Vie et destin de Jésus de Nazareth

L’approche de l’auteur consiste à rechercher la vérité sur Jésus dans le contexte culturel juif de l’époque. Elle permet de comprendre qui était Jésus, mais aussi ce que voulaient dire les évangiles, écrits plusieurs décennies après la crucifixion par des personnes ne l’ayant pas connu directement. Les évangélistes ont surinterprété parfois les paroles de celui qu’ils appelaient Christ dans un contexte de consolidation du christianisme. Je ne veux choquer personne en demandant si Jésus était plus juif que chrétien, mais il est évident que la très grande majorité de ses contemporains ne le voyaient pas autrement qu’un juif, certes un peu particulier, mais un juif tout de même.

Concernant la naissance, les habitants de Nazareth voyaient avant tout en Jésus un enfant dont la paternité était douteuse. Cette paternité non établie avait des effets beaucoup plus importants dans les sociétés juives de l’époque que dans la nôtre. L’auteur nous explique que ces enfants, qualifiés de « Mamzer », étaient marginalisés dès leur naissance. Cette marginalité explique sans doute la tendance de Jésus à fréquenter des marginaux et à transgresser les dogmes juifs.

Et pourtant, sans apporter de scoop fracassant, Daniel Marguerat parvient à nous rapprocher encore un peu plus de ce juif hors normes. Car c’est bien dans cette inaccessible proximité avec le Jésus de l’histoire que réside la fascination, bien plus pour moi que dans un zèle dogmatique chrétien outrancier ou dans une tentative de démystification athée. Oui, donner naissance à un enfant tout en étant vierge peut laisser dubitatif, tout comme ressusciter après avoir été crucifié, changer l’eau en vin, marcher sur l’eau ou multiplier les pains. Mais si l’on a pas la foi du charbonnier, comment savoir ce qui s’est effectivement passé dans la vie de cet homme encore révéré 2000 ans après sa mort ?

Y a-t-il, en occident, un personnage au sujet duquel on a autant écrit ? Que reste-t-il a dire sur cet individu irrémédiablement fascinant, même pour le plus convaincu des athées ? Moi, même, j’en ai lu un certain nombre de bouquins sur cette figure indispensable à la compréhension de l’occident. Alors, quoi de nouveau sous le soleil ?

A l’autre bout de la vie du christ, la crucifixion demeure un événement mystérieux. Difficile de savoir quels faits précis sont à l’origine des clous, du fouet, de la couronne d’épines et du marteau visibles au cœur de la fleur de passiflore,. Il y a beaucoup de vides dans les évangiles et les récits se contredisent en partie. Après sa mort, selon les évangiles, Jésus apparaît aux douze. Marguerat retient le concept de « vision ». Dans l’état d’abattement dans lequel ils se trouvaient après la crucifixion, il semble peu probable qu’ils aient pu relever la tête s’ils n’avaient pas acquis la certitude que Jésus était ressuscité. Ce qui s’est passé restera un mystère, mais il s’est forcément passé quelque chose.

La fin du livre, et la vision de Jésus par les autres monothéismes, est particulièrement intéressante. Pour les juifs, Jésus était un hérétique et bien sûr, pas du tout le fils de Dieu. Les musulmans n’acceptent pas non plus sa nature divine, mais le reconnaissent comme un prophète digne de respect, fils de Marie qui est pour eux un personnage beaucoup plus important. Si les musulmans rejettent le christianisme, c’est surtout parce qu’ils considèrent qu’il ne peut y avoir qu’un seul Dieu et que la trinité n’est pas acceptable.

Presque 2000 ans après sa mort, le Jésus dépassionné de l’histoire commence à apparaître. Il y aura d’autres avancées, j’espère, mais la voie tracée par Marguerat mérite d’être creusée.

Daniel Marguerat

Seuil

2019

Texte: Édouard

Illustration: Magali

Les lignes rouges de Thérésa

Il y a trois mois, j’écrivais un post très louangeur pour Thérésa May, contrainte à effectuer ce qui est certainement l’un des boulots les plus tordus de toute l’histoire du Royaume-Uni.
En fait, j’ai inconsciemment commencé à basculer après le premier vote du parlement britannique. Surpris par l’ampleur du rejet, je me suis alors demandé « mais elle a fait tout ça sans consulter le parlement ? ». Les médias ne parlent pas beaucoup de ce qu’à fait le parlement depuis le référendum, se focalisant surtout sur Barnier et May avec Junker et Tusk en second rideau.
Il y avait eu une polémique juste avant le premier vote au sujet de documents que n’auraient pas eu les parlementaires pour voter en connaissance de cause. Cela ne sentait pas très bon et semblait renvoyer l’image d’un parlement que Thérésa May aurait considéré comme une boîte aux lettres, chargé de ratifier en fermant les yeux. Si tel est le cas, on peut comprendre leur attitude, ce n’est jamais agréable de se sentir pris pour un sous-fifre.
L’attitude de Thérésa May, suite à ce premier vote, ne m’a pas laissé une très bonne impression avec, d’une part, le chantage au « no deal » pour faire passer son projet en force devant le parlement et d’autre part, cette guerre d’usure avec Bruxelles consistant à poser toujours les mêmes questions qui amenaient toujours les mêmes réponses.
Cette méthode n’a visiblement pas fonctionné puisque mardi, les parlementaires britanniques ont une fois de plus rejeté son projet.
Le débat tourne toujours autour de la frontière nord-irlandaise et du backstop, compromis entre Thérésa May et l’Union européenne destiné à pallier les effets de la sortie de l’union douanière et du marché unique du Royaume-Uni.
La sortie de l’union douanière et du marché unique est souvent présentée comme les lignes rouges de Thérésa May. Mais finalement, à quoi tiennent ces « lignes rouges », quelle valeur ont-elles ? Ont-elles été validées par le parlement ? J’ai l’impression que non et je me demande si Thérésa May ne défend-elle pas plus sa conception de ce que doit être le Brexit qu’elle ne recherche un compromis avec le parlement ?
Jusqu’à mercredi, elle pouvait agiter le chiffon rouge du « no deal » pour essayer de faire passer son projet en force, mais le choix du parlement d’écarter toute possibilité de « no deal » rend cette carte inutile. Elle va encore tenter le coup la semaine prochaine, mais je ne vois pas trop pourquoi les parlementaires changeraient d’avis en moins d’une semaine.
Il y a trois mois, je croyais fermement en la possibilité d’un second référendum, mais cela ne semble plus d’actualité, les parlementaires ayant rejeté cette possibilité.
En cas de troisième rejet, il faudra nécessairement un débat sur l’union douanière et sur le marché unique qui pourrait aboutir sur un Brexit ultra light. Ceci dit, comme le «no deal » n’est plus envisageable, l’Union européenne peut maintenant empêcher tout Brexit rétablissant la frontière entre les deux Irlandes. L’actuel projet de Thérésa May deviendra réalisable dans quelques années…après la réunification de l’Irlande.
Édouard

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La religion des gilets jaunes

On a beaucoup glosé depuis trois mois sur l’origine du mouvement. Il est vrai que dans les premières semaines, il était un peu difficile d’y voir clair, mais aujourd’hui, certaines constantes révèlent sa nature.
Quelqu’un disait sur Facebook que les gilets jaunes ne sont pas un mouvement social et je pense que cette personne a raison, c’est un mouvement « asocial », au sens d’ « apolitique » en retenant la signification première du mot renvoyant à la vie dans la cité.
Le mouvement ne veut pas mettre en place une autre société, ni même détruire notre société actuelle qui le mériterait bien pourtant. C’est en fait le principe de société en général qu’ils rejettent. Ils nient que sans structures, sans organisation et sans représentation, la vie en société est impossible… sauf sur Facebook.
On a cherché en vain de les rapprocher d’autres mouvements sociaux (jacqueries, sans-culottes, communards, soixante-huitards…) pour conclure qu’il s’agissait d’une nouvelle espèce totalement inédite. C’est peut-être le cas ou alors, on a pas cherché où il fallait.
En cherchant dans les archives de l’inquisition, on aurait peut-être trouvé la trace d’un mouvement hérétique rejetant la société dans ses fondements les plus élémentaires.
Parler de secte est très péjoratif en France et je n’ai pas connaissance de dérive sectaire chez les gilets jaunes même si on sent une certaine calcification idéologique. Parler d’hérésie au XXIe siècle est passé de mode. C’est pourquoi, faute de mieux, je parlerai de « religion ».
Pas besoin de dieux pour faire une religion. Trois éléments suffisent :
– Tout d’abord, des adeptes pourvus de signes leur permettant de se reconnaître. Le « gilet jaune » tient une place centrale dans ce mouvement qui se désigne par ce signe distinctif, comme si les chrétiens s’auto désignaient « les croix » ou les musulmans, « les croissants ».
– Ensuite, des dogmes : des croyances, des divinités, du surnaturel…. Il s’agit de règles qui s’écartent significativement des normes sociales. Ces règles forgent l’identité du mouvement et, pour cette raison, sont farouchement défendues par les adeptes. On a beaucoup parlé de l’importance du complotisme chez les gilets jaunes, mais sans aller jusque-là, il s’avère que le rejet de toute forme de structure, d’organisation et de représentation défie les lois les plus élémentaires de la sociologie et de l’ethnologie.
– Troisième et dernier élément, les rituels. Ces rituels sont indispensables pour permettre aux adeptes de se retrouver et d’entretenir ensemble le dogme. Dans les premiers temps du mouvement, il y avait deux rituels très différents qui semblaient d’ailleurs répondre à deux philosophies différentes : les ronds-points et les manifestations. Les manifestations semblent aujourd’hui constituer le principal rituel.
Les religions permettaient aux pauvres de supporter le quotidien, leur donnaient l’espoir sans lequel il leur était impossible de vivre. Dans une France totalement sécularisée, les gilets jaunes font peut-être renaître l’essence de la religion.

Édouard

Du gilet à l’étoile

La symbolique du « gilet jaune » était incontestablement une trouvaille. Un symbole qui renvoyait à cet outil de travail des employés affectés à des tâches souvent peu reluisantes et peu rémunératrices. Le symbole était fort et a permis d’unir toutes les victimes de la mondialisation et de l’ultralibéralisme rampant. La longévité du mouvement, qui a maintenant trois mois, doit certainement beaucoup à cette symbolique. Le gilet jaune a ainsi permis de mettre en garde Emmanuel Macron contre des dérives possibles de ses élans réformistes, car, c’est bien connu, les Français adorent autant la révolution que la préservation de leurs acquis.
Cependant, au bout de trois mois, le vêtement tend à s’effacer derrière la couleur. À tout bien regarder, la symbolique de la couleur jaune n’est pas bien reluisante en occident. Le jaune, c’est la couleur du soufre et c’était au moyen âge celle du diable. Il est vrai que ce triste personnage est un peu passé de mode dans les sociétés sécularisées du XXIe siècle. Il n’en reste pas moins que la couleur reste peu valorisée et passe loin derrière le rouge, le bleu ou le vert.
Le jaune est aussi la couleur de l’or, celle recherchée par les conquistadors, celle qui rend fou, celle qui justifie toutes les atrocités. La place de l’argent est centrale dans les revendications des gilets jaunes. Quid de l’idéal de pauvreté de saint François au moyen âge ? Quid de la proposition d’une alternative à la société de consommation dont l’essoufflement est évident ? Non, les gilets jaunes veulent pouvoir consommer toujours plus, errent comme des zombies à la recherche d’une poignée d’euros, détruisant au passage quelques distributeurs automatiques.
La soif de l’or aboutit fatalement à la haine de ceux qui en disposent ou sont censés en disposer. Depuis le moyen âge, le juif occupe cette place dans l’imaginaire populaire occidental. Plus personne ne s’intéresse à la notion de peuple déicide aujourd’hui. L’antisémitisme a pris d’autres visages, mais est toujours bien présent. Les gilets jaunes ne semblent pas avoir encore réalisé que la matrice dont ils sont issus, Facebook, est l’œuvre d’un juif, Marc Zuckerberg, successeur de rabbi Loew qui, selon la légende, créa le Golem au XVIe siècle, géant destructeur et incontrôlable.
Au moyen âge, le jaune était aussi la couleur qu’on faisait porter aux juifs. C’est celle que les nazis leur firent porter dans les étoiles qui les suivirent dans les camps de la mort.
L’antisémitisme chrétien s’efface aujourd’hui tandis que l’antisémitisme économique se porte mieux que jamais. Il se double de l’antisémitisme sioniste. Pour ma part, je me refuse à associer la critique de la politique d’Israël a de l’antisémitisme. Israël doit pouvoir être critiqué, comme tout État, sans haine et sans amalgames religieux.
Le silence des « leaders » des gilets jaunes est assourdissant. L’antisémitisme exacerbé est une suite logique du mouvement, mais nous ne sommes plus dans les années 30 et nous savons bien comment les nazis ont conquis le cœur du peuple. Initialement légitime, ce mouvement est devenu intolérable.

Édouard

Halteaufake

« Qu’est-ce que la vérité ? » disait Pilate. Il y a 2000 ans, on se posait déjà la question, mais que dire maintenant avec Facebook ?
À la base, il y a une méfiance et un rejet pour tout ce qui est officiel, on a ses informations personnelles qui satisfont nos fantasmes, mais au final, on ne sait plus très bien ou on en est.
Pour ma part, j’ai confiance dans la presse écrite traditionnelle : Le Monde, Libération, le Figaro, La Croix, l’express, Le nouvel Obs…tout simplement parce qu’ils ne peuvent se le permettre, la concurrence attendant le moindre faux pas de l’autre pour pouvoir le dénoncer et lui voler des parts de marché. Ces médias possèdent bien entendu des sites et sont heureusement diffusés sur Facebook.
À côté, une multitude de news plus ou moins douteuse pullulent sur Facebook. Les Russes sont souvent montrés du doigt, il faut dire que le pays des « protocoles des sages de sion » à l’origine du complot juif mondial a du métier en matière de Fake.
À côté des sites dont tout le monde sait qu’ils sont faux, mais qui prétendent détenir de vraies informations (les moutons rebelles, nouvel ordre mondial, Spoutnik…), on trouve des sites satiriques qui revendiquent l’absence de vérité des informations qu’ils diffusent ( Le Gorafi, Nordpresse…).
Face à cette multitude d’informations, les comportements sont divers. Alors que certains, perdus, ne pensent pas à regarder l’origine des posts, d’autres privilégient les posts qui correspondent à ce qu’ils ont envie de penser en se gardant bien d’insister sur l’origine de la source.
Et puis, on trouve enfin les bricoleurs de fakes car en définitive, tout le monde tente d’influencer tout le monde sur Facebook. La semaine dernière, au sujet de la controverse sur la couverture du magazine M du monde, une personne indignée avait cru bon de diffuser un montage faisant apparaître Hitler à côté de Macron, laissant à penser que Le Monde assimilait Macron à Hitler, ce qui est heureusement faux même si on peut soupçonner le magazine d’avoir été un poil racoleur sur ce coup-là. Parmi les mille et une façons de bricoler un fake, il y a aussi la possibilité de diffuser une info tout ce qu’il y a de plus vraie, mais qui date de plusieurs mois, apparaissant ainsi comme un scoop.
Cette histoire de fake et la relativité du phénomène m’intéressent beaucoup. Aussi, pour celles et ceux qui se sentiraient perdus, j’ai créé un groupe Facebook « Halteaufake » permettant de les aider à dissocier le vrai du faux.
Quelques principes de base :
– Regarder la source en bas à gauche pour savoir s’il s’agit d’un média connu ;
– Cliquer pour voir si c’est un vrai lien ;
– Regarder la date du poste.
À très vite
Edouard

Et si Thérèsa May était simplement honnête ?

En tant qu’Européen convaincu, j’ai toujours été hostile à ce qui semblait pouvoir déstabiliser l’Union européenne et donc, au Brexit. Je suis donc dans la fièvre depuis deux ans les péripéties de la Première ministre britannique. Alors même que le dénouement se profile, je me demande si cette « fièvre » n’a pas été entretenue par les médias, y compris par Le Monde qui est ma source principale d’information dans le seul but de créer du buzz et de captiver un auditoire en abusant des mots « impossible », « impasse », « hard Brexit », « no deal »…
La seule chose vraiment extraordinaire dans cette histoire serait à ce moment l’honnêteté politique de Thérésa May, caractéristique que les citoyens européens n’ont pas l’habitude de voir chez leurs dirigeants.
Au départ, il y a eu le coup de poker raté de James Cameron aboutissant sur la victoire du « leave ». Cette victoire n’aurait pu se faire sans l’irresponsabilité de la classe politique britannique et en particulier, sans les populistes (Boris Johnson et cie) qui jouèrent sur la fibre sentimentale des électeurs pour les convaincre sans visiblement se soucier des modalités pratiques de mise en œuvre.
Depuis deux ans, Thérésa May s’escrime donc à faire le travail qui aurait dû être fait par son prédécesseur avant de lancer le référendum. Il eut été étonnant dans ce cas que le résultat final soit identique à ce qui était initialement prévu dans la mesure où rien n’était prévu.
J’ai un peu cherché sur internet et je n’ai pas trouvé si Thérésa May était à l’origine une pro « leave » ou une pro « remain ». Elle n’a sans doute jamais été favorable au hard Brexit.
Et puis, la voilà avec un accord avec l’UE aussi sexy qu’un relevé de compte, mais qui a le mérite d’avoir l’aval des 27. Évidemment, personne ne l’aime au Royaume-Uni, les Britanniques avaient voté avec passion, on leur sert une bouillie technocratique indigeste. Ben oui, mais c’est ça, sortir de l’Union européenne, on ne vous l’avait pas dit ?
Je ne suis pas certain que les parlementaires aient vraiment envie de voter pour un truc pareil et Thérésa leur a peut-être fait un cadeau en les en dispensant. Elle est certaine maintenant que son projet ne sera pas accepté par le parlement. Les Européens en ont marre de négocier, on peut les comprendre. Le vote de défiance s’est transformé en vote de confiance, Thérésa a les mains libres pendant un an et peut compter sur son parti, quoi qu’elle fasse. Il semble enfin difficile de mettre en œuvre le projet sans accord populaire puisque les Britanniques ont à l’origine été trompés sur la marchandise.
Il n’y a qu’une possibilité, un second référendum avec un « remain » qui veut dire « on reste dans l’Union européenne et un « leave » qui voudra dire, on prend l’accord conclu avec l’UE. Le débat autour du second référendum sera certainement aussi houleux que le premier, mais ses conséquences seront claires et nettes. Bien entendu, la victoire du « leave » sera très hypothéquée, mais est-ce vraiment ce que recherche la Première ministre ? Quelle que soit l’issue du référendum, elle aura parfaitement fait son travail.
Bien entendu, je ne suis pas devin, mais c’est ce qui pourrait se passer de mieux. Wait and see…
Édouard

Le Mépris d’un parisien

Les mots « mépris » et « humiliation » reviennent souvent dans le discours des gilets jaunes.
J’ai eu il y a un ou deux mois une discussion avec un collègue au sujet de Michel Onfray qui, paraît-il, je ne suis pas un grand fan, se fait le chantre de la protection de la province contre l’oppression parisienne. J’avais été surpris que cette opposition puisse encore exister aujourd’hui. Pour moi l’opposition Paris/province, c’était surtout Balzac, Flaubert, Maupassant et Proust, le charme d’une France révolue.
En ce qui me concerne, je donne à l’ouverture au monde et aux autres une importance essentielle pour porter un jugement sur un individu et je ne me fonde en aucune manière sur son lieu d’habitation ni d’ailleurs sur son sexe, ses origines, ses convictions politiques ou religieuses. A l’heure d’internet la culture est il me semble ouverte à tous et si des différences subsistent aujourd’hui entre les zones urbaines et rurales, le cloisonnement n’a plus rien à voir avec celui qui pouvait exister au XIXème siècle
À titre personnel, j’aime beaucoup la campagne et je m’y rends aussi souvent que possible. Je sais très bien donc comment vivent les gens qui habitent dans des zones isolées et ce que signifie la dépendance à la voiture. Aussi, dès le début du conflit des gilets jaunes, j’ai bien compris ce qu’il y avait de profondément inégalitaire dans la hausse de la taxation des carburants et qu’il revenait au gouvernement de rectifier le tir.
Au cours de ces dernières semaines, j’ai pu échanger sur FB avec un certain nombre de gilets jaunes en province qui réfléchissaient au sens à donner au mouvement et à la nouvelle forme de société qu’il pourrait porter. J’ai un profond respect pour ces personnes, convaincu que la société de consommation qui semble ne plus pouvoir s’arrêter devra un jour laisser la place à autre chose.
Le monde d’aujourd’hui n’est pas le même qu’en 1958 et si je ne suis pas particulièrement favorable à une VIe république, il est clair que nos institutions doivent s’adapter à un XXIe siècle mondialisé dans lequel le citoyen devra composer avec ses multiples identités. Je réalise aussi que le rapport du citoyen à l’État change et qu’il faut laisser leurs chances à d’autres formes de démocraties en particulier participatives. Ces penseurs répartis partout sur le territoire sont indispensables à notre pays et préparent la France de demain.
Et puis, samedi dernier, pour des raisons qui ne m’ont pas semblé très claires, des gilets jaunes sont venu saccager ma ville, piller les commerces et taguer un monument dédié aux victimes de guerre. À ces gens, j’accorde mon plus profond mépris.
Edouard

Les présidents sans aura

Les trois présidents qui se partagent le podium de la longévité depuis 1958 (Mitterand, Chirac, de Gaulle) sont bien entendu différents, mais avaient pourtant quelque chose en commun : l’aura.
L’aura est une notion insaisissable, immatérielle, presque magique, intuitive. Avoir de l’aura, c’est s’inscrire dans un contexte particulier qui donne du sens à l’individu, qui permet à ses semblables de s’identifier à eux, de s’en sentir proches.
Je n’ai connu Mitterrand qu’avec mes yeux d’enfants et d’adolescent, mais j’écoutais les adultes et mes parents en premier lieu. Pour tout dire, il me foutait un peu les jetons. C’était un sphinx, une « force tranquille » attachée à la terre dans lesquels les Français se reconnaissaient. C’était l’homme solitaire un peu impressionnant vivant à l’extérieur du village, mais sans lequel ce dernier ne peut vivre. Dans un autre style, Chirac était un champion de l’aura rurale dont il jouait magistralement au salon de l’agriculture. Et de Gaulle savait lui aussi parler à la France.
Giscard a dû comprendre analytiquement qu’il fallait être proche, mais n’a pas su s’y prendre. Sarkozy a très vite donné l’impression qu’il s’était gouré de trottoir. Hollande s’est cassé les dents avec son « président normal ».
Macron était tombé du ciel. C’est important pour les Français, toujours à la recherche de l’homme providentiel. Il était jeune et ne semblait rentrer dans aucune case, les Français lui ont laissé sa chance. Mais il est rapidement apparu comme ces villes de l’Ouest américain qui semblent tout juste posées sur terre, sans âme, sans prise possible. Les Français ont tenté en vain de le cerner alors, leur incompréhension s’est traduite en haine.
On a beau être intelligent, la patine ne se marque qu’avec le temps. « La valeur n’attend pas le nombre des années » disait Corneille, mais la reconnaissance populaire n’est pas qu’une question de compétence. Peut être à t-elle d’ailleurs peu de choses à voir avec la compétence.
Tintin est incontestablement doué pour résoudre les énigmes, mais il est beaucoup trop lisse, trop fade pour qu’on puisse l’aimer. C’est Haddock qu’on adore et c’est pourquoi Trump sera peut-être réélu parce que les Américains ont l’impression de le connaître, de comprendre ce qu’il fait.
L’aura est elle une question d’inné ou d’acquis ? Il n’est bien entendu pas possible de répondre à cette question. Quoi qu’il en soit, les « gilets jaunes » auront certainement été un avertissement pour Macron, une chance qu’il devra savoir saisir. Si Sarkozy et Hollande avaient eu des « gilets jaunes », ils auraient pu trouver le moyen de rectifier le tir. Macron y arrivera-t-il ? Peut-être n’aura-t-il pas le temps. Il est possible aussi qu’il n’en soit pas capable.
Les Français ne sont pas pressés. Si Macron n’est pas le bon, ils en choisiront un autre, puis encore un autre, jusqu’à ce qu’ils trouvent celui qui les touchera sans avoir à leur parler.

Édouard

C’est quoi le 11 novembre ?

Il y a cent ans, la fin de la Première Guerre mondiale ouvrit la porte à deux nouveaux acteurs qui s’imposeront progressivement au XXe siècle sur la scène internationale : les États-Unis en tant que puissance militaire et la Russie soviétique.
La Russie a été un allié précieux des Yankees lors de la guerre de Sécession en protégeant les ports de New York et de San Francisco. Au début du XXe siècle, les ennemis militaires de la Russie étaient le Royaume-Uni et la France qui avaient battu le tsar en Crimée. Les États-Unis, pour leur part, continuaient à se méfier de l’ex-puissance coloniale qui s’était abstenue, tout comme la France, d’intervenir dans la guerre de Sécession.
Les liens tissés entre la Russie tsariste et les États-Unis expliquent peut-être pourquoi ces derniers ne reconnaîtront l’URSS qu’en 1933 alors qu’Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. Quoi qu’il en soit, les deux puissances se retrouvent en 1945 et imposent leur leadership mondial.
La Guerre-Froide est généralement perçue comme une succession de tensions entre les deux superpuissances, mais elle peut être aussi vue comme un partage du leadership mondial.
Avec la chute de l’URSS au début des années 90, ce double leadership prend fin. Les États-Unis espèrent alors asseoir durablement leur posture de superpuissance unique, mais se voient progressivement concurrencés par de nouveaux acteurs parmi lesquels se trouve l’Union Européenne qui regroupe les vieux ennemis de la Russie et de l’Amérique et qui a de plus assimilé une partie des ex-satellites soviétiques d’Europe de l’est.
L’Amérique et la Russie d’aujourd’hui ne rêveraient-elles pas du retour du leadership bipolaire de la guerre froide ? Quand on voit d’un côté le président américain manifester sa défiance pour Thérésa May et son soutien appuyé à Boris Johnson alors même que le rôle joué par la Russie lors référendum pour le Brexit apparaît de plus en plus clairement, on est tenté de le penser. On est tenté de le penser également en observant la réaction épidermique de Donald Trump face à l’évocation d’une armée européenne par Emmanuel Macron. On est tenté de le penser en observant, son hostilité pour Angela Merkel. On a été enfin tenté de le penser lors de son affichage avec Vladimir Poutine dans une scénographie à la James Bond à l’occasion des derniers Jeux olympiques. Les deux hommes sont des enfants de la guerre froide (1946 pour Trump, 1952 pour Poutine) et sont sans doute nostalgiques du monde dans lequel ils ont grandi.
Le premier conflit mondial a marqué durablement l’occident : guerre industrielle, apparition de l’aviation sur le champ de bataille, Russie soviétique, arrivée des États-Unis sur la scène internationale, traité de Versailles qui contribuera à favoriser la montée du nazisme…tout le XXe siècle était là. Cent ans se sont écoulés et les protagonistes ne sont plus. L’Europe est pacifiée, l’URSS s’est effondrée, le nazisme a été écrasé, les Etats-Unis sont devenus la première puissance mondiale (jusqu’à quand ?). Il est temps de redonner du sens à la commémoration de ce conflit insensé qui causera la mort de 18,6 millions d’humains. Saluons la première édition du « forum pour la paix » qui sera ouvert par Angela Merkel cet après-midi pour que personne n’oublie le « plus jamais ça », seule mémoire désormais valable.

Un ami Facebook

Je ne peux pas dire qu’à la fac, c’était vraiment un ami. Cependant, son sourire, sa voix apaisante et son regard bienveillant me suffisaient pour dire « lui, il est sympa », sans que je le connaisse vraiment.
Et puis, on s’est retrouvé bien des années après sur Facebook je ne me souviens plus très bien comment.
En fait, c’est Daech qui nous a rapprochés. À partir des attentats de Charlie Hebdo, j’ai commencé à écrire pas mal d’articles sur l’islamisme et l’islam en général. Mohamed les likait et/ou les commentait. Au printemps, après avoir bien débattu sur « les djihadistes sont-ils musulmans ? », il m’a dit « en te lisant, je me dis que le dialogue est possible ». Alors on a décidé de se rencontrer en live pour dialoguer.
C’est comme ça qu’on s’est retrouvé deux mois plus tard au tournesol. Ne me dites pas que vous ne connaissez pas le tournesol. C’est pour moi le bar des bons souvenirs du côté d’Edgar Quinet dans le quartier Montparnasse. Je n’y vais plus beaucoup, mais à chaque fois, je sais qu’il sera le théâtre d’une rencontre dont je me souviendrai longtemps.
Mohamed n’avait pas beaucoup changé depuis la fac. Il avait fait le même DESS que moi l’année d’après alors des souvenirs en commun, on en avait. Il s’était marié et avait deux enfants.
Rapidement, on a comme prévu embrayé sur la religion. Moi et mon éducation catholique, lui et son éducation musulmane, c’était un moment fort. Mohamed n’était pas un djihadiste, on a pris chacun une pinte et il m’a avoué que ça lui arrivait de manger du porc. Il m’a dit aussi avoir pris conscience qu’il était musulman la première fois qu’on l’avait traité de sale arabe quand il était enfant. Ceci dit, il ne rejetait pas pour autant ses racines musulmanes et algériennes. C’était donc un moment fort, un moment où tout semble possible, où tu te persuades que les gesticulations de Deach n’étaient en fait qu’une mascarade aussi macabre que pitoyable et qu’il n’y a pas d’autre issue que le dialogue entre religions.
La semaine dernière, Mohamed a eu une crise cardiaque. C’est Leila, son épouse, qui l’a annoncé sur Facebook.
Bien sûr, j’ai été choqué, je me suis senti jeté à terre et j’ai même entendu mon inconscient me dire : « Le pot du tournesol, c’était un rêve, un mirage. C’est un truc qui n’existe pas dans la vraie vie. Les religions sont faites pour se combattre, pas pour se comprendre ».
Heureusement, je me suis relevé. Je sais qu’il y a d’autres porteurs de lumière dans le monde musulman. Nous ne pourrons plus débattre ensemble Mohamed, nous ne pourrons plus continuer à guerroyer contre l’obscurantisme, mais maintenant, je le ferai aussi un peu pour toi.

Édouard