La chute de l’empire Le Pen

La diffusion par l’extrême droite, de l’adresse personnelle de Bénédicte de Perthuis, la juge qui a prononcé la condamnation de Marine Le Pen est pour le moins inquiétante.

Elle a détourné des fonds publics, elle qui pourfendait l’État corrompu. Bon ben voilà, elle ne méritait pas autre chose. Marine est avocate, on ne va pas lui apprendre que si elle n’est pas d’accord avec le jugement, elle pourra faire appel et même aller en cassation.

Les plus tous jeunes comme moi se souviendront du serpent de mer électoral à suspens que constituait la question des 500 signatures de Jean-Marie Le Pen. A chaque élection présidentielle, c’était pareil : « Jean-Marie va-t-il avoir les 500 signatures qui lui sont nécessaires pour se présenter à l’élection ? ». Ce suspens, très émoussé à la longue, permettait au tribun de hurler au complot contre l’extrême droite. Cela permettait aussi à tout un tas de spécialistes de débattre autour de la question de savoir si, dans une démocratie, on pouvait empêcher l’extrême droite de se présenter aux élections présidentielles. Les plateaux télé étaient bien nourris.

Ce cirque aura duré au moins 20 ans. A l’époque, personne ne pensait que l’extrême droite pouvait être représentée par quelqu’un d’autre. Jean-Marie était le maître absolu de l’extrême droite française sur laquelle il régnait sans partage. On se souviendra de tentatives de rébellion et de Bruno Mégret en particulier, mais l’empire tenait bon.

Et puis, le patriarche et mort. Marine avait pris le relais, mais sa légitimité dépendait largement de son statut de « fille du patriarche ». Y a-t-il un dogme successoral dans la fachosphère ?

Il y aura des volontaires à l’extrême droite pour remplacer Marine, je ne suis pas inquiet. Bardella, Zemmour, Wauquiez qui rêve déjà de retrouver la base perdue des LR…ou d’autres.

En attendant, Marine essaie de reprendre les ficelles de son père et crie à son tour au complot, à la dictature des juges. Tout ça permet aussi de faire un peu de buzz. Les médias en profitent. La différence avec les « 500 signatures » est toutefois qu’il n’y a aucun jugement contre le RN, mais seulement contre sa présidente ou plutôt, contre l’usage qu’elle a pu faire de financements publics. Doit-on considérer qu’une atteinte à la présidente est une atteinte au parti, pris dans son ensemble ? La réaction de Marine Le Pen est surtout révélatrice du positionnement qu’elle a ou qu’elle pense avoir ou qu’elle souhaite avoir, au sein du parti.

Il faut dire que le contexte international est favorable au « juge bashing » avec des personnages comme Trump, Poutine, Erdogan, Netanyahou ou Orban qui ne semblent pas nourrir un grand respect pour l’État de droit.

Pas certain que cela soit suffisant. L’ère Le Pen est à mon avis terminée. L’extrême droite devra trouver autre chose. D’ailleurs, la voir se faire démolir au second tour de la présidentielle commençait à devenir un plaisir malsain. Il était temps que ça s’arrête.

Pas certain non plus que l’effet Trump dure vraiment. Le présentateur TV a fait rire, a donné des espoirs, a fait peur, mais le décalage entre les annonces et la réalité va vite lasser. On commence déjà à parler du départ de Musk. Bientôt, les Américains changeront de chaîne.

Les habits neufs de la fachosphère sont peut-être encore à inventer.

Edouard

Mort d’une extrême droite

Jean-Marie Le Pen était un personnage incontournable de la vie politique française des années 80 et 90. On le haïssait pour ses idées autant qu’on admirait son charisme. On ne ratait pas un débat télévisé avec Le Pen parce qu’on savait que ça allait être un spectacle. C’était un tribun, un show-man on dirait aujourd’hui.

S’il y a un point commun entre Jean-Marie Le Pen est Donald Trump, il est bien là, dans le charisme.

Pour le reste, Jean-Marie Le Pen s’inscrivait dans les idées d’une frange de la population française défigurée par la collaboration et la guerre d’Algérie. C’est un passé nauséabond qu’ont connu mes parents et qui était encore dans toutes les têtes en France au cours des décennies 80 et 90, mais dont la mémoire disparaît peu à peu. D’une certaine manière, même s’il n’est mort qu’en début de semaine, Jean-Marie Le Pen avait déjà fait son temps depuis un moment.

L’extrême droite aujourd’hui est toute autre, plus jeune avec des personnages comme Jordan Bardella et plus mondialisée avec des figures comme Donald Trump et Elon Musk.

Le racisme et l’antisémitisme n’ont malheureusement pas disparu, mais ils semblent moins affirmés, contrairement à l’islamophobie et les discours anti LGBT.

Il faudrait que les jeunes d’aujourd’hui visionnent les sketches des comiques des années 80 pour comprendre : il y avait un racisme et une homophobie ordinaires dont on n’avait pas vraiment conscience. Quant aux autres minorités sexuelles, on n’y pensait même pas.

Beaucoup de racisme aussi sur la couleur de peau dans les années 80. Aujourd’hui, peut-être l’effet Obama, sans doute aussi avec la mémoire du colonialisme qui s’éloigne, ça me semble très atténué.

Le vrai tabou, c’était l’antisémitisme, car la mémoire de la Shoah était profondément incrustée dans l’inconscient collectif. C’est sur ce terrain que Jean-Marie Le Pen a pu indigner la France entière avec « le détail » et « Durafour crématoire ». Les contours de l’antisémitisme sont plus flous aujourd’hui, largement brouillés par le conflit israélo-arabe. On ne risque plus un procès en antisémitisme en critiquant la politique de Netanyahou.  

Reste le débat autour des minorités sexuelles et du genre. C’est toute la question du wokisme, un mot très présent dans le discours de l’extrême droite. D’une certaine manière, c’est un progrès, cela veut dire qu’aujourd’hui, contrairement aux années 80, ces minorités sont reconnues et acceptées par une majorité de la population.

Et enfin, ce qui est nouveau, c’est le complotisme. Ça, c’est l’effet internet et celui des réseaux sociaux. Enfin, ce n’est pas complètement nouveau, le « protocole des sages de Sion » date de la fin du 19e siècle, mais internet permet de donner à ses croyances une ampleur inégalée.

Bref, les extrêmes droites passent et se ressemblent malheureusement un peu.

Edouard

Les impossibles victoires russes

Les mois se suivent et se ressemblent : la prise d’un village par les Russes, la destruction d’un centre d’hydrocarbure par les Ukrainiens et des morts, des morts, toujours des morts. On voit bien que quelque chose bouge, mais rien de décisif. On finit par se lasser aussi de ce paysage monotone. Il y a bien l’arrivée des F16, mais personne ne semble imaginer que cela puisse changer quoi que ce soit.

Et puis, il y a l’été et la plage, les barbecues entre amis, les JO, le feuilleton de la vie politique française qui reprendra le lendemain des JO. Alors l’Ukraine… c’est toujours pas terminé ?

Il n’y a en définitive qu’une façon de battre les Russes : l’épuisement pour que le pays s’écroule de lui-même, comme en 1990. Comme un joueur de jackpot accro à la guerre, Poutine dépense toujours plus : il sent que le vent va tourner, il a presque gagné, c’est tout comme s’il avait gagné… et quand il sera à poil, les négociations pourront commencer.

Cela peut prendre du temps. Il ne faut pas que l’Ukraine s’épuise la première, d’où une aide homéopathique des alliés occidentaux pour que les Ukrainiens tiennent, mais aussi pour que la Russie ne perde pas espoir de l’emporter et qu’elle continue à dépenser encore et toujours… c’est presque bon, on va y arriver !! L’aide des Occidentaux ne peut cependant qu’être homéopathique parce qu’ils savent que plus la Russie se sentira acculée, moins elle sera contrôlable avec un risque d’utilisation de l’arme nucléaire.    

Pris par son élan, Poutine n’a peut-être plus conscience que sa course est autodestructrice et quand bien même, il ne peut plus s’arrêter. L’économie russe ne tient plus que par la guerre, elle s’effondrera après, il le sait.

Certains experts en géopolitique savent peut-être comment tout ça va se terminer. J’en doute. En tout cas, les JO montrent que la vie planétaire peut très bien continuer sans la Russie. Ils sont tous là, on les a vus dans leurs bateaux sur la Seine, lors de cette interminable litanie étatique à l’occasion de l’ouverture des JO.

Les copains de Vladimir sont là aussi et en particulier la Chine et la Corée du Nord. Ils auraient pu dire, « si Vladimir n’est pas invité, on vient pas », mais ils ne l’ont pas fait. On sent que c’est plutôt « désolé mon pote, on te racontera ».

Tout le monde aura remarqué le coude à coude entre la Chine et les États-Unis en tête du tableau des médailles. La Russie n’est pas visible, normale, la guerre froide est terminée et la Chine doit se consoler de l’absence de cet ex-grand frère. On ne parle plus non plus des athlètes russes et biélorusses qui devaient participer aux JO sous bannière neutre.

Et pendant ce temps, Vladimir mise encore et toujours, espérant en vain que les trois Zelenski s’afficheront sur le bandit manchot.

En définitive, personne ne semble s’apercevoir de l’absence des Russes aux JO et c’est sans doute un coup énorme porté à Poutine, condamné à l’indifférence mondiale, enlisé dans une guerre hors d’âge. Les soldats russes vont-ils enfin se demander pour qui ils se battent et pour qui ils se font tuer ? Qui sait ?

La prestation de Philippe Katherine lors de la cérémonie d’ouverture était volontairement ridicule. On aime ou on n’aime pas, mais en tout cas, tout le monde l’a remarqué (en particulier en Chine et au Japon). Il a peut-être fait des envieux à Moscou.

Édouard

Les illusions du NFP

Que penser du rejet par Macron de la candidature de Lucie Castets ? Le NFP est-il légitime à imposer un premier ministre ?

L’équation est simple et peut se résumer par deux principes prévus par la Constitution :

– Le président de la république nomme le premier ministre ;

– Le premier ministre peut être destitué par l’assemblée nationale, après un vote de la majorité absolue des députés.

Donc, Macron doit nommer un premier ministre qui ne risque pas d’être destitué par l’assemblée nationale pour éviter une instabilité gouvernementale qui pourrait être dommageable à tout le monde, y compris à lui-même.

S’il avait une majorité absolue à l’assemblée, ce serait simple, il nommerait qui il veut.

Si un groupe d’opposition avait lui aussi la majorité absolue, pas trop compliqué non plus. Il imposerait qui il veut à Macron.

Nous ne sommes dans aucune de ces situations aujourd’hui et si le NFP est le premier groupe à l’assemblée, il n’a pas la majorité absolue et donc, son candidat peut très bien être renversé.

On pourrait donc lire la constitution ainsi : le président nomme un premier ministre soutenu par une majorité absolue des députés.

Le consensus sur le nom d’un premier ministre ne se trouvera pas au sein du NFP mais au sein de l’assemblée nationale prise dans son ensemble. Le NFP ne semble pas prêt aujourd’hui à accepter cette réalité pour au moins deux raisons :

– Elle l’obligerait à reconnaître que le fait d’être le premier groupe à l’assemblée n’est qu’une victoire très relative sans majorité absolue ;

– Elle menacerait la structure du groupe NFP. On peut imaginer que le PS pourrait accepter de rejoindre une coalition alors qu’il n’en est pas question pour LFI.

Ce phénomène n’est pas spécifique au NFP et tous les groupes sentent que cette histoire de nomination d’un premier ministre risque de les fragiliser. Que penser du RN aussi qui souhaite entretenir aux yeux de son électorat, l’idée du vol de sa victoire du premier tour.

Désigner un premier ministre demandera à tous les groupes parlementaires d’adopter une attitude responsable qu’aucun d’eux ne souhaite. C’est aussi dépasser une vie politique traditionnellement axée sur le mensonge et la manipulation des électeurs.

Les JO arrivent à point et restent un prétexte idéal pour procrastiner. Comme disent nos voisins de l’autre côté des Pyrénées, mañana.

Edouard

Un antisémitisme peut en cacher un autre

Il y a 25 ans environ, je me souviens d’avoir eu une discussion avec la copine juive d’un de mes amis qui m’avait beaucoup énervé. Celle-ci, très engagée à gauche, soutenait que critiquer le gouvernement israélien était un acte antisémite. Pour moi, le gouvernement israélien, comme tous les gouvernements du monde, devait pouvoir être critiqué.

Le soutien indéfectible à Israël et l’engagement à gauche n’étaient pas du tout incompatibles à la fin des années 90. La vie politique française était encore organisée sur le schéma qui avait commencé à se mettre en place avec l’affaire Dreyfus, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Être antisémite, c’était être de droite et plutôt d’extrême droite. C’était d’ailleurs l’un des marqueurs principaux de l’appartenance à l’extrême droite.

La collaboration pendant la Deuxième Guerre mondiale a creusé ce clivage. Jean-Marie Le Pen, connu pour ses nombreux dérapages antisémites allant du « détail » à « Durafour crématoire », l’a, à sa manière, perpétué.

J’ai donc été surpris et choqué, comme beaucoup, par le soutien de Serge Klarsfeld, le chasseur de nazis, au rassemblement national. Je ne comprends toujours pas les raisons profondes de ce choix, mais deux phénomènes peuvent l’expliquer en partie :

– D’une part la forte présence du conflit israélo-palestinien dans le discours de LFI, qui s’est fait le fer de lance de la contestation musulmane en France ;

– D’autre part, les efforts importants fournis par le RN pour masquer son ADN. Dernièrement, on a beaucoup parlé de la participation du RN contre la marche contre l’antisémitisme. Le retrait de la candidature de Joseph Martin, candidat RN dans le Morbihan, le 19 juin, après la diffusion d’un tweet antisémite, est à ce titre significatif. Cet acte témoigne de la volonté du RN d’afficher un « zéro tolérance » en matière d’antisémitisme, mais aussi que celui-ci persiste au sein du parti.

Donc, pour moi, il n’y a pas de glissement de l’antisémitisme de la droite vers la gauche, mais il s’agit de deux choses différentes.

Au RN, je ne veux pas croire à la disparition totale de l’antisémitisme même si les cadres font ce qu’ils peuvent pour effacer toutes traces de cet antisémitisme ordinaire hérité du XIXe siècle et qui sera exploité par les nazis.

L’antisémitisme de LFI se polarise essentiellement autour de la question palestinienne. Aujourd’hui, la politique de Benyamin Netanyahou est largement contestée au niveau international et je pense que les personnes qui la contestent ne risquent plus un procès en antisémitisme. Je ne dis pas que la résolution du conflit israélo-arabe avec, par exemple, la création d’un État palestinien ferait disparaître toute trace d’antisémitisme chez LFI, mais il atténuerait certainement sa présence.

Bref, tout ça pour dire qu’aujourd’hui, l’antisémitisme n’est plus un marqueur déterminant du clivage « gauche-droite » et je dois dire qu’entre ces deux formes d’antisémitisme, ce n’est pas celle de LFI qui me semble la plus inquiétante. Si ce phénomène renforce un clivage, c’est au sein de la communauté juive.

Edouard

Le RN, un parti jeune ?

En 1988, la chanson « porcherie » des Berurier noirs devenait « la jeunesse emmerde le front national ». Pour moi, c’était les années collège. Je ne votais pas encore, mais je savais très bien qui était Jean-Marie Le Pen. Un tribun au charisme certain qui tenait un discours duquel suintaient les heures les plus sombres de l’histoire de France du XXe siècle : la collaboration, la guerre d’Algérie, le poujadisme… Des thèmes qui parlaient à nos parents et qu’on voulait oublier. La guerre d’Algérie s’étant terminée en 1962, les jeunes qui avaient moins de 26 ans en 88 ne voulaient en aucun cas de cet héritage et il était assez logique, en définitive que les jeunes emmerdent le front national.

14 ans plus tard, Jean-Marie Le Pen arrivait au second tour de l’élection présidentielle et pour la première fois de ma vie, je décidais de manifester avec mes potes. Il y avait quelque chose de joyeux à Bastille, un bonheur de se mêler à l’indignation générale de la jeunesse française.

Quelques années plus tard, Jean-Marie a passé la main à Marine. Le nom du parti restait le même et la ressemblance physique de Marine avec son père était frappante. Personne ne voyait de différence. Prononcer le nom « Le Pen », dans la culture française, devait pour toujours dégager des effluves nauséabonds.

En 2018, le front national devint rassemblement national. On sentait bien comme un frémissement. Coïncidence ou non, c’est également fin 2018 qu’est apparu le mouvement des gilets jaunes. Difficile de savoir quel rôle le RN à joué dans l’apparition et le soutien du mouvement, mais il y en a un.

Ce fut un changement de paradigme pour l’ancien front national. 30 ans étaient passés depuis la chanson des Bérurier. Les jeunes de 2018 ne l’avaient jamais entendue. Exit les années sombres de l’histoire de France du XXe siècle, le RN s’intéressait maintenant au quotidien des Français : le pouvoir d’achat, la sécurité… Il parlait à toute cette population ayant du mal à joindre les deux bouts et terrorisée par le déclassement social. Dès lors, la préférence nationale, d’une revendication raciste, est devenue l’espoir d’un mieux vivre.

Le nom « Le Pen » restait un repoussoir, même pour des jeunes qui n’avaient pas connu les grandes heures de Jean-Marie. C’est alors que Jordan Bardella prit la présidence du parti en 2021 et que le RN devint le parti des jeunes.

On en vient à la question philosophique du bateau de Thésée qui, à force d’être rapiécé, n’était plus lui-même. Que reste-t-il aujourd’hui du FN des années 80 dans le RN de Jordan Bardella ?

Pour comprendre, il faut peut-être revenir à l’ancêtre du FN, le parti populiste des années 50 de Pierre Poujade au sein duquel Jean-Marie Le Pen fit ses premiers pas.

Le RN de Bardella reste un parti populiste qui séduit les couches fragilisées de la population en les berçant de promesses illusoires, en flattant leur ego d’être français. Ces partis existent dans toute l’Europe et ils ne s’unifieront pas, chaque parti souhaitant tirer la couverture de son côté. Ils n’apporteront rien à l’Europe sinon une inquiétude légitime des Européens qui ont du mal à finir le mois.

Édouard

Un monde sans Pivot

L’émission « Apostrophes » a été diffusée pour la première fois en 1975. Je suis né un an plus tard. J’ai donc toujours connu Bernard Pivot, une sorte d’oncle télévisuel. Je le trouvais d’ailleurs ennuyeux et trop sérieux et je ne comprenais pas bien ce que disaient tous ces gens qui s’agitaient autour de lui. Ça semblait intéresser mes parents et peut être aussi mes frères et ma sœur, mais je n’en mettrai pas ma main au feu. En tout cas, ils se regroupaient comme moi, avec mes parents, autour de la télé.

Ce que j’aimais dans « Apostrophes », en définitive, c’est que c’était une occasion de se retrouver tous ensemble. Un peu comme Columbo, en fait, mais en moins sympa.

12 ans après la création d’« Apostrophes », en 1987, sortit « Radio Days » de Woody Allen. Dans ce film, le réalisateur racontait son enfance New-Yorkaise dans les années 40, dans un monde où tout tournait autour de la Radio.

J’espère qu’un cinéaste de ma génération tournera un jour « TV Days » pour faire comprendre aux jeunes d’aujourd’hui ce qu’étaient les années 80, un monde sans téléphones portables, sans internet et sans réseaux sociaux.

Dans cet univers, la télé était centrale. Impossible d’avoir des nouvelles du Monde extérieur toute la journée en regardant son téléphone. Il y avait le Journal de 20h00 que ceux qui avaient raté l’édition de 13h00 attendaient comme des naufragés perdus sur une île déserte. Idem pour la météo. Pour savoir comment s’habiller le lendemain, il fallait attendre la fin du journal télévisé pour voir une miss météo remuer ses bras devant une carte de France. Et après, on ne choisissait pas le film. Il fallait lire le « programme » pour savoir ce qu’on allait pouvoir regarder.

Bref, je ne pense pas qu’il soit possible de comprendre l’importance de Bernard Pivot en le sortant du contexte télévisuel des années 80.

Mais on ne peut sans doute pas réduire Bernard Pivot à « Apostrophes ». Je ne connais pas grand-chose de cet homme, à part la fameuse « dictée de Pivot ». Je me souviens en primaire d’une fille qui m’avait dit qu’elle allait faire la « dictée de Pivot ». Ça m’avait beaucoup impressionné, mais je ne m’y suis jamais risqué. S’il y a un mot qui a terrorisé mon enfance, c’est bien le mot « dictée ». Je me demandais comment Richard, mon meilleur copain avec lequel j’apprenais par cœur mes autodictées, faisait pour avoir des supers notes alors que j’avais toujours zéro. Richard m’impressionnait beaucoup, et pas seulement parce que son père avait un téléphone dans sa voiture. Ses capacités orthographiques dépassaient tout ce que je pouvais imaginer.  Et puis, un jour, il s’est fait piquer par la maîtresse avec le texte de l’autodictée sur les genoux.

Je ne dirais pas que c’était mieux avant. C’était mon enfance et dans une vie, rien n’est comparable à l’enfance.

« Apostrophe » a pris fin en 1990. L’émission a été remplacée par « Bouillon de culture », je crois. Je ne me souviens plus avoir regardé « Bouillon de culture ». J’étais maintenant entré dans l’adolescence et passé à autre chose. Depuis longtemps en fait, Bernard Pivot n’était rien d’autre pour moi qu’une pièce du puzzle de mon enfance et sa mort ne la fera pas disparaître.

La fin des années 80, pour moi, c’est plutôt ce jour où mon père, rentrant des États-Unis où il était allé pour son travail, avait sorti de sa valise un objet extraordinaire qui révolutionna la vie familiale et qui deviendra le nouveau pivot de la société : un téléphone sans fil. 

Edouard

Napoléon

Splendeur et décadence d’un militaire Corse.

N’étant pas un grand admirateur de l’homme, j’y suis allé sans crainte, curieux de comprendre le bruit que la sortie du film faisait en France. Les gardiens de la mémoire de Napoléon seront certainement choqués. C’est un point de vue anglo-saxon en tout cas, notre empereur aurait certainement pu y être présenté sous un meilleur jour.

Anachronismes ? Réécriture de l’histoire ? Je pense que Ridley Scott a lu beaucoup plus d’ouvrages sur Napoléon que moi (c’est pas difficile).

L’Histoire n’est pas objective, surtout quand une aventure qui s’est déroulée sur 20 ans doit être contée en 2h30. Le réalisateur choisit les quelques événements qu’il retiendra et l’angle sous lequel il les présentera.

Le père d’ « Alien » ouvre son histoire sur un épisode qui n’est certainement pas le plus glorieux de la révolution française : l’exécution de Marie-Antoinette. Une scène bien sanglante que n’auraient pas reniées ses bébêtes extraterrestres.

La révolution dans son ensemble est d’ailleurs présentée comme une pagaille ultra violente. Napoléon, d’abord spectateur, va petit à petit réussir à établir un nouvel ordre. Jusque-là, on est tous d’accord.

Je ne connaissais pas l’épisode de la prise de Toulon par les anglais. Le rôle de Napoléon dans la campagne d’Egypte n’est pas très clair. La bataille d’Austerlitz est bien. J’ai tout de même eu l’impression que c’était très à l’est dans le film pour les Pays-Bas. Les cinéphiles feront le parallèle avec « Alexandre Nevski » d’Eisenstein et la bataille sur la glace contre les chevaliers teutoniques. Il y avait aussi une histoire de soleil, il me semble, à Austerlitz mais là, le ciel est plutôt voilé. Puis, viennent la campagne de Russie et, pour finir, comme on sait, Waterloo.

Tout ça est entrecoupé par les amours entre Napoléon et Joséphine. J’ai été surpris que le tsar Alexandre 1er vienne voir Joséphine à la Malmaison, mais il semble que ce soit vrai.

Une autre bataille qu’on ne voit pas et qui est juste évoquée m’a intriguée : la bataille de Borodino. J’ai toujours su que c’était une victoire, mais alors que Joaquin Phoenix l’évoque comme telle, un texte apparait en anglais à l’écran faisant état de perte. En fait, par perte, il faut entendre « nombre de morts ».

Dès lors, naît une ambiguïté que l’on retrouvera dans le plan final du film listant les batailles de Napoléon et précisant, pour chacune d’elles, le nombre de morts associés. Qu’est-ce qu’une victoire militaire ? Est-ce le gain du belligérant ayant pu satisfaire ses desseins géopolitiques ? C’est généralement come ça qu’on l’imagine. Mais peut-on vraiment parler de victoire dès lors qu’il y a 1000, 10 000 ou 100 000 morts ?

La réponse de Ridley Scott est clairement « non » mais c’est une conception très moderne, qui n’a commencé à se développer qu’après la première guerre mondiale. A l’époque de Napoléon, l’avantage géopolitique passait avant le nombre de morts. Il en est autrement aujourd’hui. La dimension géopolitique du film est d’ailleurs quasi inexistante.

Le parallèle avec l’actualité est tentant. Peut on dire que la prise de Bakhmout est une victoire Russe compte tenu du nombre de morts qu’elle a causé ?

Et si ce film était en fait un film anti guerre ? L’orgueil des français en sort froissé mais on s’en remettra.

Edouard

Je suis devenu le parent de mes parents

Les premiers symptômes d’une maladie neurodégénérative sont apparus chez Nadine Valinduck à l’âge de 50 ans. Son fils, Vincent Valinduck, médecin généraliste et chroniqueur à Télématin, évoque l’aide qu’il a apportée à sa mère pendant 14 ans, jusqu’à son décès. 

Cette histoire est celle d’un engagement total, mettant en jeu la santé physique et mentale du chroniqueur. C’est en définitive une histoire vieille comme le monde à laquelle tout le monde est malheureusement un jour confronté : le vieillissement des parents.

Cette histoire est cependant singulière compte tenu de la précocité de la maladie et donc de la jeunesse de l’auteur ainsi que sa profession. D’une certaine manière, c’est aussi l’histoire d’une aventure médicale. 

Seul, il n’aurait jamais réussi à sortir vivant de cette entreprise qui ne peut être qu’une aventure collective. Son père, tout d’abord très réticent à recourir à une aide extérieure et son frère. Puis, par la force des choses, s’est mis en place un système d’aide à domicile. Enfin, Vincent a ressenti le besoin de se confier à une psychologue pour pouvoir continuer la route. 

Bref, s’occuper jusqu’au bout d’un parent atteint d’une maladie neurodégénérative n’est pas impossible mais cela reste une aventure humaine à haut risque. Tout le monde n’a pas le temps, ni la santé, ni la volonté pour s’engager dans une telle entreprise. La question de la vie privée du jeune médecin n’est qu’allusivement évoquée mais ce relatif silence est assourdissant.

Il y a une dimension sacrificielle dans ce comportement. La religion n’est absolument pas évoquée mais on pense forcément aux paroles du Christ: « il n’y a pas de plus bel amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». 

Il n’est à aucun moment question d’EHPAD. L’auteur avoue s’être posé la question du placement en ‘ »institution » pour rejeter tout de suite cette hypothèse.

Dans les derniers moments de Nadine, on aurait pu effectivement se poser la question. Bien entendu, toutes les personnes âgées rêvent de mourir chez elles. Mais quand les gens n’ont plus conscience de leur environnement… Bref, chacun fixera les limites de l’acceptable. 

L’auteur se décrit comme un « Aidant », un mot que je ne connaissais pas. C’est en définitive à eux que ce livre est dédié, à toutes ces personnes de l’ombre qui agissent pour soutenir un proche. Ils seraient plusieurs millions et rendent, parfois sans le savoir, un service remarquable à la société sans pour autant bénéficier d’une réelle reconnaissance.

Dans une société vieillissante ne valorisant pas l’altruisme, leur place deviendra de plus en plus importante. Les aidants méritent mieux que l’ombre. Aidons les aidants. 

Edouard

Je suis devenu le parent de mes parents 

Vincent Valinduck 

Stock

2023

La dernière destruction du temple

En 70 après Jésus Christ, l’armée de l’empereur romain Titus détruisit le temple de Jérusalem. Les juifs estiment que cet acte est le point de départ de leur diaspora en Europe et en Afrique du Nord. Les conséquences de cet événement sont toutefois contestées par certains historiens, en particulier au sein de la communauté juive, qui soulèvent qu’à l’époque, des communautés juives existaient déjà tout autour du pourtour méditerranéen.

Une fois l’effroi passé et les morts enterrés, on pourra se poser la question de ce que représente le carnage de ce début d’octobre 2023.

Bien entendu, on essaiera de comprendre comment un Etat sensé disposer des meilleurs services secrets du monde a-t-il pu laisser agir ainsi le Hamas. Les fake news qui n’ont pas tardé à inonder la toile insinuant qu’Israël avait laissé faire en disent long sur l’état d’incompréhension générale fasse à la survenance d’un tel événement.

On se demande ce que peut gagner le Hamas avec cette action. Au premier regard, on pourrait penser « pas grand-chose ». La répression d’Israël sera certainement toute aussi violente et sanglante. Au pays des tables de la loi, la loi du talion est encore de mise.

Pour comprendre ce que peut gagner le Hamas, il faut regarder au-delà de l’horreur du moment. Comme pour tout acte terroriste, le message n’est pas adressé aux victimes mais aux survivants.

Je ne pense pas seulement au camouflet reçu par l’administration Netanyahu, mais à un message adressé à tous les juifs présents en Israël et aussi à ceux de la diaspora.

En 1948, lors de la création de l’Etat, la destruction de 70 était dans la tête des premiers Israéliens : après presque 19 siècles d’errance au cours desquels il fût persécuté, le peuple juif retrouvait enfin la mère patrie, un havre de paix où tous les juifs du monde pourraient vivre librement. Depuis le 7 octobre, on peut se demander ce qu’est devenu ce havre de paix et s’il n’est pas aujourd’hui l’endroit du monde où les juifs ont le plus de risques de trouver la mort.

Qu’adviendra-t-il maintenant, une nouvelle diaspora ?

On devine la suite. Un déséquilibre démographique énorme entre la Palestine et Israël très défavorable à l’état juif en dehors des ultra-nationalistes qui font beaucoup d’enfants. On peut parier sur une fuite continue des Israéliens modérés ayant les moyens de s’implanter en occident. Trois hypothèses : La disparition de l’Etat juif qui semble peu probable compte tenu de sa supériorité technologique et du soutien des Etats-Unis, la création d’un Etat palestinien distinct d’Israël semble beaucoup plus probable ou, soyons fou, la création d’un Etat unique qui regrouperait juifs et musulmans. Rien n’est impossible, l’Ukraine a bien aujourd’hui un président juif et un premier ministre musulman.

En France, les jeunes juifs ont aujourd’hui moins peur du RN que de LFI. Bien entendu, il y a un fond d’antisémitisme dont le RN ne se débarrassera jamais mais la Shoah commence heureusement à s’éloigner, un temps qui a concerné leurs grands-parents et arrières grands-parents alors que l’antisémitisme de la France Insoumise est visible au quotidien sans parler de Zemmour qui est venu brouiller les cartes.

Quoi qu’il en soit, il semblerait que l’idéologie qui motivait les premiers israéliens doive aujourd’hui évoluer. Il est peut-être temps de repenser Israël.

Edouard