Les illusions du NFP

Que penser du rejet par Macron de la candidature de Lucie Castets ? Le NFP est-il légitime à imposer un premier ministre ?

L’équation est simple et peut se résumer par deux principes prévus par la Constitution :

– Le président de la république nomme le premier ministre ;

– Le premier ministre peut être destitué par l’assemblée nationale, après un vote de la majorité absolue des députés.

Donc, Macron doit nommer un premier ministre qui ne risque pas d’être destitué par l’assemblée nationale pour éviter une instabilité gouvernementale qui pourrait être dommageable à tout le monde, y compris à lui-même.

S’il avait une majorité absolue à l’assemblée, ce serait simple, il nommerait qui il veut.

Si un groupe d’opposition avait lui aussi la majorité absolue, pas trop compliqué non plus. Il imposerait qui il veut à Macron.

Nous ne sommes dans aucune de ces situations aujourd’hui et si le NFP est le premier groupe à l’assemblée, il n’a pas la majorité absolue et donc, son candidat peut très bien être renversé.

On pourrait donc lire la constitution ainsi : le président nomme un premier ministre soutenu par une majorité absolue des députés.

Le consensus sur le nom d’un premier ministre ne se trouvera pas au sein du NFP mais au sein de l’assemblée nationale prise dans son ensemble. Le NFP ne semble pas prêt aujourd’hui à accepter cette réalité pour au moins deux raisons :

– Elle l’obligerait à reconnaître que le fait d’être le premier groupe à l’assemblée n’est qu’une victoire très relative sans majorité absolue ;

– Elle menacerait la structure du groupe NFP. On peut imaginer que le PS pourrait accepter de rejoindre une coalition alors qu’il n’en est pas question pour LFI.

Ce phénomène n’est pas spécifique au NFP et tous les groupes sentent que cette histoire de nomination d’un premier ministre risque de les fragiliser. Que penser du RN aussi qui souhaite entretenir aux yeux de son électorat, l’idée du vol de sa victoire du premier tour.

Désigner un premier ministre demandera à tous les groupes parlementaires d’adopter une attitude responsable qu’aucun d’eux ne souhaite. C’est aussi dépasser une vie politique traditionnellement axée sur le mensonge et la manipulation des électeurs.

Les JO arrivent à point et restent un prétexte idéal pour procrastiner. Comme disent nos voisins de l’autre côté des Pyrénées, mañana.

Edouard

Un antisémitisme peut en cacher un autre

Il y a 25 ans environ, je me souviens d’avoir eu une discussion avec la copine juive d’un de mes amis qui m’avait beaucoup énervé. Celle-ci, très engagée à gauche, soutenait que critiquer le gouvernement israélien était un acte antisémite. Pour moi, le gouvernement israélien, comme tous les gouvernements du monde, devait pouvoir être critiqué.

Le soutien indéfectible à Israël et l’engagement à gauche n’étaient pas du tout incompatibles à la fin des années 90. La vie politique française était encore organisée sur le schéma qui avait commencé à se mettre en place avec l’affaire Dreyfus, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Être antisémite, c’était être de droite et plutôt d’extrême droite. C’était d’ailleurs l’un des marqueurs principaux de l’appartenance à l’extrême droite.

La collaboration pendant la Deuxième Guerre mondiale a creusé ce clivage. Jean-Marie Le Pen, connu pour ses nombreux dérapages antisémites allant du « détail » à « Durafour crématoire », l’a, à sa manière, perpétué.

J’ai donc été surpris et choqué, comme beaucoup, par le soutien de Serge Klarsfeld, le chasseur de nazis, au rassemblement national. Je ne comprends toujours pas les raisons profondes de ce choix, mais deux phénomènes peuvent l’expliquer en partie :

– D’une part la forte présence du conflit israélo-palestinien dans le discours de LFI, qui s’est fait le fer de lance de la contestation musulmane en France ;

– D’autre part, les efforts importants fournis par le RN pour masquer son ADN. Dernièrement, on a beaucoup parlé de la participation du RN contre la marche contre l’antisémitisme. Le retrait de la candidature de Joseph Martin, candidat RN dans le Morbihan, le 19 juin, après la diffusion d’un tweet antisémite, est à ce titre significatif. Cet acte témoigne de la volonté du RN d’afficher un « zéro tolérance » en matière d’antisémitisme, mais aussi que celui-ci persiste au sein du parti.

Donc, pour moi, il n’y a pas de glissement de l’antisémitisme de la droite vers la gauche, mais il s’agit de deux choses différentes.

Au RN, je ne veux pas croire à la disparition totale de l’antisémitisme même si les cadres font ce qu’ils peuvent pour effacer toutes traces de cet antisémitisme ordinaire hérité du XIXe siècle et qui sera exploité par les nazis.

L’antisémitisme de LFI se polarise essentiellement autour de la question palestinienne. Aujourd’hui, la politique de Benyamin Netanyahou est largement contestée au niveau international et je pense que les personnes qui la contestent ne risquent plus un procès en antisémitisme. Je ne dis pas que la résolution du conflit israélo-arabe avec, par exemple, la création d’un État palestinien ferait disparaître toute trace d’antisémitisme chez LFI, mais il atténuerait certainement sa présence.

Bref, tout ça pour dire qu’aujourd’hui, l’antisémitisme n’est plus un marqueur déterminant du clivage « gauche-droite » et je dois dire qu’entre ces deux formes d’antisémitisme, ce n’est pas celle de LFI qui me semble la plus inquiétante. Si ce phénomène renforce un clivage, c’est au sein de la communauté juive.

Edouard

Un monde sans Pivot

L’émission « Apostrophes » a été diffusée pour la première fois en 1975. Je suis né un an plus tard. J’ai donc toujours connu Bernard Pivot, une sorte d’oncle télévisuel. Je le trouvais d’ailleurs ennuyeux et trop sérieux et je ne comprenais pas bien ce que disaient tous ces gens qui s’agitaient autour de lui. Ça semblait intéresser mes parents et peut être aussi mes frères et ma sœur, mais je n’en mettrai pas ma main au feu. En tout cas, ils se regroupaient comme moi, avec mes parents, autour de la télé.

Ce que j’aimais dans « Apostrophes », en définitive, c’est que c’était une occasion de se retrouver tous ensemble. Un peu comme Columbo, en fait, mais en moins sympa.

12 ans après la création d’« Apostrophes », en 1987, sortit « Radio Days » de Woody Allen. Dans ce film, le réalisateur racontait son enfance New-Yorkaise dans les années 40, dans un monde où tout tournait autour de la Radio.

J’espère qu’un cinéaste de ma génération tournera un jour « TV Days » pour faire comprendre aux jeunes d’aujourd’hui ce qu’étaient les années 80, un monde sans téléphones portables, sans internet et sans réseaux sociaux.

Dans cet univers, la télé était centrale. Impossible d’avoir des nouvelles du Monde extérieur toute la journée en regardant son téléphone. Il y avait le Journal de 20h00 que ceux qui avaient raté l’édition de 13h00 attendaient comme des naufragés perdus sur une île déserte. Idem pour la météo. Pour savoir comment s’habiller le lendemain, il fallait attendre la fin du journal télévisé pour voir une miss météo remuer ses bras devant une carte de France. Et après, on ne choisissait pas le film. Il fallait lire le « programme » pour savoir ce qu’on allait pouvoir regarder.

Bref, je ne pense pas qu’il soit possible de comprendre l’importance de Bernard Pivot en le sortant du contexte télévisuel des années 80.

Mais on ne peut sans doute pas réduire Bernard Pivot à « Apostrophes ». Je ne connais pas grand-chose de cet homme, à part la fameuse « dictée de Pivot ». Je me souviens en primaire d’une fille qui m’avait dit qu’elle allait faire la « dictée de Pivot ». Ça m’avait beaucoup impressionné, mais je ne m’y suis jamais risqué. S’il y a un mot qui a terrorisé mon enfance, c’est bien le mot « dictée ». Je me demandais comment Richard, mon meilleur copain avec lequel j’apprenais par cœur mes autodictées, faisait pour avoir des supers notes alors que j’avais toujours zéro. Richard m’impressionnait beaucoup, et pas seulement parce que son père avait un téléphone dans sa voiture. Ses capacités orthographiques dépassaient tout ce que je pouvais imaginer.  Et puis, un jour, il s’est fait piquer par la maîtresse avec le texte de l’autodictée sur les genoux.

Je ne dirais pas que c’était mieux avant. C’était mon enfance et dans une vie, rien n’est comparable à l’enfance.

« Apostrophe » a pris fin en 1990. L’émission a été remplacée par « Bouillon de culture », je crois. Je ne me souviens plus avoir regardé « Bouillon de culture ». J’étais maintenant entré dans l’adolescence et passé à autre chose. Depuis longtemps en fait, Bernard Pivot n’était rien d’autre pour moi qu’une pièce du puzzle de mon enfance et sa mort ne la fera pas disparaître.

La fin des années 80, pour moi, c’est plutôt ce jour où mon père, rentrant des États-Unis où il était allé pour son travail, avait sorti de sa valise un objet extraordinaire qui révolutionna la vie familiale et qui deviendra le nouveau pivot de la société : un téléphone sans fil. 

Edouard

Napoléon

Splendeur et décadence d’un militaire Corse.

N’étant pas un grand admirateur de l’homme, j’y suis allé sans crainte, curieux de comprendre le bruit que la sortie du film faisait en France. Les gardiens de la mémoire de Napoléon seront certainement choqués. C’est un point de vue anglo-saxon en tout cas, notre empereur aurait certainement pu y être présenté sous un meilleur jour.

Anachronismes ? Réécriture de l’histoire ? Je pense que Ridley Scott a lu beaucoup plus d’ouvrages sur Napoléon que moi (c’est pas difficile).

L’Histoire n’est pas objective, surtout quand une aventure qui s’est déroulée sur 20 ans doit être contée en 2h30. Le réalisateur choisit les quelques événements qu’il retiendra et l’angle sous lequel il les présentera.

Le père d’ « Alien » ouvre son histoire sur un épisode qui n’est certainement pas le plus glorieux de la révolution française : l’exécution de Marie-Antoinette. Une scène bien sanglante que n’auraient pas reniées ses bébêtes extraterrestres.

La révolution dans son ensemble est d’ailleurs présentée comme une pagaille ultra violente. Napoléon, d’abord spectateur, va petit à petit réussir à établir un nouvel ordre. Jusque-là, on est tous d’accord.

Je ne connaissais pas l’épisode de la prise de Toulon par les anglais. Le rôle de Napoléon dans la campagne d’Egypte n’est pas très clair. La bataille d’Austerlitz est bien. J’ai tout de même eu l’impression que c’était très à l’est dans le film pour les Pays-Bas. Les cinéphiles feront le parallèle avec « Alexandre Nevski » d’Eisenstein et la bataille sur la glace contre les chevaliers teutoniques. Il y avait aussi une histoire de soleil, il me semble, à Austerlitz mais là, le ciel est plutôt voilé. Puis, viennent la campagne de Russie et, pour finir, comme on sait, Waterloo.

Tout ça est entrecoupé par les amours entre Napoléon et Joséphine. J’ai été surpris que le tsar Alexandre 1er vienne voir Joséphine à la Malmaison, mais il semble que ce soit vrai.

Une autre bataille qu’on ne voit pas et qui est juste évoquée m’a intriguée : la bataille de Borodino. J’ai toujours su que c’était une victoire, mais alors que Joaquin Phoenix l’évoque comme telle, un texte apparait en anglais à l’écran faisant état de perte. En fait, par perte, il faut entendre « nombre de morts ».

Dès lors, naît une ambiguïté que l’on retrouvera dans le plan final du film listant les batailles de Napoléon et précisant, pour chacune d’elles, le nombre de morts associés. Qu’est-ce qu’une victoire militaire ? Est-ce le gain du belligérant ayant pu satisfaire ses desseins géopolitiques ? C’est généralement come ça qu’on l’imagine. Mais peut-on vraiment parler de victoire dès lors qu’il y a 1000, 10 000 ou 100 000 morts ?

La réponse de Ridley Scott est clairement « non » mais c’est une conception très moderne, qui n’a commencé à se développer qu’après la première guerre mondiale. A l’époque de Napoléon, l’avantage géopolitique passait avant le nombre de morts. Il en est autrement aujourd’hui. La dimension géopolitique du film est d’ailleurs quasi inexistante.

Le parallèle avec l’actualité est tentant. Peut on dire que la prise de Bakhmout est une victoire Russe compte tenu du nombre de morts qu’elle a causé ?

Et si ce film était en fait un film anti guerre ? L’orgueil des français en sort froissé mais on s’en remettra.

Edouard

La familia grande

Camille Kouchner, fille de Bernard Kouchner et nièce de Marie-France Pisier, évoque sa culpabilité d’avoir gardé le secret familial concernant l’inceste dont son frère jumeau à été victime et d’avoir par là même protégé son beau-père, Olivier Duhamel.

Je n’aurais probablement jamais lu ce livre si on ne me l’avait mis entre les mains. Je ne regrette pas du tout la lecture, d’autant plus que l’ouvrage ne comporte que 140 pages et que l’écriture est fluide et agréable.

En fait, le buzz médiatique autour du bouquin m’a un peu énervé et je m’attendais à une de ces sempiternelles dénonciations familiales d’enfant de people comme l’a fait Alexandre Jardin il y a quelques années. Quant aux abus sexuels, on en a quand même beaucoup mangé depuis Me Too et Balance ton porc. Y a-t-il vraiment encore quelque chose à dire là-dessus ? Eh bien oui, peut-être qu’on atteint les limites de l’exercice avec la « familia grande ».

La première partie est très people et semble surgie d’un vieux Gala qu’on aurait oublié dans une maison de vacances au bord de la mer. Bernard Kouchner, Christine Ockrent…comme ça semble loin. Et que dire de Marie France Pisier ? En tant que fan de François Truffaut, j’ai tout de suite pensé à la jeune actrice de l’« amour à 20 ans » : 1962, la nuit des temps. C’est un peu du easy reading, mais ça se lit vite et bien. Tout semble harmonieux et la structure familiale semble incassable, même si elle est entachée par le double suicide des grands-parents.

Ensuite vient l’inceste. Victor, le frère jumeau de Camille fera le choix de l’oubli. Peut-être est-ce la meilleure solution. Camille sait. Est-ce la seule ? Elle le pense en tout cas. Elle se tait pour préserver la structure familiale, cette harmonie qu’elle veut immuable. Mais le temps passe et la structure s’use fatalement. En 2011, Marie France Pisier est retrouvée morte, coincée dans une chaise au fond de sa piscine. Comme pour ses grands-parents, Camille ne semble pas chercher les causes profondes du suicide et fait partager sa douleur. Les murs tremblent.

Et puis, les petits-enfants apparaissent et en même temps, les craintes de Camille qu’ils ne suivent le même sort que son frère. La panique l’emporte alors sur le besoin de préserver la « familia grande » qui n’est d’ailleurs plus que l’ombre d’elle-même. Camille évite son beau-père et sa mère par la même occasion. Elle prévient aussi sa belle-sœur, la femme de Victor, et tout finit par se savoir.

La réaction de sa mère est étrange. Elle semble plus en vouloir à sa fille qu’à son époux. Rattrapée elle aussi par le temps, elle meurt d’un cancer en 2017. Alors, la « familia grande » n’existe plus et il n’est plus nécessaire de préserver le secret pour protéger ses fondations. Et donc, Camille se lâche. Les faits sont prescrits juridiquement, mais d’un point de vue médiatique, ils restent imprescriptibles, le lynchage d’Olivier Duhamel peut commencer. Je ne vois pas trop à quoi va servir cette dénonciation sinon à libérer Camille du poids de son secret. J’espère que ce n’est pas juste pour se faire de l’argent facile et/ou pour détruire Olivier Duhamel. Mais elle écrit bien et j’espère qu’elle écrira d’autres romans…pour parler d’autre chose.

Édouard

Les gilets jaunes à l’épreuve de la pandémie

Ils fleuraient bon la lutte sociale à l’ancienne à l’automne 2018, d’autant plus que la hausse du carburant apparaissait comme une cause très légitime. Macron, au cours des premiers mois de son mandat, avait lui aussi su trouver les mots injustes même s’il n’est peut-être pas entièrement responsable de la haine sans borne qu’il a attirée sur lui. Le mouvement se cristallisa rapidement autour de sa personne et, bien qu’il ait inlassablement demandé sa démission pendant des mois, je doute qu’il ait pu survivre sans lui.

On parlait de dictatures, de violences policières, mais leurs comportements finirent par lasser. La mayonnaise ne prenait pas. Sans but précis, sans leaders, ils finirent par ressembler au cavalier sans tête de Sleepy Hollow et s’évaporèrent dans la chaleur de l’été 2019. Ils ne retrouvèrent pas leur vigueur des origines à la rentrée même si une autre lutte sociale « à l’ancienne » les aida à reprendre un peu du poil de la bête. Le blocage des transports, un grand classique aussi de la lutte sociale. La nostalgie de 95 n’était pas loin. Mais 25 ans plus tard, le blocage des transports n’avait plus la même signification. Les pauvres en furent les premières victimes.

Et puis, à la fin de l’hiver, un phénomène inédit frappa la planète. Pour y faire face, un procédé venu d’un autre âge, mais qui fait toujours ses preuves fut mis en place par le gouvernement : le confinement. Cette mesure « liberticide » avait de quoi raviver la flamme contestataire des plus jeunes opposés à toute forme d’autorité, mais également des plus vieux, bercés dans leur fougueuse jeunesse par « l’interdit d’interdire ». On pouvait à nouveau crier à la dictature.

Un bémol de taille demeurait, la mesure avait été prise dans un but de protection sanitaire. Donc, un seul moyen pour continuer le combat, dénoncer la surestimation du danger de la maladie par le gouvernement voire, nier son existence si possible. L’exercice était périlleux. Impossible par exemple pour les adorateurs du « mage des pauvres », Didier Raoult, de nier l’existence de la maladie.

Cependant, minimiser la maladie est une idée séduisante, car la maladie fait peur, beaucoup plus que le vaccin imaginaire de Bill Gates. À partir du moment où l’on a décidé que toutes les sources sont  fausses et qu’on a plus aucun référentiel de réalité, on choisit la vérité qui nous plaît le plus. Mais les avis seront de plus en plus divisés, d’autant plus si certain d’entre eux font partie du personnel médical, ont eux-mêmes attrapé le virus ou ont des proches qui l’ont attrapé.

Bref l’engouement initial n’est plus là. Les gilets jaunes survivront, toujours moins nombreux et toujours plus radicalisés. Et puis, le rejet des élites reste une thématique porteuse et Macron est toujours là. Qu’ils se rassurent, le traitement de la pandémie par le gouvernement semble jugé favorablement par les Français et l’éventualité d’une réélection se profile. Il leur reste donc peut-être quelques années à vivre.

Édouard

De l’irrationalité scientifique en France


Je me garderai bien de dire ce que sera demain. Le plus probable est qu’il sera différent de tout ce qu’on peut imaginer aujourd’hui. Ce qui m’intéresse c’est le choc provoqué par le coronavirus et son impact sur notre système de représentation. Pour le meilleur et pour le pire, l’humanité est condamnée à vouloir donner un sens à un monde qui n’en a pas.

Ce qui m’intéresse ici est l’impact que cet événement aura pu avoir sur la vision du monde de notre beau pays. Jusqu’en janvier 2020, les choses étaient assez simples en France. Fiers de leur loi de 1905 et de leur athéisme, brandi comme une sorte d’acquis social, les Français pensaient définitivement avoir terrassé toutes formes de croyances irrationnelles colportées par les religions.

 Et puis, le coronavirus s’est abattu sur le monde et sur la France en particulier. Une épidémie de telle ampleur semblait venir d’un autre âge, justement d’un âge d’avant la science, où seule la religion était capable de satisfaire des hommes en mal d’explications.

Plus personne ne croit en une punition divine aujourd’hui et tout le monde comprend le principe de l’épidémie, ce qui n’était pas le cas jusqu’au début du XIXe siècle. Il n’en demeure pas moins que la quête de sens s’est fait rapidement sentir. La théorie du complot est doublement séduisante. D’abord, elle apporte une réponse simple à la réalité perçue et permet de soulager l’angoisse née du doute. D’autre part, elle permet de se complaire dans une irresponsabilité permanente puisque ce sont des puissances occultes qui dirigent notre vie. Ainsi, nous n’aurions d’autre choix que de nous laisser porter par le courant. Avec le complot, le libre arbitre ne serait qu’une illusion.

La noblesse de la démarche scientifique réside dans le doute permanent dont elle est indissociable. Autrement, elle ne vaut pas mieux qu’une croyance religieuse dogmatique.

Cet épisode aura permis aux Français de voir le vrai visage de la science et de comprendre que la médecine s’inscrit elle aussi dans un cadre précis, tâtonne, fait des erreurs, a ses dogmes, ses mystères et ses gourous…

Je ne me permettrai pas de porter un jugement définitif sur les effets bénéfiques de la chloroquine, mais je n’ai pas plus de raison d’y croire qu’en l’authenticité du Saint Suaire de Turin, cela relève de la croyance. En tant que croyant et défenseur de la science, je suis aussi choqué par l’opprobre jeté aujourd’hui sur la vaccination, innovation scientifique qui plus que toute autre, aura permis à la science de prouver toute sa puissance au XIXe, rejetant dans l’oubli les croyances fantaisistes.

Enfin, je ne jetterai par la pierre à Didier Raoult, mais je regrette qu’il ait tenu le devant de la scène scientifique pendant deux mois, éclipsant le travail de milliers de chercheurs qui œuvrent de par le monde pour trouver une solution à la pandémie et qui auraient eu certainement aussi des choses à dire.

Mon souhait pour demain est que les Français retiennent une seule chose de cet épisode : il n’y a qu’un ennemi dans le monde de la pensée… la certitude.

Édouard

Illuminati

Comment une société secrète autrichienne ayant eu à peine une dizaine d’années d’existence peu avant la Révolution française a-t-elle pu devenir une usine à fantasmes complotistes au XXIe siècle ?
Philippe Liénard est franc-maçon et écrit des livres sur la franc-maçonnerie. Je n’avais jamais vu un livre typographiquement aussi dégueulasse : les coquilles et fautes d’orthographe sont légion. Le livre comporte aussi de grosses erreurs historiques et culturelles : confusion entre 1er empire et 1re république, référence à « Georges Orwell, auteur du roman 1987 » (il faut le faire) …
Sur le fond, c’est moins pire. Même s’il n’écrit pas très bien, l’auteur semble relativement sérieux. Les sociétés secrètes n’existent que par leurs structures hiérarchisées, leurs rituels et leurs adeptes. Les longues descriptions des grades sont pour le moins rasantes. À l’inverse, sa condamnation à la fin de l’ouvrage des petites escroqueries complotistes qui pullulent sur le WEB est salutaire.
Ce qui m’a le plus intéressé dans cet ouvrage est la distinction qu’il fait entre lucifériens et satanistes.
Satan, c’est clairement le mal : meurtre, viol, inceste, torture… et tout ce qu’une société considère comme tel à une époque donnée.
Lucifer est plus complexe. Étymologiquement, son nom signifie « porteur de lumière », une signification très noble pour moi, loin d’être associée au mal tel que je l’imagine. Lucifer est un ange déchu. Comme Prométhée dans la mythologie grecque, Lucifer est celui qui donne aux hommes les moyens lui permettant de s’élever au-dessus de la divinité. Dans l’histoire de la chrétienté, les hérésies et tous les systèmes de pensée jugés comme étranger au dogme de l’Église devaient craindre les flammes de l’enfer.
Le XVIIIe siècle aura été celui de l’affrontement à mort de l’Église et de Lucifer, par le biais des lumières, l’âge d’or des sociétés secrètes, des francs-maçons et autres Illuminati et se matérialisera dans la Révolution française et l’indépendance des États-Unis. Toute pensée un peu originale continue aujourd’hui à susciter la méfiance dans certaines communautés chrétiennes. Au sein de l’Eglise, les jésuites ont longtemps senti le soufre… jusqu’à ce qu’un jésuite arrive au Vatican.
Au XXIe siècle, le débat n’est plus le même. Le nouvel ordre mondial ourdi par le complot judéomaçonnique et dirigé par les Illuminati est un fantasme typique d’un village planétaire en quête de sens et terrorisé par son avenir. Les Illuminati sont en nous. Soyons tous responsables, car nous sommes les seuls maîtres à bord.

Édouard

Philippe Liénard
Jourdan
2018

L’éternelle innocence du citoyen Français

« Ils se souviennent au mois de mai, d’un sang qui coula rouge et noir, d’une révolution manquée, qui faillit bouleverser l’histoire. Je me souviens surtout de ces moutons effrayés par la liberté s’en aller voter par millions pour l’ordre et la sécurité. »
Combien de fois ai-je écouté « Hexagone » de Renaud ? Je ne sais pas, mais beaucoup. Cette condamnation outrancière et sans concession de la société française m’a toujours fait beaucoup rire. La chanson est sortie en 1975. Sept ans après mai 1968, ces événements s’étaient déjà mythifiés dans l’inconscient collectif français. Tout le monde avait jeté des pavés sur les CRS en 68 et tout le monde était résistant en 45… La majorité a toujours été du bon côté de l’histoire.
Et alors, comment tout cela a t-il pu se produire si tout le monde était contre ? Et bien, ce n’est pas compliqué diront certains : à cause de l’État, à cause des puissants, à cause des chefs, des patrons… On touche là à la potion magique d’une certaine gauche française qui lui permettra certainement un jour de revoir la lumière, car accuser les « autorités » de tous les maux permet aussi à chacun de se dispenser de toute introspection et de faire face à sa propre part d’obscurité.
Les moments perdus n’existent plus aujourd’hui, le smartphone les a tués. Moi aussi, je les tue à l’occasion en regardant mon fil d’actualité Facebook à la recherche de perles. Il y a des perles humoristiques, quelques pensées profondes, mais beaucoup d’énormités. J’en ai relevé une cette semaine m’a particulièrement marqué :
« L’apartheid était légal ; l’holocauste était légal ; l’esclavage était légal ; la colonisation était légale. La légalité est une affaire de pouvoir et non de justice. »
Je note que l’auteur n’a visiblement jamais entendu parler de Montesquieu et de Lock, ni de séparation des pouvoirs entre législatif, exécutif et judiciaire. Il n’y a que dans les États totalitaires qu’exécutif, législatif et judiciaire ne font qu’un.
Il confond aussi légitimité et légalité. Le régime de Vichy était légal et légitime en 1939. Il est devenu illégitime en 45 et c’est cette perte de légitimité qui a rendu sa légalité contestable. Qui peut faire et défaire cette légitimité, sinon le peuple lui-même ?
Certes, ces horreurs ont bien été possibles parce que des organisations les ont mises en place donnant lieu à l’adoption d’un cadre légal. Mais tout cela n’a été possible qu’avec la complicité de la société, tous milieux sociaux confondus.
Jusqu’à la révolution industrielle, bien rares étaient ceux qui dénonçaient l’esclavage. La société avait toujours fonctionné comme ça depuis l’antiquité. Les nazis n’auraient pu faire ce qu’ils ont fait sans l’antisémitisme viscéral de la société occidentale des années 30. L’apartheid et la colonisation n’auraient pu avoir lieu sans une acceptation unanime de l’infériorité des non occidentaux.
Pour le meilleur et pour le pire se sont les peuples qui font l’histoire et les « puissants » qui en sont issu ne font que ce que le peuple leur permet de faire.

Édouard

La promesse de l’aube

Romain Kacew est né en Lituanie, d’un père absent, et d’une mère juive russe. Elle ambitionne pour son fils chéri une carrière artistique hors du commun.
Son admiration pour la France mènera la mère et le fils à Nice dans les années 30, après un bref passage par Varsovie.
Cette autobiographie est un enchantement. Romain Gary l’a écrite à un peu plus de 40 ans. Il décrit avec une énorme tendresse cette mère envahissante,
ambitieuse, hystérique, mais surtout aimante. Lui n’est pas en reste: on le soupçonne de manipuler légèrement la réalité. Il dispose d’une imagination
sans bornes, doublée d’un talent de conteur exceptionnel. L’humour côtoie la tragédie. La Seconde Guerre mondiale est la toile de fond de la séparation
de ces deux personnages inoubliables.
Cela fait longtemps que je n’ai plus été aussi passionné par une lecture.
Quand on connaît la suite de l’histoire de Romain Gary: son mariage avec Jean Seberg, le suicide de celle-ci, et le suicide de l’écrivain par la suite,
on ne peut que se poser des questions sur la faille que l’on sent poindre chez l’écrivain dès son enfance.

Amitiés fascinées,

Guy.

En 1960, à 46 ans et 20 ans avant sa mort, Romain Gary écrit ses mémoires.
L’écrivain, alors au fait de sa gloire, vient de rencontrer Jean Seaberg avec laquelle il vivra une passion déchirante. C’était les sixties, la grande époque des Stars, de ses icônes flamboyantes et inatteignables au commun des mortels (Marylin se suicide en 1962).
Romain Gary revient sur son enfance et ses premiers pas vers la célébrité. Le personnage principal est sa mère qui l’élèvera seule d’abord dans l’actuelle Lituanie et avec laquelle il traversera l’Europe pour s’installer à Nice. L’auteur s’attarde longuement sur le courage de cette femme, son extraordinaire aplomb et sur le soutien indéfectible pour son fils, persuadée qu’il deviendra un grand homme. La plus belle scène du roman, pour moi, est un dialogue fictif entre Romain Gary et sa mère sur un bateau entre l’Europe et l’Afrique. L’ambiance fantomatique qui s’en dégage fait beaucoup penser à l’univers des BD de Joann Sfar. Ce n’est certainement pas un hasard si l’auteur a illustré « la promesse de l’aube » il y a quelques années.
En dépit des encouragements maternels, le génie du jeune Romain Kacew tarde à venir. Beaucoup de scènes savoureuses, sans doute partiellement romancées pour certaines, décrivent les déboires du jeune prodige. Celle du tennis niçois haut de gamme auquel sa mère veut l’inscrire vaut son pesant de cacahuètes.
Entré dans l’armée de l’air peu avant l’éclatement du 2ème conflit mondial, ses aventures n’auront cependant rien de l’héroïsme d’un Pierre Clostermann. Il passera longtemps en Afrique à se plaindre de l’inaction à laquelle il est contraint (on pense à Céline dans « voyage au bout de la nuit »). Il parle aussi beaucoup de la vétusté qu’avaient alors les avions et aux nombreux accidents qui en découlaient. On sent une profonde amertume chez l’auteur qui parle à plusieurs reprises de ses compagnons morts au cours d’opérations aériennes.
La mort est d’ailleurs omniprésente dans cet ouvrage. C’est un homme blessé qui s’exprime. Qui était Romain Gary, l’homme qui aura su exaucer les rêves de sa mère ?
Ses biographes évoquent la noirceur qui ne cessera de transparaître dans son œuvre jusqu’à son suicide en 1980. Ils évoquent aussi son goût pour le mimétisme cachant peut-être une quête identitaire. Il avait certainement un goût très slave pour la mise en scène, pour la théâtralisation, comme quand il provoquera en duel Clint Eastwood qui avait eu une brève aventure avec Jean Sieberg sur un tournage. Clint, peut-être moins assuré de ses réelles capacités de tireur que les personnages des Westerns de Sergio Leone, avait décliné l’offre.
Édouard
Romain Gary
Folio
1960