Tintin et les forces obscures

La place de l’étrange et du bizarre dans les aventures de Tintin, dans la vie d’Hergé et plus généralement dans l’Histoire.

Dans notre Monde dominé par la science et la raison, l’obscur est tout ce qui est à la périphérie ou en dehors du cadre conventionnel de compréhension de la nature, sans lequel il serait difficile de nous orienter.

Pas simple de faire une synthèse de tous ces phénomènes. Heureusement, les aventures du très rationnel reporter sont ici l’occasion de faire un point de situation en 11 tableaux des aspects les plus saillants de l’obscurité.

On distingue plusieurs familles. Tout d’abord, les phénomènes qui tendent à être rattrapés par la science : le rêve avec la découverte du sommeil paradoxal, l’hypnose avec le développement de l’imagerie cérébrale. Il y a ceux qui narguent la science avec la voyance qui n’a bien entendu aucun fondement scientifique, mais qui n’en a pas moins la dent dure et la télépathie qui laisse perplexe, en partie à cause de la communication entre les vrais jumeaux. Il y a ensuite les phénomènes qui répondent à des modes, comme la radiesthésie dans les années 30 et les extraterrestres dans les années 5o. Après, il y a ces croyances : superstitions, mysticisme, paranormal, qui nous impressionnent tous à divers degrés, car nous sommes heureusement tentés d’imaginer qu’il y a autre chose que la vérité scientifique conventionnelle, des choses qu’elle n’a pas encore expliquées ou des choses qu’elle n’expliquera jamais, qui sont d’un autre ordre. Bref, tout ce qui est peu palpable et qui répond à notre irrésistible besoin d’évasion.

Restent deux tableaux : le premier regroupe ceux qui profitent du système, de la crédulité de l’individu, de son besoin de reconnaissance, de son besoin d’intégration ; de ceux qui n’hésitent pas à maquiller la science pour la rendre surnaturelle ; je veux bien entendu parler des sectes et autres sociétés secrètes, très abondantes dans l’œuvre d’Hergé.

Pour finir, il y a la folie, notion qui, entre « Tintin au pays des soviets » et « Tintin et l’alph-art » a fait l’objet d’une révolution copernicienne grandement liée à l’apparition des neuroleptiques dans les années 50. La folie n’est plus aujourd’hui dans la langue française qu’un adjectif qualifiant un acte inconsidéré. Pour le reste, on parle de maladie mentale.
Dans l’univers manichéen d’Hergé, il y a le gentil, le méchant et le fou. Pour le lecteur de 7 ans qui a besoin de repaires, ce triptyque simpliste est largement suffisant. Dans les 70 années qui vont suivre, il aura bien le temps de comprendre que les choses ne sont pas si simples et, arrivé à l’âge de péremption du lectorat de Tintin, il retrouvera dans ses aventures, avec tendresse et émotion, l’innocence de ses 7 ans.

Cet ouvrage est donc un très bon cru que je conseille en priorité à tous ceux qui, comme moi, ont un background culturel qui a été forgé à partir des aventures du reporter à la houppe.

Edouard

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Le médecin de famille

1960, Argentine, Josef Mengele, qui continue à exercer sous un faux nom, repère Lilith, une fillette de 12 ans qui en paraît 9, étant victime d’un arrêt de croissance.

Film bouleversant à plusieurs égards. L’année tout d’abord. 16 ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre et pourtant, contrairement à ce que laissait espérer le titre de la BD de Calvo et Dancette publiée en 44, on réalise que la « bête » n’est pas morte. Au-delà du personnage de Mengele, ce qui fait froid dans le dos, c’est ce qu’on perçoit de la colonie nazie reconstituée. Certes ce n’est plus la bête triomphante de 1940, mais elle remue toujours, même en dehors de son espace vital. C’est une bête condamnée à vivre dans la clandestinité, traquée par les agents du Mossad qui continue à diffuser son venin.

Mengele propose un traitement par hormones de croissance aux parents de la petite fille. Le père refuse, mais la mère finit par accepter. À l’époque, l’endocrinologie était à ses balbutiements. La passion du médecin pour la génétique s’ancre dans l’idéologie du surhomme, dans la recherche de l’homme parfait. Rien n’est dit sur l’origine des flacons contenant le liquide laiteux injecté dans le ventre de Lilith. On ne sait pas qui les a envoyés ni comment ce liquide est fabriqué. Ce qu’on sait seulement, c’est qu’il avait effectué ses expériences sur des bœufs et que jusqu’au milieu des années 80, les hormones humaines étaient prélevées sur des cadavres.

On aborde ici le second aspect bouleversant du film qui touche à la question du progrès scientifique. Jusqu’où peut-on aller ? Quelles limites ? La science de Mengele n’a pas de conscience, n’a pas de limite. Ce n’est pas tant un sadique qui jouit de la souffrance de ses patients qu’un scientifique passionné qui considère qu’aucune limite ne doit entraver sa marche, que la vie humaine n’est rien comparée à la quête du surhomme. On aborde souvent le nazisme sous l’angle de la cruauté qui n’est pas la même chose que l’égarement idéologique. Certes, les deux sont liés, on peut être cruel et s’égarer idéologiquement; on peut être cruel sans s’égarer idéologiquement; mais on peut aussi ne pas être particulièrement cruel et être tellement aveuglé que l’on commet des monstruosités sans même en avoir conscience. Je pense que Mengele devait être un peu comme ça. D’ailleurs, il est très gentil avec Lilith qui est complètement fascinée par le personnage. Je me suis interrogé sur le prénom. Y a-t-il un lien à faire avec la première femme d’Adam ? Si je rencontre un rabbin, je ne manquerai pas de lui poser la question.

Bref, les nazis n’étaient pas des surhommes…ce qui les rend encore plus effrayants.

Edouard

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La puissance discrète du hasard

 

Ancien joueur de tennis et de squash professionnel, excellent joueur d’échecs, l’auteur cultive depuis longtemps un amour de la vie, de la philosophie, en un mot, de l’écriture.
Voilà un dilettante qui s’exprime avec brio.

Il parle au début de son livre de la grande, tendre et chaleureuse franc-maçonnerie de l’érudition inutile.
Il s’agit d’un voyage dans différentes manières de sentir le monde, d’où la pensée magique n’est pas exclue.
Notre synchronicité avec la vie qui nous entoure, n’est-ce pas là un beau thème de réflexion?
Que pensez-vous de ce haïku japonais ancien ?
« Quand je serai mort
sois la gardienne de mon tombeau
sauterelle. »

L’ouvrage fourmille de citations et de références.
Un chapitre entier est consacré à la sérendipité, dont voici une des définitions: l’art de trouver ce que l’on ne cherche pas en cherchant ce que l’on ne trouve pas. Ne vous est-il jamais arrivé, en cherchant, mettons, votre cravate jaune canari, de retrouver votre paire de bretelles passée au chapitre pertes et profits?
De nombreux exemples, à commencer par la célèbre découverte de la pénicilline par Alexander Fleming, attestent le rôle du hasard dans la progression des sciences.

Quelques titres de chapitres:
Au bon endroit, au bon moment.
Au mauvais endroit au mauvais moment.
Est-il encore permis de flâner?
L’effet placebo est-il un mythe?

Une promenade érudite, donc, mêlant avec humour l’anodin et le plus profond,

Amitiés hasardeuses,

Guy

Denis Grozdanovitch – Denoël – 321 p.

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Man of steel

La planète Krypton va bientôt disparaître. Un couple décide d’envoyer leur fils nouveau né vers des cieux plus cléments…vous connaissez la suite.

Très belle première partie pour se nouvel opus de Superman. Les images de Krypton sont magnifiques : les fans de SF y trouveront leur compte, les écologistes aussi (on pense très fortement à l’exploitation des gaz de schiste).

Seconde partie plus classique avec l’enfance terrienne du héros, élevé comme il se doit par des agriculteurs du Kansas. Beaucoup de palabres entre le jeune Clark et son père adoptif (Kevin Costner) qui l’encourage à ne pas dévoiler ses super pouvoirs. Passage intéressant sur les souffrances physiques et morales du jeune garçon, victime de l’hyper développement de ses sens. Il ne semble pas que ses parents l’aient amené chez un pédopsychiatre et le monde ne s’en portera pas plus mal. Malgré les conseils de Kevin, Clark Kent ne peut s’empêcher d’aider ses petits camarades. Il est comme ça Superman, c’est plus fort que lui.

La troisième partie retombe dans l’univers très codifié des comics. Clark part à la recherche de ses origines et retrouve l’hologramme de son père biologique (Russel Crowe) qui lui prodigue des conseils à la Yoda. C’est là qu’entre en scène le méchant échappé de Krypton pour conquérir la terre et détruire ses habitants. S’ensuit un gloubiboulga d’explications pseudo scientifiques, des combats virils avec beaucoup d’explosions et de tours qui s’écroulent (mais où sont-ils allés chercher cette idée ?) ainsi que l’inévitable romance pleine de guimauve avec la belle Loïs Lane : bref, l’univers des teen movies. Dérogation aux codes Kentiens, la kryptonite qui est à superman ce que les crucifix sont aux vampires, n’apparaît pas sous forme solide et est remplacée par une histoire d’atmosphère un peu compliquée. On connaît aussi enfin l’origine du fameux « S » cousu sur son légendaire pyjama bleu. Ce n’est pas un « S », mais un mot qui signifie « espoir » en kryptonien.

Pour tout dire, j’ai été un peu déçu (sauf pour la première partie), peu- être que je commence à être un peu vieux pour apprécier les aventures de Superman. Le message délivré fait très républicain, une planète où rien n’existe en dehors des États-Unis. On se demande si l’Amérique ne se replie pas à nouveau sur elle et si l’effet Obama ne s’essouffle pas : c’est un peu déprimant. Le dernier opus nous présentait un Superman désorienté dans un monde dans lequel il n’avait plus sa place. Le voilà renvoyé d’où il vient, les BD pour ados des années 50. Clark Kent arrivera-t-il à s’échapper de cette prison ? On espère de tout cœur qu’il s’évadera et reviendra nous donner un peu d’espérance.

Edouard

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Le monde selon Christophe Colomb

À vos magnétoscopes… si vous n’avez pas encore vu cette émission diffusée les 12 et 13 janvier sur ARTE, vous avez encore la possibilité de l’enregistrer dimanche 20 à 10h.

Cette émission n’est pas un énième récit des aventures du célèbre génois, mais la vision qu’il avait du monde. Oui, allez vous me dire, il a cru arriver en Inde, tout le monde sait ça.

Mais pourquoi pensait-il arriver en Inde ? Parce qu’il n’avait pas la possibilité d’imaginer autre chose, pardi. Il n’y avait que trois continents, c’était comme ça et pas autrement, tous les grands penseurs qui avaient jusqu’alors tenté de dessiner la surface du globe l’avaient martelé. Alors, lui, quand bien même il aurait eu la capacité d’imaginer autre chose, pourquoi l’aurait-il fait ?
En plus, y voit les autochtones et il se dit : la preuve que je suis en Inde, c’est qu’ils ont un type asiatique. Bon, je ne sais pas s’il avait vu beaucoup d’Asiatiques dans sa vie, mais on sait aujourd’hui qu’il avait raison. Finalement, ce qu’il y avait de plus indien dans sa découverte, c’est les lointaines origines ethniques des indigènes.

Il avait donc tout misé sur l’Inde, avec un peu de précipitation, semble-t-il. Quels motifs le poussent à s’engager dans cette aventure en se basant sur des itinéraires hautement fantaisistes ? Il y avait des cartes qui prévoyaient des distances plus longues, mais lui, il choisit la plus courte. Ça sentait la grosse improvisation et il y avait visiblement une certaine part d’inconscience …un truc de ouf. Par ailleurs, si les Arabes n’avaient pas occupé Istanbul, il n’aurait jamais trouvé personne pour financer son aventure. Cette découverte est le fruit d’un incroyable concours de circonstances.

Lors de son quatrième voyage, il arrive à Panama et commence tout de même à avoir des doutes. Quelque part dans son esprit, l’idée d’un nouveau continent se profile. D’autres marins un peu plus « aware » ont déjà flairé l’affaire, Amerigo Vespucci lui coupe l’herbe sous les pieds. Colomb imagine alors qu’il doit y avoir un autre océan, mais il meurt à Panama sans le trouver (dommage, il n’était pas loin).

On réalise avec cette émission la révolution psychologique que cette découverte a constituée pour l’inconscient collectif européen : ce n’est pas seulement une source de nouveau profit, mais c’est aussi une découverte gigantesque, une découverte démesurée qui dépasse l’entendement, un truc qui oblige à tout repenser. Cette découverte encouragera certainement, un jeune polonais (il avait 19 ans en 1492), Nicolas Copernic, à faire valser les vieux dogmes selon lesquels la Terre était le centre de l’univers.
Edouard

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Skyfall

Un ancien agent du MI6 tenu pour mort après avoir été abandonné par M pour des raisons politiques, refait surface et décide de se venger. Scénario vu et revu, mais comme on sait, le scénario n’a pas beaucoup d’importance dans l’univers très codifié de 007. Qu’est-ce qui fait alors un bon James Bond ?

La partie introductive qui précède le générique ? Souvent, elle n’a pas vraiment de lien avec la suite, mais pour « Skyfall », elle est essentielle. Comme son nom l’indique, l’opus parle d’effondrement. Bond, tel le phénix, renaît depuis 50 ans de ses cendres et continue à nous faire rêver. Skyfall n’est pas une aventure supplémentaire du célèbre espion: c’est un cadeau d’anniversaire, une plongée au cœur du mythe « Bond ».
Le générique ? La voix chaude et enveloppante d’Adèle remporte cette fois-ci l’épreuve haut la main.
Le méchant ? Indispensable ! Celui de Skyfall, campé par Javier Bardem, atteint des sommets. Sa folie frise avec celle d’un Klaus Kinski dans « Aguire».
Les morceaux de bravoure ? J’en retiendrai deux: la scène d’ouverture et une poursuite en heure de pointe dans le métro londonien.
La James Bond girl ? Elle passe un peu au second plan cette fois-ci. Le concept n’est-il pas un peu démodé, un peu phallocrate?
Les gadgets ? Si la James Bond girl est mise de côté, les gadgets sont eux relégués au rayon des antiquités. Le nouveau Q, un petit génie de l’informatique, s’en explique dans une scène savoureuse au musée. On est loin de la domotique des années 60 : à l’heure où le CD, le DVD et le livre papier tendent à disparaître, le stylo qui fait boom devient un peu ridicule..
James?James Bond est un mythe de la virilité, l’Apollon des temps modernes. Lui aussi doit évoluer pour répondre aux canons de la société. La dernière partie qui se passe en Écosse peut être vue comme un hommage au James des origines qui reste encore le meilleur : Sean Connery. Sans doute Roger Moore et Pierce Brosnan étaient-ils un peu trop parfaits et un peu fades. Daniel Craig, comme les héros de l’antiquité, tire son charme au moins autant de ses failles que de ses qualités. Ses traits ont vieilli bien sûr, ses performances sont un peu émoussées, mais 007 connaît son métier et il a du talent.
Le petit plus ? Ce qui fait un bon James Bond, c’est enfin le petit plus qui va faire qu’on ne va pas l’oublier. Cette fois, ci, c’est l’esthétique : aquarium géant numérique, combat en ombres chinoises, scène sensuelle derrière une plaque en verre martelé, jeux de lumière sur M au bord d’une fenêtre contemplant la campagne écossaise en attendant l’apocalypse…Skyfall est un film d’une grande beauté.

Savoir traverser la guerre froide, le libéralisme triomphant des années 90 et l’univers incertain et ultra-mondialisé de l’après 11 septembre, c’est un défi que seuls Bond et Johnny Halliday peuvent relever. Savoir transgresser les codes et les faire évoluer sans les violer, c’est sans doute aussi l’âme du génie britannique.
Edouard

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Le petit livre bleu

Cela fait un certain temps que j’ai décroché… 25 ans environ puisque je suis certain de ne pas avoir lu les albums publiés après « le bébé schtroumpf ». Les précédents, je les ai lus et relus des dizaines de fois. J’étais aussi collectionneur des figurines en caoutchouc et des accessoires qui allaient avec. Bref, c’était une passion.
Depuis un moment, je guettais cet ouvrage, me disant qu’un autre fan s’intéresserait certainement un jour à la structure sociale du village des petits êtres bleus. Je ne saurais donc trop remercier Antoine Buéno de s’être prêté à l’exercice.
L’organisation du village est un archétype de société utopique totalitaire qui, par de nombreux aspects, se rapproche des utopies nazies et communistes.
Je ne suis pas d’accord sur tout, mais l’avantage et qu’il lance de nombreuses pistes.
Le communisme ? Évidemment, ça saute aux yeux. Le nazisme ? Peut-être. La judéité de Gargamel, par exemple, me semble douteuse. L’auteur n’évoque pas les origines rabelaisiennes du personnage pourtant évidentes puisque la mère de Gargantua s’appelait Gargamelle et l’ennemi des schtroumpfs est forcément un géant pour ces derniers. Azraël et Israël ? Bof. Le chat du sorcier a un prénom d’archange au même titre que Gabriel et Michel et son utilisation par Peyo est à mon sens surtout là pour illustrer le moyen âge fantasmé dans lequel il situe les aventures de la communauté. La schtroumpfette, un idéal arien ? Arrêtons de déconner en cherchant du nazisme partout. L’inconscient occidental n’a pas attendu Hitler pour idéaliser la blondeur de même qu’il a toujours associé la couleur noire au mal et la beauté au bien.
Ce qui m’a plu, c’est l’analyse zoologique du schtroumpf et surtout le modèle dictatorial de l’organisation du village, tenu d’une main de fer par le duo Grand Schtroumpf/Schtroumpf à lunette ; une société muselée dans laquelle toute contestation est impossible ; une société engluée dans une implacable routine qui rend inenvisageable tout développement individuel. Tout schtroumpf n’existe d’ailleurs que pour et par la communauté.
Une piste qui, à mon sens, aurait dû être plus explorée est celle de l’enfance. En effet, si la structure du village évoque de sombres images à l’adulte, elle ne manquera pas d’émerveiller l’enfant qui y reconnaîtra un univers familier : le Grand Schtroumpf, c’est l’autorité dont il a besoin. Le barrage, c’est l’école. Gargamel, c’est le « méchant » qu’on trouve dans tous les contes de fées. Les autres schtroumpfs, c’est les copains. Le Schtroumpf à lunettes, c’est l’ « Agnan » du petit Nicolas : le fayot premier de la classe auquel on casse la gueule à la récré.
Les sociétés enfantines sont dictatoriales, on le sait (lire à ce titre le formidable « Sa Majesté des mouches » de William Golding) et ce n’est pas un hasard si tout dictateur qui se respecte assoit son autorité en infantilisant les foules…
Edouard

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Cloclo

Je n’avais pas deux ans quand Claude François est mort. Je n’ai donc aucun souvenir de cet événement national. Par contre, j’ai grandi avec les rétrospectives Cloclo : les « Souvenez-vous ! Claude François ! 1,2,3,4,5…30 ans déjà ! » de Michel Drucker.
Cloclo, c’est aussi pour moi un grand nombre de soirées très alcoolisées dont je ne garde qu’un très vague souvenir.
Bref, c’est un mythe de la chanson française, comme le montre Yann Moix dans Podium.

Le passionné de mythologie que je suis ne pouvait donc rater une biographie de ce monument.

D’un point de vue scénaristique, le début, qui se passe en Égypte, est aussi croustillant qu’un reportage d’Arte du samedi soir : une accumulation un peu tire larme d’éléments biographiques. L’arrivée en France de la famille François n’est guère mieux.

Ce n’est avec l’époque de « belles, belles, belles ! » que la dimension dramatique commence à voir le jour.

L’industrie « Claude François » se développe alors sous la houlette de Paul Lederman et l’enfant d’Ismaïlia se transforme peu à peu en superstar/businessman maniaque et tyrannique.

L’épisode de « comme d’habitude » nous laisse entrevoir une popularité qui le dépasse. On le voit écouter incrédule Sinatra chanter « my way », comme s’il ne pouvait (ne voulait ?) admettre qu’il était plus qu’un chanteur de variétoche.

Par petites touches, on voit « le mal aimé » se faire dévorer par l’engrenage. Le meilleur plan du film, sans doute, le montre se jeter au milieu du public à la fin d’un concert avant de s’enfoncer lentement dans une marée de bras et de mains qui le manipulent comme autant de tentacules d’un monstre impitoyable.

Le thème de la décadence intérieure est toutefois limité. Pas de suicide, comme on l’a souvent dit. La mort est présentée de manière très académique, comme un bête accident domestique (il faut vraiment être con pour changer une ampoule sous la douche).

Le sentiment global est que le réalisateur a été profondément entravé par des maisons de production qui ont dû commander un portrait très aseptisé de l’idole en prévision des 35 ans de sa mort (que Michel Drucker ne manquera sans doute pas de célébrer en 2013).
Finalement, la mort du chanteur n’aura-t-elle été qu’un épisode de l’histoire de l’industrie « Claude François » ? Brrr.

Edouard

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Les patients de Freud

Sigmund Freud et la psychanalyse ont leurs thuriféraires.
Ils ont aussi leurs iconoclastes, tel l’auteur de ce livre, également corédacteur du Livre noir de la psychanalyse.
Cette plongée dans le début du 20e siècle est assez passionnante du point de vue historique. La fin de l’empire austro-hongrois, qui mena à la Première Guerre mondiale, est la toile de fond des débuts de cette nouvelle méthode de prise en charge.
Freud, personnage autoritaire et fort peu sympathique, n’a pas hésité à déformer les faits afin de démontrer ses théories dans des livres par ailleurs fondateurs.
On rencontre ici « Dora », « L’homme aux rats », « Le petit Hans », L’homme aux loups », « Anna O. », tous bien connus des lecteurs de Freud. Celui-ci n’hésitait pas à s’attaquer à de très lourdes pathologies psychiatriques. Plutôt ‘money minded’, il se faisait payer très grassement par ses patients, pour la plupart richissimes. Plus grave, il ne reculait pas devant le rôle de directeur de conscience. Il autorisait ou refusait des mariages, interdisait la masturbation, arrêtait les cures en fonction de ses sacro-saintes vacances d’été…
Anna Freud fut analysée par son père. Conséquence: une vie de célibataire, toute à la dévotion de Papa. Consternant.
Amitiés subversives,

Guy.
Les patients de Freud
Mikkel Broch-Jacosen
Ed. Sciences Humaines – 220 p.

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Vice caché

Au début des années 70, Doc Sportello, détective hippie de la communauté de Los Angeles, se met à la recherche d’un certain Mickey Wolfmann je ne sais plus sur la demande de qui et pour des raisons qui ne m’ont pas semblées très claires.

Bienvenue dans le monde du polar psychédélique…blagues à la con qui ne peuvent faire rire qu’un junkie à la limite de l’overdose, dialogues qui ne veulent rien dire, personnages qui s’introduisent dans l’intrigue sans trop qu’on sache pourquoi et qui en sortent comme des courants d’air… Comme un naufragé au milieu de l’océan, j’essaie de m’accrocher à quelques noms et références qui surnagent de ce brouillard qui sent fort le cannabis : Bigfoot, Shasta, Puck, Sharon Tate, Charles Manson, le continent perdu de Mu, les Lémuriens, le Viet Nam…quelques références cinématographiques aussi.

Il n’est pas rare que je lise des livres auxquels je ne comprends rien. Généralement, si ça ne s’arrange pas à la page 150, c’est qu’il faut chercher autre chose qu’un fil conducteur : une musique comme chez Céline par exemple. Entre les pages 150 et 350, il ne se passe rien. Le brouillard est toujours plus épais et je ne sens rien. Si je n’avais pas passé quelques heures dans le TGV, si je ne m’étais pas retrouvé quelques jours dans les profondeurs de la campagne gasconne, il est probable que j’aurais laissé tomber.

À partir de la page 350, les choses semblent se dissiper un petit peu. Ce n’est pas une musique, mais un parfum (j’aurais dû m’en douter), un parfum aigre-doux et acidulé qui fait penser à la photo de couverture sur laquelle une femme rouge se détache au milieu de zones irisées vertes et jaunes. Un parfum qui ressemble certainement aux paradis artificiels que Thomas Pynchon (l’auteur) a connus. Il avait 33 ans en 1970,

Vers la page 500, de nouveau l’envie de tout arrêter, de tout envoyer promener. Je continue tout de même, mais pour le challenge, pour ne pas avoir un sentiment d’échec, mais peut-être aussi par addiction inconsciente.

Ce soir, il ne me restait que 5 pages. En fournissant un dernier effort, je m’y suis replongé. Les trois dernières pages ont été fantastiques. Sans doute parce que je touchais enfin au but, mais aussi par ce qu’elles étaient d’une fluidité extraordinaire et hautement poétiques. Bref, ces trois pages m’ont laissé sur le cul et m’ont obligé à repenser l’ensemble.

J’ai alors visualisé l’histoire d’un beatnik qui fumerait un joint, mais dont l’histoire serait racontée en commençant par la fin, comme si le mégot jeté à terre s’élevait dans les airs pour se visser entre les dents du gars, avant de se recomposer petit à petit.

Je ne sais pas du tout pourquoi j’ai cette image en tête. Doc me dirait « c’est ton trip man, faut pas chercher plus loin ! »

Il n’est pas impossible que je me reprenne un petit Pynchon un de ces jours.

Edouard

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