On dirait le Sud

Il y a quelque temps, j’ai lu un article du Monde sur les villes de l’arnaque en Asie du Sud-est aux mains de la mafia chinoise où des jeunes africains (et souvent africaines), attirés par des offres d’emplois attrayantes leur proposant de leur prêter de l’argent pour les faire venir en Asie, sont en fait livrés en esclavage à des gangs, tenus d’arnaquer des Occidentaux jusqu’au remboursement de leur dette.

Je ne suis pas très regardant sur Facebook et j’ai tendance à accepter toutes les invitations, dès lors que les profils ne sont pas des invitations sexuellement explicites.

L’invitation de Herman ne faisait pas vraiment partie de cette catégorie, mais m’a tout de même semblé un peu douteuse. Dans un moment de faiblesse, et peut-être aussi par curiosité, je l’ai tout de même acceptée.

La réaction n’a pas tardé et j’ai reçu rapidement des messages, d’abord en anglais, puis en français m’invitant à faire plus ample connaissance avec une jeune femme originaire de Singapour vivant à Paris.

On sait très bien que ce qui se cache derrière n’a rien avoir avec la façade, mais il est difficile d’avoir des certitudes.

C’est là que commence le combat derrière les ordinateurs. Tout est fait pour flatter, rassurer, pour dissiper les doutes, pour que celui-ci grossisse peu à peu, jusqu’à inverser la tendance et que l’interlocuteur piégé finisse par être convaincu qu’il s’adresse à une jeune asiatique en détresse en chair et en os qu’il va pouvoir rencontrer et secourir. Bien entendu, ça ne marche pas avec tout le monde, mais les personnes disposées à échanger avec des créatures virtuelles sont souvent à la recherche de quelque chose. Et de fait, j’étais seul chez moi hier soir.

Bref, je ne savais pas trop quoi faire avec Herman que j’avais déjà retiré de mes « amis » avant-hier, mais qui m’a envoyé hier une photo d’elle prétendument prise dans un café parisien. La bloquer ?

« Et si c’était vrai ? », comme dirait l’autre. Et si Herman existait vraiment, qu’elle était vraiment perdue dans Paris et qu’elle était à la recherche d’un chevalier servant ? Même si c’était le cas, il ne fallait pas qu’elle compte sur moi, je ne suis pas disponible. Mais cette histoire de réalité m’a perturbé. J’avais envie d’en avoir le cœur net.

Alors j’ai eu une idée. J’ai un peu réfléchi en mangeant ma polenta pour trouver comment j’allais m’y prendre et puis, après le dîner, je me suis lancé.

« Dimanche, je suis allé voir l’expo zombi au quai Branly, c’était super, ça m’a fait penser à cet article Petite philosophie du zombie – Azimut ».

Herman m’a parlé de « petit jeu », peut-être a-t-elle été surprise par la tournure soudainement joyeuse de mes propos. J’ai donc rajouté un peu de sauce pour tenter de la rassurer, mais il n’en a pas fallu beaucoup pour qu’elle tombe dans le panneau et finisse par aller voir l’article.

Je me suis alors rendu sur mon profil wordpress. Quelqu’un avait effectivement regardé « petite philosophie du zombie » et l’origine géographique de la consultation était sans surprise :

Thaïlande

Et voilà, il n’y avait plus aucun doute. Le rideau était tombé et j’ai alors pensé à un énorme openspace où des centaines de jeunes africaines tentaient de briser les cœurs d’Occidentaux plus ou moins fortunés avec l’espoir de rentrer un jour chez elles.

Je n’aiderai pas la personne qui se cache derrière Herman à rentrer à Nairobi ou je ne sais où. Elle trouvera un autre pigeon, mais cette vérité me laisse un goût amer. Presque envie de lui souhaiter bon courage.

Et puis j’ai pensé au « Sud global » dont les médias parlent tous les jours et dont on ne parlait pas il y a 10 ans. J’ai pensé à ces horreurs qui fleurissent malheureusement aussi en occident, mais qui poussent mieux dans des zones géographiques où les États et le droit sont des choses incertaines. Bref, ce « Sud global » m’est apparu bien sinistre. Peut-être serait-il caricatural de dire que le « sud-global » est un empire du crime organisé. Pas plus caricatural que l’« occident décadent » rongé par le wokisme de Poutine et Trump en tout cas.

Le monde d’aujourd’hui serait-il en quête de sens ? Quoi qu’il en soit, j’ai finalement décidé de bloquer Herman.

Edouard

Chacun cherche son woke

Je n’ai jamais très bien compris ce qu’était le wokisme. Une recherche outrancière de l’égalitarisme ? Peut-être. Demander aux enfants de choisir leur sexe, rebaptiser « dix petits nègres ». Je voyais bien de quoi il s’agissait, mais de là à définir un concept global…

Est-on forcément wokiste quand on se préoccupe du bien-être des minorités ou à partir d’un certain stade, seulement ? A ce moment, je suis peut-être wokiste pour certaines personnes et anti wokiste pour d’autres.

L’anti wokisme se focalise beaucoup sur les minorités sexuelles. Il semblerait dès lors qu’un wokiste, c’est une personne qui remet en question la norme sexuelle. Le wokisme bousculerait ainsi le rôle de l’homme blanc hétérosexuel et en bonne santé comme pivot naturel des sociétés humaines.

Et nous revoilà sur Vladimir torse nu sur son cheval, héraut de l’anti wokisme, pourfendant un occident dégénéré. Le wokisme serait donc associé à l’idée d’un ordre naturel menacé.

Je ne sais pas si la cérémonie d’ouverture des JO était woke, mais force est de constater qu’elle a fait peu de cas de l’homme blanc hétérosexuel en bonne santé. Chacun jugera, selon ces propres critères, si elle entre ou non dans la catégorie woke.

Passé la cérémonie d’ouverture, une nouvelle polémique aura permis aux anti wokistes de se faire à nouveau entendre. Je veux parler des interrogations concernant la participation de l’Algérienne Imane Khelif, aujourd’hui en finale, et de la Taïwanaise Liu Yu-Ting aux épreuves de boxe féminine.

La trace des Russes est une fois de plus perceptible dans cette histoire puisque l’International Boxing Association (IBA), qui avait initialement rejeté les candidatures de ces boxeuses, a été écarté à son tour par le Comité international olympique (CIO) du fait de sa proximité avec le géant russe Gazprom.

Les autorisations du CIO ont finalement permis à ces boxeuses de participer au JO, mais pas d’éteindre la polémique, comme on a pu le voir avec la réaction de la boxeuse italienne devant combattre Imane Khelif et déclarant forfait au bout de 45 secondes en refusant de lui serrer la main, soutenue par la présidente italienne d’extrême droite Giorgia Meloni, Elon Musk et J.K Rowling.

En l’occurrence, il n’y avait pourtant pas de dopage ou d’opération chirurgicale faisant de ces femmes des transgenres. Elles avaient toujours été des femmes, mais dotées d’un système hormonal naturel hors norme.

On en revient à la question de savoir si la société doit ou non accepter une nature hors norme. Et si l’objet du wokisme était seulement de remettre en question l’existence d’une norme naturelle ?

Edouard

Le RN, un parti jeune ?

En 1988, la chanson « porcherie » des Berurier noirs devenait « la jeunesse emmerde le front national ». Pour moi, c’était les années collège. Je ne votais pas encore, mais je savais très bien qui était Jean-Marie Le Pen. Un tribun au charisme certain qui tenait un discours duquel suintaient les heures les plus sombres de l’histoire de France du XXe siècle : la collaboration, la guerre d’Algérie, le poujadisme… Des thèmes qui parlaient à nos parents et qu’on voulait oublier. La guerre d’Algérie s’étant terminée en 1962, les jeunes qui avaient moins de 26 ans en 88 ne voulaient en aucun cas de cet héritage et il était assez logique, en définitive que les jeunes emmerdent le front national.

14 ans plus tard, Jean-Marie Le Pen arrivait au second tour de l’élection présidentielle et pour la première fois de ma vie, je décidais de manifester avec mes potes. Il y avait quelque chose de joyeux à Bastille, un bonheur de se mêler à l’indignation générale de la jeunesse française.

Quelques années plus tard, Jean-Marie a passé la main à Marine. Le nom du parti restait le même et la ressemblance physique de Marine avec son père était frappante. Personne ne voyait de différence. Prononcer le nom « Le Pen », dans la culture française, devait pour toujours dégager des effluves nauséabonds.

En 2018, le front national devint rassemblement national. On sentait bien comme un frémissement. Coïncidence ou non, c’est également fin 2018 qu’est apparu le mouvement des gilets jaunes. Difficile de savoir quel rôle le RN à joué dans l’apparition et le soutien du mouvement, mais il y en a un.

Ce fut un changement de paradigme pour l’ancien front national. 30 ans étaient passés depuis la chanson des Bérurier. Les jeunes de 2018 ne l’avaient jamais entendue. Exit les années sombres de l’histoire de France du XXe siècle, le RN s’intéressait maintenant au quotidien des Français : le pouvoir d’achat, la sécurité… Il parlait à toute cette population ayant du mal à joindre les deux bouts et terrorisée par le déclassement social. Dès lors, la préférence nationale, d’une revendication raciste, est devenue l’espoir d’un mieux vivre.

Le nom « Le Pen » restait un repoussoir, même pour des jeunes qui n’avaient pas connu les grandes heures de Jean-Marie. C’est alors que Jordan Bardella prit la présidence du parti en 2021 et que le RN devint le parti des jeunes.

On en vient à la question philosophique du bateau de Thésée qui, à force d’être rapiécé, n’était plus lui-même. Que reste-t-il aujourd’hui du FN des années 80 dans le RN de Jordan Bardella ?

Pour comprendre, il faut peut-être revenir à l’ancêtre du FN, le parti populiste des années 50 de Pierre Poujade au sein duquel Jean-Marie Le Pen fit ses premiers pas.

Le RN de Bardella reste un parti populiste qui séduit les couches fragilisées de la population en les berçant de promesses illusoires, en flattant leur ego d’être français. Ces partis existent dans toute l’Europe et ils ne s’unifieront pas, chaque parti souhaitant tirer la couverture de son côté. Ils n’apporteront rien à l’Europe sinon une inquiétude légitime des Européens qui ont du mal à finir le mois.

Édouard

La faute à Crémieux

Le 24 octobre 1870, le décret Crémieux donnait la nationalité française aux juifs algériens, c’est par ce biais que la famille d’Éric Zemmour put devenir française. Je ne sais pas quelle était la part d’islamophobie dans ce décret, il s’insérait en tout cas dans un processus d’intégration des juifs dans la société française initié en 1789.

Quoi qu’il en soit, il creusa un fossé qui devint vite infranchissable entre les communautés juives et musulmanes d’Algérie qui avaient pourtant pris l’habitude de vivre ensemble pendant des siècles.

Sur le coup, les réactions des juifs algériens furent certainement diversifiées. Certains essayèrent sans doute de continuer à vivre comme avant et j’imagine que  d’autres s’indignèrent de la discrimination faite par le décret. Enfin, une partie déduisirent de la lettre du décret que comme le gouvernement français considérait que seuls les juifs algériens étaient assimilables dans la société française et donc que par essence, les musulmans ne l’étaient pas. Je ne sais pas si la famille Zemmour était divisée, en tout cas, c’est cette dernière voie que l’actuel chouchou des médias semble suivre.

Comme on sait, l’intégration des juifs dans la société française n’était pas du tout pliée en 1870. De Dreyfus à Vichy en passant par Barrès et Céline, il faudra attendre la libération des camps en 1945 et le film d’Alain Resnais « nuit et brouillard » sorti dix ans plus tard pour que l’antisémitisme ordinaire de la société française soit ébranlé en profondeur.

Les musulmans algériens ne bénéficièrent pas pour leur part d’une reconnaissance révolutionnaire ni d’un décret Crémieux. Ils eurent cependant la possibilité d’acquérir la nationalité française entre 1962 (fin de la guerre d’Algérie) et 1967 comme tous les autres Algériens non pieds-noirs et non-juifs. Arrivés dans un pays en voie de déchristianisation et des décennies après la loi de séparation de l’église et de l’état, ils ne furent jamais fixés sur la volonté de la France de les intégrer. Le gouvernement français, désormais laïc, n’avait plus à s’occuper des religions, et était sans doute bien contant de ne plus avoir à le faire.

C’est dans cette zone grise que joue Éric Zemmour, alors qu’Al-Qaïda, Boko Haram et les talibans s’évertuent à démontrer l’incapacité du monde musulman à s’accorder avec les valeurs occidentales.

Fort opportunément, il relance le débat de l’assimilabilité des musulmans à la société française, celui-ci n’ayant jamais été clos faute de n’avoir jamais été officiellement ouvert.

Dans quelques semaines, quelques mois, on n’entendra peut-être plus parler de Zemmour, il aura fini par lasser. Il aura toutefois posé une question qui ne doit pas être un tabou : « les musulmans sont-ils assimilables dans la société française ? » Les médias ne parlent pas de la grande majorité des musulmans parfaitement intégrés à la société française, cela n’intéresse personne, mais cette question ne peut rester sans réponse. La voie d’un « oui » ferme et sans ambiguïté doit être trouvée.

Édouard

Les tribulations de Tintin au Congo

87 années d’aventures pour « les aventures de Tintin au Congo ».
J’ai feuilleté Tintin au Congo bien avant de savoir lire. Ce qui comptait, c’était les girafes, les lions, crocodiles, hippopotames, éléphants et rhinocéros. J’étais alors bien loin de m’imaginer que ces pages faisaient l’objet de houleuses polémiques depuis des décennies.
La première version sort en 1931. Le colonialisme européen connaît son apogée et Hergé est alors sous la coupe du très traditionnel abbé Wallez. Après « le pays des soviets », ce dernier envoie le reporter au Congo belge alors que son créateur rêvait d’aventures nord-américaines. L’idée de l’abbé était de démontrer la supériorité occidentale après avoir dénoncé les affres de l’URSS. Il en résultera un témoignage éclatant du racisme ordinaire des années 30. Les colons sont très peu présents dans ces aventures et leurs exactions passées sous silence. Les noirs y sont décrits comme des enfants avec un racisme bienveillant. Tintin n’a pas de comportement choquant et semble même nouer une certaine complicité avec son boy. Ce qui est plus choquant en revanche et qui pourrait être vu comme un symbole du pillage occidental, c’est le massacre des animaux perpétré par un Tintin qui ne regrette pas des actes qui semblent lui paraître naturels.
La deuxième version sortira en 1941. Pour faire face aux difficultés d’approvisionnement en papier, Hergé est contraint de limiter à 62 pages le volume, ce qui aura un effet décisif sur la forme du récit.
La dernière version, celle qui marquera la forme définitive de l’ouvrage, date de 46. La couleur apparaît et le graphisme s’est très nettement amélioré en partie grâce à la coopération d’Hergé avec Edgar P. Jacobs, le père de Black et Mortimer.
Sur le fond, le récit restera le même. Avec l’indépendance du Congo en 1960, Casterman le retire de la vente jusqu’à la fin de la décennie. En 1961, le WWF est créé. Greenpeace le sera en 1971. En 1975, l’Allemagne, le Danemark et la Suède s’indignent du massacre perpétré par Tintin. Hergé ne cédera pas sur la totalité, ce qui aurait obligé à revoir l’album en profondeur, mais accepte d’épargner le rhinocéros, dynamité dans la version francophone.
Le procès en racisme n’est toujours pas éteint et l’ouvrage fait l’objet de traitements internationaux divers. Parfois interdit, il est souvent retiré du rayon « enfant » par des libraires qui préfèrent le réserver à la section « adulte ».
« Tintin au Congo » est cependant aujourd’hui très lu en Afrique. Le Congo deviendra un grand producteur de bandes dessinées et au début des années 80, Hergé rencontrera Mongo Sisé, l’un de ses plus célèbres représentants.
En définitive, cet ouvrage empêche les occidentaux d’oublier leurs racines et leur permet de mesurer le chemin qui reste à parcourir.
Édouard
Philippe Goddin
Casterman
2018

Mirage

Ce bon vieux Douglas nous a encore concocté une histoire à ne pas dormir debout.

Robyn (40 ans) et Paul (au moins 55 ans) débarquent à Casablanca pour un voyage en amoureux.
C’est Robyn qui raconte. Elle est follement amoureuse de ce second mari qui a promis de lui faire
un enfant. Ce voyage au Maroc débute comme une romance à la guimauve.
Arrivée sur place, elle découvre un secret que Paul lui cachait depuis de nombreuses années.
Devant la réaction de Robyn, Paul disparaît.
Et cela active l’engrenage.
Pensant suivre les traces de Paul, Robyn passera par Essaouira, Ouarzazate, pour s’enfoncer (dans tous les sens du terme) dans le Sahara.

On aime ou on n’aime pas Douglas Kennedy. Ses histoires racontent souvent les conséquences de mauvaises décisions, sans retour possible.

Le Maroc, en l’occurrence, ce très beau pays, avec une population beaucoup plus accueillante que
l’occidentale, sonne juste. La place de l’islam, le statut de la femme, le côté mercantile (les Marocains n’ont pas que des qualités…), tout cela est bien pointé.

J’ai passé un très bon moment, sans prise de tête.

Amitiés Inch’Allah,

Guy.

Douglas Kennedy – Belfond – 550 pages

Le procès contre Mandela et les autres

Le 11 juin 1964, Nelson Mandela est condamné à perpétuité en Afrique du Sud.
Le procès n’avait pas été filmé, mais entièrement enregistré. Un dessin animé illustre les extraits de la bande sonore. Le tout est entrecoupé par des entretiens des différents protagonistes du procès ou de leurs descendants.
« Libérez Mandela ! » est une phrase qui a bercé mon enfance. J’entendais les gens la prononcer, je la voyais écrite sur les murs. J’ai fini par comprendre que s’il fallait le libérer, c’est qu’il devait être prisonnier, mais je ne savais pas bien qui était Mandela et pourquoi il était en prison. Quand il a été libéré en 1990, j’étais enfin en âge de comprendre et j’ai partagé la liesse populaire.
À l’origine, il y avait l’apartheid, un régime qui reposait sur une stricte séparation entre les blancs et les noirs et sur l’infériorité institutionnalisée de ces derniers. Ce régime n’a été aboli qu’en 1991. C’est sans doute pour ça qu’on nous parlait tout le temps de l’apartheid en cours d’anglais. On avait regardé « cry freedom » au collège.
Le début du documentaire insiste sur les liens idéologiques entre nazisme et apartheid. Le nazisme, comme on le sait, n’était pas un phénomène isolé et s’intégrait dans un vaste réseau mondial de racisme institutionnalisé. Des mouvements identiques existaient avant les années 30, d’autres perdurèrent… jusqu’en 1991 ! J’ai du mal à réaliser quand même.
Le film s’articule autour d’une question essentielle : si Mandela et ses compagnons ont été condamnés à perpétuité, c’est donc qu’ils n’ont pas été condamnés à mort. Mais pourquoi n’ont-ils pas été condamnés à mort ?
Les prévenus n’ont pas nié être à l’origine des sabotages et ont été très explicites concernant le sens politique donné à leur action visant à déstabiliser le pouvoir en place. En d’autres temps…oui, mais justement, les temps n’étaient plus tout à fait les mêmes. Les procès de Nuremberg étaient passés par là et les idéologies racistes avaient du plomb dans l’aile.
Le fils du procureur juif du procès charge beaucoup son père, mais peut-être a-t-il pesé dans la balance pour faire éviter la peine capitale aux prévenus. Les autorités de Johannesburg ont certainement pensé, comme l’indique un passage du film, que condamner à mort les accusés risquait d’en faire des martyres et de provoquer des émeutes incontrôlables. On voit aussi un représentant des États-Unis s’exprimer à l’ONU et on imagine que le procès devait avoir un certain retentissement international. S’il propose quelques pistes diffuses, Nicolas Champeaux a toutefois l’intelligence et la finesse de ne pas nous donner le fond de sa pensée. Il en aurait fallu peu pour que la condamnation à mort soit prononcée. Le mystère reste entier et l’on attend le verdict en tremblant même si on connaît la suite. C’est donc un soulagement d’entendre la sentence et c’est avec émotion qu’on se laisse transporter par cet instant où l’histoire choisit un trou de souris pour basculer.

Édouard

Au cœur des ténèbres

Le Congo belge à la fin du XIXe siècle.
Cette nouvelle de Conrad est un grand classique de la littérature. J’ai eu beaucoup de mal à la lire, peut-être que cela a un peu vieilli, peut être que je ne suis pas un grand fan des récits d’aventures à l’ancienne, mais il y a autre chose évidemment et je ne regrette pas ma persévérance.
Tout d’abord, il y a ce point de vue sur le colonialisme auquel je ne m’attendais pas du tout. Je n’avais jamais imaginé que la découverte du continent par les Européens avait pu être un traumatisme non seulement pour les indigènes, mais pour les colons eux-mêmes, une source de terreur menant à la folie et aux pires comportements. J’ai pensé à « Aguirre ou la colère de Dieu » de Werner Herzog, le film de 1972 avec Klaus Kinski, la fièvre de l’or des conquistadores étant ici remplacée par la fièvre de l’ivoire.
Ce qui est terrible aussi, c’est ce décalage entre la réalité sordide et pitoyable et la vision de la colonisation très idéalisée de l’Europe. Je comprends aujourd’hui le cynisme effroyable de « Tintin au Congo ». Dans « Tintin au pays des soviets », Hergé dénonçait la falsification de la réalité par les soviets, mais avec les aventures africaines du reporter, il devenait lui-même acteur d’une falsification historique.
Et puis, il y a cette écriture incroyablement oppressante. On a l’impression de lire le récit d’un homme nous décrivant la Terre le nez collé contre une mappemonde. On devine des reliefs, quelques noms, des océans, mais on ne sait finalement pas du tout où l’on est. Et puis soudain, des cris, une agitation, une danse de javelots et de flèches, une panne de moteur, un crocodile sur le rivage. On prend espoir, on se dit que l’on va en savoir enfin un peu plus. Mais non, on n’en saura pas plus et plus on progresse, plus l’obscurité s’épaissit.
Le nom de Kurtz revient souvent. On comprend que le but du voyage est d’aller à la rencontre de ce personnage d’une cruauté inouïe et rongé par la folie assis sur un tas d’ivoire. Quand l’expédition le trouve enfin, il est au bord de la mort. J’avais même compris qu’il était tout à fait mort, mais comme il parle peu après sa découverte, c’est sans doute qu’il ne l’était pas. Ou alors, Kurtz est un fantôme ? L’état de l’enveloppe charnelle de Kurtz n’est finalement pas très important. Il semble depuis longtemps dépassé et immortalisé par sa légende.
De retour en Europe, le personnage principal, rencontre la veuve de Kurtz. L’échange est bref et Marlow ne lui dira pas la vérité, sans doute de peur de la choquer, d’ajouter de la tristesse à son veuvage, de ternir inutilement l’image d’un mort, mais aussi parce que la vérité est indescriptible, incompréhensible pour les Européens. On ne parlait pas à l’époque de syndrome post-traumatique, mais c’est un peu l’idée. Pas étonnant que Coppola se soit inspiré du scénario d’ « au cœur des ténèbres » pour réaliser « Apocalypse now ».

Édouard

L’avenir appartient aux musulmanes

Elle se tenait droite au milieu de ce champ d’ail qui surlignait d’un trais vert fluo l’aridité des falaises de Bandiagara. Le pays Dogon, ce paradis préservé de la brutalité occidentale dont on m’avait parlé, l’un des derniers havres de paix de notre planète.
Lorsqu’elle nous vit, elle se mit à faire des signes en s’approchant. On finit par comprendre ce qu’elle voulait. Elle avait une grosse conjonctivite et avait besoin de collyre pour ses yeux.
Ça se passait en 2005 et se fût une révélation. On m’aurait menti ou peut-être que le tiers-mondisme béat ambiant des années 80 se mentait à lui-même. Certes, l’homme blanc avait industrialisé l’esclavage, pillé les richesses de l’Afrique, avait contraint le continent à épouser des frontières et une religion qui ne lui appartenait pas, mais n’était-ce que cela ? Était-ce si indispensable de préserver les « merveilleux » indigènes de notre dévastatrice civilisation, les maintenir où ils étaient, sans leur demander leur avis ? Cette bienveillance naïve qui imaginait s’opposer au colonialisme en conservait en fait ce que le petit blanc des colonies avait sans doute de pire : la condescendance.
L’islam, religion des indigènes, obéit aux mêmes règles. Au moins autant que l’islamophobie, la bienveillance naïve et condescendante fait le lit de l’islamisme qui séduira tous ceux qui se sentent méprisés et mis à l’écart de la société. Certes, nos aînés ont perdu les colonies, mais ont continué à considérer les immigrés comme des indigènes.
J’ai pu donner du sens au choc provoqué par l’épisode de la femme Dogon quelque temps après sa rencontre en discutant avec des jeunes maliens au chômage et un guide à Tombouctou : l’homme blanc avait aussi apporté la prise de conscience de possibilités d’un « mieux-être », de possibilités inouïes permettant de vivre plus longtemps et dans de meilleures conditions et ça, de l’aborigène au cheyenne en passant par le pygmée et l’esquimau, personne n’est contre.
Le discours convenu en France concernant l’islam s’attache à la condition de la femme, on parle de burqa et des talibans, mais ce sont d’autres cultures. On ne parle jamais de la musulmane de la rue, celle qui vit en France au XXIe siècle et qui s’efforce de conjuguer les exigences de sa religion, le poids de la société et les possibilités d’épanouissement personnel qu’elle offre.
Pourquoi n’en parle-t-on jamais ? Parce qu’elle est trop bête pour comprendre que sa religion l’oppresse ? Parce que ces charmantes indigènes qu’il faut préserver ne voient pas le mal, ne comprennent pas toutes ces histoires d’émancipation que les Françaises de souche construisent depuis 50 ans ?
Personne n’échappe aux sirènes du « mieux-être », les islamistes le savent et leur combat ne peut être que d’arrière garde. La peur de l’invasion musulmane est souvent évoquée sur les réseaux sociaux. L’histoire de l’islam qui dévore l’occident est celle de la grenouille qui dévore le bœuf, mais qui, en définitive, finit par ressembler plus à un bœuf qu’à une grenouille. Les musulmanes chercheront forcément ce mieux-être pour elles et pour leurs enfants et si l’islam s’y oppose, elles changeront l’islam.

Édouard

À la recherche du Mokélé-Mbembé

En 2012, rongé par la maladie au retour d’une expédition, Michel Ballot, l’infatigable traqueur de Mokélé-Mbembé, décide de tout raconter.

Les aventures de ce personnage sont aussi passionnantes qu’attendrissantes. C’est un aventurier « à l’ancienne », comme on n’en fait plus, surgi d’un autre temps tout comme ce mystérieux Mokélé-Mbembé qu’il recherche à la frontière Camerouno-Congolaise dans des contrées inhospitalières inconnues de l’homme blanc, accompagné de valeureux et sympathiques pygmées. On pense beaucoup à Henri de Montfreid. C’est une écriture très factuelle, mais les faits relatés sont suffisamment éblouissants  pour qu’il ne soit pas la peine d’en rajouter. Ballot est un homme d’action, un amoureux de la forêt africaine : ses images, ses bruits, ses odeurs… Que se passera-t-il le jour où il trouvera enfin son Mokélé-Mbembé ? L’enfermera-t-on comme une bête de foire, tel King-Kong ? Sera-t-il massacré pour le fun ou pour ces vertus magiques ? L’espèce sera-t-elle éteinte à peine découverte ?

Un pygmée lui dira « Vous, les blancs, vous pouvez trouver le Mokélé-Mbembé car vous avez tué votre Dieu et vous êtes approprié ses pouvoirs. Pour nous, les noirs, c’est impossible ». Certes, ce pygmée utilise des mots français, mais peut-on dire pour autant qu’il parle la même langue que Michel Ballot ? Sa compréhension du monde, sa conception de la réalité n’a rien à voir avec le scientisme occidental.  Quand on lui montre une image de Brontosaure, il dit « oui c’est lui le Mokélé-Mbembé », mais il parle aussi d’une corne sur le nez et de comportements qui semblent très éloignés de notre sauropode bien aimé. Que lui importe que les blancs n’arrivent pas à mettre le Mokélé-Mbembé dans une case ? Il fait partie de sa culture et son existence ne pose aucun problème. Il l’a vu ou à entendu son cri, a trouvé un éléphant éventré qu’il avait tué ou en a simplement entendu parler. Quel besoin d’aller le chercher puisqu’il ne veut pas se montrer, puisqu’il est certain qu’il existe ?

Au bout d’un moment, Michel Ballot commence à comprendre qu’il y a certainement toute une faune dans cette zone du globe probablement inconnue de l’homme blanc : une race de Rhinocéros, une espèce de félin semi-aquatique, un serpent et/ou un varan géant… Pour lui, tous ces animaux existeraient à côté du Mokélé-Mbembé.

Il ne semble pas imaginer une seconde que l’animal qu’il traque sans relâche pourrait bien n’être qu’une chimère comme il en existe tant en cryptozoologie, c’est-à-dire un animal unique reconstitué à partir de témoignages concernant en réalité des individus très différents. Ceci dit, peut-être le sait-il intérieurement ou peut-être en a-t-il peur et ne veut pas y croire. Ce serait la fin de l’aventure.

Édouard

2014

Éditions Trésor