rejeté les candidatures de ces boxeuses, a été écarté à son tour par le Comité international olympique (CIO) du fait de sa proximité avec le géant russe Gazprom.

Les autorisations du CIO ont finalement permis à ces boxeuses de participer au JO, mais pas d’éteindre la polémique, comme on a pu le voir avec la réaction de la boxeuse italienne devant combattre Imane Khelif et déclarant forfait au bout de 45 secondes en refusant de lui serrer la main, soutenue par la présidente italienne d’extrême droite Giorgia Meloni, Elon Musk et J.K Rowling.

En l’occurrence, il n’y avait pourtant pas de dopage ou d’opération chirurgicale faisant de ces femmes des transgenres. Elles avaient toujours été des femmes, mais dotées d’un système hormonal naturel hors norme.

On en revient à la question de savoir si la société doit ou non accepter une nature hors norme. Et si l’objet du wokisme était seulement de remettre en question l’existence d’une norme naturelle ?

Edouard

Le RN, un parti jeune ?

En 1988, la chanson « porcherie » des Berurier noirs devenait « la jeunesse emmerde le front national ». Pour moi, c’était les années collège. Je ne votais pas encore, mais je savais très bien qui était Jean-Marie Le Pen. Un tribun au charisme certain qui tenait un discours duquel suintaient les heures les plus sombres de l’histoire de France du XXe siècle : la collaboration, la guerre d’Algérie, le poujadisme… Des thèmes qui parlaient à nos parents et qu’on voulait oublier. La guerre d’Algérie s’étant terminée en 1962, les jeunes qui avaient moins de 26 ans en 88 ne voulaient en aucun cas de cet héritage et il était assez logique, en définitive que les jeunes emmerdent le front national.

14 ans plus tard, Jean-Marie Le Pen arrivait au second tour de l’élection présidentielle et pour la première fois de ma vie, je décidais de manifester avec mes potes. Il y avait quelque chose de joyeux à Bastille, un bonheur de se mêler à l’indignation générale de la jeunesse française.

Quelques années plus tard, Jean-Marie a passé la main à Marine. Le nom du parti restait le même et la ressemblance physique de Marine avec son père était frappante. Personne ne voyait de différence. Prononcer le nom « Le Pen », dans la culture française, devait pour toujours dégager des effluves nauséabonds.

En 2018, le front national devint rassemblement national. On sentait bien comme un frémissement. Coïncidence ou non, c’est également fin 2018 qu’est apparu le mouvement des gilets jaunes. Difficile de savoir quel rôle le RN à joué dans l’apparition et le soutien du mouvement, mais il y en a un.

Ce fut un changement de paradigme pour l’ancien front national. 30 ans étaient passés depuis la chanson des Bérurier. Les jeunes de 2018 ne l’avaient jamais entendue. Exit les années sombres de l’histoire de France du XXe siècle, le RN s’intéressait maintenant au quotidien des Français : le pouvoir d’achat, la sécurité… Il parlait à toute cette population ayant du mal à joindre les deux bouts et terrorisée par le déclassement social. Dès lors, la préférence nationale, d’une revendication raciste, est devenue l’espoir d’un mieux vivre.

Le nom « Le Pen » restait un repoussoir, même pour des jeunes qui n’avaient pas connu les grandes heures de Jean-Marie. C’est alors que Jordan Bardella prit la présidence du parti en 2021 et que le RN devint le parti des jeunes.

On en vient à la question philosophique du bateau de Thésée qui, à force d’être rapiécé, n’était plus lui-même. Que reste-t-il aujourd’hui du FN des années 80 dans le RN de Jordan Bardella ?

Pour comprendre, il faut peut-être revenir à l’ancêtre du FN, le parti populiste des années 50 de Pierre Poujade au sein duquel Jean-Marie Le Pen fit ses premiers pas.

Le RN de Bardella reste un parti populiste qui séduit les couches fragilisées de la population en les berçant de promesses illusoires, en flattant leur ego d’être français. Ces partis existent dans toute l’Europe et ils ne s’unifieront pas, chaque parti souhaitant tirer la couverture de son côté. Ils n’apporteront rien à l’Europe sinon une inquiétude légitime des Européens qui ont du mal à finir le mois.

Édouard

La faute à Crémieux

Le 24 octobre 1870, le décret Crémieux donnait la nationalité française aux juifs algériens, c’est par ce biais que la famille d’Éric Zemmour put devenir française. Je ne sais pas quelle était la part d’islamophobie dans ce décret, il s’insérait en tout cas dans un processus d’intégration des juifs dans la société française initié en 1789.

Quoi qu’il en soit, il creusa un fossé qui devint vite infranchissable entre les communautés juives et musulmanes d’Algérie qui avaient pourtant pris l’habitude de vivre ensemble pendant des siècles.

Sur le coup, les réactions des juifs algériens furent certainement diversifiées. Certains essayèrent sans doute de continuer à vivre comme avant et j’imagine que  d’autres s’indignèrent de la discrimination faite par le décret. Enfin, une partie déduisirent de la lettre du décret que comme le gouvernement français considérait que seuls les juifs algériens étaient assimilables dans la société française et donc que par essence, les musulmans ne l’étaient pas. Je ne sais pas si la famille Zemmour était divisée, en tout cas, c’est cette dernière voie que l’actuel chouchou des médias semble suivre.

Comme on sait, l’intégration des juifs dans la société française n’était pas du tout pliée en 1870. De Dreyfus à Vichy en passant par Barrès et Céline, il faudra attendre la libération des camps en 1945 et le film d’Alain Resnais « nuit et brouillard » sorti dix ans plus tard pour que l’antisémitisme ordinaire de la société française soit ébranlé en profondeur.

Les musulmans algériens ne bénéficièrent pas pour leur part d’une reconnaissance révolutionnaire ni d’un décret Crémieux. Ils eurent cependant la possibilité d’acquérir la nationalité française entre 1962 (fin de la guerre d’Algérie) et 1967 comme tous les autres Algériens non pieds-noirs et non-juifs. Arrivés dans un pays en voie de déchristianisation et des décennies après la loi de séparation de l’église et de l’état, ils ne furent jamais fixés sur la volonté de la France de les intégrer. Le gouvernement français, désormais laïc, n’avait plus à s’occuper des religions, et était sans doute bien contant de ne plus avoir à le faire.

C’est dans cette zone grise que joue Éric Zemmour, alors qu’Al-Qaïda, Boko Haram et les talibans s’évertuent à démontrer l’incapacité du monde musulman à s’accorder avec les valeurs occidentales.

Fort opportunément, il relance le débat de l’assimilabilité des musulmans à la société française, celui-ci n’ayant jamais été clos faute de n’avoir jamais été officiellement ouvert.

Dans quelques semaines, quelques mois, on n’entendra peut-être plus parler de Zemmour, il aura fini par lasser. Il aura toutefois posé une question qui ne doit pas être un tabou : « les musulmans sont-ils assimilables dans la société française ? » Les médias ne parlent pas de la grande majorité des musulmans parfaitement intégrés à la société française, cela n’intéresse personne, mais cette question ne peut rester sans réponse. La voie d’un « oui » ferme et sans ambiguïté doit être trouvée.

Édouard

Le chat du rabbin

 

Je n’ai envie de parler sur ce blog que des choses qui me semblent positives. Ou alors, c’est pour dénoncer ce qui me révolte. C’est la raison pour laquelle je ne vous parlerai pas des « amants passagers ». En plus, j’aime bien Almodovar et ça me ferait du mal de lui taper dessus.

Dans les années 30, le rabbin Abraham vit à Alger avec sa fille Zlabya et son chat.

Une dizaine d’années que j’entends parler de cette BD, mais je n’avais jamais eu l’occasion de m’y plonger et n’ai pas vu non plus le dessin animé que j’essaierai de trouver en VOD.
J’ai pu rattraper une partie de mon retard en avalant d’une traite les cinq premiers volumes. Le sixième : « tu n’auras pas d’autre Dieu que moi » est attendu…depuis sept ans (on dirait presque une blague juive).

Le graphisme est assez simple, mais se laisse regarder : ça me fait un peu penser aux albums de Fred (mort mardi dernier), mais certaines planches sont plus fouillées et se rapprochent d’Hugo Pratt : deux dessinateurs nés juste après la crise de 29. L’atmosphère un brin surréaliste du « chat du rabbin » fait elle aussi penser à celles de Philémon et de Corto Maltese. Le message de tolérance interreligieuse est aussi très bien et pas trop appuyé, dilué avec parcimonie dans les aventures des héros.

Ce qui m’a le plus intéressé, c’est le fond historique. La France coloniale, mais surtout la vie des communautés séfarades dans les années 30. Aujourd’hui avec des films comme « la vérité si je mens », la culture séfarade est très largement vulgarisée. Dans les années 30, ça n’était pas le cas même si des écrivains comme Albert Cohen avaient écrit sur elles. A ce titre, j’ai beaucoup aimé l’histoire du neveu du rabbin qui vit à Paris et qui doit « faire l’arabe » pour gagner sa vie. Il explique à son oncle que pour les Parisiens, compte tenu de son type physique, ce ne serait pas compris s’il faisait le juif. Pour eux, le juif, c’est l’allemand, le polonais, le russe, bref, l’ashkénaze.

Le retour sur cette diversité culturelle, qui n’était visiblement pas toujours bien connue au sein même de la communauté (Abraham ignorait tout des falashas, juifs noirs d’Éthiopie) est à mon avis plus utile pour lutter contre l’antisémitisme que des discours lénifiants.

Une grande BD donc, à faire lire en priorité à tous ceux qui n’aiment pas lire. Les livres sont faits pour l’homme et non l’homme pour les livres : ce serait peut-être la morale de cette série.

Le chat du rabbin
Joann SFAR
2002-2006
Edouard

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