Religion et obscurantisme en France

Bon, au début c’est simple, il y a eu les Lumières qui ont annoncé la Révolution française et qui dit lumière, dit obscurité. L’obscurité, c’est ce que croyait tout le monde à l’époque, la religion catholique.

– Mais dis-moi, grand-père, les juifs, les musulmans…

– Les juifs, ils n’étaient pas nombreux. Les musulmans, tout le monde les avait oubliés. Il y a bien eu « les lettres persanes »,  mais ça restait une croyance lointaine, un peu magique.  Au XIXe, pour que la république s’installe, il a fallu valoriser la révolution et rien de plus efficace que de noircir l’obscurité. C’est comme ça qu’on est arrivé à la séparation de l’Église et de l’État en 1905. Au XIXe, on a aussi retrouvé les musulmans dans les colonies. On parlait surtout d’ « indigènes » à l’époque et on se préoccupait pas trop de leurs croyances. Il fallait les civiliser de toute façon. Et puis, dans les années 30, il y a eu le nazisme.

– L’idéologie nazie, c’était bien une idéologie athée ?

– Oui, mais comme  c’était des ennemis, on a un peu noyé le poisson. Pétain était catholique et le pape a eu une position un peu ambigüe alors, en chargeant la face démoniaque du petit moustachu pour faire oublier l’idéologie, ça pouvait le faire. Après la guerre, beaucoup de Français ont tourné le dos à l’Église catholique en particulier sous l’influence du communisme.

– Une idéologie athée aussi le communisme ?

– Oui, les intellectuels français les aimaient bien, ils y voyaient du vrai bon athéisme. Marx était d’ailleurs un grand admirateur de la Révolution française et de la Commune de Paris. Alors, quand Staline et Mao ont commencé leurs massacres, ils étaient gênés, ils ont préféré se voiler la face. C’est en partie sous l’influence du communisme aussi que les colonies ont pris leur indépendance. C’est comme ça que beaucoup d’indigènes des peuples libérés sont arrivés en France avec leur religion. On les a appelé « les immigrés ».

– Et leur religion, elle était obscurantiste comme celle des catholiques ?

– Euh…la France avait surtout besoin de bras à l’époque, on reconstruisait le pays. Leur religion, on n’y pensait pas. Après la guerre, la France s’est beaucoup modernisée, est devenue dépendante du pétrole et par là même, de pays producteurs musulmans. Avec la guerre froide, les Occidentaux ont fait des alliances avec des groupes musulmans radicaux pour s’opposer aux communistes qui étaient devenus nos ennemis. Ce sont ces groupes radicaux qui sont venus endoctriner les arrière-petits-enfants de nos indigènes avec l’argent du pétrole. Certains sont aujourd’hui devenu des terroristes.

– Ah, et c’est la raison pour laquelle on ne sait plus très bien dire aujourd’hui en France ce qui est obscur et ce qui ne l’est pas. Comment combattre l’obscurantisme religieux quand on ne sait pas faire la distinction entre religion et obscurantisme ?

– Ça, mon petit, c’est à ta génération de trouver la réponse. Good luck !

Édouard

Quand sort la recluse

De retour d’Islande, Adamsberg s’intéresse à une affaire de morts par piqûre d’araignée dans le sud de la France.

Qu’a fait Adamsberg en Islande où il s’est attardé à la fin de sa précédente aventure ? En tout cas, il en revient dopé. Le roman n’est plus qu’une longue introspection du commissaire à laquelle s’accrochent ses liens avec les différents personnages. La construction du roman fait ainsi penser à une immense toile d’araignée dont Adamsberg serait le centre. D’ailleurs, pour la première fois, il est clairement manipulé. L’avancée vers la solution est pénible même s’il ne perd jamais de vue la lueur par laquelle il est irrésistiblement attiré. Que les fans ne s’inquiètent pas, on reste tout de même en terrain connu. On retrouve même Mathias l’archéologue des débuts de l’auteur, avec la série des évangélistes.

Adamsberg est-il toujours un commissaire de police ou avant tout un justicier ? Sa volonté d’intervenir comme ça, dans le sud de la France, sans prévenir sa hiérarchie ni les autorités locales en embarquant une partie de son équipe semble peu probable. J’ai pensé à Tintin au début de Tintin au Tibet qui voit Tchang en rêve et décide de partir à sa recherche contre toute rationalité. C’est un peu pareil, sauf que ce que voit Adamsberg est hautement imprécis, mais il y va et ses fidèles le suivent.

Cela fait déjà un moment que Danglard ne fait plus partie des fidèles. Il a cette fois-ci des raisons bien particulières pour s’opposer à son supérieur. Toujours est-il que les conflits entre Adamsberg et Danglard deviennent maintenant un classique. Danglard était l’élément terrestre, Adamsberg l’aérien et le tandem fonctionnait bien. Ça ne marche plus. « Danglard est-il devenu con ? » se demande à plusieurs reprises le commissaire. Le duo semble s’être ressoudé à la fin du roman. Pour combien de temps ? On sent bien que rien n’est plus comme avant. Danglard , la bouée d’Adamsberg est-elle devenue une enclume l’empêchant de prendre son envol ? L’auteure en a-t-elle assez de Danglard ? Flammarion a-t-il exigé d’avoir la tête de l’adjoint érudit, histoire de renouveler un peu la galerie, faisant de Danglard une sorte de David Pujadas de l’univers Vargas ?

Toujours est-il que la magie fonctionne encore. Ceux qui veulent absolument des explications en trouveront. Les autres se laisseront, comme moi, bercer par l’univers cotonneux du commissaire,  par les violons d’Ingres animaliers de l’ex-archéozoologue, par les petites manies des membres du commissariat, par l’évasion qu’elle nous offre à chacun de ses romans. J’attends le prochain avec impatience.

Édouard

Quand sort la recluse

Flammarion

2017

Les blancs préfèrent la blonde

Aujourd’hui, en parcourant ma page Facebook, je comprends comment Hitler a pu arriver au pouvoir dans une Allemagne exsangue, gangrénée par un taux de chômage ahurissant, humiliée par la défaite de 1918 et par le dictat du traité de Versailles. Une victime expiatoire symbolisant la finance internationale de l’époque fût désignée : le juif.

Les nazis ont misé sur la détresse des plus démunis, de tous ceux qui n’avaient plus rien à perdre, de ceux dont ils feignaient de s’occuper, à qui ils souriaient, qu’ils rassuraient. C’était ça aussi le nazisme, pas seulement les chambres à gaz.

Les responsables de la montée du nazisme, c’est aussi l’arrogance des gagnants du 11 novembre dans une mondialisation en cours de construction que tout le monde subissait sans comprendre et que les nazis associèrent à un bouc émissaire bien connu. Son identification n’était pas simple : qu’à cela ne tienne, on lui mit une étoile jaune.

La situation n’est bien entendu pas tout à fait la même, mais il y a des similitudes. L’idéologie du FN tout d’abord qui reste originellement proche des thèses du National socialisme malgré tous les efforts de Florien Philippot pour le masquer. Ensuite, un chômage de masse qui ne dégonfle pas. Pas de guerre perdue pour la France, mais une rigueur Européenne que beaucoup voient comme un traité de Versailles. Et aussi, une finance internationale de plus en plus puissante dans une mondialisation emballée. Un personnage, jeune et brillant tel qu’Emmanuel Macron, ne peut que susciter la haine et la jalousie des laissés pour compte. La bataille ne se gagnera pas sur l’intelligence et la raison, mais sur la capacité des candidats à parler au cœur des Français. Marine Le Pen à une longueur d’avance, parce que cela fait des décennies que le FN peaufine ses armes et aussi parce que c’est une femme. Emmanuel Macron devra aller la chercher sur son terrain. Il est jeune et moins expérimenté en politique, mais heureusement très entouré. Et puis, le nom de la candidate et sa ressemblance physique avec une icône de tout ce que la France rejette ne joueront pas pour elle.

En attendant, tous les partisans du vote blanc, nul ou de l’abstention, contribuent aux intérêts de Marine Le Pen. J’espère qu’il y a encore assez de personnes sensées dans ce pays pour faire barrage au FN. Beaucoup d’abstentionnistes comptent sur eux, comme des enfants qui pensent qu’il y aura toujours des grandes personnes pour réparer les bêtises. Chaque vote blanc, nul et chaque abstention du FN creuseront l’écart entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, car s’il y a une chose qui est certaine, c’est que les électeurs du Front National ne s’abstiendront pas et glisseront bien un bulletin « Marine Le Pen » dans l’urne.

Une victoire 70/30 de Macron ne serait pas du tout la même chose qu’une victoire 55/45, qui permettrait au FN d’aborder avec le sourire les législatives. Une marrée bleue-marine à l’assemblée ferait une fois de plus penser à l’arrivée de la marée brune au Reichstag.

Il est encore temps…

Édouard

Un vote pour une vie

L’objet du scrutin du 23 avril ne sera pas uniquement de présélectionner deux candidats pour le second tour de l’élection présidentielle. La question à laquelle nous devrons répondre est « quelle vie politique voulez-vous pour demain ? »

En effet, sur les quatre candidats qui, au dire des médias, semblent à même de pouvoir se maintenir au second tour, un seul se raccroche à la bipolarité traditionnelle de la vie politique française : François Fillon.

S’il arrive au second tour, il est possible que la traditionnelle répartition gauche/droite demeure. Contre Marine Le Pen, on retombera dans le cas de figure de 2002 avec un Front National qui semble faire moins peur, mais tout de même assez, je l’espère, pour ne pas faire sombrer la France dans le populisme d’extrême droite. Contre Jean-Luc Mélenchon, les choses seront différentes et bon nombre d’électeurs de gauche n’estimeront peut-être pas qu’il est nécessaire de faire barrage à ce candidat qui, pour ma part, n’est pas moins dangereux que Marine Le Pen.

J’espère de tout cœur un second tour Fillon-Macron qui poserait une réelle question de choix de société. Les détracteurs d’Emmanuel Macron lui reprochent de s’inscrire dans la continuité de François Hollande et de n’être qu’un socialiste déguisé. Cette attitude a bien entendu pour but de faire peser sur le candidat d’ « En Marche », le bilan d’un quinquennat que personne ne souhaite défendre, mais elle révèle aussi une incapacité de ces derniers à comprendre que le projet d’Emmanuel Macron s’inscrit dans une vision complètement rénovée de la vie politique française qui apparaît de plus en plus indispensable dans un monde en évolution permanente dans lequel la France n’est rien sans l’Europe.

Les sondages, depuis un bon moment, misent sur un second tour Macron/Le Pen. Contrairement à beaucoup d’électeurs de ma génération si j’en crois les nombreux articles du Monde à ce sujet, je n’ai pas évolué depuis 2002 et je continue à penser que la présence du Front National au second tour serait une honte pour notre pays. Je ne pense tout de même pas que je retournerai manifester place de la Bastille, je n’ai plus le même punch et puis il y avait l’effet de surprise en 2002 qui n’existerait plus aujourd’hui.

Un second tour Macron-Mélenchon serait peut-être aussi intéressant, mais j’ai des doutes concernant  un report massif sur Macron dans cette configuration : de nombreux électeurs de gauche qui se rabattront sur Mélenchon et ceux de droite se réfugieront dans l’abstention.

Reste la configuration Le Pen-Melenchon qui me plongerait dans l’embarras. Ce serait une caricature de débat gauche/droite, une partie de catch politique aussi ridicule que dangereuse : rien que d’y penser…brrr

Édouard

La fin de l’ère primaire

Mis en examen le 15 mars, il maintient sa candidature et tient à nous le faire savoir après nous avoir dit qu’il se retirerait en cas de mise en examen. Il apparaît donc comme un homme incapable de respecter une parole donnée, ce qui achève de le décrédibiliser. La question qu’il faut se poser est « avait-il le choix de faire autrement ? » ou plutôt, « avaient-ils le choix ? »

Il sera mis en examen huit jours avant la clôture des candidatures. En cas de désistement aujourd’hui, les républicains n’auraient plus eu que trois semaines pour trouver un nouveau candidat. Je me demande si, administrativement, cela serait possible. En tout cas, faute de remplaçant, il est condamné à se maintenir.

Une partie de ses électeurs iront vers Macron, le FN ou rejoindront le camp des abstentionnistes. Demeurera la vieille garde, ceux qui sont décidés à le défendre coûte que coûte, ceux qui voudront croire à la théorie du complot dont leur poulain, évidemment innocent, serait victime.

Comme le chevalier noir de sacré Graal des Monty Python, il continuera à se battre jusqu’au bout sans jambes et sans bras, parce qu’il n’a pas le choix.

Absent du second tour, il ne donnera peut-être pas de consigne pour le report des voix : on l’imagine mal demander à ses électeurs de se reporter sur Marine Le Pen. Ou alors, à l’issue d’une émouvante intervention télévisée, il nous expliquera qu’il faut tout faire pour faire barrage au Front national. Aura-t-il encore un auditoire ? Sa voix portera-t-elle assez dans le brouhaha général ? Intéressera-t-elle encore un électorat sachant très bien ce qu’il a à faire ? Rien n’est moins évident.

La victoire de François Hollande en 2012 était largement liée au désamour des Français pour Nicolas Sarkozy et aussi, au succès des primaires à gauche qui donnèrent au candidat une légitimité sans précédent. Cinq ans plus tard, les primaires à droite comme à gauche se sont révélées être des pièges décrédibilisant le système de bipolarité politique sur lequel reposait toute la vie politique française. Quel crédit accorder à une primaire si le candidat élu est noyé dans des affaires judiciaires peu après son élection ? Quel crédit accorder à une primaire de la gauche dont sont absents le centre gauche et l’extrême gauche ?

Finalement, les primaires auront été comparables à cette météorite qui fit disparaître les dinosaures et qui permettra indirectement aux mammifères de se développer et à l’être humain de voir le jour.

C’est peut-être enfin l’opportunité de reconstruire une vie politique déjà à bout de souffle depuis des décennies. En marche !

Edouard.

 

Crime et châtiment au moyen âge

Comment s’est construit le droit pénal français entre la chute de l’Empire romain et la découverte de l’Amérique ? Comment le droit germanique de type accusatoire et le droit romain, associé au droit canon de type inquisitoire, vont entrer en conflit pour finalement se compléter et construire les bases de notre  système pénal moderne ?

L’image de la justice pénale au moyen âge véhiculée dans la pensée collective est généralement présentée comme le bras armé cruel et arbitraire d’une société fantasmée dominée par la violence.

Si cette image a été largement cultivée à partir du XIXe siècle pour mettre en valeur les bienfaits des Lumières et de la Révolution sur une société rongée par l’obscurantisme, il n’en demeure pas moins que dans les faits, 1789 aura eu une influence très relative sur le système pénal. Toutefois, il est vrai que dans sa longue maturation, la justice pénale a traversé des étapes difficilement compréhensibles pour un homme du XXIe siècle.

La société médiévale est incontestablement plus violente que la nôtre, en partie du fait de sa jeunesse. L’homme du moyen âge, souvent armé, est impulsif. Valérie Toureille consacre plusieurs pages à la place de la guerre dans cette violence. De nombreux brigands étaient ainsi d’anciens soldats désœuvrés et sans ressources que la paix laissait sur le carreau. Le compagnon de Jeanne d’Arc Gilles de Rais alias « barbe bleue » évoqué à plusieurs reprises illustre par ailleurs la dimension criminogène du fait guerrier.

La pratique courante des mutilations avec l’ablation du nez et des oreilles et le jugement de Dieu des Mérovingiens qui laissait des séquelles irréversibles, même s’ils répondaient à des logiques particulières, ne peuvent que provoquer l’effroi. La peine de mort était au centre du système répressif dans lequel l’emprisonnement avait une place tout à fait secondaire. Le plus souvent considérée comme un simple lieu de passage, l’incarcération n’était liée à aucune démarche de réinsertion qui reste un concept ultra moderne. L’aspect effroyable des supplices publics avait surtout une vocation dissuasive et comme le souligne l’auteur, la corde cassée du pendu ou la hache du bourreau qui ratait son coup étaient particulièrement appréciées des spectateurs qui y voyaient une manifestation divine.

La justice pénale médiévale pouvait sembler arbitraire d’un point de vue « macro ». Elle était en fait très éclatée entre la justice du seigneur, celle de l’Église et celle du citadin qui obéissaient à des logiques différentes. L’agencement de ces juridictions, associé à la montée en puissance de l’état centralisateur à la fin de la guerre de Cent Ans au XVe siècle, forgera les bases notre système pénal. L’évolution des mentalités fera le reste.

Edouard

Crime et châtiment au moyen âge

Valérie Toureille

Seuil

L’astragale

Anne se casse l’astragale en s’évadant de prison et rencontre Julien, l’homme de sa vie.

Ce roman très autobiographique d’Albertine Sarrazin est devenu un classique. C’est effectivement après s’être évadé et cassé l’astragale qu’elle rencontrera Julien Sarrazin qui deviendra l’homme de sa courte vie puisqu’elle mourra a 29 ans en 1967.

J’ai pensé à Henri de Monfreid et aux « secrets de la mer rouge » lus il y a quelque temps. Tous deux furent des icônes de leur époque (les années 30 pour le premier et les années 60 pour la deuxième). Tous deux raconteront dans leurs romans leur vie chaotique de voyous bien aimés par leurs contemporains. J’aurais eu du mal à lire ses deux ouvrages. Moins de mal tout de même à lire l’astragale qui a forcément moins vieilli même si la bisexualité d’Anne devait plus impressionner dans les années 60 qu’aujourd’hui. Cependant, le style reste un peu plat, assez descriptif. Je ne pense pas qu’il suffise d’avoir une vie aventureuse pour écrire des romans d’aventures qui ne font que copier/coller la vie de l’auteur. Pour reprendre le célèbre débat de Proust et Sainte-Beuve, le but d’un roman ne peut être selon moi d’écrire la vie de l’auteur, il doit y avoir une distance, même si la séparation ne pourra jamais être totalement étanche, bien entendu.

Bref, je me suis beaucoup ennuyé en lisant l’astragale. D’ailleurs, la cavale d’Anne est très ennuyeuse, rien à voir avec celle de Papillon ou du Comte de Montecristo. Anne s’ennuie beaucoup, fait passer le temps en attendant Julien qui vient très peu la voir. Elle finira par en avoir assez de se farniente et essaiera de s’activer un peu. Comment s’activer quand on est en cavale sans reprendre les mauvaises habitudes ? Anne retombera inévitablement dans le vol et la prostitution. On ne sait pas vraiment si elle a conscience qu’elle est recherchée, elle n’en parle pas, mais c’est peut-être tellement évident pour elle qu’elle ne ressent pas le besoin de l’évoquer. Cela fait partie de sa vie finalement : jouer au gendarme et au voleur.

Dans les histoires d’évasion, c’est toujours le moment de l’évasion qui est le plus sublime. Après, le « pour faire quoi ? », « pour aller où ? », c’est toujours un peu raz des pâquerettes, sauf pour le comte de Montecristo qui avait un vrai objectif. Mais Anne n’est pas Edmond Dantès et Albertine Sarrazin n’est pas Alexandre Dumas. L’évadée de l’ « astragale » semble surtout vouloir prendre l’air sans trop savoir pourquoi, parce que c’était sympa de s’évader. Ayant retrouvé sa liberté, elle semble se contenter de regarder passer sa vie comme une vache regarde passer les trains en se doutant que l’on viendra tôt ou tard la ramener à l’étable.

Edouard

L’astragale

Albertine Sarrazin

1964

Instrument des ténèbres

Bouleversante alchimie entre Barbe, née à la fin du XVIIe siècle en France et Nadia, vivant aux États-Unis dans un XXe siècle finissant. Ce qui fait le lien entre les deux femmes, c’est l’écriture. En effet, Nadia est écrivain et Barbe: un de ses personnages.

Ce livre, dont je n’avais jamais entendu parler, mais qui avait dû faire un certain bruit à l’époque, puisqu’il a reçu plusieurs prix en 1996 et 1997, est une prouesse à plusieurs titres.

Historiquement, la retranscription du monde de Barbe est fascinante. J’ai toujours du mal à imaginer un système de représentation dépourvu de tout socle scientifique, un monde dans lequel tout phénomène est interprété à la lueur de superstitions plus ou moins influencées par la religion chrétienne, seul référentiel officiellement valable. Quand elle pointe le bout de son nez, à travers une médecine rudimentaire ici, la science est vue avec réserve. Elle reste un ensemble de pratiques douteuses. Les paysans y reconnaissent une odeur de soufre qui ne vient d’on ne sait où : « il vaut mieux pas savoir ». C’est cette société sans « Lumières » qui fera de Barbe une sorcière, elle qui n’avait pourtant connu d’autres démons que sa condition de femme sans attache.

On pouvait s’y attendre, c’est tout d’abord par le biais de l’intimité féminine que Barbe et Nadia se rejoignent. Barbe n’a peut être pas été inventée de toute pièce et Nadia a sans doute trouvé durant son séjour dans le Massif central, des documents officiels concernant des femmes qui auraient très bien pu être Barbe. Toutefois, on s’en rend rapidement compte, Nadia a mis beaucoup d’elle dans Barbe, peut-être plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Ce que met Nadia dans Barbe lui échappe en effet partiellement, tout comme ce qu’elle met d’ailleurs dans le reste de l’ouvrage. Nancy Huston nous plonge ainsi dans les ténèbres de la création littéraire. Nadia dialogue avec un « autre » fantomatique qu’elle nomme « daîmon ». Il est sa muse, son inspiration, sa plume, son mentor, son bourreau. Daîmon fait remonter toutes ces choses enfouies dans l’inconscient de Nadia, tous ses souvenirs qu’elle voulait oublier et qui lui explosent à la figure, tous ses vrais morceaux d’existence qui se retrouvent dans chaque personnage, dans chaque animal, dans chaque arbre et jusque dans le ciel de la campagne française, un peu comme si l’histoire de Barbe n’était en définitive qu’une vision kaléidoscopique de celle de Nadia.

Les relations entre les deux consciences de l’écrivain s’enveniment rapidement. Le récit de l’histoire de Barbe finit ainsi par devenir le reflet d’une lutte intérieure entre Nadia et daîmon. L’issue restera incertaine jusqu’à la fin, mais Nadia finira tout de même par s’imposer. Tout d’abord indigné par la ruse de Nadia, daîmon finit par reconnaître sa défaite. Libéré, s’étant affranchi de toutes contraintes, de tout déterminisme, l’écrivain va maintenant pouvoir voler de ses propres ailes. Contre toute logique, contre toute vraisemblance, il sauvera in extremis la pauvre Barbe vouée à une mort certaine, se sauvant lui-même par la même occasion. C’est maintenant le seul maître à bord.

Texte: Édouard

Illustration: Magali

Instrument des ténèbres

Nancy Huston

1996

François le Petit – Chronique d’un règne

Après ses 6 chroniques sur le règne de Nicolas Premier, l’auteur s’attaque à celui de François IV Hollande. Le ton reste aussi impertinent, le style aussi réjouissant, et l’irrespect identique.

À la suite de son message sur twitter, Madame de T., devenue la marquise de Pompatweet, finira par devenir persona non grata au Château. Elle le quitta avec pertes et fracas, et prépara en secret un livre que les Français se sont arraché quelques mois plus tard. Entretemps, François IV s’inspira de Mazarin: « Parle toujours avec un air de sincérité, fais croire que chaque phrase sortie de ta bouche te vient tout droit du cœur et que ton seul souci est le bien commun ».

Une série de personnages folkloriques apparaissent au fenestron ou en compagnie des gazetiers: la bigote baronne Boutin, le commodore Mauroy, le diabolique archidiacre Waucquiez, le duc d’Évry (Manuel Valls), Mademoiselle Julie, la comtesse Bruni, l’abbé Buisson, M. d’Hortefouille, et bien sûr « Nicolas-le-Bateleur qui agitait toujours son épaule droite et marchait toujours en canard, chaloupant mieux encore que dans ses caricatures puisqu’il semblait se parodier lui-même ».

Le style volontairement suranné et les imparfaits du subjonctif régalent le lecteur emporté dans un tourbillon de révélations plus réjouissantes les unes que les autres. Si l’on peut dire.
Le livre se termine au moment de l’attentat contre Charlie Hebdo, et les Crétins wahhabites ne sont pas épargnés.

Comme l’écrit l’auteur: « À suivre ? Hélas ! »

Guy

Patrick Rambaud – Grasset

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Le buffet de la gare d’Agen

Quelque chose d’un peu âpre dans l’assiette, une impression qui se noie dans le goût des pruneaux. Ils se marient décidément bien avec la côte de porc. Une atmosphère un peu rustique dans la présentation des tagliatelles qui ne sont pas complètement cuites et un peu refroidies. Si elles avaient été parfaites, cela m’aurait semblé suspect, m’aurait fait un peu peur aussi. Une mouche vient se poser sur ma main, elle aussi fait partie du décor. Goûter cette atmosphère sans fioriture brassée par les mouvements réguliers des clients et des serveurs est devenu pour moi un rituel indispensable, comme un rappel de vaccin. J’ai besoin de cette absence de sophistication, de cette impression de crudité, de ce sentiment un peu nu, la présence de ce naturel qui n’aurait jamais l’idée d’essayer de se donner l’apparence d’un autre.
Je ne sais pas vraiment depuis combien de temps je connais le buffet de la gare d’Agen. Au moins vingt-cinq ans. Je ne m’engagerai pas sur un nombre d’années précis. Pour cause de travaux, il est resté fermé pendant trois ou quatre ans. Le voilà revenu avec quelques lustres art nouveau. Les tables et les chaises ont visiblement été changées. Quelques affiches rétro sont venues garnir les parois autrefois vides et un parquet tout neuf a remplacé le vieux lino. Cependant, les cadres moulurés des murs blancs et les miroirs au fond de la salle sont bien les mêmes que dans les années 80. Me voilà rassuré. Peu importe le lifting, l’âme de ce vieil ami taiseux n’a pas été vendue au diable. Je n’attends d’ailleurs pas qu’il s’exprime, seule sa présence m’importe. Mon car va bientôt arriver, je vais devoir y aller, mais inutile de lui dire, il le sent bien. Je ne lui serrerai pas non plus la main, pas d’effusions excessives, ce n’est pas son genre.
Edouard

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