Va et poste une sentinelle

Après avoir vécu quelques années à New York, « Jean Louise » alias « Scout » revient voir son père en Alabama au milieu des années 50, alors même que le débat sur les droits civiques des noirs bat son plein.

Deuxième et dernier opus d’Harper Lee, morte en 2016. La sortie de la suite de « ne tirez pas sur l’oiseau moqueur », 55 ans après sa publication, était bien entendu un coup d’édition.

Sur la forme, le roman a soulevé chez moi les mêmes interrogations que l’oiseau moqueur dont la construction était aussi très inégale. Les critiques ont depuis sa publication souvent évoqué le nom de Truman Capote, ami d’Harper Lee. Les 100 premières pages de « va et poste une sentinelle » sont pour le moins insipides et semblent provenir du journal intime d’une ado moyenne du Middle West particulièrement cucu et naïve. Sans doute reste-t-il dans ces pages, beaucoup de l’ouvrage écrit avant l’oiseau moqueur et non publié. Pour le reste…  À partir des pages 110, 120, le style devient plus maîtrisé et le récit prend de l’épaisseur. Est-ce seulement le fait de la maturité de l’auteur ? D’autres Truman Capote sont-ils intervenus. Combien de mains se sont posées sur  » Va et poste une sentinelle »? Il n’est peut-être pas nécessaire de répondre à toutes ces questions. D’une certaine manière, un roman est souvent plus ou moins un ouvrage collectif même si c’est un peu casser le mythe de l’écrivain solitaire et démiurge, très vivace dans notre beau pays.

Sur le fond, le roman apporte un très bon complément à l’oiseau moqueur. Peut-être devient-on vieux quand on n’a plus d’illusions à perdre. À ce titre, Scout est encore très jeune. Sa mère étant morte peu après sa naissance, Jean Louise a été élevée par son père et Calpurnia, une gouvernante noire qui fait beaucoup penser à la « Mama » d’autant en emporte le vent. C’est sans doute pour cette raison que la notion de « race » échappe totalement à son mode de pensée. Charmée dans son enfance par la défense par Atticus, son père, d’un noir accusé à tort de viol (intrigue de l’oiseau moqueur), elle n’imagine pas une seule seconde que son héros puisse penser autrement qu’elle.

« Va et poste une sentinelle » nous fait découvrir le vrai visage du racisme qui peut être compatible avec la protection d’un individu victime d’injustice: un bébé phoque massacré ou un taureau dans l’arène nous émeut tout autant qu’un humain. Le racisme est tout d’abord un phénomène social et identitaire. La croyance en l’infériorité naturelle des noirs était indispensable à l’équilibre des sociétés des États du sud jusque dans les années 50, tout comme l’étaient les indigènes pour les grandes puissances coloniales européennes des années 30. Se battre contre la reconnaissance aux noirs de droits civiques, c’était pour beaucoup préserver une pièce majeure d’un mikado identitaire sudiste dont la disparition entraînerait un effondrement d’ensemble.

Le besoin de préserver l’identité psychique, aussi essentiel que se nourrir, dormir ou se reproduire, reste le plus dévastateur,  sa satisfaction parfaite ne pouvant mener qu’au chaos. Décidément, le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.

Édouard

Les vies multiples d’Amory Clay

Deux petits reproches: le titre (bof), et la remarque en P.S.

Une vraie-fausse biographie d’Amory Clay (1908-1983).
Vraie femme libre portant un prénom masculin, elle trace son chemin comme photographe entre les deux guerres mondiales,
et au-delà.
Le lecteur ravi est entraîné de l’Angleterre provinciale à Berlin, New York, Paris, l’Écosse, la Californie, le Vietnam.
Elle ne recule devant aucune provocation, et dispose de ses amants comme elle l’entend.
Mister Boyd est à l’aise dans cette période (j’avais été ravi par l’Attente de l’Aube).
Son méchant James Bond de Solo m’avait fort déçu.

Les clichés en noir et blanc insérés dans le livre font plus vrai que nature.
Ce procédé s’appelle ‘incrustation’ et a été employé par W.G. Sebald, Daniel Mendelsohn (Les Disparus), Annie Ernaux, Jonathan Littell.
William Boyd a raconté qu’il a acheté pour une croûte de pain des centaines de clichés par internet,  et qu’il s’en est servi pour ce livre.
L’illusion est parfaite.

Un très bon livre, que je recommande chaudement.

Amitiés argentiques,

Guy.

P.S. Petit bémol: l’Écossais William Boyd (voir l’achat des clichés) semble avoir mis de l’eau dans  son whisky à la fin du volume.
Censure volontaire ou imposée?
Difficile d’en dire plus, sans déflorer l’histoire.
Début de piste: il vit en France une bonne partie de l’année.
Comme chacun sait ou ne sait pas, la France n’est pas actuellement en tête de liste en ce qui concerne l’ouverture éthique.
William Boyd – Points – 544 p.

La Vérité sur l’Affaire Harry Québert

Un Suisse romand qui raconte une histoire dans la pure tradition du roman américain, il faut le lire pour le croire.
Au passage, ce jeune homme a raflé le Grand Prix du roman de l’Académie française.
On pourrait y ajouter le titre de Roman sans Frontières.

Le lecteur ne s’ennuie à aucun moment dans ce labyrinthe truffé de fausses pistes et de coups de théâtre.

Harry Québert, auteur comblé, prend sous son aile le jeune Marcus et lui montre le chemin du succès.
Malheureusement pour lui, il est mêlé à une histoire criminelle sordide.
Marcus fera tout pour disculper son maître, et cela ne passera pas sans dégâts.

Croyez-moi, l’auteur, né en 1985, fera encore parler de lui.

Amitiés passionnées,

Guy.

Joël Dicker – De Fallois Poche

Cent ans de solitude

(Petite) déception pour ce chef-d’oeuvre de la littérature sud-américaine.
J’ai eu des difficultés à entrer dans ce chaudron foisonnant.
La famille Buendia, habitant à Macondo, en Amérique du Sud, est condamnée à cent ans de solitude par le gitan Melquiades. Cinq générations vont se succéder, au milieu des révolutions, guerres civiles, destructions et catastrophes naturelles.
Cela vole dans tous les sens, et le lecteur rationnel que je suis a de la peine à s’accrocher à son fauteuil, et à se retrouver au milieu de tous ces personnages baroques.
Un grand ami sud-américain m’a confié qu’il avait lu ce livre en 48 heures, sans dormir.
Il m’a fallu 2 semaines, avec des nuits agitées.

Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel  de littérature en 1982, est resté fidèle à Fidel Castro le Cubain, décédé récemment, jusqu’à son dernier souffle. Roman utopique? Pavé dans la mare antiaméricaine?

Amitiés crypto révolutionnaires,

Guy.

Gabriel Garcia Marquez – Points 461 p.

Un homme

Critique publiée sur le blog le 27 mai 2013

L’histoire d’un homme, mais le titre original (Everyman) convient mieux. Le livre commence dans un cimetière. On y enterre un homme de 75 ans, dont on ne connaîtra le prénom que vers le milieu de l’ouvrage. Sa vie matérielle: plutôt réussie. Sa vie affective, un triple naufrage. Trois mariages, trois divorces. Deux fils indifférents, une fille adorable et adorée. Un frère à qui tout réussit. Philip Roth raconte une vie somme toute plutôt commune. Un homme. Sa force: stimuler l’attention du lecteur en provoquant son empathie.
Ses connaissances médicales sont stupéfiantes, et probablement autobiographiques, comme dans d’autres livres récents. On apprend tout sur les pontages, les stents, les symptômes cardiovasculaires. De façon
inhabituelle, les scènes de cul ne sont pas légion (ce qui devrait faire plaisir à une certaine amie à moi). Le vieillissement et la mort, thèmes évidemment peu propices à la galipette. Pour moi, voici un livre fort, profondément humain, et désespéré.
À vous de voir.
Amitiés obituaires,
Guy
Philip Roth – Folio – 182 p.

Le 10/02/2017

Relecture, après une dizaine d’années, de ce chef d’œuvre de Philip Roth.

Pas un mot à retirer.
Avec 10 ans de plus à mon compteur, le côté désespéré est encore plus marquant.
‘La vieillesse n’est pas une bataille, c’est un massacre’.
Et à propos de Everyman, le mot signifie plutôt: voilà ce qui nous attend tous.

Avec l’espoir fou de relire cet hymne à la vie dans 10 ans.

Amitiés fidèles au poste,

Guy.

La succession

Depuis de nombreuses années, le Toulousain Jean-Paul Dubois nous régale avec des livres doucement mélancoliques, et bourrés d’humour.
Il a fait attendre ses lecteurs fidèles pendant 5 ans, et le cru 2016 se montre digne de ses oeuvres précédentes.

Paul, prénommé comme la majorité des personnages de Dubois, est le fils d’un médecin peu conventionnel, et le petit-fils du médecin de Staline. Tous deux sont morts par suicide.
Paul a trouvé sa façon à lui d’échapper à cette malédiction: il est champion de cesta punta (pelote basque), et joue à Miami dans le circuit professionnel. Son diplôme de médecin lui semble parfaitement superflu.

Quand il doit retourner en France pour régler la succession de son père, il sera rattrapé par ses gênes, et il reprendra le cabinet de son père à son corps défendant. Avec toutes les conséquences que l’on devine.

Un livre qui sonne juste, et qui m’a pris aux tripes.
Peut-on échapper à son destin?
Sous un écran de fumée ironique, on trouve une série de questions existentielles.

Dans une interview récente, l’auteur réclame le droit à la dépression.
C’est probablement l’explication de son silence pendant 5 ans.
J’espère qu’il est bien soigné.

Amitiés méditatives,

Guy

Jean-Paul Dubois – Ed. Olivier – 234 p.

La fuite de Monsieur Monde

La grande force de Simenon: un monde en clair-obscur, avec les détails qui font mouche.
Norbert Monde dirige une société de transports.
Il quitte son bureau un soir, passe à la banque, et disparaît.
On le retrouve à Marseille, puis à Nice, où il se trouve un travail dans une brasserie interlope fréquentée par des amateurs de jeu et chair fraîche.
Il se met en ménage (boiteux) avec une jeune femme encore plus paumée que lui.
Au bout de quelques mois, il retourne chez lui, et se remet au travail comme si rien ne s’était passé.

Écrit en 1944, le récit n’a pas vraiment vieilli.
On ne peut pas reprocher à Simenon d’avoir le premier raconté une histoire de disparition.
La littérature et l’actualité se sont emparées de ce thème pendant les 70 ans qui ont suivi.
Mais je préfère quand même bon-papa Maigret et ses déductions rocambolesques.

Amitiés au commissaire,

Guy.

 

Georges Simenon – Poche – 188 p.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

Dans les années 30, l’avocat Atticus Finch élève seul sa fille Scout et son fils Jem dans une petite ville d’Alabama. Commis d’office, il est chargé d’assurer la défense de Tim Robinson, un noir accusé du viol d’une jeune femme blanche.

Classique incontournable de la culture américaine (adaptation en 1962 au grand écran avec Gregory Peck dans le rôle d’Atticus), le livre fera beaucoup de bruit à sa sortie, en plein dans une Amérique secouée par la défense des droits civiques (Rosa Parks et son bus en 1955, c’était aussi en Alabama).

Le livre est tout d’abord une prouesse narrative, l’histoire étant racontée à travers les yeux d’une fillette. Plongée dans des affaires de « grandes personnes » qu’elle ne comprend pas vraiment, Scout relate des faits avec ses mots, charge au lecteur d’en reconstituer le sens. Le procédé donne un caractère profondément tendre à l’ouvrage. On frémit pour Scout, on est triste avec elle et ses maladresses d’enfant nous font mourir de rire (l’épisode de Scout déguisée en jambon à la fête de l’école vaut son pesant de bacon).

Le choix narratif donne à l’intrigue un caractère étrange. L’absence de toutes références à la mère de Scout m’a en particulier frappé. Certes, elle explique que celle-ci est morte quand elle avait deux ans, mais une disparition aussi nette de la pensée de tous semble étrange. Ceci dit, Scout n’est pas encore assez âgée pour comprendre ce qu’est un tabou. Elle parle des choses dont on parle et cela ne lui viendrait pas à l’esprit d’évoquer les sujets dont on ne parle pas. Ces trous dans l’intrigue se marient d’ailleurs très bien avec l’atmosphère du « Deep South », marquée autant par le racisme que par la superstition. La mémoire de la guerre de Sécession est encore vive même si la plupart des protagonistes ont disparu. Les légendes de confédérés se mêlent ainsi à celles de fantômes, de maisons hantées et d’esclaves évadés.

Dans cet univers, le souci des habitants est plus de préserver cet esprit du Sud que de rechercher une réalité. Atticus sait très bien tout ça, il sait que les jurés peuvent envoyer Tim à la mort tout en étant persuadés de son innocence, parce que pour eux, ce serait criminel de reconnaître qu’un noir puisse avoir raison contre un blanc. Les habitants de la ville haïssent d’ailleurs autant Atticus, « l’ami des noirs », que le véritable criminel dont personne n’ignore l’identité : tous deux menaçant l’ordre établi. La grande victoire d’Atticus, c’est les cinq heures du délibéré qui indiquent que les esprits commencent à bouger.

Il n’y aura pas de suite à « ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ». Le second roman d’Harper Lee, publié en 2015 (va et poste une sentinelle) avait en fait été écrit avant. Le silence de plus de 50 ans de l’auteure disparue en 2016, son caractère insaisissable et la polémique concernant la participation de Truman Capote à l’écriture de « l’oiseau moqueur » font de l’ouvrage lui-même une légende du Sud.

Edouard

Harper Lee

1961/2015

Grasset

Méthode 15-33

Une jeune femme de 16 ans est enlevée près de chez elle. On apprend rapidement qu’elle est enceinte. Les ravisseurs veulent lui prendre son enfant. La petite futée préparera un plan afin de se débarrasser de son geôlier. Le titre fait référence aux ‘items’ qu’elle accumule pour arriver à ses fins. Fille d’un physicien et d’une brillante avocate, la jeune fille est bien sûr particulièrement
intelligente. Ce livre mal traduit m’a agacé. L’atmosphère de vengeance rappelle le mauvais côté des États-Unis. Ce qui donne surtout des sueurs froides est le manque total d’empathie de la jeune dame. Pour elle, l’amour ou la haine sont une question d’interrupteurs internes.

Il ne m’étonnerait pas que l’auteure, avocate elle-même, fasse partie du clan de l’actuel très viril et grotesque président yankee. Mais là je divague probablement,

Amitiés hallucinatoires,

Guy.

Shannon Kirk – Denoël Sueurs Froides – 289 p.

Le cimetière de Prague

Simon Simonini, notaire viscéralement antisémite souffrant d’un profond dédoublement de personnalité et faussaire de haut vol, déambule dans la France et l’Italie du XIXe siècle. Il sera notamment l’auteur du « bordereau » de l’affaire Dreyfus et de la première version des « protocoles des sages de Sion ». Traduits en Russe et diffusés à partir de 1905, ils entretiendront la flamme du complot Judéo-Maçonnique au cours des décennies suivantes.

Le cimetière de Prague est l’avant-dernier roman d’Umberto Eco qui nous à quitté en 2016. C’est un « négatif » du « nom de la Rose ». Simon Simonini, apôtre de l’obscurantisme dans une Europe postrévolutionnaire en cours de reconstruction idéologique est un anti-Guillaume de Baskerville porteur de lumière dans l’occident médiéval. En opposition au « faux vrai » que constituait le livre d’Aristote sur le rire jalousement gardé par les frères, il est ici question de « vrai-faux » puisque le bordereau et les protocoles ont bel et bien existé.

Eco est un érudit et avant tout un essayiste. La question du vrai et du faux jalonnera son œuvre, dans ses essais (la guerre du faux en 1985) mais aussi dans Baudolino, personnage qui dit être un menteur professionnel. Sur bien des aspects, le travail du romancier s’apparente à celui du faussaire. Il ne s’en distingue qu’en affirmant que le récit auquel il s’est efforcé de donner une apparence de réalité n’est pas vrai.

Le succès des faux au XIXe siècle dépend largement de l’état d’esprit d’une société qui tend à se détacher de la religion pour se raccrocher à une science encore balbutiante, en particulier dans les domaines de la psyché, frisant souvent avec le paranormal. Dans cette nébuleuse fleurissent des sociétés secrètes parfois rattachées à la franc-maçonnerie voire au satanisme et dont l’existence est souvent moins défendue par leurs adeptes que par leurs détracteurs. L’érudition de l’auteur en la matière est foisonnante et même parfois écœurante.

Dans ce maelstrom, le judaïsme ne trouve plus une place évidente. Ce sera le rôle de faussaires comme Simonini et d’antisémites farouches comme Édouard Drumont  de le positionner. Dans l’Europe en cours de déchristianisation de la révolution industrielle et du communisme naissant, les juifs se voient accusés du déclin de la religion, d’être les suppôts du grand capital et de diffuser le communisme (la haine ne soucie pas des incohérences). Un tel pouvoir de nuisance ne peut être exercé que par une organisation internationale. De là à faire le lien avec la Franc-maçonnerie, il n’y a qu’un pas que beaucoup n’hésiteront pas à franchir. Au début du siècle, l’antisémitisme est un baril de poudre et les « protocoles des sages de Sion » allumeront la mèche.

Dénoncés comme faux dès 1921, ces protocoles n’en seront pas moins authentifiés dans Mein Kampf en 1925 dans une Allemagne humiliée par le traité de Versailles et à la recherche d’un bouc émissaire.

Édouard

Umberto Eco

Le livre de poche