Séville

Le souvenir qui me semble le plus à même de résumer la ville est le parfum qu’exhalent les orangers plantés le long du Guadalquivir à la tombée de la nuit. La ville de Carmen, de Don Juan, de la corrida et du flamenco est toute en sensualité, une sensualité hautement démonstrative visible partout. Les Sévillans n’aiment pas beaucoup parler anglais et j’ai dû faire un petit effort pour ressortir mes rudiments d’espagnol laissés de côté depuis une vingtaine d’années. Tout revient heureusement vite et les autochtones sont très indulgents. Mes efforts n’auront pas été déçus, la langue faisant bien évidemment partie de l’enchantement.
La religion n’échappe pas à ce phénomène. Tout d’abord la foi des habitants de la ville qui, en cette période de noël, sont nombreux à accrocher sur leurs balcons de grands draps rouges sur lesquels est dessiné l’Enfant Jésus (je n’ai vu aucune trace du passage du père noël). L’exubérance religieuse se lit ensuite dans la décoration baroque des églises, dans leurs dorures, dans le gigantisme de la cathédrale de la ville. Mais cette sensualité religieuse ne concerne pas que le catholicisme, la splendeur de la religion musulmane est elle aussi omniprésente à l’Alcazar, dans les palais Pilatos et Lebrija ou dans les constructions plus ressentes du Parque Maria Luisa.
Bien entendu, les rapports entre les deux confessions ont été tendus. L’exubérance de l’une ayant eu au moins en partie pour but d’écraser l’autre. Les restes de la grande mosquée qui s’échappent des flancs de la cathédrale construite sur ses ruines en témoignent.
Pourtant, la Giralda, ancien minaret et aujourd’hui symbole de la ville a bien été préservé ainsi que l’Alcazar. Au jeu du gigantisme, les deux religions semblent ex aequo. J’ai tout d’abord été surpris par cette coexistence architecturale, n’ayant trouvé que très peu de traces du monde musulman lors de mes voyages à l’est de l’Europe à Athènes et à Budapest, deux villes ayant connu une occupation musulmane beaucoup moins ancienne. Et puis, un mot m’est revenu : « Al-Andalus », ce monde musulman, puits de science et de philosophie, pays d’Averroès illuminant par sa culture une Europe médiévale chrétienne engluée dans l’obscurantisme. Séville est en effet située à un carrefour culturel : d’une part, celui de l’Empire romain et du monde catholique de l’Europe de l’Ouest ; d’autre part, celui de l’empire Almohad qui rayonnait sur l’Afrique du Nord et le sud de l’Espagne,
Al-Andalus n’est plus, l’empire Almohade non plus. Où est aujourd’hui la splendeur de ces royaumes ? Est elle définitivement perdue dans un monde musulman désorienté et pris en otage par des factions extrémistes vendant de faux espoirs à des jeunes sans avenirs? 2015 aura-t-elle été la deuxième mort d’« Al Andalus »? Nous sommes en plein dans la période des vœux et, pour 2016, je fais le vœu que le monde musulman retrouve sa dignité en écrasant le cancer qui le ronge : qu’il retrouve l’esprit d’Al-Andalus.

Edouard

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Athènes

L’instant que je retiendrai est mon arrivée à Roissy: 13° ! Aznavour avait sans doute raison, la misère doit être moins pénible au soleil. Car de la misère, il y en a beaucoup là bas. On ne peut peut être pas tout imputer à la crise, mais quand même, les commerces indiqués dans mon guide qui ont fermé depuis sa publication, cet énorme personnage dégoulinant de graisse tagué sur un mur et sur le ventre duquel sont tatoués, un €,un $ et deux mots sans appel « always hungry »…il y a des signes qui ne trompent pas.

Donc, le soleil est là, la mer aussi, bleue, comme le ciel, Le Pirée, ce port du bout du monde que le soleil inonde, de ses reflets d’argent…et puis il y a la méditerranée, sa culture, sa cuisine, alors forcément, c’est moins pénible. Ça, c’est la carte postale, c’est le petit rab d’été que viennent chercher les Européens de l’ouest (beaucoup de Français) en octobre.

Mais bien entendu, la culture grecque ne se limite pas à son économie, à sa météo et à sa gastronomie. Athènes, pour l’occident, c’est tout d’abord l’antiquité, celle de l’Acropole, du Parthénon,  celle des mythes importés par les Romains et de la philosophie, les fondements de notre civilisation occidentale.

L’Ouest ne pense pas immédiatement à l’Empire byzantin et à la religion orthodoxe. Pourtant, cette dernière, très éloignée du catholicisme triomphant de l’Ouest, est très présente. Une religion en résistance, comme en témoignent ces microéglises qui pullulent un peu partout.

Avec la « résistance », on aborde une part de la culture grecque dont il est encore difficile de parler et sur laquelle mon guide prend bien soin de ne pas s’étendre : l’occupation ottomane.

Les Grecs ont-ils résisté pendant 400 ans sans être imprégnés par les Turcs ? Religieusement, ils ont résisté, c’est certain. Il y a bien la mosquée de Monastiraki, les bains des vents,  les pâtisseries orientales, quelques narguilés disséminés ici et là, mais…c’est plutôt discret pour la capitale d’un pays qui ne s’est libéré qu’en 1821. Peut-être que les ottomans n’accordaient pas beaucoup d’importance à Athènes, c’est bien possible. Cette influence ottomane, on la retrouve tout de même au musée des arts et traditions populaires, toute une gamme de vêtements et d’objets inspirés des cultures indienne et chinoise, importées par les Turcs. Ces 400 ans, on les retrouve aussi dans les 400 plis des jupes des gardes nationaux : la résistance à l’ottoman fait partie intégrante de l’identité nationale. Pas facile de régler le conflit chypriote ou d’admettre la Turquie dans l’Union européenne dans ces conditions.

La question de l’héritage ottoman ne concerne pas que la Grèce, mais une bonne partie de l’Europe de l’est. Qui, à l’Ouest, est disposé à reconnaître que nos bases culturelles romaines, catholiques et protestantes ne peuvent plus constituer à elles seules le référentiel culturel de l’Union européenne ? Et l’Europe de l’est, que fera-t-elle de cet héritage ? Peut-on vivre sereinement en escamotant son passé ? Un beau sujet de philo.

Edouard

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Chroniques de Jérusalem

Guy Delisle, auteur de bandes dessinées québécois, raconte son année passée à Jérusalem avec sa femme qui travaille chez médecins sans frontières (MSF) et ses deux enfants.

« Chroniques de Jérusalem » a eu le fauve d’or du meilleur album 2012 à Angoulême. Oui, j’avais vu ça l’année dernière, on ne parle plus d’ « alph’art », mais de « fauve ». Je ne sais pas pourquoi ils ont changé, c’était bien l’ « alph’art ». Peut-être qu’ils ont eu des problèmes avec Tintin. Enfin bon, c’est comme ça.

Ceux qui connaissent un peu la ville retrouveront avec sourire un certain nombre d’anecdotes classiques comme les interminables interrogatoires à l’aéroport Ben Gourion où on vous demande ce que faisait votre grand-père maternel, le casse-tête quasi insoluble pour un non-musulman qui veut visiter le dôme du rocher, l’administration kafkaïenne du Saint-Sépulcre…(il y aurait aussi la difficulté à trouver un distributeur automatique qui marche pendant shabbat, mais il n’en parle pas). Il retranscrit bien aussi cette tension larvée permanente.

Tout est compliqué dans cette ville et c’est ce que démontre l’auteur tout au long de l’ouvrage.

Le dessin n’est pas extraordinaire, mais on s’habitue. Delisle a incontestablement un style. Sinon, d’un point de vue scénaristique, je trouve que c’est un peu descriptif, que ça manque d’humour. Le chat du rabbin, c’est tout de même plus marrant. Ce qui m’a le plus amusé, c’est le juif ultra orthodoxe de Mea Shearim qui se déguise avec un keffieh pour la fête de Pourim. Le coup du juif de Tel-Aviv avec une moustache à la Adolf, euh…un peu provoc peut être (même si l’anecdote est authentique)? C’est vrai qu’Israël est un pays en guerre et qu’il n’y a pas de quoi rire. Mais bon, j’attendais un petit plus que je n’ai pas trouvé.

C’est aussi une BD assez engagée politiquement : l’influence de MSF n’est peut-être pas tout à fait étrangère à cela. Je suis conscient que la situation des Palestiniens est déplorable et que les Israéliens sont largement responsables de cette misère (et ne me dites pas qu’il y a de l’antisémitisme dans cette phrase, sinon je vais m’énerver). De là à en faire le fil conducteur d’une BD, je ne sais pas si c’est vraiment utile. D’un côté, je trouve que c’est bien d’en parler et aussi que se soit un québécois qui le fasse. En France, on a toujours peur d’être taxé d’antisémitisme. D’un autre côté, je trouve que c’est un peu verser de l’huile sur le feu sur un pays qui n’en a certainement pas besoin. Que faire ? Dire que tout est formidable ? Ce serait pire que tout. Peut-être plus axer le récit sur l’aspect inextricable de la situation plutôt que de désigner un responsable. C’est un peu too much je trouve de mettre en dernière page une vignette avec un colon juif arrogant installé sur le toit de la maison de Palestiniens qui viennent d’être expulsés et qui déclame « It’s my house now ! ». En tout cas, une BD qui fait réfléchir et qui mérite d’être lue.

Chroniques de Jérusalem
Guy Delisle
2011
Edouard

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Le chat du rabbin

 

Je n’ai envie de parler sur ce blog que des choses qui me semblent positives. Ou alors, c’est pour dénoncer ce qui me révolte. C’est la raison pour laquelle je ne vous parlerai pas des « amants passagers ». En plus, j’aime bien Almodovar et ça me ferait du mal de lui taper dessus.

Dans les années 30, le rabbin Abraham vit à Alger avec sa fille Zlabya et son chat.

Une dizaine d’années que j’entends parler de cette BD, mais je n’avais jamais eu l’occasion de m’y plonger et n’ai pas vu non plus le dessin animé que j’essaierai de trouver en VOD.
J’ai pu rattraper une partie de mon retard en avalant d’une traite les cinq premiers volumes. Le sixième : « tu n’auras pas d’autre Dieu que moi » est attendu…depuis sept ans (on dirait presque une blague juive).

Le graphisme est assez simple, mais se laisse regarder : ça me fait un peu penser aux albums de Fred (mort mardi dernier), mais certaines planches sont plus fouillées et se rapprochent d’Hugo Pratt : deux dessinateurs nés juste après la crise de 29. L’atmosphère un brin surréaliste du « chat du rabbin » fait elle aussi penser à celles de Philémon et de Corto Maltese. Le message de tolérance interreligieuse est aussi très bien et pas trop appuyé, dilué avec parcimonie dans les aventures des héros.

Ce qui m’a le plus intéressé, c’est le fond historique. La France coloniale, mais surtout la vie des communautés séfarades dans les années 30. Aujourd’hui avec des films comme « la vérité si je mens », la culture séfarade est très largement vulgarisée. Dans les années 30, ça n’était pas le cas même si des écrivains comme Albert Cohen avaient écrit sur elles. A ce titre, j’ai beaucoup aimé l’histoire du neveu du rabbin qui vit à Paris et qui doit « faire l’arabe » pour gagner sa vie. Il explique à son oncle que pour les Parisiens, compte tenu de son type physique, ce ne serait pas compris s’il faisait le juif. Pour eux, le juif, c’est l’allemand, le polonais, le russe, bref, l’ashkénaze.

Le retour sur cette diversité culturelle, qui n’était visiblement pas toujours bien connue au sein même de la communauté (Abraham ignorait tout des falashas, juifs noirs d’Éthiopie) est à mon avis plus utile pour lutter contre l’antisémitisme que des discours lénifiants.

Une grande BD donc, à faire lire en priorité à tous ceux qui n’aiment pas lire. Les livres sont faits pour l’homme et non l’homme pour les livres : ce serait peut-être la morale de cette série.

Le chat du rabbin
Joann SFAR
2002-2006
Edouard

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Poulet aux prunes

L’histoire se passe à Téhéran en 1958. Nasser-Ali, marié et père de deux enfants est musicien : joueur de Tar (sorte de banjo iranien). N’arrivant plus à jouer, il décide de changer d’instrument, jusqu’au jour où il se rend compte que le problème ne vient pas de l’instrument, mais de lui-même. Petit à petit, une idée germe dans sa tête : il va se suicider. La BD est le récit des 7 jours qui précèdent l’acte fatal que nous ne verrons pas et qui sera présenté sous forme d’un rêve.

Marjane Satrapi, l’auteur du génial Persépolis qui, en 2003, a élevé l’art de la bande dessinée jusqu’à un sommet rarement atteint (et qui, à mon avis n’a d’égal que Maus d’Art Spiegelman) nous offre une bande dessinée bien triste et pour tout dire franchement déprimante. Poulet aux prunes fait penser à « J’ai 28 ans et qu’ai-je fait de ma vie » sans l’humour, l’autodérision, la critique sociale et le brin d’optimisme qui donnaient du croustillant à l’ouvrage de Gérard Lauzier.

Cette histoire ne donne pas envie de se marier, ne donne pas envie d’avoir des enfants et ne donne pas envie d’avoir une activité artistique. En deux mots, elle ne donne pas envie de vivre : normal pour un récit qui a « le suicide » pour thème principal.

Même si l’histoire est bien racontée, si le dessin est original et si Satrapi continue à faire découvrir à l’occident les traditions de la société iranienne, un malaise subsiste après en avoir terminé la lecture. Un auteur a-t-il le droit de dire, même avec talent, que la vie est sans issue alors même qu’elle peut paraître comme telle pour beaucoup de lecteurs ? Bien entendu, la réponse est une question d’éthique. Pour moi, c’est non.

Poulet aux prunes
Marjane Satrapi
2008

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Edouard