Marrakech

La nuit

C’est un Français. Sa femme et ses enfants dorment au fond du minibus de la Royal Air Maroc.

– Ça m’est déjà arrivé plusieurs fois de voir ma correspondance annulée à Casa.

5h du matin, aéroport Mohamed V

– 7h ? Vous m’aviez dit qu’on pouvait faire la déclaration de perte de bagage dès 5h…

– Oui, mais c’est parce qu’il y avait mes collègues.

9h, Riad Dar Nabila.

– Ah, vous voilà, je vous ai attendu jusqu’à 3 heures. J’ai donné votre chambre à quelqu’un d’autre, mais ne vous inquiétez pas, le gérant a une autre Riad pas loin.

12h place Riad Laarous.

– Vous savez où on peut manger?

– Oui, on va aller à la coopérative berbère et après, je te montre un bon restaurant.

Le lendemain matin (entre temps, j’ai récupéré mes bagages).

À 50 mètres de la Mamounia, deux dromadaires attendent le client sur un grand parking désert. Au loin, on peut voir les reliefs de l’Atlas qui se détachent comme de grosses meringues dans le bleu du ciel.

En début d’après-midi, à la sortie du jardin Majorelle.

– Vous pouvez me déposer aux tombeaux Saadi ?

– Vous les avez vus? Ils m’empêchent de prendre des clients parce’ que je suis touareg. Vous voulez aller où ?

– Voir les tombeaux Saadi.

– Très bien, je t’emmène au palais des mille senteurs.

Dans la kasbah.

Après les tombeaux, je me dirige vers le quartier juif. La place des ferblantiers est noire de monde.

– On attend le roi, il devrait bientôt passer.

Un peu plus tard.

– Tu sais où on peut trouver un arrêt de taxis ?

Le gamin m’accompagne sur 10 mètres, me montre la direction et me tend la main en prenant un air misérable. Je lui donne quelques pièces.

– Seulement ? Ça, c’est rien que de la monnaie pour touareg.

Le soir, place Riad Laarous.

– Je vais prendre un panini et une bouteille d’eau.

– Ça va, ça s’est bien passé la journée ?

Ça doit faire 15 dirhams, mais il est sympa, J’ai bien envie de lui en donner 20.

– Combien ?

– 20 dirhams.

Le lendemain après-midi, à l’aéroport Mohamed V

– 150 dirhams ? Mais on est trois dans le taxi. Vous n’allez pas vous faire payer trois fois la course ? Je ne vous donnerai pas plus de 100 dirhams.

Un peu plus tard dans la soirée

– 12,5€

Intérieurement, je pense qu’il serait possible de l’avoir pour 10€, mais les -1 degré me rappellent que je suis à Paris. Le chauffeur du bus me regarde à peine quand je lui tends un billet de 20€ et lui rend 7€50… la magie n’opère plus. Les vacances sont terminées.

Édouard

Les soleils des indépendances

Les aventures de Fama, dernier représentant de la lignée déchue des Doumbuya et de sa femme Salimata dans l’Afrique de l’Ouest postcoloniale.

Publié pour la première fois en 1968 aux presses de l’Université de Montréal, puis aux éditions du Seuil en 1970, ce roman est une merveille.

Tout d’abord, la puissance de l’écriture est fascinante : une écriture simple, crue, colorée, parfois violente et souvent drôle… je ne trouve pas de meilleur verbe que « capturer » pour qualifier l’effet des mots d’Ahmadou Kourouma. En livre de poche, l’ouvrage fait moins de 200 pages, mais se déguste très lentement, comme une noix de cola. Bien entendu, si vous avez la chance de connaître un peu l’Afrique de l’Ouest, la saveur n’en sera que plus forte.

D’un point de vue historique, le roman présente ensuite un grand intérêt.

Gentil petit toubab, j’ai bien appris mes leçons: la conférence de Bandung et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. Culpabilisé dès mon plus jeune âge pour des horreurs commises par  mes semblables, je me suis longtemps morfondu dans « les sanglots de l’homme blanc » dont parlera Pascal Bruckner en 1983. De fait, il était évident pour moi que les gentils noirs, libérés du joug du méchant blanc, avaient retrouvé avec l’indépendance leur bonheur perdu, l’innocence vaguement rousseauiste des origines. Visiblement, mes enseignants n’avaient pas lu « les soleils des indépendances », c’est bien dommage.

Mon propos n’est bien entendu pas de réhabiliter la période coloniale. Je veux seulement dire que dans mon aveuglement, je ne m’étais jamais demandé comment les Africains avaient eux-mêmes pu vivre la décolonisation.

Fama vit pour le maintien des traditions et grâce aux traditions puisqu’il gagne sa vie en organisant des enterrements qui respectent strictement les coutumes Malinké. Cette tradition animiste très légèrement saupoudrée d’islam, constituerait le vestige d’un prétendu âge d’or ante-colonial qu’il n’a pas connu. Pour Kourouma, les indépendances, loin de permettre aux peuples de retrouver la pureté d’une société originelle, ont surtout généré de profonds troubles sociaux, peut-être pires que ceux dont la colonisation avait été la cause.

Dépositaires d’un syncrétisme communiste auquel Fama ne comprend rien, les libérateurs ne sont pas tous des gardiens des traditions. La nouvelle classe dirigeante le condamne à 20 ans de prison pour un rêve qu’il leur a raconté, puis le libère dans la liesse générale pour des raisons qui lui échappent.

Fama est un personnage terriblement attachant, la figure universelle de l’individu ballotté par ses désirs, ses devoirs et la société qui l’entoure : un archétype d’humanité.

Édouard

Ahmadou Kourouma

Points

Afrique, terre d’accueil

Le premier article posté sur ce blog il y a plus de 5 ans maintenant, traitait de l’interfécondité entre Sapiens et Neandertal que l’on venait de prouver. Je suis depuis lors avec beaucoup d’attention les avancées scientifiques attachées à ce sujet passionnant qui touche au concept de « race » à l’origine des politiques désastreuses que l’on connaît et qui ont entraîné l’Europe dans les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Le Monde ayant publié cette semaine un article faisant état d’une nouvelle avancée, il convient donc que je mette mes fiches à jour.

D’aussi loin que remontent mes souvenirs, c’est-à-dire depuis le milieu des années 80, lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la préhistoire à l’école primaire, on m’a toujours parlé de Neandertal comme d’un mystérieux cousin ayant disparu d’Europe quelque temps après l’arrivée de Sapiens. L’hybridation des deux espèces m’avait été présentée comme peu probable et les circonstances de la disparition de Neandertal sonnaient comme un tabou. Aussi, je m’étais mis à imaginer un génocide tiré du schéma biblique Caïn/Abel au cours duquel le fourbe Sapiens aurait exterminé le bon et inoffensif Neandertal.

Et puis, il y a cinq ans, on fit la preuve de l’interfécondité des deux espèces. Dans la mesure où la présence de Neandertal n’était connue que sur le continent eurasien, on conclut que cette hybridation ne concernait pas les Africains. Ce constat était aussi logique d’un point de vue scientifique qu’il était idéologiquement dérangeant. Il supposait en effet une différence génétique claire entre les Africains et les Eurasiens et pour tout dire, une différence « raciale ».

Dès lors, vrais et faux scientifiques, racistes et antiracistes s’engouffrèrent dans la brèche. Sur le site du Monde, tous n’étaient au final d’accord que sur un point : se taper sur la gueule. Il y avait pourtant une question simple qui aurait permis de mettre fin aux passions, mais à laquelle personne ne pensa (y compris moi) : a-t-on réellement la preuve de l’absence de trace du génome de Neandertal chez les Africains d’aujourd’hui ?

Cette présence du génome de Neandertal chez un Éthiopien de 4500 qui vient d’être révélée, apporte heureusement un éclairage et une idée s’impose : si on a pas trouvé de trace physique de Neandertal en Afrique et si on observe une présence de son génome chez cet Éthiopien, c’est donc que celui-ci avait été apporté soit par Neandertal lui-même, soit par un Sapiens métissé et donc que l’Afrique n’a pas été de tout temps une terre d’émigration, telle qu’elle nous est aujourd’hui présentée par les médias, mais aussi une terre d’accueil pour des populations venant de l’est et/ou du nord. C’est toute l’imagerie du bon sauvage qui s’écroule.
Et si le mythe de l’Africain préservé tant culturellement que génétiquement et depuis la nuit des temps des méchants blancs et de leur civilisation n’était qu’un mythe forgé par les anciennes puissances coloniales ?
Lors de mon passage à Bamako il y a une dizaine d’années, j’avais été frappé par la forte présence chinoise dans la ville. C’est peut être très européen, au fond, de penser que l’Afrique ne puisse être qu’un lieu dont on part et non une terre d’accueil.

Notre culture est telle que même chez les moins racistes d’entre nous, un fond constitué d’a priori racistes demeure. Demain, on trouvera peut-être un squelette de Neandertal en Afrique, on démontrera peut-être que le berceau de l’humanité n’est pas l’Afrique… Merci à la science en tout cas de faire avancer le schmilblick.

Edouard

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Congo, une histoire

 

Prix Médicis Essai  2012
Prix du meilleur livre étranger – Essai  –  2012

Pour le Belge que je suis, le Congo fait partie d’une mythologie insufflée pratiquement dès le berceau.
Notre roi Léopold II (1835-1909) régna sur ce pays gigantesque sans n’y avoir jamais mis les pieds.
Au bord de la ruine, il en fit ‘cadeau’ à la Belgique en 1909. Le Congo belge était né.

Ce livre tout simplement passionnant raconte sans concessions le colonialisme de l’intérieur, avec ses succès, mais surtout avec ses abus et ses horreurs. Philanthropes, les colonisateurs? Tu parles, nous dit l’historien Van Reybrouck.

Cela nous est raconté avec empathie, et même avec humour.

Depuis son indépendance en 1960, le pays a connu des soubresauts et des guerres.
Dirigé de 1965 à 1997 par un mégalomane dénommé Mobutu, le pays s’est retrouvé exsangue, et il continue à lutter pour sa survie…

Les amateurs pour la relève ne manquent pas: Américains, Russes, Chinois, Français, se pressent au portillon.
Par altruisme, cela va de soi.

Une saine lecture pour petits et grands.
Un modèle d’objectivité historique.
En Belgique, on n’a plus d’argent, mais on a des idées.

Amitiés tricolores,

Guy.

David Van Reybrouck – Actes Sud – 680 p (dont une bibliographie de 22 pages)

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13 heures

L’Afrique du Sud est un chaudron. Héritière du détestable apartheid, elle tente vaille que vaille d’exorciser un passé d’affrontements raciaux.
Deon Meyer est un Afrikaner qui écrit en anglais. Comme ses compatriotes, il décrit les contradictions de son pays dans ses livres.
Une jeune Américaine a été égorgée. Sa compagne tente d’échapper aux assassins.
Un autre crime, sans aucun rapport à première vue, met sur les dents la police du Cap.
L’inspecteur Benny Grissel, personnage en demi-teintes dans la lignée d’autres enquêteurs américains ou scandinaves, aura besoin de 13 heures pour trouver la solution des deux énigmes.
Voilà un superbe travail d’écrivain dans une mise en scène haletante.
À consommer sans modération, même si certaines scènes peuvent soulever le cœur.
Amitiés en hyperventilation,
Guy.
Deon Meyer – Points – 566 p.

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Le chat du rabbin

 

Je n’ai envie de parler sur ce blog que des choses qui me semblent positives. Ou alors, c’est pour dénoncer ce qui me révolte. C’est la raison pour laquelle je ne vous parlerai pas des « amants passagers ». En plus, j’aime bien Almodovar et ça me ferait du mal de lui taper dessus.

Dans les années 30, le rabbin Abraham vit à Alger avec sa fille Zlabya et son chat.

Une dizaine d’années que j’entends parler de cette BD, mais je n’avais jamais eu l’occasion de m’y plonger et n’ai pas vu non plus le dessin animé que j’essaierai de trouver en VOD.
J’ai pu rattraper une partie de mon retard en avalant d’une traite les cinq premiers volumes. Le sixième : « tu n’auras pas d’autre Dieu que moi » est attendu…depuis sept ans (on dirait presque une blague juive).

Le graphisme est assez simple, mais se laisse regarder : ça me fait un peu penser aux albums de Fred (mort mardi dernier), mais certaines planches sont plus fouillées et se rapprochent d’Hugo Pratt : deux dessinateurs nés juste après la crise de 29. L’atmosphère un brin surréaliste du « chat du rabbin » fait elle aussi penser à celles de Philémon et de Corto Maltese. Le message de tolérance interreligieuse est aussi très bien et pas trop appuyé, dilué avec parcimonie dans les aventures des héros.

Ce qui m’a le plus intéressé, c’est le fond historique. La France coloniale, mais surtout la vie des communautés séfarades dans les années 30. Aujourd’hui avec des films comme « la vérité si je mens », la culture séfarade est très largement vulgarisée. Dans les années 30, ça n’était pas le cas même si des écrivains comme Albert Cohen avaient écrit sur elles. A ce titre, j’ai beaucoup aimé l’histoire du neveu du rabbin qui vit à Paris et qui doit « faire l’arabe » pour gagner sa vie. Il explique à son oncle que pour les Parisiens, compte tenu de son type physique, ce ne serait pas compris s’il faisait le juif. Pour eux, le juif, c’est l’allemand, le polonais, le russe, bref, l’ashkénaze.

Le retour sur cette diversité culturelle, qui n’était visiblement pas toujours bien connue au sein même de la communauté (Abraham ignorait tout des falashas, juifs noirs d’Éthiopie) est à mon avis plus utile pour lutter contre l’antisémitisme que des discours lénifiants.

Une grande BD donc, à faire lire en priorité à tous ceux qui n’aiment pas lire. Les livres sont faits pour l’homme et non l’homme pour les livres : ce serait peut-être la morale de cette série.

Le chat du rabbin
Joann SFAR
2002-2006
Edouard

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Disgrâce

Chef d’oeuvre, par le titulaire du Prix Nobel 2003.

Le professeur David Lurie enseigne à l’université du Cap. Âgé de 52 ans, divorcé deux fois, sa vie sexuelle cahotante le satisfait jusqu’au jour où il rencontre et séduit une jeune étudiante, qui l’accusera de harcèlement sexuel. Il démissionne, et se réfugie chez sa fille Lucy, qui dirige une petite ferme au milieu de nulle part. Leur vie à tous deux basculera quand ils seront violemment agressés.
L’Afrique du Sud décrite par Coetzee porte les séquelles de l’apartheid. Les habitants de race blanche paient comptant les erreurs de leurs prédécesseurs. Le dialogue interracial est difficile, sinon impossible. Peu de personnages sympathiques dans ce roman où règne pourtant un humanisme entraînant.

Il y a du Philip Roth dans Coetzee, l’élégance en plus.
Amitiés afrikaners,

Guy.
John Maxwell Coetzee
Points – 273 p.

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