Fossiles et croyances populaires

Cela faisait longtemps que je me posais la question. Comment, avant l’avènement d’une classification scientifique du vivant à la fin du XVIIIème, interprétait-on les vestiges de temps immémoriaux tels que les fossiles marins et les os pétrifiés d’animaux aujourd’hui disparus ?

Je ne sais plus où j’ai lu la critique mais elle précisait que ce sujet était peu traité en France alors qu’il l’était beaucoup plus dans le monde anglo-saxon. Peut-être parce qu’en France, on est obsédé par une confrontation science/religion et qu’on a du mal à admettre que les cadres conceptuels païens n’étaient pas moins fantaisistes que celui de la chrétienté dont ils différaient finalement assez peu concernant les fossiles.

Quoi qu’il en soit, je me suis empressé de me procurer l’ouvrage.

La fascination pour les fossiles marins remonte à très loin, sans doute à la préhistoire (des fossiles transpercés laissent entendre qu’ils pouvaient servir d’ornements). Quel sens leur donnait-on ? Difficile à savoir pour les périodes anciennes. Peut-être, comme dans des traditions plus tardives, les imaginaient-on tombés du ciel ou seulement comme de mystérieuses productions naturelles dignes d’être portées en collier.

Jusqu’au XVIIIème siècle, personne n’avait l’idée de creuser pour remonter le temps. Aussi, les os de dinosaures étaient très rares. Les morceaux de squelettes retrouvés appartenaient bien plus souvent à la mégafaune du pléistocène. Cela n’empêchait d’ailleurs pas de les attribuer à des dragons, surtout si une légende locale préexistait à la découverte. Avec l’avènement du christianisme, ces dragons furent bien souvent terrassés par des saints mais cela ne changeait finalement pas grand-chose.

Les os pouvaient également provenir de géants. La croyance en leur existence passée était très forte, et pas seulement en Europe. A cet effet, les conquistadors eurent la surprise de s’apercevoir que cette croyance était partagée par les amérindiens.

En Asie, les fossiles broyés on fait longtemps partie de la pharmacopée. Les peuples de Sibérie pensaient que les mammouths, qu’ils retrouvaient congelés, étaient en fait des animaux qui vivaient sous la Terre et qui mourraient systématiquement lorsque par malheur ils remontaient à la surface. Bref, sur toute la planète, on essayait d’expliquer ces phénomènes pour le moins étranges.

Ce n’est peut-être pas un hasard si le jésuite Pierre Theilard de Chardin qui s’évertua toute sa vie à rapprocher la science et la religion, fût aussi l’un des plus grands paléontologues du début du XXème siècle. Dans le domaine de la paléontologie, les explications apportées par le christianisme n’étaient pas plus concluantes que celles du paganisme. En l’occurrence, il n’y avait pas de concurrence entre science et religion mais juste un vide dans lequel la science put s’engouffrer.

Edouard

Fossiles et croyances populaires

Eric Buffetaut

Le cavalier, 2023

La dernière destruction du temple

En 70 après Jésus Christ, l’armée de l’empereur romain Titus détruisit le temple de Jérusalem. Les juifs estiment que cet acte est le point de départ de leur diaspora en Europe et en Afrique du Nord. Les conséquences de cet événement sont toutefois contestées par certains historiens, en particulier au sein de la communauté juive, qui soulèvent qu’à l’époque, des communautés juives existaient déjà tout autour du pourtour méditerranéen.

Une fois l’effroi passé et les morts enterrés, on pourra se poser la question de ce que représente le carnage de ce début d’octobre 2023.

Bien entendu, on essaiera de comprendre comment un Etat sensé disposer des meilleurs services secrets du monde a-t-il pu laisser agir ainsi le Hamas. Les fake news qui n’ont pas tardé à inonder la toile insinuant qu’Israël avait laissé faire en disent long sur l’état d’incompréhension générale fasse à la survenance d’un tel événement.

On se demande ce que peut gagner le Hamas avec cette action. Au premier regard, on pourrait penser « pas grand-chose ». La répression d’Israël sera certainement toute aussi violente et sanglante. Au pays des tables de la loi, la loi du talion est encore de mise.

Pour comprendre ce que peut gagner le Hamas, il faut regarder au-delà de l’horreur du moment. Comme pour tout acte terroriste, le message n’est pas adressé aux victimes mais aux survivants.

Je ne pense pas seulement au camouflet reçu par l’administration Netanyahu, mais à un message adressé à tous les juifs présents en Israël et aussi à ceux de la diaspora.

En 1948, lors de la création de l’Etat, la destruction de 70 était dans la tête des premiers Israéliens : après presque 19 siècles d’errance au cours desquels il fût persécuté, le peuple juif retrouvait enfin la mère patrie, un havre de paix où tous les juifs du monde pourraient vivre librement. Depuis le 7 octobre, on peut se demander ce qu’est devenu ce havre de paix et s’il n’est pas aujourd’hui l’endroit du monde où les juifs ont le plus de risques de trouver la mort.

Qu’adviendra-t-il maintenant, une nouvelle diaspora ?

On devine la suite. Un déséquilibre démographique énorme entre la Palestine et Israël très défavorable à l’état juif en dehors des ultra-nationalistes qui font beaucoup d’enfants. On peut parier sur une fuite continue des Israéliens modérés ayant les moyens de s’implanter en occident. Trois hypothèses : La disparition de l’Etat juif qui semble peu probable compte tenu de sa supériorité technologique et du soutien des Etats-Unis, la création d’un Etat palestinien distinct d’Israël semble beaucoup plus probable ou, soyons fou, la création d’un Etat unique qui regrouperait juifs et musulmans. Rien n’est impossible, l’Ukraine a bien aujourd’hui un président juif et un premier ministre musulman.

En France, les jeunes juifs ont aujourd’hui moins peur du RN que de LFI. Bien entendu, il y a un fond d’antisémitisme dont le RN ne se débarrassera jamais mais la Shoah commence heureusement à s’éloigner, un temps qui a concerné leurs grands-parents et arrières grands-parents alors que l’antisémitisme de la France Insoumise est visible au quotidien sans parler de Zemmour qui est venu brouiller les cartes.

Quoi qu’il en soit, il semblerait que l’idéologie qui motivait les premiers israéliens doive aujourd’hui évoluer. Il est peut-être temps de repenser Israël.

Edouard

Fin d’une icône

Ce qui permet de dire que Poutine est bien à l’origine de la mort de Prigojine, c’est le peu d’efforts qu’il fait pour défendre son innocence. Il l’a clairement dit, « ce n’est pas moi » mais sans insister alors qu’il était si simple, en ces temps de guerre, d’accuser les ukrainiens ou je ne sais qui. En décidant de ne pas se rendre aux obsèques, il enfonce le clou. Bref, tout en disant qu’il n’est pas à l’origine de sa mort, il se comporte de manière à ce que personne ne doute de sa culpabilité.

Le patron de Wagner était la « main » de Poutine. Il incarnait cette brutalité extrême qui s’articulait parfaitement avec l’image que le maître du Kremlin voulait donner de lui. C’est cette force et cette violence qui lui ont valu tant d’admiration de par le monde.

Cette force a commencé à s’éroder dès le début de l’opération spéciale : l’armée russe n’était visiblement pas l’armée rouge. La prise de Bakhmout par Wagner, au prix d’un nombre incalculable de morts, permit toutefois à la puissance Russe de reprendre quelques couleurs.

Peut-être en saura-t-on plus un jour sur cette étrange mutinerie avortée des 23 et 24 juin. Toujours est-il que la sanction du leader s’est fait attendre. Si Poutine a mis deux mois à éliminer Prigojine, c’est clairement qu’il n’avait pas envie de le faire.

Sans doute était-il conscient que l’éliminer, c’était brûler une icône et par là même, écorner son image. C’était porter un coup à la fascination mondiale pour la brutalité russe. Que s’est-il passé au cours de ces deux mois ?

La contre-offensive tant annoncée de l’Ukraine semblait patiner et aucune des deux armées ne semblait pouvoir s’imposer. Poutine a-t-il été effrayé par la reprise de quelques parcelles de terrain par les ukrainiens autour de Backmout ? A-t-il été influencé par des signes de mauvaise augure comme l’écrasement de la sonde russe sur la Lune ? D’autres plus décidés à avoir la peau de Prigojine ont-ils finalement réussi à le convaincre ? On ne sait pas mais ce qui est certain, c’est que quelque chose l’a contraint à agir.

Et maintenant, que reste t’il à Poutine sans sa « main » ? Une bête traquée ? Un tsar de pacotille ? Son pouvoir tenait à la terreur qu’il inspirait et s’il ne fait plus peur, que va t-il devenir ?

Depuis quelques jours, les ukrainiens semblent enfin percer dans le sud et des cérémonies discrètes en l’honneur des 10 membres de Wagner poussent un peu partout en Russie même si les pouvoirs publics s’efforcent d’en faire un non-événement.

Dans une guerre, le mental joue énormément, comme dans un match de tennis, surtout quand aucun joueur n’arrive à s’imposer et qu’arrivés au cinquième set, tout le monde veut en finir.

En tant que pays agressé, les ukrainiens ont toujours eu l’avantage sur le mental et ce n’est pas la mort de Prigojine qui va permettre aux russes de reprendre la main.

Edouard

Shining

Jack Torrance est l’époux de Wendy. Leur petit garçon se prénomme Danny. Professeur d’université licencié pour avoir violenté un étudiant, Jack se retrouve au chômage avant d’obtenir un poste de gardien dans un immense hôtel perdu au milieu des rocheuses. Son travail l’oblige à passer l’hiver dans un parfait isolement, les neiges abondantes rendant inaccessibles les routes menant à l’hôtel. Il n’est relié au monde extérieur que par un poste radio.

J’étais beaucoup trop jeune pour voir le film à sa sortie. Déjà qu’à l’époque, je pleurais comme une madeleine devant Bambi et E.T., mes parents ne m’y auraient jamais emmené. Je l’ai vu bien plus tard, on va dire il y a 25 ans, un chiffre qui symbolise pour moi un âge d’or de la vie étudiante.

Quel film incroyable ! Jack Nicholson traînant sa hache dans les couloirs n’avait pas seulement la tronche de l’emploi, il en avait aussi le prénom. Et puis comme tête de fou, difficile de faire mieux. Peut-être Klaus Kinsky. Joaquin Phoenix ne se débrouille pas mal non plus.

Et puis, les spectres des jumelles Grady et Danny faisant du vélo dans les interminables couloirs de l’hôtel… Des images qui marquent pour une vie.

En 2012, j’avais vu le documentaire « room 237 », qui décortiquait le génie de Kubrick, allant jusqu’à faire changer la moquette entre deux plans pour accentuer l’effet de stupeur des spectateurs.

D’un naturel craintif, je n’avais jamais lu de roman de Stephen King. Je suis toutefois depuis longtemps intrigué par le mystère de l’écriture du mystère et c’est pour cette raison que j’ai décidé de me procurer le livre.

Internet et le téléphone portable ont fait vieillir l’intrigue. Un tel isolement ne serait peut-être plus possible aujourd’hui ou en tout cas, plus difficile.

J’ai bien aimé le premier tiers où il ne se passe presque rien. L’écriture est agréable et bien rythmée. Mais c’est dans le deuxième tiers que ce révèle le talent de l’écrivain qui est parvenu à me faire encore peur alors même que Bambi et E.T. ne m’effraient plus depuis bien longtemps.

Danny a des pouvoirs extra sensoriels et voit des fantômes un peu partout. Bien entendu, on ne sait pas si c’est juste dans sa tête ou si ce qu’il voit existe vraiment. Une scène m’a scotchée, tant par l’effroi qu’elle m’a procurée que par la qualité de son écriture et l’ingéniosité de l’auteur.

Bravant l’interdit, Danny décide d’entrer dans la chambre 217 (237 dans le film). L’ayant traversée, il entre dans la salle de bain et décide d’écarter le rideau de la baignoire. Il y voit le cadavre grimaçant d’une femme qui se met à le poursuivre. Quelques heures plus tard, ses parents le retrouvent en catalepsie avec des marques sur le cou. Pas mal mais attendez, le plus fort n’est pas là. Après beaucoup d’hésitations, Danny se résout à raconter son histoire à ses parents qui n’en croient pas un mot. Jack décide de s’y rendre pour avoir le cœur net, traverse la chambre et entre dans la salle de bain. Le rideau de la baignoire est replié et il n’y a rien à l’intérieur. Convaincu de la folie de son fils, il fait demi-tour mais en sortant, il entend un bruit provenant de la salle de bain. Revenu sur ses pas, il voit que le rideau vient d’être tiré. Stephen King ne fait pas replier le rideau par Jack, cela aurait été littérairement stupide. Soit le spectre était là et il n’y avait plus de mystère, soit il n’y avait rien et il aurait dû se lancer dans des explications compliquées pour nous dire ce qui s’était passé. Il y a bien mieux. Terrorisé par ce qu’il voit, Jack décide de s’enfuir. Et là, Jack n’est plus un personnage de roman, on communie avec lui dans la peur. Il est en nous et son environnement quitte les pages du livre pour nous envelopper.

Pour moi, c’est la scène la plus flippante de tout le roman, peut être son chant du cygne. C’est peu dire que j’ai été déçu par le dernier tiers. On ne peut pas entretenir indéfiniment le mystère et à un moment, il faut qu’il sorte de l’ombre. Et là, les choses se compliquent.

Le meurtre des sœurs Grady, assassinées par leur père, gardien de l’hôtel l’année précédente, est bien évoqué dans la première partie mais il n’en est plus question par la suite. De même, il est dit que Danny aimerait avoir un vélo mais on n’en voit pas la couleur. Que de déceptions !

A la place, en dehors du cadavre dans la baignoire qui est effectivement pas mal, on a droit à des animaux en buis taillés qui ne sont pas parvenus à me faire peur, un bal costumé un peu cliché et des forces occultes habitant le corps de Jack.

Et pour tout dire, le Jack de Stanley Kubrick me semblait avoir plus de panache : une ordure magnifique. Celui de Stephen King apparaît comme un pauvre type prisonnier de ses démons et de ceux de l’hôtel. Bref, on sent que l’auteur fait tout ce qu’il peut pour le disculper mais, à force d’être blanchi, Jack devient inexistant. S’agissant de Wendy, je l’ai trouvée aussi bien dans le livre que dans mon souvenir. Peut être le meilleur personnage du livre.

Le dénouement, avec le gentil cuisinier qui vient les sauver apparaît très conventionnel. Il aboutit sur un final qui fleure bon le puritanisme américain avec la sempiternelle scène dans laquelle le jeune garçon va à la pêche avec le brave monsieur. L’importance de la pêche dans la culture d’outre Atlantique m’échappe. Il faudra qu’on m’explique.

Vous aurez compris que j’ai préféré la version Kubrick. Mais j’ai bien conscience que le souvenir embellit et si je le revoyais, je serai peut-être déçu.

King et Kubrick racontent deux variantes d’une même histoire. Il est vrai que les différences entre les deux versions s’expliquent en partie par les contraintes et les codes de la littérature et du cinéma qui ne sont pas les mêmes, mais elles dépendent aussi de beaucoup d’autres critères : des personnalités de l’écrivain et du réalisateur, des acteurs…

Quoi qu’il en soit, ces deux hommes ont fait de Shining un mythe du 20ème siècle.

Edouard

Et Poutine créa l’Ukraine

Pendant très longtemps, je n’ai pas eu connaissance de l’Ukraine. Plus tard, j’ai cru comprendre que c’était une région de la Russie.

Les plaines d’Ukraine étaient à peine évoquées par Gilbert Bécaud en 1964 quand il chantait « Nathalie », chanson que j’ai entendue pour la première fois en 1997, lors de la sortie du film « on connait la chanson ». Dans les années 2000, des amis m’ont fait connaître Andreï Kourkov : première fois que j’entendais parler d’un romancier ukrainien. Et puis il y a eu la révolution orange en 2004 avec Ioulia Timochenko et ses tresses qui me faisaient un peu penser à la princesse Leia. Ensuite, en 2014, ce fût l’annexion de la Crimée à laquelle l’occident ne semblait prêter qu’une attention distraite.

Un peu faible, tout ça, pour faire un Etat.

Le réel acte créateur de l’Ukraine, pour moi, c’est le refus de Volodymyr Zelensky, quelques jours après l’invasion Russe, de se faire exfiltrer par les américains. C’est là que tout a basculé, que les occidentaux ont enfin compris que l’Ukraine était un Etat et que les américains, en particulier, ont compris tout l’intérêt qu’ils avaient à investir militairement en Ukraine pour faire oublier leur piètre performance afghane tout en matant la Russie et en se faisant une place au soleil en Europe de l’est.

C’est à ce moment-là que moi aussi, j’ai compris que les ukrainiens constituaient une véritable nation. Par la suite, je me suis documenté et j’ai appris que cette zone géographique avait une histoire, distincte de celle de la Russie : tampon entre l’empire russe, l’empire ottoman et le royaume de Pologne et de Lituanie ; carrefour religieux également avec les tatars musulmans, les chrétiens orthodoxes et les uniates catholiques. J’ai aussi appris que c’était d’Ukraine que venaient les fameux cosaques zaporogues, plus précisément originaires de Zaporijia. Remontant encore plus loin, j’ai découvert que c’était là qu’étaient arrivés des vikings au moyen-âge, sur le territoire autrefois occupé par les Khazars, mystérieux royaume de confession juive.

Il y a incontestablement de la matière pour donner une identité à ce pays mais sans l’invasion Russe, cette histoire serait sans doutes encore aujourd’hui perdue dans les archives du temps.

Et maintenant, plus d’un an après le début du conflit, alors que personne ne se risquerait à donner un pronostic, on entrevoit tout de même quelques signes. L’incertitude principale réside en fait dans la définition précise des frontières de l’Ukraine à l’est. Pour le reste, le divorce est maintenant Irrémédiable entre l’Ukraine et la Russie. L’affaiblissement et l’isolement durable de la Russie ne laisse pas beaucoup de doutes avec une dépendance accrue vis-à-vis de la Chine. L’Union Européenne sortira aussi renforcée avec, j’espère, l’élaboration d’une défense européenne s’articulant avec l’OTAN. Affaiblissement relatif de l’Allemagne aussi, au détriment de la Pologne comme nouvelle puissance militaire. Et enfin, accélération de la transition énergétique de l’Europe pour atteindre une autonomie.

Une fois n’est pas coutume, l’avenir semble moins sombre que l’actualité. Rêvons un peu d’horizon en attendant la suite.

Edouard

La Russie selon Poutine

Un peuple enfin libéré du joug communiste qui l’écrasait depuis plus de soixante-dix ans pouvant enfin goûter aux joies du capitalisme…ça, c’est à mon avis surtout ce que les Occidentaux ont eu envie de croire.

Encore aujourd’hui, les médias français mettent l’accent sur l’opposition à Poutine, sur les manifestations, sur les répressions et sur le lavage de cerveau que subissent les Russes. Tout est fait pour nous persuader qu’aucun Russe sain d’esprit ne peut soutenir Vladimir Poutine, si ce n’est sous la contrainte.

Et si cette vision occidentale n’était qu’une illusion ? Je ne sors pas tout à fait cette idée de mon chapeau. Elle m’est venue il y a quelques jours après avoir lu dans les colonnes du Monde un article de l’écrivain russe Sergueï Lebedev.

Mon propos n’est bien entendu pas de chercher à trouver des excuses à Poutine et je n’ai aucun doute concernant l’état mental du personnage. Ce que je veux dire, c’est qu’au-delà de cette folie, il y a peut-être quelques éléments qui peuvent être compris et partagés par une partie de la population russe.

Au premier plan, je vois la chute du bloc soviétique en 1991 qui, contrairement à ce qu’on a bien voulu penser en occident, a dû être un réel traumatisme pour beaucoup de Russes, et pas seulement pour les membres du KGB dont faisait alors partie Vladimir Poutine.

Immédiatement après vient certainement l’indépendance de l’Ukraine, berceau civilisationnel de la société russe. Si Poutine déclare que l’Ukraine n’existe pas, c’est sans doute qu’il le pense.

Au cours des 30 années qui ont suivi la chute du communisme, le pays, s’est assez largement ouvert à l’économie de marché. Parallèlement, Vladimir Poutine aura su camper au cours des vingt dernières années, le rôle d’un personnage puissant, brutal et impitoyable fidèle à la tradition tsariste s’étant perpétuée à travers le communisme tout au long du XXe siècle. C’est certainement aussi à cette posture, digne de la série « Game of Thrones » que le maître du Kremlin doit une certaine admiration populaire internationale.

L’invasion de l’Ukraine m’a immédiatement semblé anachronique. Je ne sais pas si cet événement aboutira à une troisième guerre mondiale, mais pour moi, dans l’immédiat, ce conflit tient plus de la guerre civile. L’enjeu est bien la survie de l’empire, de l’âme russe traditionnelle.

Pour moi, c’est un combat d’arrière-garde. Cela me semble impossible que Poutine l’emporte. Que peuvent faire des chars et des bombes contre des concepts et la marche du temps ?

J’ose espérer que la situation actuelle préfigure le paysage politique russe de demain avec une droite tournée vers la tradition tsariste et une gauche tournée vers l’ouest.

Édouard

Goodbye Poutine

Alors que les Russes qui ont aujourd’hui moins de 30 ans ne connaissent l’URSS qu’à travers les propos de leurs aînés, Vladimir Poutine, ancien du KGB qui aura 70 ans cette année, déclare la guerre à l’Ukraine qu’il voit s’éloigner de son champ de contrôle.

30 ans sont donc passés. Les ex-pays de l’Est ont intégré l’OTAN et l’Union européenne et les pays tampons entre la Russie et la zone OTAN/UE lorgnent l’ouest. C’est un peu trop pour Poutine qui craint de voir son empire amputé une fois de plus. Cela explique a priori pourquoi il prend les devants et attaque l’Ukraine avant qu’elle ne bascule définitivement à l’ouest.

Tout cela peut paraître bien désuet. Le monde a bien changé en 30 ans. Dans l’immédiat, le comportement paranoïaque du président russe aura en tout cas permis de faire revivre l’ardeur d’un ancien volcan qu’on croyait éteint (merci, Jacques Brel) : l’OTAN et par là même, le leadership militaire américain.

Également vestige de la guerre froide, l’OTAN justifie son existence par l’agressivité potentielle ou réelle de la Russie. L’organisation se justifie également par l’absence de force militaire unifiée au sein de l’Europe, suffisamment forte pour pouvoir s’opposer à la Russie.

Mais l’OTAN n’est-elle pas devenue un boulet pour les États-Unis ? En agressant l’Ukraine, la Russie n’oblige-t-elle pas les Américains à porter leur attention sur l’Europe alors même qu’ils ne considèrent plus depuis longtemps l’océan Atlantique comme un axe stratégique majeur.

Comme chacun sait, les États-Unis n’ont aujourd’hui d’yeux que pour la Chine, en passe de devenir la plus grande puissance mondiale et par là même, pour la zone pacifique (voir le traité Aukus signé en septembre dernier).

Qu’adviendra-t-il si la Chine décide d’envahir Taïwan ? Les Américains pourront-ils être sur les deux fronts ? Assistera-t-on au commencement d’une troisième guerre mondiale ?

N’est-il pas temps d’admettre que l’OTAN est aujourd’hui devenue un cadre anachronique ? N’est-il pas temps de laisser à l’Union européenne le soin d’assurer sa propre défense en mettant en place une vraie armée européenne ?

Jusqu’à maintenant, le statu quo était de règle. d’une part, la volonté des Européens d’assurer seuls leur propre défense restait faible. D’autre part, la possibilité offerte aux États-Unis de garder via l’OTAN un contrôle sur des alliés devenus également des concurrents économiques présentait un certain intérêt.

L’histoire ne devrait cependant pas permettre éternellement à l’Union européenne et aux États-Unis de se satisfaire de l’ambiguïté confortable de l’OTAN. Les choses sont peut-être en train de changer, espérons qu’il n’est pas trop tard.

Vladimir Poutine restera peut-être dans l’histoire comme l’homme qui aura mis définitivement fin à la guerre froide.

Édouard Latour

Les emmerdés

Quelques vérités tout d’abord :

– On peut ne jamais avoir été vacciné, ne jamais avoir attrapé le COVID et par là même, ne jamais l’avoir transmis à personne ;

– On peut avoir eu trois doses de vaccins, attraper le COVID et en mourir après avoir contaminé d’autres personnes ;

– Un test PCR négatif récent est une meilleure preuve d’absence de COVID qu’un certificat de vaccination.

On peut alors se demander dans ces conditions quel peut être l’intérêt du président de la République d’« emmerder » les non-vaccinés.

A-t-il trouvé des boucs émissaires faciles alors même que la campagne électorale s’est engagée et que le variant Omicron rend encore plus floues les hypothèses de sortie de crise ? C’est bien possible, mais ce n’est peut-être pas la seule explication.

Statistiquement, si les deux premières affirmations ne sont pas impossibles elles sont peu probables si l’on sait qu’un non-vacciné a aujourd’hui 16 fois plus de chances de se retrouver à l’hôpital qu’un vacciné et 38 fois plus de chance de se retrouver en soins critiques.

La décision de passer du passe sanitaire au passe vaccinal peut paraître a priori étrange. Elle ne renforce pas la sécurité sanitaire des lieux clos et semble même la fragiliser puisque les tests négatifs sont une preuve plus fiable d’absence de COVID qu’une preuve vaccinale. Certains y ont vu un nouveau caprice dictatorial, mais là encore, une autre explication est possible. Le gouvernement a peut-être abandonné l’idée d’arrêter la circulation du virus. L’avènement de l’immunité collective tant espérée il y a un an semble hypothéqué par les variants et le rêve de la maîtrise de la circulation du COVID semble aujourd’hui s’éloigner. Dès lors, il ne reste plus qu’une seule possibilité au gouvernement pour limiter les cas graves : promouvoir la vaccination afin de limiter le nombre de morts et d’éviter un engorgement des hôpitaux.

Aucun candidat à l’élection ne voudra se voir accusé d’avoir fait des morts et d’avoir contribué à l’engorgement des hôpitaux. C’est la raison pour laquelle le passe vaccinal sera voté.

Il n’y aura pas non plus d’obligation vaccinale. Non seulement, parce que cela présente un risque politique énorme pour le quasi-candidat Macron, mais aussi parce que la mise en œuvre de cette mesure est impossible dans une démocratie (on imagine mal les militaires attachant les non-vaccinés sur des chaises pour leur inculquer de force le vaccin…).

Donc, Macron utilisera le moyen le plus simple et le seul dont il dispose pour contraindre les non-vaccinés, les emmerder en limitant leur accès à la consommation, car il l’a bien compris depuis les gilets jaunes, la soif de consommation des Français est bien plus forte que leur soif de liberté, d’autant plus qu’en l’occurrence, la liberté prend des allures de roulette russe.

Édouard

La dernière bataille des « antis »

La troisième saison du Covid s’ouvre et toujours pas d’issue claire. De la première, on retiendra certainement le mystère pangolin, la chute de Donald Trump et la gloire de Didier Raoult. De la seconde, on retiendra forcément le vaccin avec ses effets sans doute moins spectaculaires que ce qu’on aurait pu espérer, mais un vaccin efficace tout de même si l’on en croit la proportion de vaccinés et de non vaccinés dans les hôpitaux.

Les antis constituent un groupe hétérogène au contour imprécis, peuplé d’anti-masques, d’anti vax, d’anti-pass, d’ex-gilets jaunes, d’opposants acharnés… Dans cette nébuleuse, on trouve quelques leaders politiques extrémistes, des médecins eugénistes, des gourous et d’ex-stars assoifés de reconnaissance médiatique. Enfin, on y trouve une poignée d’escrocs de plus ou moins grande envergure.

Zemmour arrivera-t-il à les rassembler ? J’en doute. Je pense qu’il finira lui aussi par être englouti par la masse. Quoi qu’il en soit, ces « antis » constituent le sel de la saga. Sans eux, cette histoire de coronavirus serait vite devenue fade. On parle de 6 millions, c’est beaucoup, mais cela reste une minorité au regard de l’ensemble de la population.

Inexorablement, leurs rangs sont amenés à s’éroder, sous les effets des tentatives du gouvernement, mais aussi sous l’effet des risques qu’impliquent la non-vaccination. Chaque jour, des milliers d’ex-opposants choisissent de franchir le pas de la première injection. L’opinion publique commence aussi à se lasser et aimerait bien que cette troisième saison soit la dernière. Les « antis » ne peuvent plus vraiment compter sur leur soutien d’autant plus que comme on ne sait plus trop comment résoudre le problème, ils apparaissent désormais comme des boucs-émissaires idéaux. L’idée de sacrifier leur chef pour apaiser la colère divine fait son chemin. Heureusement pour eux, ils n’en ont pas.

Le gouvernement a donc maintenant un boulevard pour imposer la vaccination.

Logiquement, donc, leurs rangs vont se resserrer, se durcir, se radicaliser. La bataille promet d’être belle. Elle durera jusqu’au printemps. L’élection présidentielle sera en effet un point clef de cette saison puisque derrière les « antis » se cache aussi un rejet d’Emmanuel Macron, le fameux « Macron démission », unique slogan des gilets jaunes qui avait commencé à se faire entendre bien avant le COVID.

Si Macron est réélu, ce sera un échec pour les « antis », mais un noyau dur persistera, toujours plus dur, toujours plus radicalisé.

Si Macron est battu, ce sera une victoire qui risque d’être de courte durée. Je n’imagine pas un nouveau président avoir une gestion du COVID fondamentalement différente de celle actuellement menée par le gouvernement.

Donc, pour moi, les antis ont du plomb dans l’aile.

Leur seule victoire sera peut-être d’être enfin devenu des vrais résistants. Peut-être pour défendre une cause stupide et dangereuse, mais résistants tout de même.

Édouard

La faute à Crémieux

Le 24 octobre 1870, le décret Crémieux donnait la nationalité française aux juifs algériens, c’est par ce biais que la famille d’Éric Zemmour put devenir française. Je ne sais pas quelle était la part d’islamophobie dans ce décret, il s’insérait en tout cas dans un processus d’intégration des juifs dans la société française initié en 1789.

Quoi qu’il en soit, il creusa un fossé qui devint vite infranchissable entre les communautés juives et musulmanes d’Algérie qui avaient pourtant pris l’habitude de vivre ensemble pendant des siècles.

Sur le coup, les réactions des juifs algériens furent certainement diversifiées. Certains essayèrent sans doute de continuer à vivre comme avant et j’imagine que  d’autres s’indignèrent de la discrimination faite par le décret. Enfin, une partie déduisirent de la lettre du décret que comme le gouvernement français considérait que seuls les juifs algériens étaient assimilables dans la société française et donc que par essence, les musulmans ne l’étaient pas. Je ne sais pas si la famille Zemmour était divisée, en tout cas, c’est cette dernière voie que l’actuel chouchou des médias semble suivre.

Comme on sait, l’intégration des juifs dans la société française n’était pas du tout pliée en 1870. De Dreyfus à Vichy en passant par Barrès et Céline, il faudra attendre la libération des camps en 1945 et le film d’Alain Resnais « nuit et brouillard » sorti dix ans plus tard pour que l’antisémitisme ordinaire de la société française soit ébranlé en profondeur.

Les musulmans algériens ne bénéficièrent pas pour leur part d’une reconnaissance révolutionnaire ni d’un décret Crémieux. Ils eurent cependant la possibilité d’acquérir la nationalité française entre 1962 (fin de la guerre d’Algérie) et 1967 comme tous les autres Algériens non pieds-noirs et non-juifs. Arrivés dans un pays en voie de déchristianisation et des décennies après la loi de séparation de l’église et de l’état, ils ne furent jamais fixés sur la volonté de la France de les intégrer. Le gouvernement français, désormais laïc, n’avait plus à s’occuper des religions, et était sans doute bien contant de ne plus avoir à le faire.

C’est dans cette zone grise que joue Éric Zemmour, alors qu’Al-Qaïda, Boko Haram et les talibans s’évertuent à démontrer l’incapacité du monde musulman à s’accorder avec les valeurs occidentales.

Fort opportunément, il relance le débat de l’assimilabilité des musulmans à la société française, celui-ci n’ayant jamais été clos faute de n’avoir jamais été officiellement ouvert.

Dans quelques semaines, quelques mois, on n’entendra peut-être plus parler de Zemmour, il aura fini par lasser. Il aura toutefois posé une question qui ne doit pas être un tabou : « les musulmans sont-ils assimilables dans la société française ? » Les médias ne parlent pas de la grande majorité des musulmans parfaitement intégrés à la société française, cela n’intéresse personne, mais cette question ne peut rester sans réponse. La voie d’un « oui » ferme et sans ambiguïté doit être trouvée.

Édouard