Quattrocento

« 1417 : un grand humaniste florentin découvre un manuscrit perdu qui changera le cours de l’histoire… ».
Le résumé inscrit sur la couverture, au-dessus d’une image de livre ouvert aux couleurs acidulées ne m’a pas vraiment rassuré et, si un bandeau attaché à l’ouvrage n’avait pas précisé qu’il avait reçu le prix Pulitzer 2012, j’aurais diagnostiqué un sous Dan Brown et passé mon chemin sans y prêter plus d’attention.
Ce récit de la redécouverte au XIVe siècle de « De rerum natura » (de la nature des choses) écrit par le poète et philosophe latin Lucrèce (1er siècle avant Jésus Christ) est passionnant.

Le redécouvreur n’est autre que le Pogge, secrétaire apostolique du pape Jean XXIII, destitué au concile de Constance (1414), laissant ainsi un nom de pape libre qui sera repris presque 550 ans plus tard par Angelo Roncalli.
Quattrocento n’est pas un roman, mais s’appuie sur des recherches historiques, d’où le prix Pulitzer. Je ne suis toutefois pas tout à fait convaincu que la redécouverte de « De rerum natura » ait pu à elle seule enclencher le mécanisme conduisant à la renaissance, mais la thèse est intéressante.
L’auteur explique de manière très didactique que le livre au moyen âge était une chose rare, tout comme les lecteurs et que si la culture antique a progressivement disparu, ce n’est pas tant du fait d’une censure imposée par l’Église que par un oubli progressif des textes anciens. Les copistes n’étaient pas très nombreux et, étant exclusivement des clercs, se consacraient avant tout aux textes sacrés. On pense beaucoup au « nom de la rose » en lisant « quattrocento ». L’énorme bibliothèque labyrinthique imaginée par Umberto Ecco n’a jamais existé, mais peut être que l’ombre de « de la nature » se cache derrière le prétendu ouvrage d’Aristote sur le rire, jalousement caché par les moines.
« De la nature », niait la vie après la mort, le rapport direct entre les dieux et les hommes et érigeait en seul principe de vie la recherche du plaisir dans un univers qui n’était finalement qu’un agglomérat d’atomes. Pour les gardiens des dogmes chrétiens, il avait sans doute plus de raisons qu’un autre texte antique d’être oublié, mais ne le fût pas. C’est effectivement incroyable qu’un exemplaire en ait été conservé dans un monastère allemand au XVe siècle. Sans doute avait il été recopié par un moine qui, comme tant d’autres, fut séduit par la grande beauté poétique de l’ouvrage et privilégia la forme au fond. Mais l’objet ne peut faire à lui seul la découverte et ce qui importe est au moins autant qu’il surgisse dans une société prête à lui donner du sens, c’était effectivement le cas du XVe siècle italien qui allait initier un tournant majeur de la culture occidentale. Celle-ci allait en effet devenir un syncrétisme entre le message chrétien et la culture antique. Le questionnement permanent de l’une par l’autre fut, plus que l’ouvrage de Lucrèce à lui seul, le moteur de son évolution.
Stephen Greenblatt
Flammarion
2013
Edouard

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Bestiaire fantastique des voyageurs

Le lecteur sera étonné d’y trouver beaucoup d’hommes et la place de ces derniers dans un bestiaire pourra lui paraître pour le moins choquante. Toutefois, avant que la science ne se penche sérieusement, à partir du XVIIIe siècle, sur la classification des espèces animales, la distinction n’allait pas de soi. Que penser d’un Cafre, d’un Hottentot ou d’un Lapon ? Devait-on vraiment les considérer comme des humains à part entière ? La controverse de Valladolid en 1551 s’attachait au cas particulier des Indiens d’Amérique, mais soulevait une question beaucoup plus générale et qui n’a cessé de rendre dubitatifs les explorateurs à partir de la renaissance : qu’est-ce qui distingue l’humain du non humain ? Comment penser que ces créatures à l’apparence humaines, mais aux mœurs si étrangères aux habitudes européennes et qui, de surcroît, n’ont jamais entendu parler de Jésus, des apôtres, ni du martyr de sainte Agathe, puissent vraiment être des humains ? Inversement, cela ne semblait pas non plus invraisemblable de s’interroger sur la nature humaine du gorille, de l’orang-outan, de l’ours polaire ou de l’éléphant.
Saint Augustin s’est longuement penché sur la question des Cynocéphales pour conclure finalement qu’ils n’appartenaient pas à l’espèce humaine. Il ne doutait absolument pas de l’existence de ces individus au corps d’homme et à la tête de chien. Difficile à comprendre dans notre monde ultra rationalisé. Dans la pensée antique et médiévale, le rapport au vraisemblable était certainement très différent de ce qu’il est aujourd’hui. Le référentiel était alors celui des dieux, puis du christianisme, celui des savants, des anciens, à l’aune duquel on évaluait les expériences des rares explorateurs. Quand tout ça concordait globalement, pourquoi remettre en question la véracité des récits ? Quand bien même un homme du moyen âge aurait voulu le faire, avait-il la culture nécessaire ?
Ce qui dominait, c’était l’extraordinaire, le merveilleux, ce qui marquait les esprits, ce qui permettait de trouver des réponses à des questions essentielles, ce qui permettait de construire une identité. La réalité de tout ça n’intéressait finalement pas grand monde.
Aussi, je ne me prononcerai pas sur la réalité de l’existence du Catoplébas, du Fourmi lion, des Blemmyes, des Panottis et autres Sciapodes. J’invite seulement ceux qui voudraient voir s’ébrouer tous ces personnages à lire « Baudolino » d’Umberto Ecco.
Ceux qui mettaient en musique les récits des explorateurs n’étaient bien souvent pas les voyageurs eux-mêmes, ce qui, par l’effet bien connu du téléphone arabe, a pu introduire du merveilleux là ou il n’y en avait pas. Le voyageur cherchait certainement aussi à enjoliver son voyage et son auditoire, désireux de voyager à son tour à travers le récit, n’hésitait pas à y ajouter un peu de fantastique pour mieux goûter son plaisir. C’est sans doute comme ça que sont nés beaucoup d’animaux fabuleux. Aujourd’hui, tous ces êtres ont été démystifiés et le vrai séparé du faux. Ce qui reste à l’homme du XXIe siècle, c’est la soif de mystère, la soif de fabuleux, l’envie de croire en une autre réalité. L’ouvrage se referme sur le Yeti et souligne le fait que ce mythe ne date que du XXe siècle…les crypto zoologues n’ont pas dit leur dernier mot.
Collectif sous la direction de Dominique Lanni
Arthaud
2014
Edouard

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Prodigieuses créatures

 

« La foudre m’a frappée toute ma vie. Mais une seule fois pour de vrai. »
« Dans les années 1810, à Lume Regis, sur la côte du Dorser battue par les vents, Mary Anning découvre ses premiers fossiles et se passionne pour ces « prodigieuses créatures » qui remettent en question les théories sur la création du monde. Très vite, la jeune fille issue d’un milieu modeste se heurte à la communauté scientifique, exclusivement composée d’hommes. Elle trouve une alliée en Elizabeth Philpot, vieille fille intelligente et acerbe qui l’accompagne dans ses explorations. Si leur amitié se double de rivalité, elle reste, face à l’hostilité générale, leur meilleure arme. »
Avant d’écrire un livre, cette auteur part d’un fait réel et se documente à fond sur son sujet. C’est ce que j’aime en plus de son écriture fluide, dynamique, avec quelques mots savants ou techniques, mais toujours expliqués. L’auteur ne nous saoule jamais de paroles ou de mots inutiles.
Les deux premiers livres que j’ai lus abordaient des sujets que j’aimais. Je ne peux en dire autant pour les fossiles, ces vieilles choses plus ou moins uniformes, voire informes et souvent tronquées. Difficile pour moi d’imaginer que ce furent ces êtres vivants. Et pourtant cette histoire m’a encore passionnée. Il faut dire que la vie des femmes au XIXe siècle, les castes, les préceptes, la religion très peu éclairée par le « siècle des Lumières » meublent aussi richement l’histoire que celle des fossiles.
Un livre à lire jusqu’à la page des remerciements.
La Martine
CHEVALIER Tracy
Folio, 2013 (2009), 419 p.

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Si c’est un homme

Si je devais finir ma vie sur une île déserte et n’en emporter qu’un, ce serait sans aucune hésitation celui-là. Je l’avais lu au lycée. J’avais bien entendu été bouleversé par le récit de la barbarie nazie, par la description de ce processus industriel d’anéantissement conté par un survivant d’Auschwitz, mais aussi par autre chose que je n’avais pas alors bien définie. J’y ai repensé pendant 20 ans, pas tous les jours, mais presque : Fred Vargas dirait que c’était « une mouche dans le casque ». J’ai fini par prendre ma tapette à mouches et me suis replongé dans l’ouvrage.

J’ai cette fois-ci essayé de reléguer au second plan le contexte historique pour faire ressortir la mouche. Une étude sociologique et l’auteur lui-même me sont alors apparus.

Parler d’étude sociologique pour Auschwitz fait un peu froid dans le dos, mais il s’agit des mots de l’écrivain. Ce qui l’intéresse, ce sont les systèmes de défense que mettent en œuvre ses condisciples pour survivre dans cet enfer. Il dit même que ses réactions devraient faire l’objet d’une étude approfondie. Au moment où il finit d’écrire le livre en 47, il ignore qu’un jeune garçon juif qui a réussi à échapper à l’horreur des camps, Boris Cyrulnik, réalisera son souhait quelques décennies plus tard.
Primo Levi catégorise deux populations: d’un côté, les soumis, les faibles (physiquement et/ou moralement), les dociles qui finiront immanquablement dans les chambres à gaz. De l’autre, les puissants, les rusés, les sans morale et sans pitié, ceux qui n’hésitent pas une seule seconde à écraser les autres prisonniers pour assurer leur propre survie. Il y a cependant un point commun entre élus et damnés qu’il évoque un peu plus loin : la déshumanisation. Si la déshumanisation des « damnés » est physique, celle des « élus » est psychologique. Certes les élus vivent toujours en apparence, mais ils n’ont plus rien d’humain.

Comment Primo Levi s’en est-il sorti ? L’écrivain met beaucoup l’accent sur la chance. Une chance inouïe, presque une chance à la Tintin. Et puis, il y a quelques indices étranges qui contrastent avec la rigueur de ses observations. Lorenzo en fait partie, c’est un personnage qui manque incontestablement d’épaisseur, un personnage quasi angélique, le genre de personnage qui semble cacher une autre réalité qu’on n’ose avouer et s’avouer.

A-t-il retrouvé son humanité ? C’est tout le mystère qui plane autour du suicide de l’écrivain en 1987, aujourd’hui contesté par certains. Admettre son suicide, ce serait admettre l’extermination « à retardement » d’un grand humaniste par une implacable machinerie nazie. C’est humain de ne pas vouloir y croire.

Edouard

Si c’est un homme
Primo Levi

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La Montagne magique

 

En 1907, un jeune ingénieur allemand bien comme il faut, Hans Castorp, arrive au sanatorium de Davos pour rendre visite à son cousin militaire atteint par la tuberculose. Il y restera 7 ans.

Si vous vous intéressez au spiritisme, vous devriez lire la Montagne magique de Thomas Mann m’avait on dit. 975 pages ! Oups ! Le voyage n’aura pas été sans peine.

La première partie décrit l’arrivée du héros et le quotidien du sanatorium. C’est assez amusant de voir tous ses personnages qui, pour la plupart, ne sont pas malades, mais ne s’inquiètent pas moins des tressautements des thermomètres relevés jusqu’à dix fois par jour. L’autre élément amusant pour un lecteur du XXIe siècle, mais dont il était impossible d’avoir connaissance en 1924, année de publication de l’ouvrage, c’est ce qu’est devenu Davos aujourd’hui : les caprices du mercure et les inquiétudes des malades plus ou moins imaginaires renvoient aux inquiétudes des experts de la finance internationale devant les variations boursières. Il y a aussi dans cette partie une ambiance qui retient le lecteur, une ambiance un peu étrange qui, je ne sais trop pourquoi, m’a fait penser à celle des tableaux de Magritte.

La seconde partie a été une torture et j’ai bien failli laisser tomber plusieurs fois. Elle est dominée par les discussions interminables du Franc-Maçon Settembrini et du jésuite d’origine juive, Naphta. J’étais largué la plupart du temps : des débats sur le temps, la maladie, la mort, le vivant…il paraît que Thomas Mann était un grand admirateur de Schopenhauer. Si vous aimez Schopenhauer… J’ai surtout retenu que la science et la médecine en particulier avaient drôlement progressé depuis les années 20. Hans Castorp, avale tout ça comme une éponge. À la fin de la seconde partie, il se demande si le temps n’est pas en fait une illusion. Pour ma part, à mesure que je tourne les pages, je ne vois aucune trace de spiritisme et me demande où ce livre veut m’emmener.

La troisième partie débute quand Hans Castorp décide d’aller skier et est pris dans une tempête de neige. Je me souviens alors du titre du roman. J’essaie de me remémorer où était la montagne dans les deux premiers tiers tout en poursuivant ma lecture : l’action ne cesse de progresser. Le spiritisme prend de l’épaisseur à partir de la page 891. Il aboutit à la montée en puissance d’une folie collective effrayante qui conduit au sommet : le début de la Première Guerre mondiale. Les dernières pages du roman, qui décrivent la guerre dans toute son horreur, font penser aux cadavres grimaçants d’Otto Dix.

Où trouver le matériel pour réussir cette lecture ? L’expo « de l’Allemagne » (au Louvre jusqu’au 24 juin) présente plusieurs paysages surnaturels de Caspar David Friedrich. L’un d’eux est en couverture du roman dans la collection « le livre de poche ». Je recommande aussi à ceux qui voudraient tenter l’ascension de visionner « le cabinet du Dr Caligari » (1919) de Robert Wiene et « Dr Mabuse le joueur » (1922) de Fritz Lang.

Édouard
La montagne magique-Thomas Mann

Le livre de poche-2012(1924)

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Le monde selon Christophe Colomb

À vos magnétoscopes… si vous n’avez pas encore vu cette émission diffusée les 12 et 13 janvier sur ARTE, vous avez encore la possibilité de l’enregistrer dimanche 20 à 10h.

Cette émission n’est pas un énième récit des aventures du célèbre génois, mais la vision qu’il avait du monde. Oui, allez vous me dire, il a cru arriver en Inde, tout le monde sait ça.

Mais pourquoi pensait-il arriver en Inde ? Parce qu’il n’avait pas la possibilité d’imaginer autre chose, pardi. Il n’y avait que trois continents, c’était comme ça et pas autrement, tous les grands penseurs qui avaient jusqu’alors tenté de dessiner la surface du globe l’avaient martelé. Alors, lui, quand bien même il aurait eu la capacité d’imaginer autre chose, pourquoi l’aurait-il fait ?
En plus, y voit les autochtones et il se dit : la preuve que je suis en Inde, c’est qu’ils ont un type asiatique. Bon, je ne sais pas s’il avait vu beaucoup d’Asiatiques dans sa vie, mais on sait aujourd’hui qu’il avait raison. Finalement, ce qu’il y avait de plus indien dans sa découverte, c’est les lointaines origines ethniques des indigènes.

Il avait donc tout misé sur l’Inde, avec un peu de précipitation, semble-t-il. Quels motifs le poussent à s’engager dans cette aventure en se basant sur des itinéraires hautement fantaisistes ? Il y avait des cartes qui prévoyaient des distances plus longues, mais lui, il choisit la plus courte. Ça sentait la grosse improvisation et il y avait visiblement une certaine part d’inconscience …un truc de ouf. Par ailleurs, si les Arabes n’avaient pas occupé Istanbul, il n’aurait jamais trouvé personne pour financer son aventure. Cette découverte est le fruit d’un incroyable concours de circonstances.

Lors de son quatrième voyage, il arrive à Panama et commence tout de même à avoir des doutes. Quelque part dans son esprit, l’idée d’un nouveau continent se profile. D’autres marins un peu plus « aware » ont déjà flairé l’affaire, Amerigo Vespucci lui coupe l’herbe sous les pieds. Colomb imagine alors qu’il doit y avoir un autre océan, mais il meurt à Panama sans le trouver (dommage, il n’était pas loin).

On réalise avec cette émission la révolution psychologique que cette découverte a constituée pour l’inconscient collectif européen : ce n’est pas seulement une source de nouveau profit, mais c’est aussi une découverte gigantesque, une découverte démesurée qui dépasse l’entendement, un truc qui oblige à tout repenser. Cette découverte encouragera certainement, un jeune polonais (il avait 19 ans en 1492), Nicolas Copernic, à faire valser les vieux dogmes selon lesquels la Terre était le centre de l’univers.
Edouard

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Dans la main du Diable

Automne 1913, Gabrielle Demachy, une jeune fille un peu nunuche apprend la mort de son cousin dont elle était éperdument amoureuse et dont elle n’avait pas de nouvelles depuis cinq ans. Manipulée par un méchant assez réussi du ministère de la guerre, elle partira tête baissée à la recherche des causes de cette disparition.

S’il y avait deux mots pour résumer ce livre, ce serait « Burp » et « Gloups ».

Burp tout d’abord du fait des 1280pages qui le composent. Il faut se le farcir ce pavé. Comme aurait dit un de mes anciens chefs, poète à ses heures perdues : « c’était un sacré suppositoire ». Longueurs ? Oui, mais c’est peut-être une question de goût. J’ai eu du mal avec ce lyrisme grandiloquent, avec cette écriture baroque est ultra fouillée. Du mal aussi avec le personnage de Gabrielle qui, à force d’être trop parfait, devient transparent, insipide, plus vraiment réel. La romance interminable entre Gabrielle et le beau ténébreux avec lequel elle finit par conclure au bout de 900 pages m’a mortellement ennuyée. Là encore, intrigue trop chargée, trop de guimauves, trop d’Harlequin (ceci dit, je me suis bien fait prendre au piège avec l’épisode de Venise). Bref, j’avoue que j’en ai un peu bavé.

Ceci étant dit, il y a quand même beaucoup de choses positives dans ce livre. La description d’une époque sous toutes ses coutures avec la marche inexorable vers la guerre. Une époque qui restera sourde aux cris de ceux, trop rares, qui dénonceront les atrocités qui se profilent.

Dans la main du diable, c’est aussi une saga familiale, un Dallas avec ombrelles, chapeaux melon, tenues de bain compliquées et moustaches : les Bertin-Gallay. Industriels en biscuiterie menés d’une main de fer par Mathilde, aussi efficace en chef d’entreprise qu’en chef de famille. Henry de Gallay, le mari de Mathilde, éternel voyageur. Pierre, le médecin, le fils qui a réussi. Blanche, la peste. Didier, le petit fils qui tourne mal. Sophie, la fragile. Charles le gendre libidineux. Daniel, un autre fils, écrasé par son aîné et qui se réfugie dans l’industrie cinématographique pour se libérer de ce poids. À cela, il faut ajouter une armée de domestiques : Meyer, le bourru au grand cœur, Maurran, Sassette, Pauline… Impossible de retenir tous ces visages, toutes ces histoires. Il reste une impression globale, l’impression d’un fourmillement, d’un monde qui gigote, qui rit, qui pleure. Un monde avec des méchants et des gentils. Un monde dans lequel pour sortir des moments difficiles, avoir des amis, c’est bien utile.

Et c’est là qu’intervient le gloups, car, vous pouvez le deviner, cette histoire se termine à la fin de l’été 14 avec le début de la Première Guerre mondiale.
En un paragraphe, Anne-Marie Garat brise les destins de tous ses personnages. Comme d’un simple coup de crayon qu’un démiurge aurait négligemment tracé sur une feuille de papier, comme un gigantesque couperet qui s’abattrait brutalement sur une société toute en devenir. Tout est balayé, dynamité, étripé, gazé, défiguré, traumatisé. L’effet est saisissant. Difficile de ne pas être ému.

Je ne lirai pas tous les jours un livre de 1200 pages, mais je reconnais que celui-là valait le détour. Un livre qui parle de la cruauté du temps, de la mémoire et de l’oubli, de photos jaunies prometteuses d’un destin qui ne sera pas et qui finiront elles aussi par être oubliées.

Anne-Marie Garat
Babel, 2007

Edouard

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Baudolino

XIIe siècle. Baudolino, conseiller de Fréderic Barbe Rousse, souverain du Saint Empire Romain germanique, raconte ses aventures rocambolesques à Nicétas, un homme rencontré au cours du sac de Constantinople par les croisés.

Difficile de résumer un livre de plus de 660 pages qui est plus une épopée relatant les différents moments de la vie du héros qu’une intrigue très construite du genre de Da Vinci Code ou Millenium. Ce genre de récit, vieux comme l’histoire de la littérature (l’épopée de Gilgamesh : IIe millénaire av JC) n’est plus très à la mode aujourd’hui et il m’a fallu un moment pour m’y habituer. Je me suis aussi rapidement rendu compte que la lecture de l’ouvrage convenait peu au rythme des trajets quotidiens de RER et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles j’ai mis un temps phénoménal à le terminer. Pour déguster ce roman-fleuve, privilégiez les vacances, la plage et l’insouciance au stress quotidien qui convient mieux aux romans rythmés.

L’histoire maintenant. D’un point de vue historique, j’ai beaucoup appris sur l’histoire d’une région de l’Europe qui correspond à la Bavière, la Suisse et le nord de l’Italie. Tout ça, comme dans les romans d’Eco, est raconté dans un style qui mélange érudition et légèreté. Toutefois, contrairement au Pendule de Foucauld et plus encore qu’avec la Nom de la Rose, c’est la légèreté qui prime, frisant ainsi avec la commedia Del Arte.

À partir de la mort de Fréderic, on bifurque dans le fantastique. Le personnage de Baudolino se creuse et nous arrivons petit à petit dans un tableau de Jérôme Bosch, au milieu de personnages fabuleux qui se perdent dans d’interminables querelles théologiques. On bascule ensuite dans l’héroic fantasy avec une menace guerrière couplée d’une belle romance. On quitte à ce moment la théologie pour aborder la philosophie.

Puis on revient au commencement et aux quelques années qui vont suivre, jusqu’à la fin du héros.

Un très beau livre sur un personnage qui a le physique de Sancho Panza et qui pense comme Don Quichotte. Comme dans le roman de Cervantes, l’ouvrage s’articule autour de la notion de vérité. Nous sommes prévenus dès le départ, Baudolino est un menteur. Pourtant, derrière son récit fabuleux, on finit par percevoir quelques accents de vérité, c’est ce qui rend le personnage touchant.

Un grand livre à lire en prenant son temps, un livre qui ne se dévore pas, mais qui vous bouleverse lentement.

Texte: Edouard

Illustration: Magali

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Valentin, une histoire d’amour

IIIe siècle après Jésus Christ, sous le règne de l’empereur Claude II, Théophraste, un médecin renommé d’Alexandrie, décide de prendre sous son aile un jeune apprenti prénommé Valentin. Quelques années plus tard, nous retrouvons Valentin à Rome. Devenu un médecin hors pair, il va s’élever dans la société et, pour le meilleur et pour le pire, va faire la rencontre de Julia, la fille aveugle d’un directeur de prison.

Qui était saint Valentin ? A-t-il existé ? Y a-t-il eu plusieurs individus derrière le saint ? Personne ne le saura jamais.

Du récit peu scientifique relaté 1000 ans après les faits par Jacques de Voragine dans sa « légende dorée », Chet Raymo ne retient que l’époque et la fille aveugle d’un fonctionnaire romain.

Il fait de Valentin un personnage crédible, un libre penseur (un peu trop moderne peut-être) évoluant dans un empire décadent. Il observe avec curiosité la progression rampante du christianisme qui, très peu gênée par les fauves des cirques auxquels ses adeptes sont jetés en pâture, poursuit inexorablement sa course.

Certes, le style n’est pas extraordinaire (la faute du traducteur ?) mais l’action est bien rythmée et l’histoire d’amour est bien belle. Au début, j’ai goûté ce roman comme j’ai goûté à 15 ans les jolis romans d’aventure un peu naïfs de René Barjavel. Mais il ne faut pas s’y tromper. Au-delà du récit épique, il y a toute une réflexion historico-philosophique très intéressante sur l’avènement du christianisme et sur ce qu’à pu être l’existence des premiers saints du calendrier.

Il y a aussi dans l’ouvrage des préoccupations plus contemporaines. Derrière la critique des jeux du cirque, on devine sans peine une mise en garde contre les pouvoirs pervers des médias et, à travers le regard que l’auteur porte sur la société romaine, on perçoit une recherche dépourvue de manichéisme sur les rapports complexes qu’entretiennent « religion », « sagesse » et « fanatisme ».
Un très beau livre à lire seul ou même à deux.
Valentin, une histoire d’amour
Chet Raymo
Belfond
2007

Edouard

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Meurtriers sans visage

Dans la campagne suédoise, un couple de fermiers est sauvagement assassiné. Kurt Wallander mène l’enquête. Seul indice de départ, la femme, quelques minutes avant de rendre le dernier souffle, a prononcé le mot « étranger ».

Ce qui m’a d’abord sauté aux yeux, c’est que le roman était terriblement mal écrit : style lourd, longueurs, dialogues sans originalité, quelques phrases qui ne veulent rien dire, fautes de français et nombreuses coquilles y compris dans l’orthographe même du nom « Wallander ». Cela m’a d’autant plus surpris que je venais de lire « Les chaussures italiennes », le dernier opus de Mankell que j’ai trouvé d’une grande beauté poétique. Dans les 100 dernières pages, on retrouve un peu du style des « chaussures ».
Quelles explications donner ? Tout d’abord, il y a sans doute une question de traducteur : Philippe Bouquet, le traducteur de « Meurtriers sans visage », n’est sans doute pas aussi bon qu’Anna Gibson qui traduira presque tous les autres romans de l’auteur (je me demande même si elle n’a pas traduit la dernière partie de « Meurtriers sans visage »).
Une explication aussi peut venir de Mankell lui-même puisque ce roman, écrit en 1991, figure en tête de la série des « Wallander » et, de manière plus générale, en tête de sa bibliographie : presque 20 ans se sont écoulés entre les deux livres.

Pour apprécier le roman, il faut se replonger dans l’immédiate après guerre froide, pleine de craintes et d’incertitudes…un monde oublié, un monde sans téléphones portables, sans internet et qui commence à peine à utiliser les tests ADN : le moyen-âge.

La personnalité de Wallander ressemble à celle de beaucoup d’enquêteurs de polars : le flic solitaire, alcoolique et divorcé qui a des problèmes relationnels avec son père et sa fille et qui drague le procureur (une femme : on n’est pas chez Almodovar). Les autres personnages ne sont pas non plus très marqués et semblent interchangeables (la fille et le père de Wallander sortent tout de même du lot).

Alors quoi ? Une dernière partie qui fait basculer le tout dans le roman noir avec une poursuite lugubre et sous la pluie au milieu d’une foire de la campagne suédoise ? Un engagement politique sans manichéisme qui préfigure un peu Stieg Larsson ? On sent un frémissement et, sans se l’expliquer vraiment, on a envie de lire la suite de la série, ne serait-ce que pour savoir comment les personnages principaux vont évoluer.

Meurtriers sans visage
Henning Mankel1
1991

Edouard

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